‹ Critiques et récits littéraires (volume 2)Chapitre 10 sur 27 · LE REVERS DE LA MÉDAILLE · texte numérisé non relu

LE REVERS DE LA MÉDAILLE

Les deux amis absorbèrent en quelques instants un morceau d'élan (chevreuil de la grande espèce, , anu*' d'un flacon de vin de Californie qu'ils lirent disparaîtra de la même façon.

Un faisan à la broche eut le même sort et fut suivi d'un magnifique pudding de maïs en guise d'entremets.

— C'est un dîner qui nous coûtera les yeux de la t<>, dit File-ton-Nœud, dans un moment où ils se trouvaient seuls, mais on ne fait pas naufrage tous les jours. Pub, levant son verre à la hauteur de l'œil, voilà un nector vermeil qui a meilleur goût que l'eau de mer !

— Oui, dit David tristement, le vin est bon, et nou> faisons une chère d<> princes! Mais il n'y a pas dcpbiùir

à rassasier son appétit , quand on laisse derrière soi un tas de pauvres diables, nos camarades de bord !... Que sont-ils devenus, grand Dieu !

— Mangés par les requins ! Le vieux juif qui vendait les pelles! et le Mexicain avec ses breloques!... Elle pauvre capitaine!...

— Et Tora, F Américain ! dit David en repoussant son assiette et laissant tomber sa tête entre ses mains , nous avions là un ami , qui voulait s'associer avec nous, qui m'avait confié son trésor! Car cette carte dont il me parlait et qui devait nous guider ensemble vers les filons les plus riches... Elle est là, dit-il, en frappant sur sa poitrine.

— Il te l'avait remise?

— Et penser que nous irons seuls nous enrichir. . . que nous n'avons pu le sauver. . . qu'il n'est pas là pour trinquer avec nous...

—Dieu sait que nous avons fait ce que nousavonspu...

— On ne se console pas d'un malheur en se disant qu'on n'a pas de reproches à se faire... Ah! dieu de dieu ! s'il m'était possible de le retrouver... de me jeter dans ses deux bras qu'il nous tendait sur le tillac... S11 avait seulement un frère, une vieille mère.

""C'est ça! une fois riches, nous chercherons sa fa— m»He ! et en attendant, une dernière santé à sa mémoire !

A notre ami l'Américain qui s'était associé avec deux ouvriers !

— Et à tous les bourgeois qui feront comme lui!

Les verres se choquaient, quand Marshall rentra portant sur un plateau d'argent le café et les liqueurs.

Après avoir versé le moka brûlant dans deux tasses de porcelaine de Chine f l'hôte s'assit à quelques pas d'eux.

— Ces messieurs viennent sans doute à San-Francisco pour tenter la fortune ? demanda-t-il d'une manière indii- 1 férente.

— Et pourquoi pas? répondit David, chacun pour soi, et Dieu pour tous.

— C'est juste, murmura John Marshall , mais on ne creuse pas le roc, on ne tamise pas le sable des ruisseaux avec ses mains ! ... Ces messieurs ont sans doute les outil* indispensables à la grande expédition qu'ils vont entreprendre ?

— Flambés ! s'écria File-ton-Nœud , tout est à fond d« cale !

— Vous aurez donc besoin de pioches , de peUes, de

haches, de tamis. J'ai tout cela heureusement à vote service.

— Comme cela se rencontre I touchez là I mon brave homme, dit File-ton-Nœud en frappant bruyamment dan> la main de l'aubergiste. Et quand nous reviendrons de la mine tout cousus d'or, c'est chez vous que nous ferons la noce ! Mais le vin qui est doux comme du cassis est capiteux en diable! Il faut être sur pied de bonne heure. Je ne serais pas fâché de taper de l'œil.

— Vos lits sont préparés, dit l'hôte.

— Des lits ! de vrais lits ! quand depuis six mois on na pas eu l'agrément de s étendre entre deux draps; quelle vie de cocagne I Allons, vieux ! dit-il à David en le prenant à bras-le-corps, allons piquer une tète dans la paillasse.

L hôte saisit un flambeau et conduisit lui-même nos voyageurs dans une chambre confortable à deux lits, où, comme on le pense bien, ils ne tardèrent pas à s'endormir profondément.

Quand l'hôte redescendit dans le diwtng-room, il se Iroila les mains, et dit à James : Je les tiens.

