LE MODÈLE
David était une nature modeste et laborieuse : en dehors des travaux de la journée, il avait trouvé le moyen de s'instruire aux heures de repos par quelques lecture substantielles ; sans se croire à l'étroit dans la sphère ou
le sort Pavait placé, il avait eu quelques inspirations vers un idéal vague et confus. Il lui semblait que la tâche manuelle qui lui était imposée n'excluait pas les plaisirs de l'intelligence et les tendres émotions qu'ils procurent. Il était, en un mot, la personnification sérieuse de cette classe de travailleurs honnêtes et intelligents dont Filcton-Nœud, lui, était l'expression joyeuse et insouciante.
S'il avait quitté Paris pour se lancer dans la carrière aventureuse des voyages, c'était moitié par désir de voir du pays, moitié par l'espérance de trouver en Amérique un travail que l'ancien monde ne lui donnait pas toujours, mais il n'avait aucun but déterminé, et il s'était embarqué sur la Belle-Amélie, qui transportait les premiers émigrants en Icarie, moins pour aller directement dans cette petite colonie du Texas que pour se fixer dans le premier endroit où il trouverait de l'ouvrage et où il serait bien.
Arrivé à New- York, l'hôtelier chez lequel il était descendu, appréciant en peu de jours les bonnes qualités de David, lui avait demandé s'il se chargerait volontiers d'un travail à exécuter à la maison de campagne d'un riche négociant, nommé M. William Hamilton. David s'était empressé d'accepter avec reconnaissance, et le jour même H était parti avec une lettre de l'hôtelier pour l'habitation du négociant.
Lorsqu'il se présenta au cottage, M. Hamilton ne s'y trouvait pas : il était en visite chez un de ses voisins; le
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jeune homme, sans expliquer le Lui de son arrivée, avait répondu à l'homme de confiance auquel il s était adresse1, qu'il demandait la permission d attendre M. Hamilton Sur la réponse affirmative de l'intendant, il s'était assi> dans le coin d'une chambre basse qui servait de d'attente.
David était là depuis un quart-d'heure environ, lorsqu'une belle jeune fille de dix-sept à dix-huit ans, sVlança en chantant et en sautant du parloir dans la sali d'attente.
A la vue d'un étranger, la jeune fille qui se cmy^ seule resta un moment interdite. David se leva avec mi gaucherie qui n'était pas sans grâce parce qu'elle passer pour de la timidité.
La jeune fille avait traversé la salle en laissant la enlr'ouverte, et David avait pu saisir le dialogue siii^1 qui avait lieu dans le vestibule entre la jeune i«is> Tintendanl :
— Quel est ce gentleman? avait-elle demandé à*" lui-ci.
— Je ne ]e connais pas; il attend l'arrivée ie\'^Ar de mademoiselle.
L'épitliMo de gentleman qui venait de lui être ipphq** par la jeune fille avait fait sourire David en même temp qu'elle lui avail causé une certaine satisfaction, e»r''" Amérique comme en Angleterre la qualification iW*'"'
LA toison d'or. 447
'emnn no s'accorde jamais qu'à un homme Je bonne compagnie.
Le jeune ouvrier jeta un coup-d'œil sur son cosluinc ît parut assez satisfait du résultât de sa rapide investigaion. Il avait un pantalon noir et une redingote noire joulonnée à moitié, qui laissait voir une chemise de toile lune blancheur irréprochable.
Quelques instants après, une voiture roula dans la -our; c'était la voiture de M. Hamilton.
David avait vu par la fenêtre la jeune fdle courir aulevant du négociant et l'embrasser. En arrivant dans la salle d'attente, M. Hamilton, qui donnait le bras à sa ûèce, ouvrit le parloir, et, après avoir salué David, lui fit signe d'entrer et de passer devant.
David , embarrassé de toutes ces formalités auxquelles il savait qu'il n'avait pas droit , était désolé de n'avoir pas révélé tout de suite à l'intendant le motif qui l'amenait. Il craignait que le négociant ne lui fît payer par quelque parole bien dure sa méprise d'un instant, lorsqu'il saurait qu'il n'avait qu'un ouvrier devant lui.
M. Hamilton approcha un fauteuil, et engagea David îl s'asseoir.
Cette fois, le charpentier tint bon, malgré la présence ^ 'a jeune fille qui lui causait un trouble dont il ne pouvait se rendre compte; et, tirant la lettre d'introducfion de sa poche, il la présenta au négociant en se tenant
debout.
