‹ Critiques et récits littéraires (volume 2)Chapitre 19 sur 27 · IL Y AVAIT UNE FOIS UNE PRINCESSE · texte numérisé non relu

IL Y AVAIT UNE FOIS UNE PRINCESSE

En Noyant les regards de miss Anna se détourner des siens , et un léger incarnat couvrir ses joues , David éprouva un trouble extraordinaire. Ce trouble était mètë d'un bien-être qu'il n'avait pas connu jusque-là. Il restait immobile, tremblant, silencieux, le regard toujours attache sur la jeune fille qui, sans se rendre compte de ce qui se passait en elle, jouait machinalement avec ses crayons. Pendant un moment, l'artiste, non plus que le . modèle, ne savait trop quelle contenance tenir.

Pour mettre lin à cet embarras réciproque , la jeune fille prétexta un violent mal de tôle et leva la séance.

Quand David fut de retour au chantier, il se mil à gambader comme un fou, il chantait, il riait tout seul, il était heureux ; mais ce premier mouvement d'ivresse lit bientôt place à de tristes réflexions.

— A quoi ai-jc pensé? disnil-il, en se parlant à lui-même. Me voilà amoureux d'une jeune fille riche qui va bientôt retourner dans son pays où elle finira par épouser son cousin; d*aillcurs, ne suis-je pas séparé d'elle par une

barrière plus infranchissable encore? La fortune. Ah! David, mon ami, tu t'es préparé bien des tourments, il vaudrait mieux pour toi que tu n'eusses jamais mis le pied dans le cottage de M. Hamilton.

Puis, à un autre moment, il se laissait aller à des pensées plus consolantes ; le père de miss Anna n'avait-il pas commencé par être ouvrier comme lui? Ne pouvait-il pas, lui aussi, devenir riche comme le négociant de Mexico? En Amérique, on ne regarde pas à la naissance; la fortune égalise tous les rangs. Oui, disait-il, en proie à son exaltation amoureuse, je veux conquérir miss Anna par mon travail, je \eux combler de pièces d'or l'abîme qui me sépare d'elle ; on parle en ce moment de gens qui font en quelques mois des fortunes considérables aux mines de la Californie, eh bien ! j'irai en Californie; d'ailleurs <;a me rapprochera toujours du pays de miss Anna. Et, pour calmer un peu l'agitation de son âme, il redoublait d'ardeur au travail, mais il avait beau faire, l'image de la jeune fille était toujours présente à sa pensée.

Le lendemain matin, miss Anna partit pour New- York, où elle allait passer quelques jours.

Pendant cette absence, David put mesurer toulc l'étendue de son amour; il était triste, ennuyé, malheureux, il ne pensait qu'à miss Anna, son imago, comme une ombre charmante, le poursuivait partout et toujours, il se surprenait à prononcer sou nom, il songeait à sa subite apparition dans la salle d'attente le jour de son arri-

vée, iJ la voyail à son chevalet levant sur lui ses grands yeux noirs, et à ce souvenir un frémissement involoulaîns'emparait de tout son être, il maudissait l'instant où il l'avait vue, et pourtant il ne se sentait pas le courage de résister au désir de la voir encore.

Miss Anna revint; mais au lieu d'apporter l'espérance au cœur de David, son retour devait y jeter le désespoir. Le jeune ouvrier apprit par l'intendant que la nièce <k M. Hamilton allait retourner au Mexique auprès de « famille.

— Elle va partir, pensait-il, et je ne la verrai plus, >a vue me rendait si heureux I Je ne suis qu'un ouvrier, mais pour conquérir cette femme je me sentirais la fora de soulever le monde.

Après la première explosion de douleur, il devint plus câline : son parti était pris.

Sur ces entrefaites, la jeune fille le fit appeler. David quitta aussitôt son travail.

— Monsieur David, lui dit la jeune fille en souriant, je n'ai plus qu'une séance à vous demander, je quitte demain le cottage.

— Je le savais, interrompit David.