Les songes les pins charmants vinrent visiter le som* meil de nos deux aventuriers, et les bercèrent agréable* ment jusqu'au matin. File-ton -Nœud rêva qu'il trouvait des rochers d'or et qu'il revenait à Paris où il faisait élever des phalanstères pour ses anciens camarades, et paver de marbre blanc la rue de la Lune qui l'avait vu naître 5 il se voyait éclaboussant son ancien bourgeois dans un carrosse à quatre chevaux ; il dînait tous les soirs au Veau^quirtéte, et assistait aux premières représentations de l'Ambigu dans une loge de face. David ne fut pas moins heureux : il vit passer dans son sommeil une blonde jeune fille aux yeux noirs qui lui jetait un baîsor dans un sourire. Nous verrons plus tard que ce rêve n'était que le souvenir d'une réalité.

Pendant que les deux amis sont tranquillement endor-

mis, nous allons dire quelques mois de cette merveilleuse Californie, où ils étaient enfin parvenus après tant de traverses et de difficultés.

Jusqu'au jour où le pavillon américain avait été arboré en Californie par le commodore Sloat juillet 1846], toute industrie, tout esprit d'entreprise n'avait fait qu'y sommeiller. L'indolence héréditaire des habitants était merveilleusement favorisée par l'influence du climat. Un sol d'une fécondité admirable offrait à peine quelques essaisde culture. On apercevait dans les plaines verdoyantes et sur le penchant des coteaux d'immenses troupeaux de bœufs, des milliers de vaches laitières, et cependant l'usage du lait, du beurre et du fromage était presque inconnu parmi les habitants. La viande fournie par les troupeaux formai! le fonds de la nourriture commune à toutes les classes; un peu de froment et de seigle, le luxe de quelques ffctes et de quelques citrouilles satisfaisaient aux besoins d'hommes qui ignoraient les raffinements ordinaires des civilisations plus avancées.

L'industrie du pays se renfermait à peu près exclusivement dans la vente des peaux et du suif que fournissaient les troupeaux dont les Uanefios étaient couverts. Mais le pavillon américain flottait à peine sur cette riche el sauvage contrée, qu'il s'opéra un changement profond dans les habitudes et les occupations de ses habitants.

La confiance devint générale ; de toutes parts arriérent des masses d'émignmls r il en venait «les montagnes,

los forêts, de l'Océan. Gens à l'écorce rude, aux maniées incultes, et tous portant le cachet d'une incontestable )rigine anglo-américaine, tous venus pour chercher forune dans un pays nouveau sous la protection du drapeau le l'Union. Les environs de San-Francisco prirent surout alors une physionomie nouvelle; les forêts vicrg< lisparurent , les prés naturels furent fauchés. Des familles le colons appliquèrent au sol de la Californie les procélésde l'agriculture et de l'horticulture américaines. Les mvriers constructeurs et mécaniciens suivirent les pionniers à travers les forêts qui tombaient sous la hache. Le bruit continuel de la scie, du marteau retentit dans toutes les directions, et une foule de bourgades s'élevèrent comme par enchantement; San-Francisco, qui n'était qu'un petit village, se peupla en quelques mois de maisons et d'habilants, et, une année après, c'était une ville à laquelle on pouvait prédire les proportions d'une capitale. Mais dans les premiers jours de février 1848, un événement inattendu vint arrêter l'essor de ces améliorations et donner un cours tout nouveau à l'activité des colons et des habitants : un ouvrier employé par un g^rteman à la construction d'une sucrerie sur la branche ,n,indionalc du rio de les Americanos, aperçut un jour au 'ûnfl d'un nouvel aqueduc des morceaux d'or brillant au soleil. Le bruit de celte étrange découverte se répandit Pr°mptement, des recherches eurent lieu sur d'autres pouns flp |a rivière, et presque partout elles furent eou-

Digiti

ronnées d'un plein succès. Alors la fièvre de l'or ihegold fever) s'empara de toute la contrée et des pays environnants. Hommes de loi, médecins, membres du clergé, fermiers, ouvriers, marchands, matelots, soldats , abandonnèrent soudainement leurs travaux ou leur poste pour^ rendre là où chacun pouvait faire sa fortune en peu de

jours. Des villages, des cantons entiers où tout était invail, industrie, progrès, furent en peu de jours désert par la population. Presque partout les moissons avaient plus belle apparence , mais elles devaient être perdues faute de bras pour les rentrer. Tout le monde se portait vers les mines, tandis que les travaux essentiels, les vrais intérêts de l'industrie et de la culture, les professions, h services publics même étaient entièrement abandonnés.

