AU SACRAMENTO
La vallée du Sacramento présente au premier coup d'œil un aspect assez triste. Cependant la nature yestrirb et puissante : une végétation couleur vert-sonibre sëtenJ comme une nappe sur un terrain uni jusqu'aux demies limites de l'horizon. Le sol est dénué d'accidents; dr> massifs plantés çà et là, au hasard, et une chaîne de p*tites collines qui domine un des côtés de la vallée, tempèrent seuls la monotonie du paysage. Le Sacramento, » Pactole si vanté, roule ses eaux limpides entre dem rives assez distantes Tune de l'autre et ombragées eo de certains endroits d'un rideau de saules. A mesure qu'on se rapproche vers la mer, les bords du flemv
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eviennent de plus en plus secs et arides; de vastes lanues d'un sable gris noir, parsemées d'arbres rares et abougris, s'étendent à perte de vue. De ce côté, le voya- ;eur ne rencontrerait pas le moindre bouquet d'arbres verts >our se mettre à l'abri du soleil. C'est vers cette partie wsse du fleuve que sont généralement établisles placeres, ïarce que c'est surtout près de l'embouchure du Sacramento que la précieuse poussière se trouve en plus grande quantité. Les chercheurs d'or, qui n'ont d'autre abri que l'ombre de leurs tentes, sont exposés tout le jour à une chaleur insupportable, et les fièvres déciment ces populations nomades recrutées incessamment de nouveaux aventuriers.
A l'endroit où le Sacramento prend sa source, la nature présente un spectacle tout opposé. Là, le voyageur foule sous ses pieds des prés fleuris et verdoyants, il respire un air frais et pur. Des collines étagées les unes sur les autres en amphithéâtre et couronnées de pins gigantesques, des rochers noirs et difformes au sommet desquels bondit l'élan effarouché, des massifs profonds que le soleil n'a jamais percés de ses flèches, quelque chose de grand et d'abrupte, tel est le haut pays du Sacramento, nature sauvage et vigoureuse qui vous étonne sans vous effrayer, car on sent que la vie circule dans ces grands arbres peuplés d'oiseaux, dans ces collines aux flancs touffus, et jusque dans ces blocs de rochers courts de mousse et ombragés de rameaux verts.
Les intrépides amis qui s'étaient crus perdus au mo-l ment où ils avaient senti le sol manquer sous les pieds & leurs chevaux, ne furent pas médiocrement surpris quani ils se retrouvèrent tous trois étourdis par leur longw course, et nageant machinalement après leur plongea dans le Sacramento. L'impression subite causée par h fraîcheur de l'eau et la suffocation les rappelant au sentiment de la vie, ils s'étaient laissés glisser sur le dos ik leurs montures dans les flots de la rivière. Après s'ém débattus parmi tous ces animaux qui nageaient dans toi* les sens, ils parvinrent sur l'autre bord, haletants et épuv ses. Ils demeurèrent pendant quelques instants silenciem, puis, mesurant rapidement dans leur esprit l'étendue d» péril auquel ils venaient d'échapper, ils se précipitèwi en même temps, mus par la môme pensée, dans les bf* les uns des autres.
— Quel voyage! dit File-ton-Nœud, qui rompit lep*1" mier le silence.
— Mes amis, s'écria Polyphème en prenant la main des deux Parisiens, rendons d'abord grâce à Dieuf1 nous a sauvés si miraculeusomenl !
— C'est vrai, s'écria File-ton-Nœud, j'oublie «ouvtf de le prier, mais aujourd'hui c'est de bon cœur que je k remercie... Brrr! quelle course! mes oreilles linW comme une cloche... Aye ! quelle compote! je suis torché pour toute ma vie.
— Nous sommes au Sacramento, dit David, dont les ;ux resplendissaient, tout est oublié.
Et il dépliait au soleil la carte d'exploration de Toin Américain.
— Au Sacramento ! répétait File-ton-Nœud; dire qu'on >l arrivé, et que la voilà enfin, cette satanée rivière que ous sommes venus chercher de l'autre bout de Tuiliers !. . C'est fini , mon vieux, ajoutait-il en frappant sur épaule de Polyphème. Voila la pèche aux goujons que aime. Nous n'avons plus qu'à amorcer nos lignes!... Jlons-nous en prendre de ces poissons jaunes! quelle rilurc de monnaie !