Ces mots avaient été accentués avec un ton si significatif, que miss Anna regarda le jeune ouvrier avec étonnement. A partir de ce moment, elle comprit ce qui se passait dans le cœur de David; mais cet amour, dont elle aurait ri peul-étre si elle l'axait découvert dans un

homme de sa condition, lui parut une chose si nouvelle, si étrange, et si peu dangereuse pour elle, que bien loin de s'en formaliser elle l'accepta en quelque sorte connue un naïf hommage rendu à sa jeunesse et à sa beauté.

— Puisque j'ai commencé cette étude, reprit-elle, pour faire cesser un silence embarrassant, il faut que je l'achève aujourd'hui même.

Au bout d'une heure environ l'étude était entièrement terminée.

— Monsieur David, dit la jeune fille en se levant, il ne me reste plus qu'à vous remercier. Maintenant, ajouta-telle en agitant dans sa main une petite bourse dans laquelle sonnaient des pièces d'or, il faut vous montrer raisonnable : je sais que l'ouvrier français est fier, mais cette fierté doit être généreuse ; en souvenir des moments agréables que j'ai passés avec vous et des leçons de français que vous m'avez données, acceptez ce petit cadeau.

— De l'or ? dit David; oh ! non, mademoiselle ne pense pas que je puisse prendre de l'or de sa main.

Miss Anna parut vivement contrariée de ce refus.

— Si je vous en priais bien cependant, ajouta-t-ellc.

— Non, dit David en rougissant. Mais, tout-à-coup, il pâlit et ajouta en hésitant et en baissant les yeux: Je ne l'accepterai qu'à une condition.

— Une condition, <»t laquelle ?

— Il se fil un moment de silence, pendant lequel David rhei'cliail «Vnlnmiient à ses pieds une grande résolu-

lion et des paroles convenables pour exprimer sa pensée. . . Il commença plusieurs phrases en tournant son chapeau de paille dans ses mains; puis, ses regards se portant sur cette fraîche et belle créature, dont la \ue lui donnait l'envie de tomber à deux genoux, la hardiesse lui vînt au cœur et il dit :

— Est-ce que mademoiselle tient beaucoup à se marier avant la fin de l'année?

— Pourquoi me demandez-vous cela? dit miss Anna.

— C'est que... c'est que je prendrais la bourse, si vous me promettiez de ne pas vous marier avant un an.

Miss Anna étouffa un petit cri de surprise, et regarda fixement David.

— El pourquoi cette condition! dit-elle, en prenant le parti de rire de cette singulière sortie.

— C'est une idée, répondit David en tournant toujours son chapeau entre ses doigts.

— Eh bien ! s'il ne faut que cette condition pour vous faire accepter mon cadeau, prenez-le, dit la jeune fille eu souriant, je ne me marierai pas avant un an.

David prit la bourse, salua miss Anna en silence, ei sortit. Son conir bondissait de joie, deux grosses larmes roulaient dans ses veux.

Le soir même, il quittait le cottage de M. Flamillon. La charpente qui lui avait élo commandée était terminée.

Ordinairement le repas de famille était égayé parla vi-

LA TOlSOIf d'or. 139

vacité de miss Anna ei les malices gracieuses qu'elle dirigeait contre son cousin et futur, M. Edward Parker.

Mais ce jour-là, miss Anna mangea et parla peu.

M. Hamilton, tout entier au souvenir des opérations do la journée, ne faisait aucun effort pour soutenir la conversation, et bientôt un silence prolongé vint rompre les habitudes du logis

Le jeune dandy américain, qui en était déjà à son sixième verre de porto, le rompit par une observation qui devait amener un orage sentimental dans le petit Eden domestique.

— Ah çà, mon cher oncle, dit-il, vous avez donc donné des rouleaux de pièces d'or à ce charpentier qui travaillait ici? En parlant, no s est-il pas avisé de distribuer des dollars à tous les domestiques; il n'y a pas jusqu'à mon groom qui n'en ait reçu sa part. Un duc et pair des trois royaumes n'agirait pas avec plus de magnificence que cet ouvrier français : c'est héroïque !

