G CRITIQUES
femmes enceintes, afin que le citoyen à venir se modelât bur ies formes divines d'Endymion et d'Aleidc. Il nous enseigne a le dresser graduellement aux exercices de mémoire, à l'empaler de développements oratoires, à le repaître de tropes el de prosopopées. Après ce travail préliminaire, on peut l'initier ii la connaissance du droit, de la philosophie, de l'histoire ; mai? il faut, avant tout, qu'il trouve dans les compartiments de son cerveau un dossier tout prêt d'amplifications oiseuses el de triades à effet. Les horizons politiques, dont se nourrissaient naguère tant de feuilles quotidiennes, ont dû être inventés par le dernier disciple de Quintilicn. Saluons avec respect ce ventrable débris d'une industrie oubliée, et n'essayons pas de former des orateurs comme des chevaux de course.
Puisque la satire est toute romaine, parlons des satiriques romains comme juges en matière de littérature. Et d'abord il ne nous semble pas qu'un écrivain qui se donne pour frondeur, soit dans de bonnes conditions d'impartialité el de justice, quand il s'agit de constater le mérite d'un ouvrage. C'e:>t trop souvent une nécessité pour lui de sacrifier au bon mol, au trait, el même aux exigences du mètre. Néanmoins Horace est un critique de grande valeur, et le seul qui, dans toute la littérature latine, monlre de l'indépendance et de la sûreté de goût. Les Grecs lui apparaissent bien, il est vrai, comme de-> modèles imposables à vaincre ; ils ont atteint le point suprême, le comble de Tari, et comme l'idéal du beau dans toutes les manifestations de leur fécond génie. Cette prédilection lui fait oublier Lucrèce, talent original qui ne fut pas exclusivement héllenique, et le rend injuste pour le puissant comique, Plaute, comparable quelquefois à Molière. Mais, en dépit de cet aveuglement, Horace excelle à donner des conseils, jl tracer la voie : ses aperçus généraux ne manquent ni d'étendue ni de justesse, et la grâce qui les accompagne n'enlève rien à leur précision. Il a résumé eu vers techniques et frappés d'une emprciule proverbiale bon nombre de vérités, quel-
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jues demi-vérités el quelques erreurs qui ont fait leur chenin dans le monde, malgré les cris des novateurs de tout emps. Perse, Juvénal et Martial, qui voulurent se saisir des rerges de Némésis el transformer en épouventail les traits paciiques dont se servait l'hôte de Mécène, ont laissé de côté les ravers littéraires pour s'attaquer aux vices el aux criminels. La rhéséîde de Codrus eut été pour Horace une bonne fortune, il lui aurait rappelé ce misérable versificateur qui représente lupiler crachant sur les Alpes la blanche neige; Juvénal a lancé i toute bride le Pégase qui lui sert de monture el s'est envolé par delà les nuages pour foudroyer de si haut, qui donc ? un mauvais poêle.
Après cette génération de critiques de par Apollon, Rome ne
montre guère qu'un seul livre remarquable, où il soit question de littérature, incidemment, il est vrai, mais pourtant de manière à mériter une mention rapide. Ce livre est le Satiricon île Pétrone, assemblage monstrueux d'impudicités révoltantes, de pittoresques tableaux de mœurs, de peintures pleines d'intérêt, d'anecdotes tour à tour dramatiques, piquantes et graveleuses, de vers tantôt bouffons, tantôt sublimes ; on dirait le produit informe et tronqué de l'ivresse d'un auteur de génie. Parmi les personnages étranges qui passent dans ce roman «ms tète et sans dénoûment, figure un certain littérateur du nom d'Eumolpe ; lequel débile d'assez belles poésies et de sanglantes critiques sur l'éloquence des sophistes el les livres produits dans ces serreschaudes de l'intelligence qu'on nommait écoles d'Athènes ou de Rhodes. Rien de décousu et de détraque jrame le cerveau de ce philosophe de carrefours : les enfants des rues le poursuivent armés de pierres, el il doit braver une avalanche de projecliles chaque fois qu'il se hasarde à réciter quelque chose sur le théâtre ; mais ses réflexions sur la décadence littéraire n'en sont pas moins sensées, cl le fou parle encore plus raisonnablement que les sages qui le bafouenl. Pétrone est le dernier nom de l'antiquité qui ait droit de
prendre rang dans une histoire aussi rapide de la critique. D'ailleurs les sophistes ont survécu longtemps aux railleries d'Eumolpe : on en trouve qui ergotaient encore pendant que Mahomet H serrait dans ses lignes Constanlinople, dernier débris du monde grec.
La critique n'existe pas, à proprement dire, au moyen âge : elle meurt avec ce Venanius Fortunatus, qui doit inhumer la poésie latine, et avec Grégoire de Tours, qui censurait les Ter* du roi Childéric, vers incapables de se tenir sur leurs pieds et bariolés au hasard d'épithètes oiseuses et de fautes de quanlité. La parodie seule reparut, et quelques romans malicieux, quel* ques fabliaux goguenards rappelèrent de loin, de bien loinf les bouffonnes témérités de la comédie grecque. !
On ne vil qu'à la renaissance croître de toutes parts, comme une génération improvisée, les disciples innombrables des anciens grammairiens et commentateurs, éclos des cendres de* diascévastes et des chorizontes. Le commentaire n'est pas la critique: il lui ressemble comme la grammaire au style, comme le simple trait au tableau colorié. Voilà pourquoi nous a von-» passé sous silence le peuple des scoliastes, dont Eustathc fut roi, et qui ontémaillé de leurs remarques presque tous les auteurs réputésclassiques. Rome compta bon nombrede commentateurs, qui se montrèrent jaloux d'opposer des arguties latine? aux arguties grecques, les Verrius Flaccus, les Palémon, et bien d'autres, sans compter Festus etServius, curieux au moins à litre de renseignements. Un Grec du Bas-Empire, Suidas, nous donne la nomenclature encyclopédique de ces inconnus qui ne servent qu'à justifier les Hellénistes de profession. Quoi qu'il en coûte, il faut user d'une rigueur pareille pour les savants obscurs, mais animés d'un dévouement fanatique, auxquels on doit la résurrection de l'antiquité poétique et littéraire. Quelques noms surnagent cependant, au milieu de cet océan de chercheurs et d'érudits : Pétrarque , aus<i distingué comme critique, doué d'un sentiment exquis du beau,
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[ue comme poète; Sadolet, Bembo, Ange Polilien, dont les dées et la langue feraient croire à la métempsycose ; car on Murait dire que l'âme de Cicéron émigra dans leur corps, doublions pas Scaliger, qui renouvela et développa les livres [fAristole, Scaliger, ennemi déclaré d'Homère, dans son iypercritique, mais en revanche adorateur des tropes les plus eUrbatifs et des catégories les plus méthodiques. La critique enaît sous toutes ses faces, comme jugement et contrôle, omme enseignement, comme vérification de textes et interprétation de difficultés de toutes sortes ; mais est-on fondé à lire qu'elle a fait un pas, depuis les commentateurs anciens, demis Aristote, Cicéron et Quintilien ? Elle est en retard sur iorace.
Faut-il s'en étonner ! Non. Le seizième siècle avait autre hose a faire qu'à juger froidement cette gigantesque eflerescence de l'activité humaine, qui bouleversa d'une façon adicale et le monde des idées et le monde des faits. Quel lisissant tableau que celui d'une époque si originale et si ramatique ! D'abord les deux terribles machines de guerre, la oudre à canon et l'imprimerie, nées d'hier, et déjà parvenues u développement immense qui leur permet de transformer à i fois l'intelligence et ses manifestations, l'histoire et ses ieux systèmes de batailles et de gouvernements ; puis la déouverte d'un nouveau monde, et les torrents d'or qu'il verse ar son aîné ; puis enfin la^grande explosion du libre examen ans la philosophie, la littérature, les arts et la religion. Ici édifice bâti par Aristote, édifice encore entier, solide et par i masse et par sa vétusté même, qui craque sous la pression es idées nouvelles, s'ébranle et s'écroule sous la forte impulion de Bacon et de Descartes. Là les arts, qui se retrempent ux sources antiques, en renaissant sous toutes leurs manifesta* ons : l'architecture, qui crée Saint-Pierre de Rome ; la peinture m compte les Raphaël etles Michel-Ange; la littérature enfin, ui abandonne le moyen âge, fier d'avoir enfanté Dante, pour
dispuler le prix aux chefs-d'œuvre du passé. Le fait qui domine les autres : Luther, porte audacieusemenl la cognée au tronc et aux branches de l'arbre du catholicisme : Luther ar-| bore si haut la liberté, qu'elle arrive d'un coup aux excès dç l'anapbaiisme. Que pouvait-elle faire, au sein d'une si va>u révolution, l'humble critique, dont l'impartialité demande du calme et du repos, dont la voix faible se perd dans le fracas des événements extraordinaires? Elle n'avait pas cessé de vivre, mais personne en quelque sorte ne se doutait de son existence ; les esprits même les plus éclairés, laissaient à leur obscur^ besogne les censeurs littéraires, les législateurs de la rhéto rique, et les commentateurs de l'antiquité ; tant ce grand duel entre le catholicisme et la réforme absorbait l'attention universelle ! A peine si l'on prêta l'oreille aux ricanements et à l'ironie si profonde d'un homme exceptionnel, qui eût été un savant encyclopédique, un Pascal peut-être, ou un Descartes, s'il n'avait préféré être Rabelais.
La littérature attendit presque le repos général qui régna au dix-septième siècle, pour accueillir de nouveau les leçons et les réprimandes de la critique. Henri Estienne, venu trop tôt, n'avait pas été écouté; l'on écouta Heinsius, l'abbé d'Aubignac ti autres plagiaires, qui donnaient au public la vingtième, peutêtre la centième édition des commentaires sur Aristote et sur sa Poétique, ou sa. Rhétorique. Pourtant l'occasion était belle et favorable à un génie critique ; ne semble-t-il pas que tout appelait quelque démolisseur puissant doué aussi d'un goût sur et d'un esprit droit, pour mettre le bon ordre au milieu du dévergondage inouï qui régnait dans toute l'Europe littéraire? La France se partageait entre Ronsard et d'Urfé, entre les Gallo- Grecs et l'hôtel Rambouillet; la cour d'Elisabeth s'infectait de l'euphuïsme d'Edmund Spencer, et si le cavalier Marin régnât! sans partage au delà des Alpes, don Louis de Gongora, derrière les Pyrénées, semblait avoir porté au comble les rodomontades et le dithyrambe effréné de la littérature espagnole. Le bon sens
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public, plus que la critique, fit justice de ce mauvais goût exagéré, dont Malherbe et Boileau se montrèrent en quelque sorte les adversaires officiels. Nous ne contestons ni les efforts, ni le talent, ni les succès de ces deux champions de la bonne littérature; mais franchement auraient-ils abrégé de beaucoup le régne de Clélie et de Voiture, sans la prose de Pascal et la poésie de Corneille? Ici, les plus grands écrivains ont rempli f office de grands critiques. Après la publication du Discours sur la Méthode et des Provinciales, et les premiers succès dramatiques de Corneille et de Molière, Boileau eut toute facilité pour rimer agréablement les articles du code déjà promulgué par Horace ; il s'est tenu dans les limites fixées par son modèle; et il a volontairement oublié le seul genre et le seul poète vraiment national de son époque, La Fontaine.
Le siècle de Louis XIV, qui vit tant de choses, vit au nombre de ses plus humbles créations, en apparence du moins, les premiers essais de critique périodique. Dans la critique, autant et plus encore que dans les sciences et dans les lettres, la périodicité constitue un progrès ou, si Ton veut, un changement qui transforme de la façon la plus radicale et la plus complète. Il n'entre pas dans notre cadre de retracer cette transformation ; une pareille obligation ne saurait être imposée qu'à Tauleur assez hardi et assez ingénieux pour écrire l'histoire du journalisme. Mais, en critique, la périodicité, enlevant toute entrave, toute nécessité préalable d'un échafaudage philosophique et scientifique, laisse libre carrière au premier sentiment, en général si exquis et si parfait, à la verve, à l'esprit, au brillant, qui accompagnent si bien la sévérité des appréciations et des principes. Les misérables écrivassiers, qui se nomment I>e Visé, Loret ou Subligny, ne se doutaient pas que leurs informes poésies étaient les tâtonnements d'un genre si nouveau et destiné à tant de vogue; les journalistes de Trévoux, euxmêmes, gens d'esprit quelquefois, et toujours gens d'érudition, "ont pas osé prévoir un avenir si plein de gloire. De même
nul n'aurait soupçonné que cet intrigant de Théophraslc Renaudot, en publiant une gazette ressemblant parfois à quelque complainte mise en prose, faisait le premier usage du bélier révolutionnaire qui devait battre eu brèche les trônes et les institutions. La Muse Dauphine et le Mercure indiquèrent la marche aux journaux littéraires du siècle de Voltaire, depuis l'anodin Almanach des Muses jusqu'à Vslnnée littéraire, de Fréron, et au Spectateur , d'Addison.
Ici commence l'histoire moderne de la critique. Elle avait, jusqu'au moment où nous sommes parvenus, vécu tout entière sur l'antiquité, et n'avait, pour ainsi dire, ajouté aucune idée, aucun principe aux idées et aux principes qui nous ont été transmis par héritage. Fénelon, dans ses appréciations si admirées; Boileau, bien d'autres moins célèbres, ne comprennent le beau qu'à la manière de Platon et d'Aristote : pour eux, la correction passe avant l'invention, et toutes deux sont captives dans des règles immuables. Les critiques n'admettent pas la cathédrale gothique en architecture ; ils rejetteraient Dante et Shakspeare s'ils les connaissaient; et, pour eux, le Tasse, le classique Tasse, fut téméraire et barbare en introduisant le diable dans des vers sérieux : pourtant, ce diable ressemblait si fort à Pluton, qu'on s'y serait mépris. Aussi voyei quel culte pour la grammaire et la rhétorique ! lis font presque un grand homme de Vaugelas, qui mettait trente ans à traduire Quinte-Curce ; ils écrivenl des volumes pour ou contre une préposition; ils mettent hors la loi Furetière, un révolutionnaire bien innocent. Perrault attaque sottement Homère, qu'il ne comprend pas, et Pindare, que personne ne comprend : le général en chef s'élance contre lui en combat singulier, comme Diomède et Glaucus (la comparaison appartient à l'un des champions, à Boileau). Sur quoi donc va triompher l défenseur de la bonne cause? Attendez! M. Perrault a ma! traduit la conjonction grecque qui signifie car : le voilà qu. vide les arçons; le tournoi est fini. Puis les deux combattant
se réconcilient, et, toujours à la façon d'Homère, échangent leurs ouvrages. Boileau dit modestement qu'il fait comme Glaucus, qu'il a donné, en retour d'une armure d'airain de la valeur de oeuf taureaux, une armure d'or qui vaut une hécatombe.
Au dix-huitième siècle, la critique gagne prodigieusement, sinon en portée, du moins en étendue. Il y a tant de modèles, un passé si riche, une impulsion si vive dans toutes les branches de la littérature et des arts, que Part de juger est exercé par chacun sous toutes ses formes. Rarement dogmatique et sérieuse, la critique devient acerbe, injurieuse et personnelle ; on en fait une arme de parti, une épigramme aux mille pointes, une satire aux développements infinis. Fréron épanche dans Y Année littéraire sa bile et sa mauvaise humeur, trop souvent métamorphosée en mauvais goût. Grimm, La Harpe, Beaumarchais, assaisonnent successivement d'un sel atlique, qui sent le fiel d'une lieue, leurs spirituelles compositions. Voltaire, roi de l'armée de tous ces jugeurs et de tous ces insulteurs, leur donne le ton en répandant à profusion satires, épigrammes, opuscules, pamphlets, où se cache sous la plus fine plaisanterie un venin toujours mordant, souvent dangereux. Et, à cette époque de dénigrement universel, de causticité endémique, les œuvres saines et sérieuses en critique recomptent aisément. D'abord, en Angleterre et en Allemagne, deux hommes, l'un esprit droit, clairvoyant et réfléchi ; l'autre, génie créateur, mais ténébreux, honorent d'une manière différente leur pays et la littérature, nous avons nommé Addison et Lessing. Ce dernier crée en quelque sorte l'esthétique, c'est-à-dire la philosophie de la critique, science quelquefois illusoire, mais féconde en résultats positifs pour d'autres que ceux qui la cultivent. Addison prélude, de son côté, au règne de la raison froide et de la politesse dans l'appréciation des œuvres de Kespril ; mais ce n'est ni l'Allemagne ni l'Angleterre qui donnent le tort aux belles lettres, c'est la France.
Voltaire, qui régentait la littérature entière, ne vil nulle
part son empire plus respecté que dans la critique. Lui et son disciple La Harpe résument à peu près le siècle entier pour celle branche importante des lettres. Aussi méritent-ils un examen spécial. Le maître a porté, dans fart de juger, cette inconstance d'opinions, ce vague de croyances, ces incertitudes et ces variations perpétuelles qui signalent toute sa carrière d'auteur et de philosophe. Tantôt il rit aux dépens des ineptes censeurs de Nicolas, puis il élève sur un piédestal une des victimes du satirique, et en appelle au tribunal de la postérité de la trop juste sentence qui condamna Quinault. Une autre fois il exalte Corneille et le loue en termes magnifiques; puis il l'affuble d'un commentaire, et quel commentaire ! Shakspeare est tour à tour à ses yeux un immense génie et un bouffon ignorant et barbare ; il caricaturise la Bible, et traduit avec soin le Cantique des cantiques. Mêmes contradictions dans les principes : il établit que les trois unités ont été cause d'une foule d'absurdités dramatiques, puis il les consacre de son autorité et de son exemple. La forme de l'alexandrin lui parait monotone et endormante, au point de rendre illisible tout poëme de longue haleine, et il redouble de rigueur sur l'hémistiche et sur la proscription irrévocable de l'enjambement. Voltaire semble toujours tiraillé entre son bon sens naturel et des préjugés invincibles ; il a rompu avec le catholicisme, et il n'ose rompre avec les règles d'Aristote. Le sentiment religieux, auquel il doit les beautés les plus réelles d'Alzire et de Zaïre, n'entre pas dans sa Poétiquee ; l'invention et la hardiesse des grands génies l'effrayent. 11 blâme Corneille d'avoir oublié les règles, il reprend Homère de ne pas les connaître; Shakspeare lui paraîtrait irréprochable s'il n'avait commis ni Hamlet ni le roi Lear, et s'il avait suivi les préceptes développés tout au long dans la Pratique du théâtre; il approuverait presque Sannazar, si Sannazar n'avait pas chanté les couches de la Vierge. Pourtant, au milieu de ses hésitations, Voltaire a fait avancer à
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grands pas la critique. On lui doit le grand tragique anglais, et certes une pareille découverte excuse bien des choses. Il a été moins heureux en déterrant la Araucaria: Dante aurait mieux valu pour faire contre-poids à Homère que Alonzo de Ercilla, chantre obscur des guerres du Chili.