Et déjà il se disposait dans son ravissement à exécuer un entrechat, lorsque la souffrance que lui faisait prouver chaque mouvement un peu vif le rappela au souvenir de sa course à fond de train.
— Oh ! les reins! s'écria-t-il, les jambes, les bras, la lèlc, tout cela ne tient plus qu'à un fil.
— Il y a un moyen de nous remettre de nos fatigues,
interrompit Polyphème; c'est d'établir tout de suite notre
domicile et de confectionner nos outils. Qu'en dis-tu, David ?
David avait toujours les yeux arrêtés sur la carte.
— Allons, continua Polyphème, retroussons nos manches.
— Un instant, dit David, avant de rien entreprendre,
il faut nous orienter vers l'endroit où sont fichés lesji-J Ions.
— De quel côté sont-ils? demanda Polyphèrae.
— Vers la partie du fleuve qui avoisine sa source.
— J'avais cru, au contraire, dit File-lon-Nœud , *p la poussière d'or se trouvait dans la partie basse du p?. à l'embouchure de la rivière.
— Oui, la poussière d'or, répondit David, mais h lingots, mais les pépites, mais les gisements aurifères d a volume considérable se rencontrent dans les Assures <1* rochers d'où le Sacramento s'élance en cascade; l'An*ricain m'a bien expliqué la chose. Si nous allons établit un placer comme tout le monde sur la partie basset fleuve, dans trois mois nous aurons tout au plus ramapour cent mille francs de poudre d'or.
— Gueux de David? s'écria File-ton-Nœud ébloui pi cette perspective, a-l-il des moyens, cet étre-làl din*<p si nous avions été seuls, Polyphèrae et moi, nous i)»^ serions contentés de récolter des centaines de milfrancs... des bêtises... une occupation de meure-de-to
Le sérieux grotesque avec lequel File-ton-Nœud ^ prononcé ces derniers mois arracha un sourire à sesdeui amis.
— Si c'est comme ça, reprit Polyphème, décampons
— Droit aux rochers, dit File-ton-Nœud, qui cetë fois n'y tint plus et risqua une gambade malgré la douleur qu'il ressentait de sa courbature.
— Aie, les reins! Et Calicot lui-même, qui ne va plus [ue de trois pattes. Il a été secoué aussi, à ce qu'il paait.
En effet, le malheureux boule-dogue avait été ficelé vec précipitation, et File-ton-Nœud n'avait pu remarier qu'une de ses pattes était pliée en deux. Cette posiion gênée devait priver l'intéressant animal de l'exercice le sa quatrième patte pendant quelques jours.
Les quatre amis, y compris Calicot, se mirent en marihc clopin dopant, et parvinrent, au bout de quelques heures, en remontant le fleuve, à l'endroit où le SacraucMo prend sa source, et dont nous avons donné la destnption au commencement de ce chapitre.
— Nous y voilà! dit File-ton-Nœud.
— Oui, répondit David, voici les rochers, voici la cascade : c'est dans les flancs de cette colline que sont renfermés nos trésors; il ne s'agit plus que d'évenlrcr ces roc'h-ts, et notre but est atteint.
— S'il ne faut que du travail, répondit Polyphonie, ce *era bientôt fait.
~ Le plus pressé, continua David, c'est de trouver les jalons. Consultons notre carte.
La carte, grâce aux immersions qu elle avait subies, nfi présentait xpl us que des caractères a moitié effacés; '''1° fut étendue sur l'herbe, et les trois amis cherchèrent '° point vers lequel devaient être dirigées leurs investigations.
138 CONTKS ET VOYAGES.
— Rendons-nous compte des localités, dit David;) vois sur la carte deux vallées séparées par une chaîne <k collines, et voilà la marque des jalons 1 Son doigt indiquait des croix noires tracées perpendiculairement du bord Jy fleuve à la colline.
— Un instant, dit File-ton-Nœud, il y a des croix de l'autre côté de la colline.
— C'est signe, répliqua David, que le filon règnes^ cette masse de roches, et s'étend jusque dans l'autre uL lée qui est derrière. Nous avons le choix de l'attaqua
par un bout ou par l'autre.