Tel était l'état général de la Californie an moments les deux Parisiens arrivaient à San-Francisco.

Un soleil splendide inondait de ses rayons la chambre où ils avaient passé la nuit, lorsque David ouvrit le plumier les yeux ; il rassembla ses souvenirs, et, se jetant en bas du lit, il alla réveiller Filc-ton-Nœud.

— Ah I quel beau reve j'ai fait cette nuit! dit eduinri en étend a nt les bras. Maintenant, je puis aller jusqu'au bout du inonde ! J'ai dormi pour six mois 1

La toilette de doux ouvriers n'est pas longue. Ni* amis furent bientôt dans le dining-room , demandant leur compte, et très-contrariés, quand James leur appnt que l'hôte s'était absenté pour un instant.

LA TOlSOÎf D'OR. 3<

— Si nous allions faire un tour dans la ville en l'attendant, dit File-ton-Nœud , j'avoue que je ne serais pas fâché de revoir les belles dames et les beaux messieurs qui se promenaient hier.

David se laissa entraîner.

Mais San-Francisco présentait un aspect tout -différent de celui qu'il offrait la veille : les rues étaient désertes, d(îs maisons à moitié bâties étaient abandonnées ; c'est tout au plus si David et File-ton-Nœud rencontraient de loin en loin quelque vieillard ou quelque soldat américain.

— Il faut que tout le monde dorme encore , ou que le choléra ait tout d'un coup dépeuplé la ville, dit David.

— Ma foi ! répondit File-ton-Nœud, je n'y comprends plus rien; hier, le bruit, le mouvement, les jolies femmes... la ville entière n'était qu'un bal Mabille... et aujourd'hui, c'est un cimetière... Qu'est-ce que ça veut dire?

11 aperçut quelques mots écrits à la craie sur les portes d'un grand nombre de maisons ; David s'approcha et lut une des inscriptions : Parti pour la mine! File-

ton-Nœud courut à une autre, même indication : Parti pour lu mine !

— Voilà! voilât cria-t-il, pendant que nous flânons, los mains dans nos poches, ils ont pris les devants... toute la ville est déjà lancée dans les filons, et sans nous prévenir! Ce n'est pas poli !

— Rentrons, payons l'hôte et partons, dit David.

Ils revinrent sur leurs pas, et trouvèrent devant l'ho-

tellerie John Marshall occupé à charger trois mules de pioches, de pelles et d'autres ustensiles dont on scsertaux placers, endroits où Ton trouve la poussière d'or. Du plus loin qu'il aperçut nos aventuriers, il vint à eux avec un air riant, et leur demanda comment ils trouvaient la ville.

— C est un tombeau, répondit David.

— Dans la semaine, continua l'hôte, parce que tout le monde court aux mines, et vous voyez que je me dispose à en faire autant. Mais tous les dimanches on revient au logis, et San-Francisco reprend alors son aspect pittoresque.

— Vous allez à la mine? s écria File-ton-Nœud, alors nous vous suivrons.

— Je l'espère bien, répondit l'hôte avec un sourire narquois.

— Commençons, dit David, par solder notre dépense.

— C'est peu de chose, j'ai votre note... Où diable |»ije mise? continua Marshall en fouillant dans ses poches. Ah ! la voici ! et il la présenta à David, qui demeura foudroyé à l'aspect du total.

Cette note était ainsi détaillée :

Quatre verres de vin de Madère. . 6 dollar*

Quartier d'élan 3

Faisan 3

Pudding de mais 2

Deux tasses de café 3

sa

Trois bouteilles de vin de Californie.

Demi-bouteille d'eau-de-vie. . .

Une chambre à deux lits. . , , Palanquin pour la promenade de

leurs seigneuries

Deux habillements complets pour

leurs seigneuries

Total

197 dollars.

— Cent quatre-vingt-dix-sept dollars! s'écria enfin David en sortant de sa stupeur.