La Harpe, dont l'humeur dénigrante, après s'être épanchée au hasard, reçut un cours régulier, et comme un lit tout creusé par le besoin d'une leçon littéraire pour chaque semaine, La Harpe, disons-nous, continua l'œuvre du maître. Mais, plus dogmatique et partant moins irrésolu, il eut le rare talent d'ériger en corps de doctrine tout ce qui n'était auparavant que boutades et à-propos dans les discussions. Le Lycée est un ouvrage de haute portée ; si l'auteur a montré souvent de l'ignorance et de la légèreté, peut-être même çà et là quelque peu de mauvaise foi, au moins il sentait vivement le beau, et plus vivement encore le mauvais. Les génies incontestés, surtout ceux de l'antiquité grecque et latine, n'obtinrent jamais un encens aussi pur que celui de La Harpe. L'éloge, chez lui, arrive presque toujours à la hauteur de l'éloquence et à la hauteur de l'écrivain qui en est l'objet. En revanche, rien d'acerbe, de haineux, de mordant, comme ses critiques ; le juge se complaît à torturer les coupables, à les frapper de mille coups, à les tuer de mille morts, et il semble être plus heureux de remplir l'office d'exécuteur des hautes œuvres de la justice littéraire, que celui de pontife, sacrifiant sur les autels du génie. On peut lui appliquer avec raison ce vers comique :
Cille a cela de boa : quand il frappe il assomme.
A l'exemple de Voltaire, La Harpe voulut aussi essayer une résurrection ; la tentative fut des plus malheureuses. Le critique alla choisir Ossian, dont l'existence est aussi problématique et aussi douteuse que la valeur réelle. Pour comble de maladresse, il alla rechercher dans ces poésies d'une authenticité si hasardée, le morceau peut-être le plus évidemment apocry-
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phe, c'est-à-dire l'épisode de Gaul et d'Ossian, nébuleuse imitation du meurtre de Rhésus, dans Homère, d'Euryale etNisus, chez Virgile, de Cloridan et Médor, dans Arioste, etc., etc. Puis il compara l'héroïsme chevaleresque des deux guerriers calédoniens, à la conduite moins idéale des modèles, sans se douter qu'un tel raffinement prouvait contre sa thèse : Euryalc et Nisus massacrent les ennemis surpris dans leur sommeil. Gaul les éveille pour les combattre à force égale, et La Harpe de se récrier sur la générosité des hommes d'Ossian. Il ne voit pas que cette générosité est l'invention d'un faussaire, et que les romans de chevalerie expliquent la dislauce morale de Virgile à Macpherson.
Lucede Lancival, héritier de la chaire de La Harpe, continue sur ses principes la critique officielle ; et Ton ne s'aperçoit pas tout d'abord que la révolution française a passé entre le maître et l'élève. Soudain Châleaubriand leva l'étendard de la littérature nouvelle : la critique, éclairée par lui, conquit l'Allemagne, l'Angleterre, le moyen âge entier. Ce furent les préludes d'une réaction immense dont chacun se souvient elqu'il est inutile de raconter ; la révolution des idées, des lettres et des arts, suivait la révolution des faits, de la politique et de la philosophie. Aujourd'hui les puissances belligérantes ont fait trêve, et il règne entre le passé et le présent une bonne intelligence dont la durée a garanti la franchise. Cette paix, qui date déjà de plusieurs années, et l'on sait que nous vivons vite, cette paix a eu ses fruits, dont le plus beau peut-être est une floraison rapide et inespérée de la critique. Depuis que chacun juge sans aigreur, tout le monde à peu près jugerait bien, si l'on savait garder son impartialité contre n'importe quelles séductions. Mais, pour les censeurs du lundi surtout, que d'attraits a l'indulgence plénière! La fraternité littéraire, les agaceries et les préveuances du théâtre et des coulisses, l'amour d'un bien-être que ne vient pas troubler l'aiguillon de la polémique, l'exlrùiue facilité de substituer son esprit à celui des
autres, tout cela milite bien fort contre la sévérité si souvent nécessaire. On disait jadis que tous les discours de réceptions aux académies se résument en un triple bouquet d'éloges, pour le défunt, pour le corps qui reçoit, et pour le néophyte : n 'estil pas vrai aussi que tout compte rendu périodique se compose d'un certain nombre de fusées que tire le feuilletoniste pour faire retourner le public, et de quelques louanges banales, dont à peine la forme et l'expression offrent quelque variété. L'art déjuger sur le titre et sur la table d'un livre est connu de tous : on attend chaque jour que cet art soit rédigé en code, et que cette rhétorique nouvelle prenne place à côté des élucubralions de Heinsius ou de Scaliger.
Dieu merci, celte critique papillonnante n'est pas la seule. 11 en existe une autre, digne a la fois de la littérature française et des chefs-d'œuvre immortels qui nous ont été légués par la suite des âges d'autrefois. Celte critique s'inspire de la contemplation du beau dans les mille formes qui nous le rendent sensible, et dans des théories supérieures que nous en donnent la morale et la foi : elle connaît les abstractions allemandes et les rêveries de Platon ; elle a un poids et une mesure différents pour les différentes manifestations du génie. Étudiant avec l'homme de l'époque où il a vécu, sa religion et ses croyances, elle donne de lui une notion à la fois plus juste et plus complète. En un mot, elle a réalisé des progrès immenses, et marche l'égale de l'histoire, cette science suprême des civilisations parvenues à leur âge mûr.
MM. Villemain, Saint-Marc Girardin et Sainte-Beuve représentent la triple face de la critique contemporaine. Ils semblent s'être partagés le travail nécessaire pour l'élever tout d'un coup à son apogée, et, après ce qu'ils ont fait, le mieux n'est guère possible qu'à la condition de résumer dans une digne synthèse l«ur analyse féconde et merveilleuse.
M. Villemain décrit le siècle, et fait ressortir l'individu comme uu des porsounages saillants du tableau ; sa méthode est*
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CRITIQl'ES
avant tout, historique. Pour lui, il existe à chaque période comme des courants d'idées qui entraînent les esprits ordinaires et ne respectent même pas les génies supérieurs. Homère, Dante, Shakspeare, Corneille, Voltaire lui apparaissent comme la personnification idéalisée des âges qui les ont produits : ils donnent et reçoivent l'impulsion qui les soulève. Cette action ré ciproqued'un homme et d'un siècle l'un sur l'autre peut quelquefois être contestée : mais à ne la considérer que comme vue d'ensemble, à ne l'accepter que comme une théorie hypothétique dont l'auteur se sert en guise d'échafaudage, il faut convenir qu'elle dispose admirablement à l'impartialité, qu'elle offre des garanties précieuses pour celui qui passe en jugement. Le critique s'interdit, par son plan même, tout anachronisme dans ses appréciations ; il ne s'expose pas à taxer de barbarie un trait choquant par son étrangeté dans nos mœurs et nos idées; il se place dans les meilleures conditions pour juger la partie matérielle, la forme, l'exécution, pour faire revivre à notre époque l'homme tel qu'il a vécu parmi ses contemporains. Mais justice n'est pas toujours rendue au mérite individuel, à l'initiative, au caractère propre de l'individu : partir de l'ensemble pour descendre aux détails, n'est-ce pas risquer de sacrifier parfois les détails à l'ensemble? Constatons que plus d'une fois M. Villemain, à force de sagacité, de pénétration et de talent, évite cetécueil : ajoutons qu'il ne fait défaut k aucune des qualités exigées par son programme, et nous devons nous estimer heureux pour l'honneur français, de compter au milieu de nous un critique si éminent, malgré quelques imperfections inévitables.
Le système de M. Sainte-Beuve est diamétralement opposé : tandis que M. Villemain fait un tableau par masses, celui-là compose le sien au moyen d'une série de portraits. Chez lui l'individu passe au premier rang : il l'étudié avec amour, le peint avecdes couleurs vraies jusqu'à l'excès, etjle pose en pied, avant de considérer ce qui l'entoure. L'époque n'est décrite ensuiteque
pour excuser quelques ions criards; lout au plus, pourajouler un traité la parfaite ressemblance. Cette méthode, plus aisée peut-être que la première, séduit par l'attrait de la variété : niais elle est moins scientifique et moins élevée, sans offrir plus de garanties aux intérêts de la vérité. Loin de là; M. Sainte- Beuve ne doit qu'à de longs essais, qu'à une érudition de bénédictin et une patience d'anachorète, la grande exactitude qui distingue ses peintures : nous n'avons pas oublié ses premiers pas dans la carrière, ses premières biographies, où éclataient les divers défauts que le travail et l'étude dissimulent si habilement dans les plus récentes. Le principal, sans contredit, c'est l'adoration du modèle : à force de le considérer isolément, on s'aveugle sur ses imperfections, et l'on s'exagère sa valeur. De là les résurrections factices de morts bien et dûment enterrés par la justice de la postérité ; de là les engouements rétrospectifs pour ces pâles fantômes de la littérature, qui surment à peu près comme les ombres du second Faust, sans personnalité et dans un vague souvenir. M. Sainte-Beuve a trop essayé de réveiller de leur sommeil certains individus que Gcethe aurait tout au plus jugés dignes de prêter une voix à l'écho, un murmure à la mer , un grondement à la tempête.
La troisième forme de la critique contemporaine, c'est la critique morale, à laquelle M. Saint-Marc Girardin attache son nom. Le principe moral lui-même est contestable ; il dépend d'une démonstration encore à faire, qui établisse l'identité, dans les récits de l'absolu, du beau esthétique et du bien. Et même, ce point admis, ne serait-on pas en droit de demander ce qu'il faut entendre par morale, dans les questions littéraires? S'agit-il de ces préceptes universellement répandus, qui enseignent les devoirs et les droits fondamentaux de toute société, ou bien de ce corps de doctrine qui accompagne les dogmes de chaque religion, et varie avec eux ? S'il y a eu des œuvres de l'esprit contraires à la morale universelle, l'indignation publique en a fait prompte justice. Cette morale peut
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être violée par les individus, mais non par une société entière. Quant aux conseils et aux préceptes religieux, leur observation a été plus souvent violée. Homère est condamné au Tar tare par le philosophe Pythagore, pour avoir parlé irrévérencieusement des dieux ; l'Aréopage exile, pour cause d'impiété, le poêle Eschyle ; et Byron, l'incrédule Byron, marche, en dépit de son irréligion, à la tète de nos génies contemporains. M. Saint-Marc choisit tour à tour ces deux sortes de morales pour critérium, et il arrive, par voie de parallèles, à établir la supériorité morale, et parlant religieuse, des anciens sur les modernes. Ce résultat seul, surtout donné d'une façon péremploire et générale, montre le côlé paradoxal de la critique de M. Saint-Marc Girardin. La morale esi loin de nous paraître inutile pour éclairer la conscience du juge en matière de littérature, mais encore faut-il définir avec précision le précepte auquel on a recours, et subordonner la conclusion aux autres circonslances de temps, de lieu et de caractère. D'ailleurs, il est juste de reconnaître que le critique a tiré tout le parti possible de son plan défectueux. Obligé à de perpétuelles antithèses d'homme à homme et d'ouvrage à ouvrage, il a toujours exécuté cet exercice d'équilibre avec une grâce, une souplesse, une dextérité admirables. Son goût est plein de finesse, sou style pétille d'esprit el de saillies; il est élégant et harmonieux. Quel malheur que l'œuvre pèche par la base!
Une infinité d'écrivains, divers de talents et de conscience, marchent sous les bannières de ces trois chefs, également distingués : un nombre plus considérable encore s'éparpille en tirailleurs, et préfère à la tactique savante la guerre d'escarmouches. La somme de pénétration, de vivacité et d'esprit qui se gâte chaque jour dans le camp de ces enfants perdus de la critique, ne peul se comparer qu'à celle de qualités analogues que gaspillent, avec une aussi déplorable facilité, les enfants perdus de la poésie dramatique, de la littérature légère. S'il n'existe pas à notre époque un seul Voltaire en bloc, certes
tous en trouveriez dix, vingt, trente qui circulent en monnaie debillon, et qui se répandent dans toutes les directions imaginables, pareils à un prodigue qui jette l'or par toutes les fenêtres. Devons-nous craindre pour cela que les forces vives de la France artistique et littéraire se perdent entièrement de la sorte, sans gloire ni profil? La critique, particulièrement, estelle à l'article de mort parce que M. Villemain se repose un peu trop sur les lauriers académiques, et M. Saint-Marc dans les colonnes hospitalières du Journal des Débats, laissant à l'infatigable M. Sainte-Beuve le soin d'apporter la pâture au monstre dévorant de la presse quotidienne? Non sans doute. Ces messieurs n'ont pas atteint Yacmé, le nec plus ultra de l'art déjuger, or cet art ne mourra pas, tant qu'il aura quelque chose à faire. Autant vaudrait dire que nous l'assurons de l'immortalité. Pour le moment il faudrait trouver un critique nouveau, qui sût fondre ensemble, d'une manière harmonieuse, les trois systèmes divergents des maîtres, et les contrôler, les corriger l'un par l'autre. En parlant des hommes du temps passé, il devrait peindre le temps où ils vécurent, et emprunter pour cela des couleurs tantôt à son héros, tantôt aux contemporains, tantôt à l'histoire proprement dite; puis iL suivrait ce héros dans sa famille, dans ses premières années; il retracerait ses croyances et ses doutes, ses essais et ses hésitations. Abordant l'œuvre après les travaux préparatoires sur l'auteur, il rappellerait les circonstances fortuites qui ont pu modifier les premières données déjà obtenues, et il la jugerait par elle-même au point de vue de la conception et de la forme, puis relativement à la morale, et enfin par la comparaison. Si le critique consciencieux, muni de fortes études conçues sur ce plan, descendait k son tour sur l'arène quotidienne de la littérature du jour, il apporterait dans la discussion l'impartialité puisée dans un passé incorruptible, et la science que donne la fréquentation des modèles. S'il joignait à cela l'esprit, le brillant, le feu et la légèreté qui attirent le public vers ce qu'on
appelle mal à propos la littérature facile ; s'il connaissait à fond les tendances de son siècle, il serait alors irréprochable. Voilà comment nous comprenons la critique aujourd'hui, et comment nous voudrions la voir comprise.
Lorsque du Bellay donna le signal du pillage de l'antiquité et publia ce manifeste fameux où il criait aux Gaulois de courir sus une seconde fois au temple de Delphes, il se rencontra dans les collèges de la société de Jésus quelques pédants, nourris de la latinité de Térencc, qui crurent avoir en eux l'étoffe de nouveaux Euripides et de nouveaux Sénèques. Ils composèrent des tragédies, c'est-à-dire, qu'ils furent les pères de ce genre essentiellement anlidramatique, dans lequel, hélas! vint s'emprisonner plus tard le génie de Corneille et l'admirable talent de Racine. Nous-mêmes, héritiers de vingt révolutions littéraires et politiques, nous n'avons pas tout à fait secoué les fers rivés par ces malheureux versificateurs, qui ne laissent rien à présent, pas même un nom que Ton puisse se rappeler.
Cependant on ne saurait comprendre pourquoi les classiques incorrigibles ont abandonné à un oubli aussi complet leurs aïeux légitimes, les chefs réels de celte glorieuse dynastie qui commence à la religieuse Hrosvitha et qui ne se termine pas, du moins il faut le craindre, aux poêles de l'empire. A eux revient, sinon l'invention primitive, du moins la résurrection, la pleine et entière réhabilitation du confident, qui se charge de narrer la catastrophe. Ils ont trouvé qu'un salon à colonnes, figuré par deux paravents, suffit, et au delà, pour le développement d'une action de quelques heures, dans laquelle se décide le sort d'un empire et l'hymen d'une princesse de la race
d'Agamemnon ; ils ont remis en honneur les unités enseignées par Horace, d'après Aristole, et parfaitement négligées par les grands auteurs dramatiques de l'antiquité : ils ont rebâti cette cage des Muses, qui arrive en droite ligne d'Alexandrie à la cour de Louis XIV, pour enfermer, non plus Callimaque, Apollodore, Homère le jeune, mais toute une réunion de gens pleins de génie, d'écrivains immortels, auxquels on ne peut reprocher que leur respect aveugle pour de si misérables entraves.
Les fouilleurs intrépides qui s'occupent de nos jours à dresser l'inventaire déjà si riche du passé, pourront, s'ils le veulent bien, rencontrer des choses curieuses dans ces catacombes scéniques si peu explorées où gisent les restes d'iambiques, les débris de dialogues et d'amplifications des révérends pères, principaux et régents, dont on représentait jadis les œuvres aux grands applaudissements du public, dans ces panathénées qui se couronnaient d'ordinaire par la distribution des prix. 11 était de la dignité de monsieur l'élu, de monsieur le bailli, de monsieur le conseiller au présidial, d'avoir l'air de comprendre toutes ces belles choses en latin que débitait le jeune lauréat, son fils, en costume de reine des Thraces ou de princesse des Amazones; si vous lisez le Traité des études, de Rollin, livre composé au déclin du grand siècle, vous verrez qu'à celte époque même, peu de collèges se dispensaient, lors de l'instant solennel qui sert d'entrée aux vacances, de la représentation soi-disant dramatique de rigueur. Qu'on se figure les grands parents, magistrats vieillis dans les arrêts de la basse justice, bourgeois élevés aux dignités municipales, cadets de famille pourvus d'une compagnie et en résidence dans la localité, tous personnages peu lettrés, mais très-fiers et placés aux fauteuils d'honneur pour la cérémonie, battant des mains à contresens, comme celui qui pleurait sur le pauvre Holopherne, si wèchcmvment mis à mort par Judith, et demandant à leurs ciwo«i, les professeurs et maîtres du collège, si Achille et Mé-
nélas valaient bien monsieur le premier, si Calchas avait une mitre aussi belle que monseigneur l'official, si madame Hélène, la Grecque, et madame Gamena, la Galale, portaient des vertugadinsou des collets montés.
Quant au fond des pièces latines, jouées devant cet auditoire si bien choisi et si intelligent, il était emprunté aux déclamations dialoguées de Sénèque, avec moins de mouvement dans l'intrigue et surtout moins de poésie dans l'exécution. La pudeur des régents se serait offusquée d'une peinture quelconque de la passion de l'amour : pour eux l'amour ne fut jamais que le dieu malin, avec ses flèches, son carquois, ses chaînes et ses martyres; ils n'eussentjamais commis le délit de lèse-poésie qui consiste à nommer le soleil autrement que Phébus, la terre autrement que Cybèle, et le vent autrement qu'Aquilon ou Zéphyre : car, entre autres inventions, on doit aux révérends pères celles des périphrases et des mots peu nobles, indignes d'entrer dans les vers. Ils auraient anathématisé Racine, pour avoir prouoncé chien, et Delille, pour avoir dit crapaud. Je me rappelle avoir lu un Lysimaque, tué par sa fille, ou par son . gendre, sans que j'aie pu deviner le motif de ce crime, à cause de l'excessive chasteté de l'auteur, qui avait enveloppé le noeud d'inextricables circonlocutions; j'ai remarqué également un Alboïn, qui demandait fort à propos le ministère de Bacchus au moment où son épouse venait de former le dessein de l'empoisonner. Et que dites-vous de ce jésuite italien, qui, faisant une tragédie sur ce terrible sujet de Crispus, tué par ordre de Constantin, son père, comme un nouvel Hippolyle, sur la dénonciation de sa belle-mère dont il a repoussé l'amour, n'ose pas dire, dans le cours entier du drame, que Fausta ait aimé son beau -fils?