— Commençons par ce côté-ci, dit Polyphemc, s'il ik rend rien, nous aurons la ressource de tourner la wi line.
— Bravo! dit File-ton-Nœud. Il s'agit maintenanl A" reconnaître les lieux et de trouver les jalons.
Les trois amis jetèrent un coup d'œil scrutateur sur fc> objets qui les environnaient.
— Voilà les collines devant nous, dit David, d'après 1j carte, les jalons ont été plantés dans l'endroit où Icflcuv est serré de plus près par les rochers : c'est à deux pa*- Et se relevant aussitôt, il marcha dans la direction <[«'' indiquait, suivi de File-ton-Nœud et de Polyphème.
Ils fouillèrent dans tous les sens, piétinant sur l'herte. écartant les buissons et se déchirant aux épines, san? découvrir l'objet de leurs recherches.
— C'est singulier, murmurait David.
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— Est-ce que les oiseaux sonl dénichés? dit Polyphonie.
La plus vive anxiété était peinte sur le visage des trois amis.
— C'est bien là pourtant, disait David en frappant du pied le sol.
Pendant que Polyphème et David fouillaient tous les endroits où ils supposaient que devaient être cachés les jalons, File-ton-Nœud s était penché vers la carte étendue sur l'herbe.
Une note écrite dans un des coins, en anglais et en caractères très-fins presque entièrement effacés par l'action de l'eau, attira son attention. Il épela chaque mot, se rendit compte, a laide des lettres qui n'étaient pas effacées, de celles qui manquaient, et parvint à compléter le sens général de l'hiéroglyphe. C'était une note explicative qui simplifiait singulièrement la difficulté de la découverte des jalons.
File-ton-Nœud se leva aussitôt, et se dirigea vers un pin isolé, situé en face de la colline; puis, mesurant des pas, il en compta cent cinquante-deux, et se baissa en fouillant l'herbe.
— Je tiens un jalon ! s'écria-t-il.
David et Polyphème bondirent jusqu'à l'endroit où . était File-ton-Nœud, et se convainquirent que leur jeune ami ne s'était pas trompé.
— Continent as-tu fait? demanda Polvphème émerveillé.
— Belle malice! répondit File-ton-Nœud ; je \ai* trouver tous les autres par le même procédé. David n'a pas aperçu une petite note écrite en pattes de mouche, effacée par reflet du bain de ce malin, et qui explique que le premier jalon est planté à cent cinquante-deux pas de ce pin dans la direction de la colline. La noie ajoute que les aulres sont fixés de quarante pa* en quarante pas, toujours dans la même direction.
— Allons, mon garçon, dit David, tu as bien gagné u journée; mais ne perdons pas de temps.
File-ton-Nœud recommença a compter les pas, et trouva successivement cinq jalons.
— Pauvre Tom, murmurait David, comme il serait heureux s'il était là avec nous !
— Attention! dit File-ton-Nœud, les pattes de mouche disent qu'il n'y a que six jalons; nous brûlons, mes amis, nous brûlons. Le sixième et dernier doit être
Ils se trouvaient devant un rocher situé à mi-cote de la colline , et environné à sa base d'un immense buisson , dont les épines menaçantes en défendaient l'approche.
— J'ai lu, dit Polyphème, dans de beaux livres, qu'il y avait dans l'ancien temps une toison tout en or, qui était gardée par une canaille de dragon qui ne
plaisantait pas. Eh bien! mes amis, il y a pour sur une toison dans ce rocher : le dragon , c'est ce gueux de buisson.
— Si nous y niellions le feu? dilFilc-ton-Nœud.
— Pas besoin , répondit Polyphonie; et, prenant sa hache suspendue à sa ceinture, il se fraya un passnge jusqu'où rocher.
Le dernier jalon apparut fixé dans une crevasse du rocher.
Les trois amis poussèrent en même temps une exclamation de joie.
— La Marseillaise! s'écria File-ton-Nœud.
Calicot lui-même, mis en belle humeur par les contorsions joyeuses de son premier maître, salua de ses aboiements la découverte de l'endroit où gisait le trésor.
Polyphème, plus grand que ses amis, put examiner de près la crevasse du rocher, à travers laquelle l'eau suintait goutte à goutte; il remarqua avec étonnement qu'un orifice avait été pratiqué, et qu'on l'avait rebouché à 1 aide d'une pierre cimentée dans le rocher.