— Cent quatre-vingt-dix-sept dollars I dit à son tour File-ton-Nœud, qui venait de jeter un rapide coup d'œil sur la carte. Cent quatre-vingt-dix-sept dollars, c'est-à-dire !*pt cents francs pour un dîner, un gîte et de méchants habits qui se déchirent comme de l'amadou !

— Je ferai remarquer à vos seigneuries que tout est tarilié au plus bas prix, reprit John d'un air digne ; si vos seigneuries doutent de la parole d'un pauvre au-

légiste, elles n'ont qu'à se rendre chez le magistrale, °t elles sauront alors si John Marshall, de la province de Maryland, est un honnête homme.

"-Cent quatre-vingt-dix-sept dollars! répétait Fileton-Nœud abasourdi.

—C'est pourtant comme cela, votre honneur, dit l'holc c& se remettant à charger ses trois mules, que dira donc votre seigneurie quand elle sera aux placer* où les prix wnt cinq fois plus élevés qu'à Sau-Fraucisco?

Si , COKTES ET VOYAGES.

— Il n'y a pas de seigneurie ni de votre honneur, s'écria David impatienté; je ne nie pas l'exactitude de vos prix, quoique je n'y comprenne rien, mais vous saviez que nous n'étions que des ouvriers, des naufragés étrangers au pays, et vous auriez du nous avertir, et ne pas nous exciter par vos offres à une si grande dépense.

— Aussi, reprit l'hôte victorieusement, si vous vou« rappelez bien, je ne voulais pas vous recevoir d'abord; il n'y a que lorsque ce jeune homme (il désignait File-lon- Nœud) m'eut répété à satiété qu'il avait des piastres plein ses poches que j'ai supposé que vous pouviez payer. D'ailleurs, il n'est pas étonnant les dimanches de v/ir deux ouvriers faire une dépense pareille, ce n'est pas beaucoup par le temps qui court. ,

— C'est plus qu'il ne faut quand on n'a que trenteneuf piastres , dit File-lon-Nœud en frappant sur m gousset, mais cette fois d'un air piteux.

— Arrangez-sous comme vous pourrez I quand on doit, il faut payer! moi, je ne connais que ça.

— Eh bien, dit le jeune Parisien, voilà mes trenteneuf piastres ; prenez-les et que votre dîner m'étouffe à j'en fais jamais un pareil. Pour le reste, vous nous afcorderez bien un crédit de quelques jours; nous vous paierons avec le premier or que nous trouverons.

— Allons donc, reprit l'hote tranquillement; est-ce que nous savons si nous nous reverrons? Une foison roule, on peut s'égarer. Ici, quand on ne peut pas payer.

on va en prison; les étrangers un peu plus vite que les

antres.

— Et comment vous payer? interrompit David que cotte scène commençait à échauffer.

— Vieux juif! murmurait File-ton-Nœud, j'ai aussi envie de lui passer la jambe, h celui-là.

— Voyons, dit John Marshall en se grattant le menton, vous êtes charpentiers, l'affaire peut s'arranger. Pour vous être agréable et vous utiliser, je consens à élever m hangar; vous vous chargerez de sa construction. Et, la besogne achevée, nous serons quittes.

— Nous sommes pincésl se dit David. Voilà la cause de son amour pour les charpentiers*

Quant à File-tou-Nœud , qui ne soupçonnait pas malice, il fut enchanté de la tournure que prenait l'affaire.

— Ça va ! s'écria-t-il ; en quelques jours nous élevons la baraque, et nous nous séparons bons amis.

—Un instant, reprit David; combien nous donnerezvous par jour ?

-Je suis rond en affaires, répond John, dix dollars à vous, cinq au petit, et je vous nourris.

— Vous nous donnerez à chacun dix dollars, ou il n'y arien de fait.

li'hôtc sembla réfléchir un instant, puis il dit :

— Eh bien, va pour les dix dollars à chacun, quoique ce soit bien de l'argent. Maintenant , signez-moi tous les

Digitiz

deux ce morceau de papier, et puis nous allons déjeuner et partir.

David apposa tristement sa signature au bas de rengagement; quanta File-ton-Nœudt qui croyait avoir conclu un marché superbe, il écrivit son nom en coulée et dessina d'un trait de plume un magnifique paraphe, dont les capricieux arabesques illustraient la page entière.

Après quoi ils déjeunèrent sobrement et se mirent en route.

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