Tel esl le genre pour lequel Heinsius écrivit une longue poétique spéciale, paraphrasée d'Aristote et de Scaliger; tel est le genre qui, pour le malheur de notre littérature, succéda aux mystères et aux soties. Dans ce dernier ordre d'ouvrages, au
ET RÉCITS LMIÊRAIRfcS.
moins, il y avait entente parfaite entre le spectateur et l'acteur : le scénario était fait sur un fond de légendes connues et consacrées : le machiniste n'avait qu'à préparer d'avance ses invariables décors, le paradis, c'est-à-dire une chambre élevée, ornée de trônes de différente grandeur; l'enfer, sous la figure d'une gueule de dragon montante, le tribunal de Pilatc, le Calvaire, avec de véritables gibets, rétable natale, représentée au naturel par le local même où était convoqué le public. Peutêtre qu'un jour la poésie eût pénétré là et eût tiré parti de ces données sacramentelles, peut-être serait-il résulté des progrès, des idées nouvelles un drame complet, demi-sacré, demi-profane, qui aurait ouvert la voie.
Le cadre des soties, encombré de fictions allégoriques empruntées à ces romans d'origine méridionale dont le moyen àgeaété infesté, n'offrait pas, à beaucoup près, de pareilles ressources. Mais ne peut-on pas dire que tout le génie de Molière suffit à peine pour nous faire tolérer les personnages impossibles, sans relief, sans couleur, sans vérité, que lui imposa l'imitation italienne? On aimerait presque autant dame Richesse et dame Béaulé, Heur et Malheur, que tous les Sganarelle, tous lesGéronte, tous les Ariste, toutes les Isabelle qui viennent coudoyer les puissantes et vivantes créations du Tartufe et du Misanthrope.
Il a fallu, pour notre malheur, que les Gallo-Grecs, qui connaissaient aussi peu l'antiquité que les temps modernes , se soient avisés de regarder, d'étudier la littérature hellénique dans les collèges, à travers les lunettes des régents. Au lieu de se mesurer corps à corps avec Eschyle, avec Aristophane, avec Plaute, ou , ce qui eût été bien mieux , au lieu de créer le drame moderne , comme ces inimitables auteurs ont créé le drame ancien , ils se sont contentés du troisième , du quatrième calque d'Euripide et de Sénèque. C'est Jodelle qui obtint le prix de cette contrefaçon pâle d'un modèle déjà usé; la Pléiade le couronna de pampres, et lui offrit le sacrifice
du bouc classique, comme au restaurateur de l'art des Thespis et des Phrynichus. Or, Jodelle , et ses imitateurs, car Jodelle a eu des imitateurs, avaient tout simplement traduit les traductions d'Euripide, des révérends pères un tel et un tel. Rien ne manquait à la copie : ni le rapport du héraut Talthybius, qui raconte comment Polyxène dévoila son sein, aussi beau que le sein d'une statue, et déchira sa tunique jusqu'au milieu du ventre, ni même le naïf monologue où Ton voit, au commencement de la pièce, une ombre qui dit: Je viens du séjour de Pluton : je m'appelle Polydore, fils d'Hécube et de Priam .
Il y avait des chœurs, à ces tragédies; et ces chœurs étaient mis en musique. El môme la musique semblait si bonne , pour le temps, qu'elle valut à Jean-Antoine Baïf les faveurs du roi Charles IX : ce prince aimait la représentation des tragédies à l'antique, qui avait lieu dans la maison du poêle , rue des Fossés-Sainl-Victor, et il l'autorisa à donner à son spectacle le titre d' Académie royale de musique.
Le plus triste résultat des progrès inespérés du drame à la jésuite est facile à deviner : sur les traces de Ronsard et de son école, il se forma toute une phalange de rimailleurs qui s'empressèrent d'exploiter la mine inépuisable des Alrides et des Pélopides. Il se versifia un nombre prodigieux de dialogues et de monologues, entremêlés de stances et d'apophtbegmes , sur les aventures et les malheurs de cette famille de roitelets, qui n'exista peut-être que dans le cerveau des poêles. Hélène fut enlevée pour la centième fois et l'on ralluma à perpétuité le bûcher destiné à cuire les enfants de Thyeste. Le public lui-même finit par se familiariser avec tous ces princes grecs, qui parlaient, sauf une certaine enflure, le jargon du beau monde, et qui s'habillaient de leur mieux pour singer les petits-maîtres et baladins de la cour: il retint quelque chose de ces infortunes, de ces enlèvements, de ces crimes et de ces exploits. La mode s'en mêla : on applaudit Agamemnon et son
frère, et toute sa parenté, comme des gens de connaissance ; on s'babiluaà leurs physionomies au point de ne pouvoir plus les perdre de Tue. C'est l'affaire d'un statisticien , non d'un critique, de relever les noms des auteurs qui ont pourvu à celle effrayante consommation de héros d'Homère ; un seul mérite, par sa fécondité, la mention honorable: Alexandre Hardy a composé huit cents pièces, c'est-à-dire seize cents de moins que son conlemporain Lope de Vega: mais il n'en a fait imprimer que quarante et une, parmi lesquelles quatre sur Daphnis et Chloé! que ces derniers vingt actes en vers aleiandrins soient légers à sa mémoire !
Quand on connut parfaitement la filiation, l'histoire, la mort de Pélops, d'Atrée, et de toute leur respectable famille, les auteurs comprirent qu'il fallait se mettre en frais d'invention. Leur expédient vaut la peine d'être cité : ils continuèrent à dramatiser dans la citadelle des trois unités, et remplirent la durée de l'action d'incidents romanesques, pris les uns à VAstrée, les autres, à la collection variée d'intrigues et d'imbroglios que présentait le théâtre espagnol. C'est de là qu'est éclos, pour la plus grande joie des lecteurs de la Calprenède et de Gomberville, cet Amour tyrannique, chef-d'œuvre de M. de Scudéri et de la poésie dramatique, d'après un brevet signé Sarrazin, ce Tiridate, qui obtint qualre-vingls représentations de suite, et qui n'a jamais élé repris. 11 est vrai que l'abbé d'Aubignac traduisant Heinsius, avait resserré de nouveau l'étiquette de la composition , et que le théâtre était aussi bien réglé, aussi parfaitementdisciplinéquelaconrde LouisXIV. Un historien flatteur, n'osant dire que l'avènement des empereurs romains porta le coup de la mort à la tribune, écrivit que le règne d'Auguste pacifia l'éloquence : certes Louis XIV aurait admirablement pacifié le théâtre, sans Corneille et sans
N'est-ce pas une pitié pour ces deux grands génies de se heurter à chaque pas contre les décors d'une scène qu'on leur a
faite si étroite? Voyez-vous d'ici Corneille, résumant dans on jour, sur un espace de quelques pieds carrés, le récit et l'exposition animée d'une provocation, d'une bataille, d'un due) et d'un mariage? Distinguez-vous, dans leur cadre insuffisant et mesquin, les gigantesques figures romaines qui avaient besoin de tant d'espace pour se mouvoir ; ne trouvez-vous pas que l'immobilité de la scène écrase bien Attila, le roi barbare, le Parlhe Suréna, et tant d'autres, qu'on ne peut discerner, faute d'air et de jour ? Je ne parle pas de Molière ; il est plus à plaindre, lui qui voulait tracer de vastes tableaux de mœurs, où seraient peints nos travers et nos ridicules de grandeur naturelle, et qui était obligé de réduire toutes ses conceptions les plus hardies et les plus vraies, en proverbes accrus d'invraisemblables et romanesques dénoùmenls. Le seul Racine se tient à l'aise dans l'étroit ccrin où brillent ses gracieux madrigaux déguisés en tragédies. Comme il ne hasarde jamais sur les planches qu'un seul personnage à la fois, et que ce personnage est toujours une femme dominée par un sentiment unique, la place lui semble toujours assez large.
Mais aussi, que le public avait bien su façonner ce théâtre-là à son usage! Les diversesfiguresqu'il apercevait lui souriaient avec un air de connaissance, de vieille amitié : il avait entendu les noms de ces héros et de ces héroïnes dans son enfance, aux jours solennels du collège, dans sa jeunesse. Leur Ungage était celui qu'il parlait, qu'il entendait de prédilection: coquet, raffiné, un peu précieux, d'une harmonie molle, flasque partout, mais sans inégalité, correct d'ailleurs, éraonde et taillé géométriquement, à l'instar des arbres de Versailles; quant à l'action, il était aisé de la prévoir, de deviner d'avance la péripétie et la catastrophe : on n'avait pas lu pour rien XAstrèe, la Clèlie, le grand Cyrus et la Polyxène. Le clerc, debout dans les profondeurs du parterre, sifflait les vers du grand Corneille et les traitaient de Wisigoths, chaque fois que le grand Corneille s'avisait d'être nerveux, subli-
me, imprévu : mais il admirait de bonne fui mademoiselle Champemesfé en Iphigénie, discourant encore mieux que madame la marquise qu'il avait vue la veille chez son patron, en consultation. Le courtisan saluait avec familiarité les madrigaux qu'il avait répétés dans la matinée, et le roi, le maître suprême dans la république des lettres comme partout, le roi se complaisait avoir son image reproduite, sous les noms d'Àgamcmnoa ou d'Assuérus, de même qu'il aimait à se voir en triomphateur romain et en perruque flottante, sur la place des Victoires. Je ne parle pas des belles dames, qui pleuraient au récit du trépas de ce charmant Hippolyle, tout en le blâmant de ses froideurs, mais qui ne comprenaient bien de Corneille que les énormes concelti, les étranges fleurs de rhétorique au milieu desquelles il se jouait avec la maladresse d'un géant.
Pendant que l'école de Heinsius préludait en France à cette production déplorablement féconde, l'art dramatique atteignait à son but réel au sein d'une littérature et d'une nation bien peu connues dans cette période. En effet, quand elle produisit Shakspeare, l'Angleterre n'avait que des relations politiques avec le continent européen : elle vivait sur elle-même , elle employait toutes ses forces à créer ou à détruire dans son sein. Agitée par des révolutions séculaires, qui avaient remué toutes les couches de la population, orageuse comme l'océan qui l'environne, celte contrée offrait l'image la plus exacte du chaos, en la comparant au calme qui régnait en France à partir de Henri IV. Cependant le chaos ne fut pas improductif dans ce pays ; la tempête remua les idées non moins que les hommes, et sous le rapport littéraire, elle prépara le public qui devait former Shakspeare. Pour un tel génie, il fallait d'abord des ignorante : il était nécessaire que l'auditoire n'eût pas la tête rebattue de ces personnages de convention imposés aux tragiques français; il fallait qu'il fût neuf à toutes ces révélations des âges éloignés. Mais il ne fallait pas qu'il fût neuf à l'histoire. Loin de là, le peuple anglais, dont toutes
les classes avaient pris pari aux révolutions el aux guerres civiles, était plus expérimenté dans la science des hommes et des événements, que les Français, qui depuis les guerres de religion, avaient désappris la politique, et ne savaient juger les grandes commotions sociales qu'en les rabaissant au niveau de la Fronde. Peu de luxe : au lieu de ces ressouvenirs de la pompe des spectacles antiques, si déplacée au sein de nos théâtres clos de toute part et éclairés de lumières factices, le spectateur anglais voulait bien s'accommoder d'une grange tendue de noir, avec des inscriptions en guise de décors; un vif sentiment de la nature : ce sentiment est naturel aux hommes qui n'ont pas l'esprit faussé par une science insuffisante ou par des préjugés mille fois pires que l'ignorance.
Ces diverses qualités du public anglais, à la fin du seizième siècle, ignorance de l'antiquité et expérience profonde de Phistoire el du cœur humain, dédain du luxe el des accessoires el sentiment de la nature, constituent la moitié de Shakspeare. Sorti d'un pareil milieu, il n'avait plus que fort peu d'éludé* du procédé dramatique à faire, plus qu'un peu d'art à joindre à son génie créateur, pour devenir ce qu'il a été, l'immortel William.
Plus tard , le public anglais s'est épris de notre littérature; plus tard ses tempêtes se sont calmées et il s'est classé et hiérarchisé encore mieux que nous : on a applaudi alors à Londres MM. Pope et Addison; on a refait le roi Lear de Shakspeare oublié!
Le dix-huitième siècle n'est pas une époque dramatique : les esprits s'occupent à autre chose, el le ihéàtre vil des rogaloo* de Tàge précédent. Il suffit de dire qu'en ce temps-là , le Sièf de Calais, de Dubelloy, passa pour une innovation hardie. H y a, dans toute celle époque, sur la scène française, deux créations, pas plus: Turquaret el Figaro.
Nous avons pu , de nos jours, grâce à l'étude plus appro fondie et plus imparliale des modèles innombrables que nous
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[>o5vî»êdions, espérer qu'enfin il surgirait une forme nouvelle 21 originale du drame. Le public apprécie à sa valeur Don Mm, celte création fantastique signalée par un échec de Molière, il rend justice à Shakspeare, il applaudit aux efforts quelquefois heureux de ses imitateurs. Ce n'est pas un public ignorant de l'antiquité ou des vicissitudes humaines: bien au ontraire , sa science, son expérience sont telles, qu'il effraye es plus intrépides, et que nul n'ose affronter un juge si sétre et si éclairé. D'ailleurs il se recrute partout : il représente die égalité inflexible, qui réduit à la même mesure les individualités les plus diverses et les plus disparates. On ne peut ilus espérer de parler à ses préjugés, de flatter ses manies; :ar la raison , la nature sont seules universelles et toujours îdmises auprès de lui. Ce public , se douiantà la fin de l'existence d'un beau supérieur à ce qu'il connaissait , l'a demandé Moules les écoles : il a écoulé avec une patience louable les oeuvres de toutes espèces. L'antiquité a reparu à son tribunal îvtc son classique cortège, avec ses vieux oripeaux décrochés jnt fois de plus par la main du costumier. Elle fait enten- Ire ses alexandrins, ses imprécations, ses narrations, ses descriptions, qui semblent en réalité faire depuis longtemps parie du matériel des théâtres. Ensuite est venu le moyen âge, •uis la renaissance , puis l'histoire moderne : quand on a •ru que le juge était saturé de trônes et de diadèmes, on lui i >ervi des châteaux forts, des couvents, des oubliettes et des aveaux humides; on a passé de là aux bouges, aux tapis ïancs, aux maisons suspectes, et l'on est arrivé aux bagnes, uis il y u eu les partisans de l'éclectisme dramatique, qui ont nelangé à haute dose ces divers ingrédients; puis, en déespoir de cause, on a entremêlé le drame de danse , de mu- ■'Mue e* de tableaux vivants.
U comédie a traversé de même toutes ces phases désespérées. Quoique elle ait moins souffert de métamor phoses, grâce à ses étires de naturalisation, qui onlélé depuis longtemps contre-si-
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gnécs en France par Rabelais, par Molière, par Beaumarchais, par d'autres encore, la fille d'Aristophane est devenue bien méconnaissable. Les pièces sérieuses et morales ont étouffé toute sa joie, dans l'espoir d'un prix Monthyon ; les vaudevilles ont découpé ses plus jolies parures et décoloré ses traits les plus charmants. Il est survenu des courtisanes grecques, qui l'ont affublée à l'étrusque, et des faiseurs de revues, qui l'ont transformée en chronique du Charivari. Aujourd'hui elle végète, mais enfin elle n'est pas séchée sur pied : pour lui rendre quelque peu de vie, il suffirait peut-être de défendre aux auteurs, sous peine d'exclusion du théâtre, deux ordres de plaisanteries : celles qui se rapportent à l'ornement traditionnel du Minotaure, et celles qui désignent, d'une manière quelconque, la partie du corps à laquelle Arnal doit les plus signalés de ses succès.
Malgré celte stérilité fâcheuse , le public n'a cessé de se montrer avide de spectacles. Peu satisfait de ses applaudissements, des immenses progrès accomplis par la musique , il a demandé à ses fournisseurs ordinaires pour le théâtre, de la fécondité , à défaut de talent. Jamais peut-être souverain ne fut si bien obéi , et l'on peut dire que le bilan dramatique de 1852, par exemple, est fait pour effrayer. Je ne répéterai pas ici le nombre total de drames, comédies, vaudevilles, etc.. joués sur nosdix-sept ou dix -huit théâtres: il serait également déplacé de pénétrer dans les arcanes de cette production et de révéler encore une fois les procédés en usage pour confection* ner les pièces les plus en vogue. Que nous importe l'habileié des charpentiers de notre temps pour réduire en aphorisme* les sept ou les neuf combinaisons, avec les sous-combinaisons, pour mettre en règles mathématiques l'arrangement de chaque scène, de chaque effet, de chaque ficelle ? La critique n'a plus rien à faire là, il n'y a que du métier : au consommateur de juger si la marchandise convient pour satisfaire son appétit.
ET RÉCITS L1TTÉIU1HES.
Qui est-ce donc qui s'oppose aujourd'hui à la régénération du drame, à la création de beautés originales, de personnages nouveaux, de ressorts inconnus sur la scène? Certes, le spectateur est bien disposé, il conduit jusqu'à la centième représentation tout ce qui lui paraît avoir une apparence de vérité et de vie ; il ne se lasse pas même de la Dame aux camélias. Les interprèles non plus ne font pas défaut. N'avons-nous pas lelle reine de l'art qui galvanise les ruines du dix-septième siècle, et qui donne à des fantômes plus de vie qu'ils n'en eurent jamais? N'avons-nous pas celui-ci qui conserve, en dépit de tout, les vieilles traditions detla fine comédie; celui-là ]ui rend presque vraisemblable une pâle copie de Shakspeare ; ?et autre, cet autre encore. Quant aux auteurs, il ne faut jamais les accuser de stérilité et d'impuissance, du moins en coasse, car on ne peut juger ni un homme ni une époque avant que cet homme, que cette époque aient dit leur dernier root.