— Moi! répondit M. Hamilton, je ne lui ai donné que ce qui lui revenait; mais ma nièce, ajoula-l-il, t'en dira peut-être plus long que moi à ce sujet.

— Oui, dit miss Anna d'un air qui jouait l'indifférence, je lui ai remis dix pièces d'or pour le remercier d'avoir posé comme modèle. J'ai eu assez de peine à les lui faire accepter.

— L'ouvrier ne voulait pas les prendre, dit la petite cousine de dix ans, qui avait assisté à la scène du matin,

et qui pour le moment remplissait le rôle d'enfant terrible, il ne les a prises que parce que cousine Anna lui a promis de ne pas se marier cette année. M. Hamilton partit d'un grand éclat de rire.

— Serait-ce vrai, ce que dit cette enfant, miss Anna? demanda M. Edwardd'un ton visiblement inquiet et blesse.

— Qu'y aurait-il d'étonnant? répondit la jeune fille.

— Mais il me semble, reprit Edward, que cette parole serait doublement inconvenante.

— En quoi donc, s'il vous plaît? dit miss Anna tranquillement.

— En quoi? vous me demandez en quoi, miss? D'abord, parce que c'est une de ces confidences qu'une jeune fille de votre condition ne fait pas à un ouvrier; ensuite, parce que vous n'avez plus le droit de faire une pareille promesse... puisque nous allons nous marier.

— Vous vous trompez, Edward, il n'a jamais été convenu que nous nous marierions avant un an.

— Il a été convenu, reprit M. Parker, que le mariage aura lieu, et je vous demande depuis quinze jours d'en fixer l'époque à votre retour à Mexico : c'est donc une manière indirecte de me signifier un refus.

— C'est tout ce qui vous plaira.

— Allons, mes enfants, parlons d'autre chose, s'écria M. Hamilton qui voyait avec peine le ton d'aigreur que prenait la conversation.

Mais M. Edward Parker élail trop profondément ému

LA TOISON D Oh. 161

de la manière inattendue el inexplicable dont l'indifférence de sa cousine à son sujet venait de se trahir pour en rester là. Il se promit d'avoir avec elle une explication, et reçut de ses mains la tasse de thé habituelle en conservant une physionomie refrognée, et sans lui adresser un mol de remerciaient.

De son côté, miss Anna était piquée au vif. Son mécontentement tenait moins peut-ôtreaux prétentions, à la

suffisance un peu cavalière de son cousin qu'au sentiment du trouble secret qu'il avait réveillé en elle. Elle s'assit à l'écart, en prenant sur ses genoux sa petite cousine Sophie qu'elle avait l'habitude d'endormir chaque soir avec des contes improvisés, et se promettant bien, à la première occasion, de donner une leçon à son prétendu.

L'occasion ne tarda pas à se présenter. La petite Sophie réclama de sa bonne cousine l'histoire de chaque jour.

— Oui , oui , une histoire, dit le jeune Parker d'un air fat et moqueur. Cette chère Anna a tant d'imagination ! J'aime beaucoup ses histoires.

Et il acheva d'un trait sa tasse de thé.

— Ah ! vous aimez mes histoires, dit Anna. Eh bien ! je vais raconter la plus jolie de toutes.

— Ah! quel bonheur! s'écria la petite Sophie.

— Attention! dit l'oncle Hamilton, qui s'apprêtait à s'assoupir dans son grand fauteuil, et miss Anna commença ainsi :

— Il y avait une fois une belle princesse, bien belle, bien belle, qui avait un papa qui était roi du pays H qu'elle aimait beaucoup. Un jour comme elle courait dans les bois après les papillons, elle alla bien loin, bien loin, si loin qu'elle s'égara tout-à-fait. Ne pouvant plus reconnaître son chemin pour revenir au palais du roi, elle s'assit sur une pierre et se mit à pleurer.