Il fit part de sa découverte à ses deux compagnons.
— C'est l'ami de Tom, répondit David, qui a du faire ce travail.
— En deux jours, reprit Polyphème, nous aurons fait une ouverture assez grande pour que File-ton-Nœud se glisse dans l'intérieur du rocher comme une couleuvre.
— El on s'y glissera, dit celui-ci. L'embarras, ce sera*
il2 CONTES HT VOYAGES.
de faire passer les pavés d'or par un si petit trou. Nomdt nom I quels richards nous allons faire ! Je ne veux plu* loucher de ma vie à une pièce de cent sous. L'argent c'est bon pour les bourgeois ! Vivent la joie et les poléon*!
— Maintenant, dit David, il s'agit d'établir notre baraque au pied de cette colline; car il ne faut pas nou* dissimuler que l'extraction de l'or ne se fait pas facilement : ça nous demandera du temps et de la peine. Préparons donc d'abord notre établissement * nous lutterons après avec le rocher; mais, quelques difficultés que no* ayons à vaincre, jurons que nous ne quitterons la soum du Sacramento que lorsque nous aurons des millions.
En parlant ainsi, la ligure de l'ouvrier resplendissait.
— Ça va! s'était écrié File-ton-Nœud.
— Eh bien ! répondit froidement Polyphfemc, jurons de rester ici ensemble, et de travailler les uns pour lesautf* jusqu'à ce que nous ayons assez de richesses pour trois heureux. C'est David qui a apporté la carte, il juste qu'il passe le premier. Je piocherai pour son comj^ jusqu à ce qu'il dise : Assez! et quand il tiendra &ou ma go...
— Il ne quittera la mine qu'après avoir fait le lien! Je le jure ! s'écria David.
Ils replacèrent les broussailles autour du rocher, et redescendirent dans la vallée pour commencer la construction de leur charpente.
La forêt retentit bientôt sous les coups de In cognée. Ces trois hommes animés par une même pensée , mais dans un but différent, n'ayant que des outils imparfaits, travaillaient avec une ardeur merveilleuse. Polyphèmo avait établi sa forge dans l'anfractuosité d'un rocher, et là le silencieux cyclope aidait au travail des charpentiers en transformant les deux seuls outils dont ils étaient en possession en autant d'instruments que le travail de la charpente en nécessitait. Sur son enclume , le marteau se changeait en hachette, et une masse de gros clous qu'il portait dans la poche de son tablier en cognée , puis la cognée devenait une herminette. A voir l'air calme et serein de Polyphème attisant, à défaut de soufflet, son fourneau avec son large tablier de cuir, tournant et battant le fer sur une pierre du rocher qui lui servait d'enclume , suppléant par toutes sortes de moyens ingénieux aux ustensiles qui lui manquaient , et redoublant de courage en raison môme de la difficulté, on eût dit un géant des époques mythologiques.
Jamais un mot d'impatience, jamais une plainte ne s'échappait des lèvres de cet homme éminemment bon ; il ne se contentait pas de courber le fer et de façonner les outils selon le besoin du moment, il aidait ses amis dans l'œuvre de la charpente, portait les fardeaux les plus lourds, donnait les deux outils qui méritaient véritablement ce nom à File-ton-Nœud et à David , et s'en fabriquait de grossiers pour lui-même , h l'aide de cailloux
aiguisés sur la pierre, à la façon des sauvages, ses anciens sujets.
David, lui, travaillait avec une ardeur fébrile : à sot gré, la besogne n'avançait jamais assez ; il ne prenait pa* un seul instant de repos, chaque minute perdue lui sem blait un vol fait à son impatience, et il gourmandait File ton-Nœud qui oubliait quelquefois, dans ses jeux avrf Calicot, rengagement mutuel qui avait servi de bas** j l'association.
C'est que David poursuivait un autre but que la possession de l'or. Pour lui, l'or était le moyen qui devait réaliser sa plus opiniâtre pensée. David était amoureux; et, bien que chez l'ouvrier l'amour ne soit pas généralement une préoccupation persévérante, nous verrons dans le chapitre suivant par quelle singulière circonstawv une passion vive et sérieuse s'était glissée dans le wur de David et s'y était enracinée.