S'il y a quelqu'un à reprendre, c'est le public lui-même, malgré toute son indulgence et sa bonne volonté. Ordinaire- Dent, et quoi qu'en aient dit les diverses académies qui sont lans l'habitude de mettre au concours la question de l'inluence du théâtre sur les mœurs, ce sont les mœurs, c'est l'esprit public qui influent sur le théâtre. Les spectateurs donnent a direction générale, le courant : aux auteurs de le suivre ou le le diminuer. La démocratique Angleterre a fait Shakspeare, ivec son indépendance, son énergie, sa force libre et fière; les collèges de la Société de Jésus ont donné naissance à cette lilérature qui exhale, comme dit M. Quinet, une odeur de calavre. Le siècle de Louis XIV a imposé sa froide régularité mx emportements du drame, aux caprices de la comédie; [ue produira le dix-neuvième siècle? Sans doute que la va- •iété infinie de détails qu'il cache sous son apparence d'unibnnité, que l'absence de traits énergiquement accentués au ein de nos sociétés hypocrites et correctes, seront un grand
obstacle à la verve et h la conception. Peut-être même faut il croire un peu que la forme dramatique est une forme surannée, et que le roman convient mieux que le dialogue à cette peinture, qui doit descendre bien plus bas et s'élever bien plu* haut que ne le comporte le cadre habituel de la scène. Admettons pour un instant que Balzac a écrit la comédie du dix-neuvième siècle : en tous cas, la tragédie n'est pas faite encore. Il semble que la réforme, si toutefois réforme il y a, doit venir du Theàtre-Français. Quoique ce théâtre ail été de tout temps celui des monopoles, quoiqu'il ne se soit ouvert qu'aui célébrités établies et trop souvent usées, quoiqu'il persi-k aveuglément dans les voies du passé, il garde encore les éléments d'une régénération probable. Un jour viendra où il lui faudra dire un adieu définitif à l'attirai! tragique, si fané, >. décrépit, dont il s'est contenté trop longtemps; il lui faudra congédier son dernier confident et déchirer sur le livre du souffleur son dernier monologue, renoncer aui songes, au\ imprécations, aux récits de clôture, et commander aux costumiers de nouvelles draperies, de nouveaux palais au peintredécorateur. La tragédie est morte, pourquoi tourmenter plus longtemps sou ombre désolée. Lorsque les barbares du rao\> r, âge firent irruption dans les antiques demeures d'Argos et dt Mycènes, lorsque Ton vit s'élever, aux grands applaudissements d'un parterre d'iconoclastes, les donjons gothiques à \z place du cheval de bois de Troie, on dut se croire à la Teill d'une révolution. Mais il n'en fut rien: l'ombre du dix-septième siècle se réveilla dès que Rachel parut. Étrange puissance du talent : les fantômes reparurent au jour et rcprtreu une vie nouvelle, et vécurent avec plus d'éclat que jamais Parce que Phèdre, parce qu'Hermione faisaient retentir Icutpassions par cet organe magique, on crut que Phèdre, qu'Her mione existaient encore, et la révolution fut différée. Nou> acceptons avec joie Voltaire et même M. Latour de Saitit-Ybar*. parlant par la bouche de cette sublime interprète; nous con
entons à revoir cette danse macabre» qui se trémousse sur les planches depuis trois mille ans; nous voulons bien braver même le récit de Tbéramène pour vous entendre, ô muse, ô fte toute-puissante!
Mais que vous seriez grande et belle, en vous rajeunissant, en parlant notre langue ! Bienheureux le Théâtre-Français de posséder ce démon secourable, qui vient ranimer du souffle elle Josaphat de tragédies endormies en attendant le jour du jugement! Mais qu'il serait heureux davantage, s'il ouvrait au soleil et au jour sa nécropole encore si riche, et s'il employait à des œuvres vivantes et actuelles, les trésors de génie, de taknt et de bonne volonté qu'il dépense pour rejoindre et ranimer des débris épars et oubliés!
Non, tout n'a pas été fait par la poésie dramatique. Le monde, celle scène immense et mouvante, se modifie chaque jour d'aspect et de physionomie : comment l'image de ce changement éternel pourrait-elle arriver à rejeter toute métamorphose, à atteindre jamais sa perfection et son nec plus ultra. tne grande gloire est réservée au téméraire qui entrera dans la carrière nouvelle, ne dût-il pas la parcourir tout entière; il sera glorieux même de tomber, dans une si noble entreprise! Depuis longtemps le champ clos est ouvert : depuis longtemps notre époque attend son poète et son drame. Voilà qu'il s'est fait un grand silence dans l'histoire contemporaine : voilà que les esprits désorientés, n'entendant plus le bourdonnement journalier des questions politiques, se demandent de , 1"el côté ils doivent enfin diriger leur curiosité infatigable, P°rler le tribut de leur attention. A la littérature, à fart dramatique, de saisir cette conjoncture favorable ; il y a une palme b,en belle pour le vainqueur, une gloire bien pure à recueillir, une immortalité dont la conquête ne sera pas difficile. N'agiss°ns pas comme nous le conseillait Du Bellay; ne courons pas sus aux richesses de l'antiquité; la France n'appartient ni aux Mlo*Grecs> ni aux adoraleurs du passé, que ce passé s'appelle
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moyen âge ou renaissance, liier ou avant-hier : la France s'occupe d'aujourd'hui el d'elle-même.
Un philosophe a dit quelque part : a Si je tenais la vérité dans ma main, je la laisserais s'envoler pour courir après elle. » Cette parole échappée des lèvres d'un penseur dans un moment d'expansion naïve, ne prouve-t-elle pas que l'homme est né pour s'agiter dans son impuissance et pour poursuivre, sans jamais les atteindre, les illusions, les rêves et les fantaisies, ces éternels papillons de l'imagination humaine?
Olibrius avait fait sa philosophie dans un collège de province. Dans les compositions hebdomadaires il était assez volontiers le dernier de sa classe, et son professeur ie citait comme un modèle de paresse et d'ignorance. C'est pourquoi Olibrius songea qu'il ne pouvait rester plus longtemps étouffe dans la serre chaude départementale, et que sa place était marquée à Paris, ce centre du mouvement intellectuel. Son père» homme de bon jugement, lui avait fait quelques remontrance* à ce sujet et l'avait engagé à demeurer auprès de lui. Mais le jeune homme ne crut pas devoir tenir compte de ces conseils. Paris l'appelait, disait-il; convive impatient, il voulait prendre place au grand banquet de la pensée; et, sans même jeter un dernier regard sur ses jeunes plaisirs et sur celle paisible existence de la famille, il avait pris la diligence, il était parti.
Comme tous les grands génies de notre temps. Olibrius avait les bourgeois en horreur; il accusait le ciel de lui avoir donné pour père un honnête propriétaire qui ne comprenait rien au* larges aspirations du siècle, ce qui ne l'empêchait pas d'aller toucher très-exactement, à la fin du mois, chez son correspondant parisien, les cent écus de la pension paternelle.
Il avait vingt ans, un chapeau conique, une cravate rouge cl un lorgnon qui lui servait à ne pas voir. Voilà pour le moral.
Olibrius prétendait qu'il était sans cesse préoccupé, inquiet, tourmenté; il était, disait-il, triste jusque dans sa joie, sérieux jusque dans son ivresse. Il se demandait, comme la plupart des très-jeunes gens, dont la prétention est d'avoir beaucoup souffert, même avant d'avoir vécu, si la vie n'est pas une immense f tri s ion, un sarcasme duciel% une ironie satanique, et trois minutes après il fredonnait, en se faisant la barbe, sur un air connu, ces paroles plus connues encore :
La vie est un toyige, Tâchons de l'embellir, etc....
A tout instant Olibrius, désenchanté, parlait de se faire sauter, à l'aide d'un pistolet, cette partie du crâne que la science phrénologique veut bien appeler la cervelle ; mais comme il poussait des cris de paon à la moindre égralignure, il ajournait indéfiniment ce projet héroïque. Seulement un jour il fit cette terrible réfleiion :
La jeunesse contemporaine souffre d'une maladie morale dont aucun médecin ne peut au juste dire la cause, et pour laquelle il ne sait pas de remède. Le but de l'homme sur la terre, c'est le bien-être. La souffrance est donc un fait anormal qui se manifeste dans une époque critique de la vie de l'individu ou de la vie d'un peuple. Ce fait lient à des causes latentes qu'il importe de chercher sous peine de manquer à ses devoirs envers soi-même et envers l'humanité. Le milieu dans lequel se meut le moi individuel est mauvais, changeons ce milieu. Chacun doit allumer sa lanterne philosophique et se mettre à la recherche de la vérité.
Après celte lumineuse réflexion, Olibrius fit trois pirouettes sur le talon gauche, à la façon des prêtres babyloniens et des danseuses de l'Opéra, et passa subitement à l'état de philosophe socialiste.
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0 sainte vérité! s'écria-t-il dans un élan d'enthousiasme, en allumant un cigare de contrebande, vérité une et absolue! dans ce siècle de malaise et d'incertitude qui suit sa route comme un aveugle qui a perdu son bâton, je veux aller à ta poursuite pour l'enchaîner à tout jamais. Où que tu sois, je te trouverai, dussé-je passer ma vie dans les gorges les plus étroites des systèmes, dans les plus obscurs défilés des théories; dussc-je m'ensevelir dans les mythes ou me noyer dans les symboles... L'humanité marche à tort et à travers parce qu'elle n'a plus de flambeau. Tu es le flambeau du monde moral, comme le soleil est le flambeau du monde matériel :
A mes yeux étonnés montre- toi tout entière, Dis moi quel est ton nom, ton pays, ton destin.
Lorsqu'il eut terminé cette magnifique apostrophe à la vérité/Olibrius prit sa canne et son chapeau, et alla se promener sur le boulevard.
11 marchait avec précipitation sur l'aristocratique bitume des Italiens, songeant à tous les malheurs de l'humanité, lorsqu'il vint se heurter dans sa course contre un corps dur lancé en sens contraire.
— Butor !
— - Animal !
Telles furent les exclamations qui jaillirent en guise d'étincelles du choc de ces deux comètes égarées.
— Tiens ! c'est Parenleau !
— Ah! Olibrius!
— Charmé de te rencontrer. Qu'est-ce que tu fais?
— Avant la révolution, répondit Parenleau, j'étais à la tète d'une société en commandite pour l'exploitation de la farine de moutarde considérée comme aliment à bon marché... ta allait très-bien, j'allais réaliser des sommes considérables.... Mais le capital ayant eu peur, mon établissement a croulé, $■
j'ose m'exprimer ainsi ; voyant que la chose commerciale était considérablement avariée, je me suis jeté dans la propagande humanitaire, et je poursuis pour le quart d'heure l'accord du dualisme humain.
-Ah! fit Olibrius.
— Sans doute, reprit Parenteau, l'humanité souffre...
— Je suis tout à fait de ton avis, interrompit Olibrius, et moi-même je suis à la recherche d'un système qui guérisse radicalement toutes les souffrances sociales.
— Le système est trouvé, répondit Parenteau; c'est l'accord du dualisme humain. Si la machine est dérangée, cela tient à ce que les sens et les instincts naturels ne peuvent trouver leur développement normal et régulier dans la constitution de la société spiritualiste telle que le catholicisme Ta faite. Le dogme chrétien est incomplet, mon cher ; le monde est une pyramide qui va toujours s'élargissanl par la base... c'est la spirale du Dante, ou, situ l'aimes mieux, c'est un pain de sucre : le pain de sucre est la manifestation traditionnelle et symbolique de l'humanité; au sommet est Moïse, au milieu Jésus qui procède de Moïse, et à la base Fourier, qui résume Moïse et le Christ, le symbolisme judaïque et Y exclusivité spiritualiste. Fourier est donc le résumé lumineux du judaïsme et du catholicisme, du corps et de l'esprit, de l'Orient et de l'Occident. Voilà qui est clair, le catholicisme finit, le fouriérisme commence.
— Cela pourrait bien être, dit Olibrius, cependant...
— Pas d'objections, répliqua Parenteau, nous n'en supportons pas. Pour nous le contradicteur est un crétin. Si tu veux l'instruire complètement et l'associer à notre œuvre.viensavec moi à la rue Taranne, où je vais de ce pas, tu entendras une prédication sur l'avenir de la société garantiste.
Olibrius, qui n'avait rien de mieux à faire, se laissa entraîner à la rue Taranne.
Lorsqu'ils entrèrent dans la salle, ils virent un public nom-
Digiti!
breux compose d'hommes cl do femmes. Quelques-unes diM ces lionnes humanitaires portaient sur les traits de leurs vi- i sages pâlis et fatigués les traces du banquet de la veille. Des groupes nombreux se formaient de tous côtés, et tout le monde parlait à la fois, lorsqu'un monsieur chauve, qui tenait remploi de président, agita sa sonnette et réclama le silence.
Olibrius avait pris place sur une banquette à côté de Farenteau.
« Messieurs, dit l'orateur, qui continuait un discours suspendu depuis quelques instants, qu'avait fait le christianisme? il avait établi une lutte entre les passions et le devoir... Le devoir, sentinelle éternelle, veillait l'arme au bras à côté des passions, et faisait immédiatement feu sur la première qui tentait de se révolter. Alors il y avait lutte, combat corps à corps, tantôt au profil du devoir, tantôt à l'avantage de la passion ; c'était au plus fort que demeurait la victoire. Dans le monde unitaire, sociantiste et garanliste, celte lutte n'existe plus ; la tendance des passions se manifeste d'elle-même et forcément vers la règle du devoir par la force impulsive de l'attraction.
— L'accord du dualisme humain dont je te parlais tout à l'heure, dit tout bas Parenteau à Olibrius.
— Aujourd'hui, reprit l'orateur, la terre est mal divisée, mal peuplée, mal gouvernée; les villages, les villes, les empires, les républiques, tout cela existe sans but, comme les végétaux... 11 faut donc commencer par tout renverser pour pouvoir tout reconstituer. 11 faut faire table rase dans l'ordre des faits, comme Condillac l'exigeait pour le monde des idées. La société garanliste et sociantiste sera un immense échiquier divisé en une infinité de cases dans lesquelles les travailleurs passionnels seront répartis en groupes, en séries et en phalanges; la vie du phalanstère sera l'Eldorado si longtemps relégué parmi les espérances chimériques. L'individu ne suivra que ses élans et ses instincts. Les travailleurs ne feront que ce qui conviendra à leur tempérament. Par exemple : les gens pas-
ET RÉCITS LU 1KKÀUŒS. 25 i
>ionnés pour les tulipes, c'est-à-dire les tulipistes, ne cultiveront que cette fleur. C'est ainsi qu'il y aura encore les jonquil- Ustes, Jes jacinthistes, les dahliatistcs, les camélialistes et les hortensiasistes. Les artistes se grouperont en phalange pour exécuter une œuvre; dans un portrait chaque peintre choisira la partie qu'il affectionnera spécialement : l'un fera les cheveux, l'autre les yeux, celui-ci le nez, celui-là les oreilles...
— Et l'ensemble, interrompit un jeune rapin qui était parmi les auditeurs, l'ensemble de l'œuvre sera donc supprimé?
— A la porte l'interrupteur! vociféra Parenleau.
— Pour arriver au perfectionnement de la science gastronomique, car Fourier a tout prévu, contiuua l'apôtre qui dédaigna de répondre à l'objection, on aura recours à des congrès où seront convoqués de tous les points de la terre les travailleurs passionnels. Il y aura alors combat harmonique. Un prix sera accordé à celui qui aura inventé un mets ou perfectionné un plat déjà connu. La société garantiste proclamera le grand côtelettier ou celui qui saura le mieux cuire les côtelettes, le grand bifteckier, le grand omelettier, etc., etc.
« Ce n'est pas tout , le monde se modifiera de lui-même sous l'empire delà loi harmonienne; le monde, vous le savez, doit avoir une durée de quatre-vingt mille années: quarante mille ans d'ascendance quarante mille ans de descendance. Dans ce nombre sont enveloppés huit mille ans d'apogée. Le monde est à peine adulte: il a sept mille ans. Il n'a connu jusqu'ici que l'existence irrégulière, chélive, irraisonnable de l'enfance, il va passer dans sa période de jeunesse, puis dans la maturité, point culminant de bonheur, pour descendre ensuite vers la décrépitude. Ainsi le veut la loi d'analogie. Le monde, messieurs, comme l'homme, comme la plante, doit naître, se développer et périr. Alors apparaîtront des phénomènes inouïs et qui sembleront surnaturels aux civilisés: une couronne boréale se fixera comme un soleil sur le pôle nord, dissoudra le9 glaces et rendra les
mers navigables ; les orangers lleurironl dans la Nouvelle- Zélande comme eu Italie, et le ciel de Pélersbourg n'aura rien à envi- r au ciel de la blonde Provence. L'Océan , par un procédé chimique jusqu'ici ignoré, sera dégagé de la partie saline et ne formera plus qu'une immense limonade qui donnera aux hommes de la force et de la virilité. Alors des créations plus parfaites que les créations aujourd'hui connue*, peupleront le globe et concourront au bonheur de l'individu social. Les créations mauvaises, telles que les tigres, les léopards, les marsouins el tous les animaux malfaisants, disparaîtront pour faire place à des êtres serviteurs de l'homme. L'animal sera le domestique de la société garantiste. C'est le singe qui lavera la vaisselle. Alors naîtra l'antilion, quadrupède docile, porteur élastique, sur le dos duquel un cavalier parlant le matin de Bruxelles, ira déjeuner à Paris, dîner à Lyon et souper à Marseille, moins fatigué de cette journée que s'il Veut passée dans une berline excellente.
« Le cheval sera à l'antilion ce qu'est la voiture sans soupente à la voiture suspendue. Quant au chemin de fer, nous n'en parlerons pas. Ce misérable moyen de locomotion sera supprimé dans la société harmonienne; il est à regretter seulement que tant de millions aient été consacrés à la pose de tant de rails, quand nous sommes si près de réaliser toutes les merveilles que j'annonce.
« Puis viendront ensuite l'antitigre, l'antiléopard, l'antipanlhère, quiserout de dimension triple des moules présents, il y aura encore des anlibaleines qui traîneront les vaisseau* dans les calmes, des autirequins qui aideront à traquer le poisson, des aulihippopotames, des anticrocodiles, des antiphoques ou montures de mer, sur le dos desquelles l'homme traversera l'Océan.
— Eh bien! murmura Parenteau à l'oreille d'Olibrius, qu'en dis-tu?
— Sublime! répondit celui-ci; seulement, je ne comprends >as très-bien...
— Ce qu'il y a de beau dans ce système, c'est qu'il n'y a pas xsoin de comprendre. »
Olibrius baissa les yeux, l'orateur reprit : « Ce n'est pas tout encore. La grande âme des planètes ne oeurt pas, tous le savez ; mais elle passe en d'autres planètes ,?ec les âmes qu'elle porte, afin que ces dernières croissent n bonheur et en développement pendant plusieurs milliards ranoées. Quand notre monde aura accompli ses quatre-vingt nille ans d'existence, il se fondra dans un autre monde pour participer à une vie nouvelle et toujours progressive. Jamais a transmigration indoue et la métempsycose pythagoricienne, lui préludaient à la vérité cosmogonique, n'avaient été jusqueà. Chacune de nos trente-deux planètes principales travaille pour les trente-une autres, toujours par la loi universelle de attraction. Nous n'avons pas un fruit, pas une plante dans notre planète qui ne soit en rapport avec les autres planètes correspondantes ; ainsi les raisins muscats ou de sorte pivotale mûrissent sous l'influence des arômes du soleil et de la terre; es autres espèces de raisins proviennent d'un amalgame des iromes de la terre et d'autres planètes. Le plus délicat de tous, zpuUart, est de Mercure, qui est la planète la plus avancée; es êtres qui habitent celle planète harmonienne sont doués léjàdu dernier perfectionnement de l'homme, je veux parler le la queue de six pieds de long avec un œil au bout ; le chasselas parait être de Vénus, le malvoisie de Saturne, etc., etc.