— Ali! ah! dit M. Hamillon, c'est vous, mon brave ; vous m'avez été fortement recommandé par Hiomiètc hôtelier Pelerson. Je suis enchanté de votre arrivée. QuaciJ vous mettrez-vous à l'ouvrage ?
— Quand vous voudrez, monsieur, répondit David qui crut remarquer une espèce de désappointement sur h physionomie de la jeune miss. Je suis tout prêt.
— Eh bien ! mon garçon , Sampson mon intendant va vous conduire à l'atelier ; vous trouverez là tous les outils nécessaires. Faites-nous de la bonne besogne, et vous serez content de moi.
David s'inclina et sortit.
Quand il fut dans l'atelier, il se disait en lui-même en ôtant sa redingote pour passer son costume de travail, c'est étonnant comme je me sens béte aujourd'hui, rf comme la vue de cette jeune fille m'a interloqué; et tout le reste de la journée, il songea malgré lui à l'erreur ifr la jeune miss, qui au premier abord l'avait pris pour un gentleman.
Le lendemain, il vit arriver au cottage, sur un clievaf fringant , un élégant jeune homme qui jeta sa cravache aux domestiques et leur abandonna sa monture, avec le sans-gene d'un habitué de la maison.
David se hasarda à demander à M. Sampson l'inondant, qui le regardait travailler, quel était le nouvel arrivant
— C'est M. Edward Parker, répondit celui-ci, le cousin de miss Anna et son prétendu.
— Ali ! avait dit David en se relevant, elle va se marier ?
— Oui et non, reprit Sampson, parce que, cnlre nous, le mariage n'est pas encore fait; la jeune miss est capricieuse en diable, et elle n'a pas l'air d'aimer beaucoup M. Edward. Un brave garçon, pourtant, cl Irèsriche; son père est gouverneur d'une province lrès~éloignée dans l'ouest, la Californie.
— Le pays de l'or, dit David.
— Oui, répondit l'intendant, si les dernières nouvelles des journaux ne sont pas un canard a puff).
David s'était remis à son travail, et, sans savoir pourquoi, il était enchanté d'apprendre que miss Anna n'aimait pas M. Edward.
Le soir, quand M. Edward fut reparti pour la ville, M. Hamilton et sa nièce vinrent voir où en étaient les travaux delà charpente. Le négociant parut enchanté de l'ouvrage de David et lui en fit compliment.
""On fait ce qu'on peut, répondit modestement le jeune ouvrier.
"-Vous êtes Français, monsieur? lui demanda miss Anna.
"— Oui, mademoiselle.
— • Vous connaissez Paris?
— - C'est le lieu de ma naissance.
VûO CONTES ET VOYAGES.
— Que vous êtes heureux d'avoir vu Paris ! s'écria la jeune miss; comment avez-vous pu le quitter !
— Ah ! répondit David, Paris est une belle ville pour ceux qui sont riches; mais une grande partie de ses enfants est obligée de l'abandonner et d'aller chercher fortune ailleurs, dans votre Amérique, par exemple, qui est hospitalière et généreuse.
— Oui , interrompit M. Hamilton , l'Amérique est un bon pays : ici le travail mène à tout. Voyez, moi, il w trente ans, j'étais ouvrier comme vous.
— Vous avez été ouvrier, vous, monsieur ! s'écria DuuJ étonné.
— Sans doute, et je ne suis pas le seul qui se soit par l'amour du travail, l'ordre et la probité. Le frère de ma femme, le père de ma nièce, qui est là devant vous est un des plus riches commerçants de Mexico, chbifl), *il a été mon camarade d'atelier; nous avons comment ensemble , et nous avons fait fortune ensemble. Vous aussi, mon garçon, vous serez peut-être riche un jour.