Un jeune soldat vint à passer et demanda à la princesse la cause de son chagrin.

— Je ne peux plus trouver la route qui conduit au palais de mon père, dit-elle.

— Je veux bien vous l'indiquer, répondit le soldai, mais à une condition ; c'est que \ous ne vous marierez pa> de l'année.

M. Edward, qui avait écouté jusque-là le récit avec indifférence, se tourna vers sa cousine, qui continua sans faire semblant de rien.

— La princesse qui craignait de ne jamais revoir le palais de son père, promit qu'elle ne se marierait pas de l'année; d'autant plus qu'elle avait un prétendu qui l'ennuyait toule la journée par les remontrances qu'il ne cessait de lui adresser, et le jeune soldat, qui connaissait le chemin, guida la princesse, et, pendant toute la route, il eut bien soin d'elle. Il la faisait passer dans les sentiers où elle ne pouvait pas se blesser les pieds, et il était prêt à la défendre si quelque animal eut voulu l'attaquer;

mais il n'y en cul pas, et il la conduisit sans accident, jusqu'à la porle du palais du roi.

— Et qu'cst-co qui est arrivé après? derçanda la petite Sophie.

— Le soldat salua la princesse cl retourna à Tannée.

— Et après? dit l'enfant.

— Il arriva, dit M. Edward qui perdait patience, que le roi fit bétonner le soldat qui avait été assez hardi pour parler ainsi à sa fille.

— Non, monsieur, répondit miss Anna, vous ne savez pas l'histoire; puis, se tournant vers sa cousine, elle lui dit à demi voix, mais assez haut pour être entendue par l'interrupteur : le soldat devint général et, au retour de la guerre, il épousa la princesse.

— Miss Anna, dit M. Edward avec une colère concentrée, on voit clair à travers vos histoires romanesques. Vous voulez me pousser à bout. Eh bien, ajouta-t-il en frappant du pied, je ne sais qui me tient...

— Qu'est-ce que c'est? s'écria l'oncle on se ré\ cillant en sursaut... encore une dispute... Allons! vous êtes deux enfants!.. Qu'on se donne la main, et qu'il ne soit plus question de toutes ces niaiseries.

Puis, prenant Edward à part, il lui dit: Es-tu fou? lu sais bien que c'est tout le caractère do ta mère. Elle parlera de cet ouvrier français qui est un beau garçon, ma foi, tant que tu la tourmenteras à ce sujet, et elle n'y pensera plus dès que tu n'en diras rien.

Celle observation calma le jeune prétendu qui, ainsi que toul prétendu doit faire, avoua ses lorts et demanda grâce. Le pardon fut accordé, et Edward Parker quitta le cottage sans insister sur l'époque du mariage, jugeant, d'après l'observation de son oncle, qu'il était plus prudent de se reposer sur le temps pour faire justice d'um résolution exorbitante, choquante, impossible, et dont la malice habituelle de sa cousine et l'esprit de contradiction avaient sans doute fait tous les frais.

A quelques jours de là, miss Anna s'embarquait à Ne* York, avec sa gouvernante et son cousin, pour Mexico; David qui avait appris en faisant causer l'intendant If nom du bâtiment qui devait emmener la jeune fille, la suivit caché dans la foule, jusqu'à la chaloupe du navire. 11 put la voir du quai s'établir sur le pont pour jouir de la brise molle et tiède du soir. Il resta immobile et suivit du regard le navire jusqu'à ce qu'il disparut à l'horizon.

— C'est mon bonheur qui s'en va, dit-il; maintenant, c'est à moi de l'aller chercher.

David quitta les États-Unis peu de temps après. Nous avons dit comment il retrouva son camarade File-ton- Nœud et comment ils se rendirent en Californie. Le lecteur comprendra l'ardeur extraordinaire et l'excès de travail qu'il apportait dans la recherche de l'or au milieu de ses deux compagnons.

Page 1