« Dans la société unitaire et garanlisle, toutes les planètes entreront matériellement en correspondance harmonienne. Le télescope de l'astronome Herschell grossit quarante mille 'ois les objets; nous obtiendrons nous, au moyen de nouveaux verres, un développement quarante mille fois supérieur à celui lue donne le télescope d'Herschell. Dès que nous serons pourvus d'un de ces télescopes, les mondes entreront en corres-
25 i CRNiuits
pondance télégraphique. Mercure, comme je vous le disais tout à l'heure, marche depuis longtemps dans les voies de l'harmonie sociétaire. C'est lui qui nous apprendra l'alphabet de la langue unitaire et harmonique,
c Voyez quel avantage résultera pour les mondes de celte immense harmonie. Les astres parleront entre eux et traiteront aussi facilement de leurs affaires que les peuples ou les souverains daus leurs transactions et leurs négociations diplomatiques : il y aura des conférences sidérales. Chaque monde concourra aux intérêts de tous les mondes. Tel vaisseau parti de Londres arrive aujourd'hui au Bengale, en Chine, au Japon. Demain, Mercure avisé des arrivages et mouvements \ >ai les astronomes d'Asie, en transmettra la liste aux astronomes britanniques.
Voilà messieurs, où nous arriverons bientôt avec la fore* cabaliste que Dieu a mise en nous. L'attraction est destinée h faire le bonheur de l'humanité. »
A peine l'orateur avait-il Uni de parler, que Parenteau, sautant par-dessus les banquettes, était allé se précipiter dans se> bras.
Olibrius était abasourdi. Le grand côlelellier, l'antilion, U queue de six pieds de long, la correspondance des astres, l'attraction, l'accord du dualisme humain, tout cela exécutait dans son cerveau une cachucha désordonnée.
« Voulez-vous que je vous expose ma façon de penser, lui dit un de ses voisins qui avait écoulé le prédicateur avec la plus grande attention, Fourier ne me fait pas seulement Peffti du plus grand mystificateur des temps modernes, il est encore un des rêveurs les plus dangereux de notre époque; au fond de loules les balivernes que vient d éternuer cet apôtre pac^ fique, il y a une pensée persévérante : c'est la réhabilitation de l'instinct brutal, de l'instinct de la bêle qui se révolte conirr l'esprit. L'orateur ne nous a pas parlé du rôle de la femnu dans la société harmonienne. La femme est à peu près à tout
«î momie; elle e>l obligée de satisfaire les caprires de cinq ou ii\ galants qui onl plus ou moins de droits sur elle; c'est la )romiscuité la plus sale, la plus dégoûtante; toutes les stupihtés de l'antilion, du côtelellier, de la mer changée en limoîade et de la queue de six pieds, ne sont que des fioritures qui ment à eujolivcr, en la voilant, la pensée principale du uioif. Ainsi, satisfaction des appétits, promiscuité des êtres, telle st l'idée génératrice qui a présidé à l'édification du système, allais dire de la crapaudière phalanstérienne. Les fouriéristes |uî attaquent tous les jours Malthus arrivent au même but que ui par des moyens différents. La promiscuité n'abolit passeuement la famille et la propriété, elle arrête l'essor de la powlation, elle la tarit dans sa source; voyez en Orient, où la copulation dépéril d'année en année. Ainsi, Fourier et ses lisciples sont donc des malthusiens, c'est-à-dire des ennemis lu peuple, dont ils se prétendent les défenseurs; sans s'en Jouter M. Considérant est un aristo, et de la pire espèce. Si rous vouiez trouver un système social, cherchez ailleurs, car *lui-ci est le plus antisocial parmi tous ceux qui se produisent chaque matin à la quatrième page des journaux, et chaque *>ir devant le public des clubs.
— C'est ce que je ferai, répondit Olibrius après avoir *rré la main de l'inconnu. Et il s'évada de la salle harraolienne, laissant Parenteau occupé à casser les banquettes dans «s élans d'enthousiasme.
Olibrius rentra chez lui profondément découragé; l'utopie Palans lérien ne ne lui semblait pas, malgré la recommandaion de son ami Parenteau , propre à sauver le monde: il falait donc appliquer un autre cataplasme sur le corps social. Olibrius ne pouvait en effet se dissimuler qu'on avait accordé tvec quelque légèreté à Fourier le mérite d'avoir proclamé la formule de l'association dans laquelle quelques esprits voient espérance de l'avenir. L'association domestique est une vieille dée, non-seulement dans la théorie, mais encore dans la pra-
lique. Les frères moraves, qui conservent la propriété individuelle, se rapprochent bien plus du régime de l'association que de celui de la communauté; et Olibrius fit celle réflexion pleine de justesse, qu'abstraction faite de la profonde immoralité sur laquelle repose le système sociétaire, il serait difficile, pour ne pas dire impossible de faire du monde entier un couvent. C'est le rêve d'un grand nombre de novateurs de coucher notre société, au nom de la civilisation, sur le lit de Procuste du monastère, comme si l'homme n'éprouvait pas pour la vie en commun une répugnance que peuvent seuls surmonter le sentiment religieux et l'exaltation d'un ascétisme mystique.
A celle époque, et c'est encore un peu comme cela aujourd'hui, chacun avait dans sa poche un système nouveau destiné à guérir radicalement l'humanité de toutes ses misères ; chaque jour voyait éclore un nouvel onguent dont la vertu curalive surpassait de beaucoup la médecine de la veille la France n'était plus qu'une immense pharmacie socialiste où les apothicaires ne manquaient pas pour confectionner du matin au soir leurs pilules démocratiques. 11 était bien convenu que la société allait rendre le dernier soupir, et qu'on avait tout au plus le temps de lui administrer un remède héroïque ; malheureusement, cette société, qui avait lu Molière, n'avait qu'une confiance modérée dans les prescriptions de ses docteurs. Olibrius, qui croyait fermement, d'après ce qu'il avait entendu dire dans les clubs et autres laboratoires patriotiques, que le vieux monde élail fini, était sans cesse poursuivi par celte idée qu'il fallait au plus vite tailler en plein drap dans les systèmes pour organiser tout d'une pièce un monde plus jeune, plus pimpant et plus vivace.
Précisément le Luxembourg était devenu l'arène où tous les chevaliers de l'innovation , bardés de syllogismes, cuirassé* de propositions et armés de toutes pièces, rompaient des lances humanitaires ; tournoi de discours, risible et déplorable
Carrousel où le premier Tenu pouvait aller courir la bague du socialisme. Chacun de ces paladins avait ses couleurs et sa devise. Celui-ci portait écrit sur son écu : Organisation du travail; cet autre: République universelle ; un troisième déployait un drapeau sur lequel on lisait ce glorieux cri de guerre: La Propriété est un vol. Tous ces preux, avides de gagner leurs éperons, exécutaient des passes d'armes sous les yeux de leur dame, je veux dire de la France, qui, semblable à une captive pour laquelle combattraient des ravisseurs , ne voyait dans l'issue du combat que la honte et le désespoir.
Olibrius, grâce à son ami Parenleau, à qui sa qualité bien connue d'apôtre phalanstérien ouvrait toutes les portes, fut assez heureux pour être invité à assister à une de ces discussions où se jouait, au bruit cadencé des périodes, le sort d'une grande nation. La vérité allait sans doute jaillir du choc de tous ces systèmes; il allait donc enfin pouvoir arrêter >on idée et se consacrer tout entier au bonheur de ses semblablés!...
Il y avait au Luxembourg deux sortes de scéances : lesséances auxquelles assistaient les ouvriers qui venaient périodiquement recevoir la manne sociale et que le premier ouvrier de France, ainsi que s'intitulait modestement un jeune seclaire, nourissait de phrases sonores à défaut d'aliments plus substantiels, celles-là avaient lieu dans la salle de l'ancienne chambre des pairs, sous les lambris du privilège et sur les banquettes de l'aristocratie. Les débats de ces séances paraissaient plus ou moins sténographiés le lendemain dans le Moniteur. Puis il y avait les séances secrètes, les conférences intimes auxquelles étaient convié les dieux et les demi-dieux de l'Olympe palingénésique. C'était îe laboratoire caché où se réunissaient les alchimistes du socialisme pour travailler en commun au grand œuvre. L'humanité pouvait dormir sur ses deux oreilles; tous les Flammel, tous les Ruggieri, tous les Balsamo de la science étaient à la recherche de la pierre philosophale.
Olibrius fil en Iremblanl son enlrée dans ce conclave composé de vingt-cinq à Irenle personnes el présidé par un jeune homme d'une taille exiguë dont la figure douce et spirituelle prévenait au premier abord en 6a faveur. Quand tout le monde eut pris place sur des fauteuils rangés en cercle, le jeune homme se leva majestueusement et d'une voix forte el claire débuta ainsi :
« Citoyens,
« La société actuelle ressemble à Louis XI mourant et s'étudiant à donner à son visage les trompeuses apparences de la vie ; elle croit vivre encore, celte société qui porte eu elle le germe de mille morts, la misère, la prostitution, Tégoïsme, la concurrence; mais chaque minute qui s'écoule lui enlève une partie de son existence ; elle râle el s'éteint dans les dernières convulsions de l'agonie. Quelle est la cause de tous ces maux? faut-il en accuser la corruption de la nature humaine? Non, la source du mal est dans le vice de nos inslitulions sociales.
— Permettez, interrompit un économiste qui s'était frauduleusement faufilé dans la réunion. Vous allez justifier sans vous en douter, les hôtes du bagne et les prédestinés de Fechafaud.
Le jeune homme avait fièrement arrêté son regard sur l'interrupteur.
— Cette objection ne saurait m'arrèler ,conlinua-t-il, el je vous répondrai comme Rousseau, le grand apôtre du dix-huitième siècle, qui le premier avait pressenti la fraternité, que tout est bien en sortant des mains de l'auteur des choses, et que l'homme seul pervertil l'œuvre du Créateur. Ce serait blasphémer Dieu que de dire que les hommes naissent nécessairement pervers. I
— Mais , répliqua l'économiste , rf admettez-vous pas au moins que trop souvent la misère n'est que la conséquence
de l'imprévoyance et de l'inconduilc; le* vices et 1rs crimes ne sont-ils pas les résultais de l'abus que fait l'homme de sa liberté, abus qu'il n'est donné à aucune société de prévenir?
— Je pourrais nier la liberté humaine , reprit le jeune homme; de grands philosophes. Montaigne, entre autres, .'ont mise en doute ; mais , en admettant qu'elle existe, elle * trouve comprimée et modifiée chez le pauvre et le maiheu-
*eux.
— Alors vous déclarez que l'homme n'est jamais responsable de ses fautes ou de ses crimes, dit l'économiste.
— Oui, répliqua l'orateur, c'est la société qui en répond.
— Oh ! oh ! dit tout bas Olibrius à Parenteau, ceci cs.t un peu fort; moi, membre de la société, je suis responsable, pour ma part, d'un crime qui s'est commis à cinquante lieues d'ici et je ne suis pas responsable du crime que je peux commettre... Que dis-tu de cela ?
—11 n'y a plus de crimes possibles avec l'attraction et l'accord du dualisme humain, répondit celui-ci.
— Que le diable l'emporte, murmura Olibrius.
— Tousles vices, tous les crimes, continua le jeune orateur, n'ont qu'une cause, la misère; la misère elle-même n'est que le résultat de la concurrence, la concurrence est la guerre dans l'ordre des intérêts. Il importe donc aujourd'hui d'arrêter l'état social définitif vers lequel l'humanité va se mettre en marche. Il faut d'abord commencer par substituer à la lutte des intérêts particuliers ou de l'individualisme, l'harmonie de l'intérêt général. Pour cela faire , voici les moyens que je propose :
Le gouvernement sera considéré comme le régulateur suprême de la production et investi, pour accomplir sa lâche, d'une force despotique. 11 lèvera un impôt dont le produit sera affecté à la création d'ateliers sociaux dans les branches les plus importantes de l'industrie nationale. Us capitaux seront
fournis par TÉtat aux ateliers gratuitement et sans intérêts. L'atelier sera régi par des règlements ayant force et puissance de loi.
Ainsi, citoyens, dans chaque branche de trayait, l'atelier national aura pour mission spéciale de faire à ceux de l'industrie privée une concurrence écrasante qui les forcera à Tenir s'absorber dans son sein. De cette manière, la concurrence sera détruite par la concurrence même. (Test de l'homœopathie sociale. Les capitalistes qui verseront leurs fonds à l'atelier national recevront l'intérêt légal, mais ne participeront pas aux bénéfices.
Ce n'est pas tout encore; les ateliers nationaux d'une même industrie répandus sur le territoire seront associés entre eux et rattachéscomme succursales à un grand atelier central. Les chefs des travaux seront nommés à l'élection et administreront sous la surveillance de l'État. Les salaires seront égaux ; l'évidente économie et l'incontestable excellence de la vie en commun ne tarderont pas à faire naître de l'association de» travaux la volontaire association des besoins et des plaisirs.
L'agriculture, citoyens, sera soumise au môme régime. L'abus des successions collatérales est universellement reconnu. Ces successions seront abolies, et les valeurs dont elles seront composées, déclarées propriétés communales et inaliénables, pour être soumises au régime des ateliers sociaux.
De môme que tous les ateliers d'une même industrie seront solidaires entre eux, on complétera le système en établissant la solidarité entre les industries diverses.
Tel est le système que j'ai l'honneur d'exposer, citoyens, système longtemps médité, et qui est, j'ose le dire avec la plus grande franchise, le dernier mot de la science sociale. »
Quelques applaudissements couvrirent les dernières paroles de l'orateur, qui jeta sur l'aréopage un regard interrogateur pour juger de l'effet qu'il avait produit.
ET BÉCITS LITTÉRAIRES. 261
— Monsieur, dît l'économiste, est-il permis de hasarder quelques objections.
— Faites, répondit le jeune homme qui venait d'exposer sa théorie.
— Eh bien, continua l'économiste, je commence par déclarer que votre conception sociale n'a que deux petits défauts, elle est injuste et impraticable. Elle est injuste, car vous voulez faire supporter à l'ancienne société le fardeau d'un emprunt destiné à fournir gratuitement des capitaux h quelques travailleurs, et par là vous constituez au profit de ces derniers un privilège monstrueux, vous dépouillez la masse au profit de quelques uns. Vous vous dites l'apôtre de la liberté et de la démocratie, et les deux piliers de l'édifice social que vous vous proposez d'élever sont le despotisme et l'aristocratie , car vous créez l'aristocratie en établissant des privilèges.
— Votre objection est spécieuse, répondit le jeune homme; le despotisme de l'Étal est nécessaire en effet au début de la société nouvelle pour établir celte société, mais il disparaîtra quand elle fonctionnera régulièrement. Les travailleurs sociaux seront privilégiés, cela est vrai ; mais avec le temps il n'y aura plus d'autres travailleurs que ceux-là, et par conséquent plus de privilégiés.
— C'est le point de départ de tous les novateurs, reprit l'économiste, d'étouffer la liberté au nom de la liberté, de constituer l'aristocratie d'en bas sur les ruines de l'aristocratie d'en haut; sous ce rapport, vous n'avez fait que suivre la voie frayée par vos devanciers; mais je ne m'arrêterais pas àjce détail. La concurrence, dites-vous, est la guerre dans l'ordre des intérêts; et moi je vous réponds, au nom de l'expérience et de la raison, que la concurrence n'est pas la guerre, c'est la lutte, c'est l'émulation, c'est l'effort, c'est-à-dire la conditiou même del'existençe. 11 y a des gens qui croient que l'harmonie résulte du silence des passions et de l'immobilité des forces; je considère ceux-là comme les bonzes de la pensée. Le monde
moral a deux pôles, r.imme le mode matériel, dont l'harmonie n'est produite que par la lutte des éléments; ces deux pAles sont l'intérêt et le devoir, autour desquels gravitent l'homme et la société : l'un qui suscite l'émulation des intelligences et des forces; l'autre qui les règle et les modère pour empêcher que la lutte ne devienne un combat.
— Argumentation d'un élève de Sayet de Benlham, répondit dédaigneusement le jeune socialiste.
— Ceux-là, en effet, ne se vantaient pas d'avoir trouvé le dernier mot de la science, répliqua l'économiste, mais ils ont posé des principes qui n'ont point encore été destitués par les rêveries humanitaires. Jamais, il est vrai , il ne serait venu à l'idée d'un de ces économistes arriérés de se faire uue arme destructive de la concurrence que l'on maudit, pour ramener violemment toutes les industries dans le giron de l'État. Le procédé a quelque chose de par trop infernal. Ruiner les gens pour les décider à entrer dans une association qui viserait au monopole industriel, neserait-ce pas imiter les dominicains, qui préparaient par des auloda-fés la conversion des hérétiques ?
— La question n'est pas de savoir si les moyens que je propose sont violents, répondit le socialiste, mais s'ils sont efficaces pour arriver au but que nous poursuivons tous, le bonheur de l'humanité. S'ils sont violents et injustes au premier abord, qu'importe î pourvu que le monde soit sauvé ! Une génération sera sacrifiée, je l'avoue, mais qu'est-ce qu'une génération
dans la durée des siècles?
— Je consens à accepter la discussion sur ce terrain , reprit l'économiste; je laisse de côté la raison d'équité. Ecrasons, s'il le faut, dix millions d'hommes, si cette hécatombe doit assurer le bonheur des générations futures; mais je vais vous prouver que vos combinaisons ne sont pas seulement violentes; elles sont encore mauvaises et elles ne remédieraient à rien.
— Écoulons, pensa Olibrius, qui commençait déjà à désespérer du système de l'organisation du travail.
— J'admets, continua l'économiste, que vous parviendrez peut-être à empêcher à l'intérieur la concurrence entre les ouvriers d'un même atelier el entre les ateliers d'un môme peuple. Mais cela sera peu de chose, cela ne sera même rien tant que les peuples pourront se faire concurrence entre eux par le génie industriel, par les capitaux el par la main-d'œuvre. Voilà l'inconvénient de ce système absolu sorti tout d'une pièce de votre imagination; il ne pourrait réussir tant bien que mal qu'à la condition vraiment trop problématique d'un consentement universel. Ce n'est pas assez de faire de la France un couvent industriel; la règle, pour être observée , devrait embrasser toute l'étendue du globe. Tant que la liberté de l'industrie existera quelque part, elle menacera l'industrie cloîtrée de sa concurrence, et la contrebande brisera votre sceptre régulateur.
— Fourier avait prévu votre objection, s'écria triomphalement Parenteau, il avait décrété l'harmonie universelle du globe.