Ils causèrent encore pendant quelques instants. Quand M. Hamilton se fut éloigné avec sa nièce, David se disait : Oui, je comprends le bonheur d'être riche, car i( n'y a que les riches 5 qui il soit permis d'aimer des femmes comme miss Anna. '
Miss Anna était en effet une jeune fille d'une rem^* quable beauté. Des grappes de cheveux châtains tombant en boucles jusque sur ses épaules, encadraient son visage
l'une pureté de lignes qui eût fait le désespoir et l'admiation d'un peintre. Son teint avait des reflets bistrés et les tons orangés qui révélaient une origine tropicale (sa aère était Mexicaine); la gracieuse nonchalance de toute a personne contrastait singulièrement avec l'animation expressive de ses yeux qui brillaient comme deux diamants noirs; grande, svelte, élancée, elle avait des mains île marquise et des pieds de créole; jamais un partisan du système des races n'eût pu admettre que la jeune miss était la fille d'un commerçant qui avait commencé par être ouvrier.
Deux ou trois jours après la conversation qui avait eu lieu au chantier , M. Hamilton fit demander David dans son cabinet.
— Mon ami , lui dit-il, il paraît que vous ôtes décidément un très-beau garçon, car voici quelques jours déjà que ma nièce qui s'occupe de peinture, me tourmenta pour que je vous demande si vous ne consentiriez pas à poser devant elle : une idée déjeune fille; elle a commencé à Mexico un tableau des neuf muscs, et elle prétend que vous avez les traits du dieu du soleil. Elle veut prendre une esquisse... Les traits de la figure seulement... C'est Tallaire de deux ou trois séances. Cela vous va-t-il ?
ûavid était loin do s'attendre à une pareille proposition. Il contint le plaisir quelle lui faisait éprouver, et répondit au négociant :
— Je suis à vos ordres, monsieur; je ferai ce que \ou> voudrez.
— Oh ! si cela vous déplaît, en quoi que ce soit t il n'en sera plus question, dit M. Hamilton, qui craignaii de blesser la susceptibilité du jeune ouvrier.
— Si mademoiselle votre nièce désire que je lui rende ce petit service , dit David pour bien faire comprendre qu'il n'accepterait en échange aucune rémunération, j'aurais mauvaise grâce à refuser. ~ .
— Eh bien ! mon garçon , je vais vous conduire à IV % telier de ma nièce. Puis il ajouta avec bonhomie : Je r*
suis pas fâché que celle fantaisie lui ait passé par la lêle; vous parlerez français, cela perfectionnera son accent.
— Ma chère enfant, dil le négociant en ouvrant la porte du boudoir de miss Anna, qui était occupée à montrer à broder à sa petite cousine âgée de neuf à dix ans ; je t'amène ton Apollon, qui a accédé de la meilleure grâce au désir que tu m'exprimais hier.
David salua la jeune lille, qui s'empressa de le remercier.
Quand son oncle fut sorti , miss Anna ût placer Da\id à quelques pas devant elle, et alla s'asseoir à son chevalet.
David alors pul admirer à son aise pendant une heure cette gracieuse jeune fille tout entière à son travail, et
qui ne se doutait pas des sentiments qui agitaient le cœur de l'ouvrier; le regard du jeune homme glissait amou-
reusement sur celle tête penchée, sur ce corps jeune et charmant. Miss Anna, qui était précisément occupée à esquisser les yeux de son modèle, trouvait dans le regard de David une animation qui répandait sur toute sa physionomie une expression rêveuse et fière qu'elle n'avait pas remarquée jusque-là.
— Cela vient très-bien, dit miss Anna; vous posez mieux qu'un modèle de profession. Je n'ai plus qu'à vous remercier pour aujourd'hui, car je ne veux pas prolonger la séance. Si vous voulez venir demain à la même heure, nous reprendrons notre travail ; et elle le congédia avec un sourire.
David avait salué en balbutiant quelques mots, et était sorti.
Toute la nuit il ne rêva que de miss Anna.
Le lendemain, il se présenta à l'heure exacte ; cette fois, il avait revêtu sa redingole et son pantalon noir: il portail, en un mot, son costume de gentleman.
Il reprit la position qu'il avait la veille, et la jeune fille travaillait depuis un quart-d'heure en causant avec lui, lorsqu'un domestique vint annoncer que M. Edward Parker était au parloir.
— Que c'est ennuyeux! murmura la jeune miss; puis elle ajouta résolument : Priez-le d'attendre quelques instants, je suis occupée.
Kl, se remettant à son chevalet, elle leva les yeux vers
son modèle; niais en ee moment elle surprit dans le re-
gard de David une expression si étrange, quelle les rebaissa sur-le-champ et se sentit rougir.