— A la bonne heure 1 répondit en riant l'économiste, Fourier a été plus logique dans l'absurde : d'un trait de plume il a phalanstérisé le monde; reste à savoir si l'univers observera le décret de l'omniarque sociétaire.
— Nous l'y forcerons par la cabaliste , vociféra Parenteau.
— Fourrier est une brute , riposta un sectaire dont nous parlerons plus lard.
Parenteau allait répliquer; mais le président, agitant sa sonnette, réclama le sflence, et l'économiste poursuivit:
«Si je n'avais pas été interrompu, je vous aurais cité l'exemple de Méhémet-Ali. 11 est, lui , propriétaire du sol égyptien ; il est à la fois capitaliste et fermier ; mais il ne reste pas maître de fixer le prix des colons qu'il récolte. Le marché d'Alexandrie subit l'influence des marchés ouverts à la production , comme New-York , ainsi que des marchés ouverts à la consommation, comme le Havre el Marseille.
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Quant à l'égalité des salaires , je l'admettrai volontiers lorsque vous m'aurez prouvé l'égalité des forces et des intelligences. Les inégalités sociales existent et ont existé de tout temps; elles sont la conséquence nécessaire des inégalités que la nature met entre les hommes. Dès qu'il existe dans le monde des forts et des faibles, des intelligences largement douées cl d'autres qui réfléchissent à peine un rayon de la lumière céleste, il devient impossible à la société de placer tous les hommes sur le même rang. Si vous payez celui qui est faible autant que celui qui est fort, si l'homme qui ne travaille pa> a le même salaire que celui qui succombe à la fatigue, je ne dirai pas seulement que cela est absurde, mais que cela est immoral ; car vous désorganisez le travail, celte chose sainte, au lieu de l'organiser, et vous faites d'un peuple valeureux et fort un ramassis de fainéants et de misérables.
— Halte-là ! s'écria le jeune socialiste, vous ne m'avez pas compris; je n'ai pas retranché, comme vous le prétendez, de l'ordre industriel l'émulation qui est dans toute réunion d'homme l'aiguillon du travail, je l'ai seulement transformée. Le soldai obéit au point d'honneur militaire ; le travailleur socialiste obéira au point d'honneur du travail ; celui-là sera déclaré lâche et indigne qui restera sans rien faire. Les ouvriers de l'avenir seronl comme les soldats de la société moderne, qui doivent, sous peine d'infamie, défendre vaillamment leur drapeau.
— Votre comparaison part d'une base inexacte, répondit l'économiste; je pe connais pas d'armée qui ait supprimé entièrement dans ses rangs le ressort de l'inlcrél personnel que vous voulez abolir dans les légions industrielles. Le soldai obéit aux lots de l'honneur, mais il a aussi devant les yeux la perspective d'un légitime avancement; si la mort l'épargne, il enlèvera d'assaut le brevet d'officier. Dans l'armée anglaise, où l'avanceraenl csl limité pour les simples soldats aux grades inférieurs, on a jugé nécessaire d'ajouter au sentiment
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du devoir le stimulant énergique de l'intérêl en promenant ou en allouant à tous des parts de buiin. Prize money. Il est des mobiles qui n agissent pas sur les natures grossières; il faut donc se résigner à faire états de appétits à côté des sentiments et des principes.
Tout législateur doit prendre la nature humaine comme elle est; l'amour de soi, le sentiment de la conservation fait partie de nos instincts; il faul sans doute lui opposer la sympathie elle devoir pour empêcher qu'il ne prenne un développement exclusif, et qu'il ne dégénère en égoïsrae; tenons compte de la personne et de la famille en organisant la société. Les lois de Dracon ne furent pas exécutées parce qu'elles excédaient les forces de l'homme.
Je sais bien que vous allez me dire qu'il y a encore un moyen de résoudre la question en réglant le salaire selon les besoins; eh bien! ce système serait le pire; au point de vue moral, la règle des besoins, excitant tous les appétits, mènerait droit à la débauche; %lle retrancherait de la société le dévouement et le sacrifice; le plus brutal sensualisme régnerait sur la terre; rien ne distinguerait l'homme de la brute. Avec ce système, Vitellius aurait droit à cent mille
francs de rente, et Pierre Corneille serait mis à la ration du soldat.
Je terminerai ces considérations générales sur votre syslème, ajouta l'économiste, par un dernier mot : vous vous défendez (le toutes vos forces de loucher à l'arche sainte de la famille, et vous la mettez en pièces, car la discorde entre les hommes et la promiscuité des femmes seraient les premiers effets de 'a vie commune. Vous vous défendez de toutes vos forces d'être communiste, cl, quelque soin que vous preniez de dissimuler le fond de votre pensée sous l'éclat et les enjolivements de la forme, vous êtes communiste, car lorsque l'atelier national aurait, suivant votre vœu et voire prévision, envahi et absorbé toute propriété, tout capital, toute industrie, il se confondrait
nécessairement avec l'Étal, et ne serait autre chose que la communauté nationale. »
Le jeune socialiste, qui avait écoulé jusque- là son contradicteur avec une visible impatience, se leva tout à coup, cl lui dit avec emportement :
— Voilà bien comme vous êtes tous, disciples de Makhus; vous ne savez que battre en brèche, avec les vieux arguments du passé, les théories encore imparfaites que l'avenir est destiné à voir éclore; vous défigurez le socialisme pour le rendre hideux aux yeux des masses.
— Non, répondit l'économiste; je dis ce qui est, sans crainte et sans colère ; vous êtes communiste et vous le savez mieux que moi; vous vous déguisez aux regards de la foule, et c%est grâce à ce déguisement que votre communisme est parvenu à séduire, surtout dans les classes ouvrières, un grand nombre d'esprits, qui l'eussent repoussé s'il s'était présenté à visage découvert. La fatale machine de l'organisation du travail a pénétré par surprise et à l'ombre de la République dans les murs de la société, mais elle n'y reslera pas.
— Eh bien ! s'écria le jeune homme, dût la société en être ébranlée jusque dans ses fondements, je déclare que rien ne m'empêchera de poursuivre la réalisation de mes doctrines, et je renouvelle contre cet ordre social que vous défendez, et que moi je déclare infâme, le serment que fil Annibal à son père, le serment d'extermination. »
Après avoir prononcé ces paroles, le jeune socialiste, pàlc et l'œil enflammé, leva la séance.
Olibrius quitta le Luxembourg complètement désenchante du système de l'organisation du travail; l'argumentation de 1 économiste lui avait semblé si concluante, qu'il ne s'étonnaii que d'une chose : c'était que tous les gens qui assistaient à la conférence ne lui eussent pas témoigné leurs sympathies; mais il ignorait que tous ces gens -là avaient un système dans leur poche, et que, pour tous l'économiste, parlant au nom de
la raison el du sens commun, était un redoutable contradicteur. Eo descendant l'escalier, Olibrius se hasarda à adresser la parole à un petit homme chauve qui se trouvait à côté de lui :
— Que dites-vous du système de l'organisation, monsieur? lui demanda-l-il.
— Une folie, répondit celui-ci ; l'auteur va chercher de midi à quatorze heures la vérité sociale, pendant qu'elle est chez votre serviteur.
— Ah ! fit Olibrius en regardant fixement son interlocuteur.
— C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, monsieur; et, si vous voulez vous donner la peine de venir demain chez moi, vous pourrez vous convaincre que je n'avance rien d'ouirecuidant.
— Monsieur, balbutia Olibrius en s'inclinant, ce sera avec le plus grand plaisir...
— Très-bien, fit le petit homme en glissant sa carte dans la main d'Olibrius, et ils se séparèrent après s'être salués réciproquement.
Le lendemain, de bonne heure, Olibrius était au domicile de l'inconnu, qui le reçut en robe de chambre, et lui dit, après l'aToir fait asseoir :
— Je ne prendrai pas la peine, monsieur, de réfuter toutes les erreurs qui nous ont été débitées hier; le système de l'organisation du travail n'est autre chose que le phalanstère en raccourci. Fourier et l'autocrate du Luxembourg, en voulant agir sur la nature de l'homme, n'ont fait que constituer l'immobilité dans la mobilité. Pour ma part, monsieur, j'aimerais mieux être Patagon que d'être condamné à cinq ans de phalanstère attractif ou d'atelier social passionnel. Je vous ferai remarquer en outre que .l'individu, entraîné par cette force ailractive, perdrait peu à peu de son libre arbitre et ne serait plus qu'une machine aimantée, quelque chose comme un paratonnerre.
Je ne crois donc pas plus à la théorie ambitieuse du Luxembourg qu'à l'utopie phalanstéricnne. Je n'ai qu'une confiance médiocre dans l'omnipotence de l'Étal devenu seul propriétaire, et je ne suppose pas que Dieu ail précisément donne des ongles aux tigres et aux lions pour cirer les bottes des harmoniens. La vérité n'est donc pas là; si quelqu'un peut se flatter de la posséder, je crois sans fatuité que c'est moi; prêtezmoi trois minutes d'attention.
L'ignorance de soi-même a été dans tous les temps le plus grand malheur de l'individu. Les anciens étaient si bien de cet avis, qu'ils regardaient l'homme comme un petit monde (microcosme), et que la devise de Solon inscrite sur le fronton du temple de Delphes était celle-ci : connais-toi toi-même. Pour arriver à la connaissance de soi-même, il ne suffit pas de monter à califourchon sur le dos de l'observation, et de galoper à travers ses instincts, ses désirs, ses passions et ses volontés et tous les autres attributs qui sonl du domaine de l'esprit humain. L'observation est une haquenée, tantôt fougueuse, tantôt rétive, qui va tour à tour au pas, au trot, au galop, et le pins souvent se couche au milieu de la roule sans vouloir aller plus loin. D'ailleurs, dans ce périlleux voyage autour de la conscience, que de contrées se dérobent le plus souvent à votre lorgnette observatrice! il faut donc avoir recours à un autre procédé, à un procédé matériel et irréfutable. La nature nous a placé sur le crâne des saillies et des anfracluosités qui sont la reproduction en quelque sorte mathématique du développement interne du cerveau. A l'aide de ces organes indicateurs d'une qualité bonne ou mauvaise, d'une vertu ou d'un vice, il est facile, par le palpement, de se connaître, nonseulement soi-même, mais de connaître les autres à la première vue.
— Votre procédé, interrompit Olibrius, qui ne put retenir une envie de rire, ne servira guère que les gendarmes et les procureurs de la République.
BT RÉCITS LITTÉRAIRES. 209
— Voilà précisément où je vous attendais, répondit triomphalement le disciple de Gall; sans doute, si je n'avais trouvé que cela, mon système serait incomplet : mais, après bien des nuits de travail, je suis arrivé à une découverte qui va, en quelques années, changer la face de l'humanité. J'ai confectionné des calottes en caoutchouc qui, appliquées de bonne heure sur la tète de l'enfant, compriment les organes malfaisants et vicieux, et développent au contraire les organes intelligents. Jusqu'à ce jour la tète de l'homme, il faut bien le dire, a poussé au hasard comme un champignon; moi, je veux la diriger, la cultiver et en faire un chef-d'œuvre à l'aide du tuteur, je veux dire de la calotte en caoutchouc. Dans vingtcinq ans il n'y aura plus ni voleurs, ni idiots, ni paresseux, ni malfaiteurs ; le monde ne sera peuplé que de gens de bien et d'hommes de génie; et maintenant, pour prix de ma découverte, je ne demande que l'estime de mes concitoyens et le débit de mes calottes organiques, prix : 3 fr. 50 c.
— Votre découverte est fort belle sans doute, répondit Olibrius, qui commença à comprendre à quel fou il avait affaire, mais les résultats se feraient longtemps attendre, et le monde a besoin d'être sauvé tout de suite.
— Quoi, vous me refuserez vingt-cinq années ; mais que fait un quart de siècle à l'univers éternel? Dans vingt-cinq ans, monsieur, aura lieu la réalisation définitive du grand problème de la pondération des esprits, prophétisée par l'apôtre saint Jean au septième chapitre de l'Apocalypse. Le bélier à la tète d'argent et aux cornes d'or est le symbole de la perfection divine à laquelle doit atteindre, par des phases successives, ce PSlitécrin merveilleux qui renferme le diamant du cerveau. Vous doutez des calottes en caoutchouc? autant vaudrait douter de Gall lui-même. Tenez, monsieur, regardez-moi cette calotte-ci, elle est destinée à la fabrication d'un poêle. L'enfant auquel on appliquera cet appareil ingénieux sera un jour aussi grand qu'Homère et que Shakspeare. Remarquez, je
vous prie, le développement fabuleux des organes de l'imagination. Quelle saillie de comparaison ! quelle protubérance d'idéalité! 0 mon siècle! voile-toi la face, il y a un homme qui a prétendu nier l'efficacité sociale des calottes organiques!
— Monsieur, répondit Olibrius, qui ne crut devoir faire aucune objection, je ne nie pas, et, pour prouver combien je m'intéresse à votre découverte, je veux sur-le-champ faire sur moi-même l'application de votre système; donnez- moi une calotte.
— De quelle sorle la voulez-vous? Vous faut-il un appareil de mathématicien, de banquier, de médecin.... non» ajoutat-il, je sais ce qu'il vous faut, vous êtes philosophe, cela se voit à la forme allongée de votre menton... tenez, voilà ee qui vous convient.
Olibrius essaya sur-le-champ sa coiffure palingéoésique et prit congé du novateur industriel, en songeant à part lui combien d'années il lui faudrait encore attendre pour égaler le génie de Descartes.
Olibrius revint chez lui peu convaincu de l'excellence mathématique du système des calottes en caoutchouc. Quelque naïve que fut sa foi sociale, il ne voyait dans la découverte du phrénologue qu'une ingénieuse mystification : le fouriérisme était un rêve, l'organisation du travail une ineptie... que faire? Il tomba dans celte tristesse qui suit les grands désappointe* ments... il regarda autour de lui, et ne vil que l'ennui et la solitude. H accusait le ciel, dans ses heures d'abattement, de lui avoir donné un amour immodéré pour ses semblables; car, s'il se condamnait à fouiller avec son crochet philosophique les coins et les recoins des théories réformatrices, c'était par pure philantropie, par besoin d'être utile à l'humanité. Bien des gens s'évertuaient à vouloir lui prouver que l'humanité se portait encore assez bien pour se passer des onguents des modernes empiriques: Olibrius les plaignait au
ET RÉCITS Ll ITÉR.URES. 271
fond de l'âme, quand il ne pouvait parvenir à leur faire l'opération de la cataracte sociale. Pour lui, il était convaincu qu'il y avait un Christ quelque pari ; il ne s'agissait que de le trouver.
Il était dans ces dispositions lorsque Parenteau tomba chez lui un beau matin.
— Eh bien, lui dit Olibrius! poursuis-tu toujours l'accord du dualisme humain?
— 11 s'agit bien de l'accord du dualisme humain ! répondit celui-ci ; le fouriérisme est une ànerie et Considérant un farceur; d'ailleurs, la Démocratie pacifique ne paie plus qu'uu sou la ligne. Tout système où il n'y a que de l'eau à boire est un système jugé; j'ai été harmonien, n'en parlons plus.
— Ainsi tu es dissident?...
— Tout ce qu'il y a de plus dissident !
— Tu renonces à la limonade, au beeftakicr, à l'antilion, au coagrès sidéral?
— Et à la queue de six pieds avec l'œil au bout, interrompit Parenteau ; je répudie les vestels, et je donne ma démission de futur grand géniteur. Cantagrel s'arrangera comme il pourra...
— Et quelle est la cause de cette subite transformation ?
— Voilà, répondit Parenteau; ma papillonne m'a poussé vers une officine de la rue Coq-Héron, où l'on s'occupe avec une incontestable supériorité des souffrances de la masse et de la fondation d'un nouveau journal. J'y ai rencontré un assez grand nombre d'harmoniens qui avaient faussé compagnie à lit boutique phalanstérienne ; cela ne m'étonne pas, Cantagrel est un pacha et Considérant un despote. Jean Journet ne cesse de le répéter depuis deux ans. Tu ne connais pas Jean Journet, c«t un apôtre de première volée, dont la profession est de prêcher partout. Saint Jean ne prêchait qu'au désert, Jean Journet prêche au théâtre, dans la rue, à l'estaminet, chez lui elehez les autres, à la volonté des personnes; je le ferai faire
sa connaissance, il te parlera de Moïse, des Pyramides, e Swuondenborg, de madame Tallien et des troubadours du moyen-âge avec une égale facililé. Ce garçon là est ébouriffant ; Alexandre Dumas lui a fait, il y a trois ans, une pension de douze cents francs de rentes, dont il lui a payé la première quinzaine avec la plus scrupuleuse exactitude. Jean Journet en était étonné, Alexandre Dumas Tétait encore plus. Jean Journet, qui est un peu prophète, disait : Ça ne peut pas durer. Toul cela, c'est pour te dire que j'ai trouvé dans l'officine de la me Coq-Héron un homme étonnant, extraordinaire, unique, qui m'a démontré en trois mots que Fourier n'était qu'un crétin et Considérant un rempailleur d'idées. Cet homme-là vous empoigne la société par le collet, vous la secoue et la pulvérise d'un coup de poing, c'est le Titan du socialisme. Il entasse les systèmes sur les théories, les doctrines sur les symboles, Pélion sur Ossa, Pierre Leroux sur M. Cabel, et quand sa montagne d'hommes, de choses, d'idées, de principes, de systèmes, de formules, de dilemnes et de calachrèses sera assez haute, il grimpera dessus et escaladera le ciel pour mettre le bon Dien à la porte et fonder une nouvelle dynastie céleste. C'est son idée; il m'a même promis une place...
— Dans le ciel? interrompit Olibrius.
— Non, daus son journal, en attendant mieux. Viens avec moi, il tient une conférence aujourd'hui, tu vas l'entendre. Tous les novateurs de notre temps ne lui vont pas à la cheville. Il est à la fois le Conrucius, le Tyrlée, l'Altila, le Charlemagne de la thèse et de l'antithèse; c'est l'opérateur du fait et de l'idée; si on le laisse faire, il amputera si bien la société qu'elle sera à tout jamais guérie ; avec son terrible scalpel, il fera tomber les bras, les jambes et même la tète du vieux corps social. Mets un faux col et hâte-loi de me suivre. »
Olibrius cl Parenteau se dirigèrent vers l'officine de la rue Coq-Héron.
Olibrius fut assez étonné de voir que celui que son ami lui
avait représenté comme un Attila, un Charlemagne et un Tilao, avait la placide apparence d'un honnête paysan de la Franche-Comté; ce Confucius en favoris blonds abritait son regard derrière des lunettes d'écaillé. Rien dans la personne du novateur ne révélait le Titan à la première ni môme à la seconde vue.
Au bout de quelques secondes il prit la parole : « Je commence par déclarer, dit-il, que le communisme reproduit toutes les contradictions de l'économie politique. Son secret consiste à substituer l'homme collectif à l'individu dans chacune des fonctions sociales : production, échange, consommation, éducation, famille. Et comme cette nouvelle évolution ne concilie et ne résolut toujours rien elle aboutit fatalement, aussi bien que les précédentes, à l'iniquité et à la misère.
« ... Voilà ce que veulent ces réformateurs hypocrites, à qui la justice, la raison, la science ne sont rien, pourvu qu'ils commandent aux autres et qu'ils jouissent. Ce sont, en tout, des partisans déguisés de la propriété; ils commencent par prêcher le communisme, puis ils confisquent la communauté au profit de leur ventre.
« Que servirait de dire : Le communisme ou le socialisme n'est pas responsable des erreurs de M. Cabet, s'il est démontré que tous ceux qui parlent autrement que lui raisonnent cependant toujours comme lui ?
« Tout cela plus ou moins raisonné, plus ou moins communiste el social, n'a pas droit de nous occuper ; il est clair que la méthode, la science, n'y entrent absolument pour rien.
« A quel degré d'abaissement intellectuel faut-il que nous soyons parvenus, pour que la critique se croit obligée de remuer tout ce fumier?
« Le communisme, ce n'est pas la science, c'est l'annihilation!
« Le communisme, pour subsister, supprime tant de mots,
lanl d'idées, (anl tic faits, que les sujels formés par ses soin> n'auront plus besoin de parler, de penser ni d'agir : ce seront des huîtres attachées cote à côte, sans activité ni sentiment, sur le rocher... delà fraternité! Quelle philosophie intelligente et progressive que le communisme !
a La communauté est le terme fatal du socialisme! etc'esi pour cela que le socialisme n'est rien, n'a jamais rien élé9 ne sera jamais n'en, car la communauté c'est la négation dans la nature et dans l'esprit, la négation au passé, au présent et au futur.
« Le socialisme ne possède rien qui lui soit propre : ce qui le dislingue, le constitue, le fait être ce qu'il est, c'est l'arbitraire et l'absurdité de ses emprunts.
a Avez-vous rencontré dans le socialisme, je parle du sodalisme dogmatique, autre chose que de la vanité et de la bêtise* Dites si je calomnie.
a Le communisme est le dégoût du travail, l'ennui de la vie, la suppression de la pensée, la mort du moi, l'affirmation du néant. Le communisme dans la science comme dans la nature, est synonyme de nihilisme, d'indivision, d'immobilité, de nuit, de silence. C'est l'opposé du réel, le fond noir sur lequel le créateur, Dieu de lumière, a dessiné l'univers.
« En philosophie, le communisme ne pense ni ne raisonne; il a horreur de la logique, de la dialectique et de la métaphysique ; il n'apprend pas, il croit. En économie sociale, le communisme ne compte ni ne calcule ; il ne sait ni organiser, ni produire, ni repartir; le travail lui est suspect, la justice lui fait peur. Indigent par lui-même, incompatible avec tonte spécification, toute réalisation, toute loi ; empruntant ses idées aux plus vieilles traditions, vague, mystique, indéfinissable, prêchant l'abstinence en haine du luxe, l'obéissance en crainte de la liberté, le quiélisme en horreur de la prévoyance : c'est la privation partout, la privation toujours. Le communisme, lâche et énervant, pauvre d'invention, pauvre d'exécution,
pauvre de style, le communisme esl la religion de la mi sère.
t Quant aux faits et gestes du socialisme, tant dans noire siècle que dans les siècles précédents, la tâche serait au-dessus de ma patience, et ce serait dévoiler trop de misères, trop de turpitudes. Gomme homme de réalisation el de progrès, k répudie de toutes mes forces le socialisme vide d'idées, tmyuissanty immoral, propre seulement à faire des dupes et des >scrocs. N'est-ce pas ainsi qu'il se montre depuis vingt ans, annonçant la science et ne résolvant aucune difficulté, promettant au monde le bonheur el la richesse, el lui-même ne subsistant que d aumônes, et dévorant, sans rien produire, d'énormes capitaux?...
« Toutes les utopies sociales, depuis l'Atlantide de Platon jusqu'à Ffcarie de Cabet, pressées dans leur signification, se réduisent à la substitution d'une antinomie à une autre antinomie. Le mérite, chez toutes, quant à l'invention, est zéro ; la broderie n'est qu'un insignifiant accessoire. Ces écrivains sont tous d'insipides plagiaires, des économistes, des propriétaires travestis, qui, tandis que l'humanité gravit péniblement la montagne où elle doit se transfigurer, se donnent l'originalité de la redescendre. .
«Que mes amis communistes me le pardonnent! Je serais moins âpre à leurs idées si je n'étais invinciblement convaincu, dans ma raison et dans mon cœur, que le communisme, le républicanisme et toutes les utopies sociales, politiques et religieuses, qui dédaignent les faits et la critique, sont le plus grand obstacle qu'ail présentement à vaincre le progrès.
« Le communisme, je m'en suis souvent plaint, est la négation même de la société dans sa base. »
Que m'a donc dit Parenteau? pensa Olibrius; il apprlle cet homme-là un novateur, un Attila, mais c'est purement et simplement un membre très-distingué de l'Académie des sciences morales et politiques. Je me demande comment il n'est
pas encore chevalier de la Légion d'honneur et de Tordre du Mérile civil de Prusse.
L'orateur but un verre d'eau et continua:
« Et cependant, citoyens, qu'est-ce la que propriété? La propriété c'est le vol: il ne se dit pas en mille ans deux mois comme celui-là. Je n'ai d'autre bien sur la terre que celte définition de la propriélé, mais je la liens plus précieuse que les millions de Rolschild, et j'ose dire qu'elle sera l'événement le plus considérable de notre temps. •
Olibrius n'en revenait plus; ce changement de fronl subit le déroulait tellement qu'il n'osait en croire ses oreilles.
« Mais, monsieur, lui dit-il, tout à l'heure vous avez battu en brèche avec un immense talent le communisme, cl maintenant vous dites que la propriété c'est le vol.
— Citoyen, répondit le sectaire, l'esprit humain procède en formulant successivement une idée positive, puis une idée négative contraire à la première; c'est là-dessus que j'ai base mon système des contradictions. J'ai commencé par soutenir la thèse, maintenant j'aborde l'antithèse.
— Mais, monsieur, celle discussion n'est donc qu'un jeu d'esprit, un ergotage de scolasliqucî
— Monsieur, répliqua brutalement le Lama socialiste, vous peuserez de moi ce qu'il vous plaira, mais je vous prie de ne plus m'inlerrompre. »
Puis il continua à pérorer pendant plusieurs heures, renversant tout, brisant toul, attaquant les systèmes, éventrant les inslitulions, déclarant que Dieu est le mal: et ne plantant sur cet amas de ruines aucune formule définitive. Olibrius saisit au passage des phrases telles que celles-ci : « Pourquoi donc faire intervenir sans cesse dans des questions d'économie la fraternité, la charité, le dévouement et Dieu ? Ne serait-ce point que des utopistes trouvent plus aisé de discourir sur ces grands mots que d'étudier sérieusement les manifestations sociales? Fraternité! Frères , tant
ET RÉCITS LITTÉRAIRtS. 277
qu'il vous plaira, pourvu que je sois le grand frère et vous le petit; pourvu que la société, notre mère commune, honore nia primogéni turc et mes services en doublant ma portion.
«Charité! Je nie la charité, c'est du mysticisme. Vainement vous me parlez de fraternité et d'amour. Je reste convaincu que vous ne m'aimez guère, et je sens très -bien que je ne vous aime pas; votre amitié n'est que feinte, et, si vous m'aimez, ce n'est que par intérêt.
« Dévouement! Je nie le dévouement, c'est du raysteisme. Parlez-moi de doit et d'avoir, seul critérium à mes yeux du juste et de l'injuste, du bien et du mal dans la société.
« Dieu! je ne connais point de Dieu; c'est encore du mysticisme. Commencez par rayer ce mot de vos discours, si vous voulez que je vous écoute; car trois mille ans d'expérience me l'ont appris: quiconque me parle de Dieu en veut à ma liberté el à ma bourse. Combien me devez-vous? Combien vousdoisje? Voilà ma religion el mon Dieu.
« Certes, je crois avoir prouvé que l'abandon de la Providence ne vous justifie pas; mais, quel que soit notre crime, nous ne sommes point coupables devant elle, et — s'il est un être qui, avant nous et plus que nous, ait mérité l'enfer, il faut bien que je le nomme : cest Dieu. —
« Le vrai remède au fanatisme, selon nous, n'est pas d'identifier l'humanité avec Dieu , ce qui revient à affirmer, en économie sociale, la communauté; en philosophie, le mysticisme el le statu quo; c'est de prouver à l'humanité que Dieu, au cas qu'il y ait un Dieu , est son ennemi. »
Parenteau applaudissait avec une frénésie stupide, et, il faut dire, à la honte de l'auditoire, qu'il n'était pas le seul à battre des mains; quant à Olibrius, qui regardait le Tilan et socialiste comme un mystificateur dans le genre de l'homme aux calottes en caoutchouc, il se disposait déjà à gagner la porte, lorsque le sectaire l'arrêta et lui dit :
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« Vous êtes étonné, citoyen; vous voudriez bien savoir ce que je suis...
— Je l'avoue, répondit Olibrius.
— Eh bien! répliqua le sectaire, je ne suis ni républicain, ni démocrate, ni aristocrate, ni théocrate, ni constitutionnel ; je suis la contre-partie de tout cela, je suis anarchiste.
— Bravo, s'écria Parenleau,
— Anarchie, continua l'orateur, absence de maître, de souverain, telle est la forme de gouvernement dont nous approchons tous les jours, et que l'habitude invétérée de prendre l'homme pour règle et sa volonté pour loi nous fait regarder comme le comble du désordre et l'expression du chaos. Tout ce qui est matière de législation et de politique est objet de science et non d'opinion. Le peuple est à la fois gardien de la loi et pouvoir exécutif; appelons donc de tous nos vœux te règne bienfaisant de l'anarchie. »
Cette fois-ci , Olibrius n'y tint plus; il prit sa canne et son chapeau, sauta par-dessus les chaises des auditeurs, et descendit les escaliers quatre à quatre, en se demandant comment on avait pu faire une réputation d'homme de génie à un fou furieux qui insultait Dieu, la propriété, la famille, la société : tout cela pour mettre la banque d'échange a la place de la Banque de France, pour substituer un morceau de papier sans valeur à une pièce de cent sous.
En sortant du local de la rue Coq-Héron, Olibrius se rendit au jardin du Palais-Royal pour prendre l'air et oublier le* inepties qu'il venait d'entendre; il laissait exhaler sa mauvais humeur contre Parenteau, qui l'avait entraîné chez l'Altiladc la propriété, chez cet homme qui jonglait avec des phrase? et avait le triste taleut de faire tenir la première idée venue en équilibre sur la pointe d'un paradoxe , lorsqu'il aperçut, majestueusement drapé à quelques pas devant lui, un personnage dont la barbe gigantesque décrivait do folies arahestju ■< sur une espèce do souquenille verte. Ce personnage, qu'Uli-
brius avait vu à la réunion de la rue Coq-Hcron , vint à lui, el lui dit:
— L'homme que vous venez d'entendre est un usurpateur, un misérable, un bandit; il se dit socialiste, il ne Test pas; il a fait tous ses efforts pour me tuer sous les coups de sa dialectique , mais je vivrai autant que le monde.
— Qui donc ètes-vous? demanda Olibrius.
— Je suis le mapah.
— Qu'est-ce que le mapah ?
— Le mapah, c'est l'homme androgyne, l'homme père et mère. Mapah est composé de deux mots : papa maman ; ma pa. J'ai ajouté un h pour donner à ce nom symbolique une apparence orientale. C'est de la couleur locale humanitaire. Le monde est sauvé , j'ai trouvé la solution du grand problème, nous entrons dans l'évadaïsme.
— Qu'est-ce que l'évadaïsme?
— C'est la synthèse du grand Evadam.
— Je ne comprends pas très-bien , répondit Olibrius.
— Vous allez comprendre. L'évadaïsme est une formule qui renferme les noms de l'homme-ferame, ou, si vous aimez mieux , de la femme-homme. Eve et Adam l'androgyne, le père ci la mère, les deux êtres séparés, ne font plus qu'un. L'homme est réuni à la femme et la femme à l'homme. L'antagonisme des deux sexes, source de tous les maux , n'existe plus, l'homme est libre, la femme est libre, tout le monde est libre. Vive la liberté!
— L'égalité et la fraternité, ajouta Olibrius, j'ai vu cette triple devise inscrite sur les monuments publics depuis quelques jours; il reste à savoir si nous en sommes plus libres , plus égaux et plus fraternels.
— Enfant, reprit le dieu, vous cherchez la vérité et vous êtes déjà piqué au cœur par le ver du scepticisme; ccoutezirioi donc: le monde a d'abord été à Télat de minéralité^ puis d'animalité, puis d'hominalité ; il est passé aujourd'hui
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dans la phase évadienne, qui est la synthèse épopéique des harmonies planétaires. 11 y a deux mille ans. Dieu s'est fait homme dans l'incarnation du Christ pour sauver les hommes; il y a trente-trois ans, Dieu s'est fait peuple dans l'incarnation du peuple français, qui est mort à Waterloo pour sauver les nations. Waterloo, ajoula-t-il, est un dérivé de tvater, qui veut dire eau en hollandais, et de lande, qui signifie terre en vieux français. L'eau et la terre, le monde. Waterloo est le Calvaire moderne. Aux deux pôles, expansion et amour. Mais entrons dans un estaminet , car je me meurs de soif »
Le dieu tira une pipe culolée de sa poche, la bourrade tabac, Talluma et continua après avoir préalablement avalé deux verres de bière :
« Napoléon n'était pas un crétin, ainsi que l'ont prétendu quelques novateurs téméraires; Napoléon, c'était le peuple fait empereur, et tous les monuments élevés par son génie resteront comme autant de monuments de l'ère évadienne qui commence. Napoléon était évadien. La croix d'honneur instituée par lui est la signification symbolique et mythique du globe; chacune de ses cinq branches représente une des cinq parties du monde. Si vous m'avez compris, vous saurez donc que les barrières élevées entre les nations par le despotisme des maîtres vont se briser au premier choc du bélier évadien. Le prolétariat cesse, le monopole disparait; aux deux pôle?, expansion et amour, gloire au mapah le grabatier! et prêtezmoi cinq francs.... »
Olibrius tira cent sous de sa poche et les remit au dieu , qui se croyait gène pour le moment.
« 11 y a quelque temps, poursuivit le dieu après avoir glissé la pièce de cent sous dans sa poche , rien ne manquait à mon bonheur; j'avais un disciple avoué, mais il m'a abandonné. Que de grandes choses nous avons faites ensemble! Nous avons publié un livre qui restera comme l'évangile de l'avenir ;
vous l'avez peut-être lu. L'évadaïsme exige que chacun se dépouille de son nom, l'égalité absolue ne pouvant exister avec des dénominations particulières à chaque individu. Dans la religion évadienne, monsieur, on ne s'appelle pas; cependant mon disciple, voulant concilier cette règle avec les anciennes habitudes de la société, prit un ternie moyen qui satisfaisait son amour-propre d'auteur; il fit paraître l'évangile évadien sous ce titre :
EXPOSITION DES THÉORIES SUPÉRIEURES, DEPUIS MIAOS ET CHOU-KING, PAR CELUI QUI FUT PA RE NT EAU.
Quoi ! s'écria Olibrius, c'était Parenleau qui était votre disciple I
— Lui-même! 11 m'a abandonné, l'ingrat, quand le nerf de la religion évadienne est venu à manquer. Je veux parler de l'argent. U a passé aux Volsques de la Démocratie pacifique. C'est lui qui rédige dans ce canard socialiste la petite correspondance de la quatrième page :
— A M. T. B. à Marseille. Reçu les 25 fr. Vive la France!
— A M. F. à Besançon. Nous attendons les 50 fr. Vive la
— A M. Z. Envoyez-nous donc le mandat de 60 fr. Vive l'égalité !
— U parait, ajouta le dieu , qu'il déploie le plus grand talent dans cette rédaction difficile. On prétend même qu'il a excité la jalousie de Cantagrel.
— parenteau a abandonné le fouriérisme depuis hier, répondit Olibrius. 11 s'est fait le disciple de vulrc ennemi, le Laina de la rue Coq-Héron. » ,
Le dieu poussa un soupir de cachalot. Sa papillonne le perdra, dit-il, mais l'évadaïsme triomphera sans lui... Adieu , monsieur; réfléchissez âmes paroles, et faites-vous évadien. Là est la vérité philosophique, morale et religieuse. Si on vous dit que je me suis laissé acheter par le gouvernement, n'en croyez rien. Aux deux pôles, expansion et amour. J'ai bien l'honneur de vous saluer. »
Après avoir prononcé ces paroles, le dieu ralluma sa pipe et sortit de l'estaminet.
L'évadaïsme, il faut le dire à la louange d'Olibrius, ne lui parut pas, malgré les paroles enthousiastes du Mapah, le dernier mot de l'humanité. Le Lama de la rue Coq-Héron et le dieu évadien, juchés sur le piédestal de leurs périodes, lui semblaient également insensés ; seulement le premier était un fou furieux auquel, dans l'intérêt des passants, il eût été utile de mettre une camisole de force. Olibrius s'était lancé dans la voie de l'investigation, il ne crut pas devoir s'arrêter encore ; mais il ne pouvait déjà se dissimuler que la route serait longue et la tâche difûcultueuse ; il entendait chaque jour parler du socialisme comme d'une doctrine toute prête qui n'attendait que le moment de l'application, et il venait de faire en quelques jours connaissance avec quatre ou cinq socialismes qui se combattaient, se disputaient cl s'injuriaient à grand renfori d'épithèles de carrefour. Évidemment il n'avait vu jusque-là que des rêveurs, des sectaires et des utopistes, et l'a? sociale restait encore à trouver.
Un soir, il pénétra, moyennant la modeste rétribution de 5 centimes, dans la salle Valenlino.
Deux mille personnes environ, parmi lesquelles on remarquait uu grand nombre d'ouvriers et d'ouvrières, écoutaient dans le plus religieux silence un vieillard qui faisait l'exposition de sa doctrine.
« Citoyens, disait l'orateur, autour dlcara, capitale de !ïcaric, remarquable par ses rues à chemins de fer, ses trottoirs
couverts, ses tunnels, ses fontaines, ses édifices de toute sorte, se grouperont cent villes principales dont chacune sera entourée de dix villes communales; placées au centre de territoires égaux, ces cités seront construites sur des plans modèles, et réaliseront, sous le rapport de la propreté, de la commodité et de l'élégance, les rêves les plus difficiles des architectes voyers. Des établissements agricoles et non moins parfaits dans leur genre orneront et féconderont les campagnes. Dans ces magnifiques demeures, les Icariens vivront en communauté de biens et de travaux, de droits et de devoirs, de bénéfices et de charges. Ils ne connaîtront ni propriétés, ni monnaie, ni vente, ni achat ; ils seront égaux en tout, Tous travailleront également pour la république ou la communauté. C'est elle qui recueillera les produits de la terre et de l'industie, et qui les partagera également entre les citoyens; c'est elle qui les nourrira, les vêtira, les logera et leur fournira à tous ce dont ils auront besoin, d'abord le nécessaire, ensuite l'utile et enfin l'agréable.
— Au moins, pensa Olibrius, celui-là ne dissimule pas sa pensée sous les draperies de ses phases; il avoue tout d'abord
qu'il est franchement communiste.
— C'est la république ou la communauté, continua le vieillard, qui chaque année déterminera tous les objets qu'il est nécessaire de produire ou de fabriquer pour la nourriture, le vêlement, le logement et l'ameublement du peuple. Elle seule les fera fabriquer par ses ouvriers dans ses établissements, toutes les industries et toutes les manufactures étant nationales, tous les ouvriers étant nationaux; elle fera construire ses ateliers, choisissant toujours les positions les plus convenables et les plans les plus parfaits, organisant des fabriques immenses; elle instruira ses nombreux ouvriers, leur fournira les matières premières et les outils, leur distribuera le travail, et les payera en nature au lieu de les payer en argent; elle recevra tous les objets manufacturés, et les déposera dans ses
immenses magasins pour les partager ensuite entre tousses travailleurs, ou plutôt tous ses enfants.
Pour rendre possible au gouvernement l'accomplissement de celle tâche gigantesque^ des statistiques cantonales, provinciales et nationales seront dressées chaque année ; le commerce sera remplacé par des fonctionnaires publics, qui recueilleront et répartiront tous les produits de l'industrie et de l'agriculture.
En Icarie, le travail n'aura rien de répugnant. Des machines prodigieusement multipliées y dispenseront l'homme de tout effort pénible. Des dispositions mécaniques ingénieuses permettront de supprimer tous les métiers malpropres et insalubres. Un ordre et une discipline parfaits régneront dans les ateliers; des chefs électifs les dirigeront d'après des règlements fixes. Dans celte ruche humaine, on ne connaîtra point l'indolence; toutes les professions seront également estimées, chacun choisira la sienne suivant son goût. Ceux qui se distingueront par leur activité, leur talent, leur intelligence, leur génie, ne recevront aucune rétribution matérielle supérieure k celle des autres, car toutes ces qualités ne sont en effet qu'un don de la nature. Serait-il juste de punir celui que le sort a moins bien partagé ; la raison et la société ne doivent-elles pas réparer l'inégalité produite par un hasard aveugle? Celui que son génie rendra utile, sera assez récompensé par la satisfaction qu'il en éprouvera.
— Pardou, maître, interrompit un des auditeurs; croyezvous que le dévouement et l'émulation sont des mobiles suffi* sanls de l'activité productive?
— Oui, répondit le vieillard communiste; je nie l'aiguillon de l'intérêt individuel. En Icarie, l'attrait du travail doit suffire pour déterminer chacun à s'y livrer, et il est inutile d'en faire une obligation rigoureuse.
— Mais, reprit le même auditeur, si le travail est obliga-
toire pour lous, vous condamnez donc les populations en masse aux lra?aux forcés à perpétuité?
— L'homme est né pour le travail ! répondit le maître.
— À la bonne heure! mais pour le travail qui lui rapporte en propre; ce qui constitue l'homme libre, c'est le droit de régler selon sa volonté, sa propre destinée, d'arriver au bonheur parla vertu, le travail et la prévoyance , c'est le droit de profiter de tout ce dont le produit de son travail dépasse les besoins de chaque jour, de capitaliser cet excédant, d'en disposer ' omme il l'entend, d'en être propriétaire, en un mot, d'avoir une famille à aimer, à protéger, à gouverner. L'esclave est l'Icarien que vous venez de dépeindre, c'est-à-dire l'homme auquel manquent les droils que je viens d'énumérer ; celui qui n'a pas la liberté de régler sa propre destinée, à qui vertu, activité, prévoyance sont inutiles, puisqu'il ne peut rien posséder en propre ; puisque tous ses efforts ne peuvent rien ajouter à la subsistance qu'il reçoit chaque jour de l'État, c'est-à-dire du maître, à l'instar des animaux domestiques. L'esclave lacédémonien n'avait pas non plus à se préoccuper de son avenir, chaque jour il recevait sa pitance. Voulez-vous faire de nous tous des ilotes ?
— Bien loin de là, répondit le communiste, je veux au contraire abolir l'ilotisme moderne, le prolétariat.
— Très-bien, répondit l'interrupteur, et pour arriver à l'abolition du prolétariat vous nous rendrez tous prolétaires. — Qu'est-ce en effet qu'un prolétaire? C'est celui qui ne possède
nen que son travail de chaque jour ; eh bien, il existe aujourd'hui en France à peu près six millions de chefs de famille propriétaires, ce qui, à quatre personnes par famille, donne ?ingt-quatre millions de propriétaires sur trente-cinq millions de Français. Avec votre communisme nous serons tous prolétaires sans aucune exception, avec celte différence toute en faveurdu régime actuel, qu'aujourd'hui le plus pauvre prolétaire a la possibilité ou tout au moins l'espoir d'arriver à la pro-
prictê. Avec le communisme, au contraire, prolétaires nous naîtrions, prolétaires nous mourrions. Noire vie s'écoulerait (riste et glacée, sans crainte, mais sans espoir; sans douleur, mais sans joie, comme la vie du chartreux qui a déjà rompu avec la terre.
Je neveux pas, continua l'interlocuteur, m 'appesantir longtemps sur ce système, qui ne mérite pas un examen sérieux ; je ne ferai que deux ou trois objections principales, et ce sont ces objections qui empêcheront la société de se mettre en I marche vers celte bienheureuse Icara, capitale de l'Eldorado communiste.
On se plaint aujourd'hui avec infiniment de raison du irop grand nombre d'employés du gouvernement ; on se plaint avec raison encore que les impôts sont trop lourds, mais ce serait bien autre chose avec le communisme.
Vous auriez une armée d'administrateurs, de directeurs, de surveillants, de percepteurs, de commis de tous genres, de tous grades, qui serait nécessaire, d'après ce que vous venez de dire, pour régler et distribuer le travail agricole et industriel dans toutes les villes principales et cantonales de Hoirie (prononcez France), pour stimuler les travailleurs et punir les paresseux ; pour veiller à la rentrée et à la conservation dans les magasins de PÉtat, des innombrables produits du travail commun, récoltes, denrées de toute espèce, objets manufacturés de toute nature, pour opérer ensuite entre tous, d'une manière équitable, la distribution de tout ce qui serait nécessaire à chacun : logement, nourriture, vêlement et le reste. En vérité, l'imagination la plus communiste s'effraie devant l'immensité d'une telle tâche; la moitié de la nation serait employée à régenter l'autre. Puis les distributeurs seront-ils toujours équitables? Les rationnés seront-ils toujours dociles cl raisonnables? Chacun ne se plaindra-t-il pas que sa tâche de travail suit trop lourde, sa part de bien-être trop légère ? Que de mécontentements! que de jalousies! que de plaintes?
et qui, s'il vous plaît, sera juge de ces innombrables querelles qui s'élèferont à chaque inslanl sur la nalurc et la quantité du travail, sur la qualité du logement, de la nourriture, du vêlement attribués à chacun?
J aborde un autre ordre d'idées, la communauté des femmes, l'abolition du mariage et de la famille ne seront-elles pas les conséquences rigoureusement logiques du principe icarien? Le parfait communiste ne doit-il pas voyager et changer fréquemment de femmes, afin d'opérer le mélange le plus complet des races humaines, et d'éviter les attachements individuels et la formation de la famille, qui ramèneraient infailliblement la détestable propriété ?
— La communauté, répondit le chef communiste, pourrait d'abord exister pendant un nombre d'années plus ou moins grand avec le mariage et la famille, sauf à les abolir quand on le voudrait et quand la nécessité s'en ferait impérieusement sentir.
— Très- bien! interrompit l'interlocuteur, vous avez au moins, vous, une qualité que n'ont pas vos confrères des autres sectes socialistes, qui tendent toutes au même but par des moyens différents. Vous avouez que vous voulez l'abolition de la propriété, de la famille, et la promiscuité des sexes. La société jugera maintenant si elle doil abdiquer toute liberté, tout honneur, toute dignité, pour descendre dans l'échelle des èlres un peu au-dessous de la brute. »
Après avoir prononcé ces paroles, l'inconnu quitta la salle, cl Olibrius en fit autant.
A quelques jours de là Olibrius eutle bonheur de rencontrer dans un club un homme d'une apparence débonnaire, cet homme, à qui Ton avait fait depuis longtemps une réputation de penseur, avait aussi un système tout prêt, et il s'évertuait à développer, devant un auditoire émerveillé, une certaine triade à laquelle ses plus intimes amis et ses plus
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fervents disciples avouaient confidentiellement qu'ils n'avaient jamais rien compris.
« Le nombre trois est cabalistique, disait-il, il est surtout essentiellement démocratique.... Trois!!!.... comme c'est grand, comme c'est complet. 11 y a trois dieux chez les Chinois, trois personnes en Dieu chez les chrétiens, trois dieux principaux chez les anciens; il y a trois grâces, trois juges aux enfers, trois Parques; Cerbère a trois tètes, le triangle a irois côtés. Tout ce qui est complet a trois faces. L'idée est r eu fermée dans le nombre trois, et réciproquement, le nombre trois est renfermé dans ridée. La formule de l'idée, c'est la devise liberté, égalité, fraternité. La société doit se manifester sous trois aspects, et c'est parce que celle manifestation n'a pas eu lieu encore, que l'individualisme, l'antagonisme et l'égoïsme étouffent l'idée, qui n'est autre chose que le nombre trois combiné dans liberté, égalité, fraternité. »
Le libre penseur continua de parler ainsi pendant un quart * d'heure sans prendre le temps de respirer. Olibrius, qui était depuis quelque temps accoutumé au murmure harmonieux de cette cascade de mots vides de sens, n'en voulut pas entendre davantage, et il se retira plus convaincu que jamais que, s'il est difficile de trouver quelque chose en ce monde, c'est la vérité et le sens commun.
Après avoir ainsi parcouru le monde des rêveurs, des illuminés, des utopistes et des idéologues, il s'arrêta enfin, et reprit haleine en jetant un regard mélancolique sur les ruines de tous ces systèmes ambitieux cl impuissants ; il ne se sentait pas la foi robuste el commode de Parenteau, celle foi qui se transformait toutes les vingt-quatre heures, el qui le faisait passer d'une école, à l'autre, de l'évadaïsme au fouriérisme, du fouriérisme au proudhonisme, du proudhonisme à la triade, manifestant à chaque clape un enthousiasme irréfléchi, et écrasant l'idole de la veille avec le fétiche du lendemain. I^i société était livrée aux bêles de la dialectique, Olibrius n'en
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pouvait plus douter; c'était donc en dehors de l'utopie qu'il trouverait le remède social ; il descendit des nuées de l'empirisme philosophique, et s'abattit sur la terre ferme de la politique.
Le premier jour, il vit des hommes qui lui disaient : Nous roulons le suffrage universel à la base et la monarchie du droit livin au sommet.
Le second jour, il en vit d'autres qui prétendaient ramener la France au régime de la monarchie constitutionnelle élective; ceux-ci criaient : Vive la régence! ceux-là : Vive Henri V! trois invalides criaient : Vive l'empereur ! louchante harmonie!
Il vit aussi des hommes qui se donnaient comme les représentants du progrès et qui, acculés dans l'impasse de 93, ne voyaient le salut de la patrie que dans le triomphe d'un adjectif, le changement de nom d'une rue et l'adoption d'un bonnet rouge.
La vérité est un mythe, pensa-t-il; elle n'a jamais existé que comme un idéal que l'esprit perçoit, mais qu'il ne peut atteindre pour la soumettre rationnellement à l'application.
It était sur le bord de ce gouffre qu'on appelle le scepticisme, lorsqu'il rencontra un homme de bon sens ( on en trouve encore quelques uns) qui lui dit :
La vérité vous a échappé, parce que vous n'avez vu que les «fois; remontez aux causes.
La société souffre, qui en doute? Mais, avant de chercher le remède, examinez d'abord le principe et le progrès de la maladie.
Qu'ont fait depuis soixante années ceux qui se sont donnés comme les défenseurs et les amis du peuple et qui n'en étaient que les flatteurs? Dans des vues d'égoisme et d'intérêt personnel, ils se sont attaches à confondre dans l'esprit des masses les étions du juste et do l'injuste, ils n'ont cessé de parler nu
peuple de ses droits, ils ne lui ont jamais parlé de ses devoirs ; ils lui ont dit : Tu es fort, lu es grand, tu es souverain ; mais ils n'ont jamais ajouté : Tu es ignorant, tu es passionné, lu e* injuste. Ils ont mis le gouvernement à ses pieds et lui ool tenu, comme pour le tenter, ce langage que l'esprit du mal lient au Christ dans l'Évangile : Le pouvoir l'appartient; regarde ces villes, ces châteaux, ces richesses; tout cela est à loi.
A l'exemple des tribus sauvages qui, dans leur naïve ignorance, adorent les éléments qu'elles veulent conjurer, ces pére> delà patrie, ces flatteurs du peuple l'ont trailé comme urc idole à laquelle il fallait sacrifier, entre autres holocaustes les bases fondamentales de la société. Au lieu de faire appel à la noblesse, à la générosité de ses sentiments, ils n'onl songé qu'à exalter son orgueil et ses appétits et qu'à désarmer sa colère, ils ont déifié le ventre humain, les grands génies! En lui imposant son joug, le christianisme avait au moins tout fait pour le peuple ; Tari parlait pour lui une langue qu'il pouvait comprendre; c'était pour lui qu'il bâtissait ces cathédrales, ces palais de Dieu qui étaient aussi les palais du peuple et où on lui parlait de vertu, de charité, de gloire. Si la route on la Providence l'avait jeté semblait la plus âpre, elle élait aus>i la plus courte et la plus sûre pour arriver au ciel. S'il était pauvre, il voyait son Dieu dans une crèche, il le voyait battu dt verges, couronné d'épines, et il entendait à chaque insiaul cette consolante parole : Heureux ceux qui pleurent ! Monuments, lableaux, statues, l'art n'écrivail pas une page qui ne fùl un écho des promesses célestes. A la place de cela, que lui ont-ils donné, les misérables! Ils ont parlé de la raison, ils ont bégayé je ne sais quelles absurdes sentences de prétendue morale, et ils ont cru qu'ils n'avaient plus qu'à jouir tranquillement. Mais voilà que ce peuple qu'ils ont gâté, démoralisé ; voilà que ce peuple que ne relient plus aucun frein moral veut jouir à son tour ; il prend au sérieux toutes les promesses quon lui a faiies, il ne veut plus du seuil de vos palais pour ahrîttx
sa misère, il veut s'as>eoir à vos lablcs et se repaître de vos restins. Qui l'en empêchera? Ne lui avez-vous pas dit pendant assez loogtemps qu'il est le seul souverain, et croyez- vous qu'il se contentera longtemps de sa royauté en guenilles?
— Vous procédez comme tout le monde, lui dit Olibrius, tous décrivez le mal, vous n'indiquez pas le remède.
— Le remède ! repartit l'interlocuteur, il est tout entier km l'accomplissement de certaines promesses témérairement ailes.
— Vous aussi, vous êtes donc socialiste ?
— Entendons-nous ; je ne crois pas à l'efficacité de ces sysèmes absurdes qui surgissent de toutes parts; mais je crois, :orame tous les bons esprits de notre temps, qu'il y a quelque ihoseàfaire; le socialisme est moins un système de gouverne* nent qu'une protestation contre votre société païenne et égoïste ; Hiisque vous tous, les beaux et les grands génies du siècle, *ous avez arraché les digues du christianisme qui retenaient es mauvaises passions, il est bien juste que vous en supportiez a peine; puisque vous avez prêché le culte des intérêts et des ippélits, donnez quelque satisfaction à ces appétits et à ces nlérèls; vous avez appris au peuple à ne plus croire en Dieu ; e peuple, que vous le vouliez ou non, vous forcera bien de -roire en lui.
— Mais, pensez-vous au moins, dit Olibrius, que les sacrifies éviteraient de nouvelles catastrophes ?
— Oui, je le crois. Si le gouvernement, au lieu de se manieslcr toujours sous l'apparence d'un gendarme, au lieu de aire delà résistance, veut prendre sérieusement en main les nlérèls sérieux des masses, rien n'est désespéré ; qu'il en tre îardimentdansla voie des réformes possibles; qu'il fasse de 'initiative au lieu de faire de la répression ; qu'il substitue à 'envie, ce sentiment qui domine partout aujourd'hui, le sentent contraire, la reconnaissance; en un mot,qu'il combatte e mauvais socialisme par un bon socialisme, et vous verrez
tomber et disparaître tous ces rêveurs, tous ces utopistes, tous ces anarchistes qui égarent le peuple, et ne lui parlent jamais que de barricades et de batailles quand il faudrait lui parler de concorde et d'union. Lorsque les principales améliorations auront été accomplies, que le pouvoir organise partout une instruction solide et religieuse, qu'il forme une génération meilleure que la nôtre, et le monde est sauvé!
Ah ! continua l'interlocuteur, la lâche est immense, mais elle n'est pas au-dessus des forces humaines. Un gouvernement qui aurait du cœur aurait bientôt tranché le nœud de la question sociale! Réorganisez le crédit sur une assiette plus large, fondez des caisses de retraite pour les classes ouvrières, ouvrez des maisons de refuge pour les vieillards, emparez-vous de l'enfance, instruisez-la, dirigez-la, convertissez-la à la foi ancienne et aux nouvelles idées, et n'oubliez pas que ces enfants d'aujourd'hui seront la France dans vingt-cinq ans. Tout cela vaudra encore mieux pour le peuple que le suffrage universel donné sans préparation. Car c'est ainsi que l'on a toujours procédé chez nous; on met dans la main du peuple un instrument qu'il ne connaît pas, et ce n'est que lorsqu'il s'est blesse et estropié avec cet instrument qu'on songe sérieusement à lai enseigner la manière de s'en servir.
Olibrius prit congé de son interlocuteur et revint chez lui, convaincu que la vérité sociale est l'œuvre du temps, et qu'elle ne sort jamais tout d'une pièce du cerveau d'un individu.
Une course dann le midi (i).
Bourges, U septembre 1852.
Bourges, vous ne l'ignorez pas, est de toutes les villes de France la plus calme, je dirais presque la plus triste. Bourges n'a ni industrie ni commerce : à peine une boutique de libraire, d'épicier ou de pharmacien vient-elle rompre de temps en temps la ligne uniforme de ces vastes hôtels aux cours désertes, aux jardins déserts. La noblesse et la bourgeoisie vivent barricadées derrière les persiennes de leurs monumentales habitations; trois ou quatre personnes, parmi lesquelles il y a au moins un officier ou un soldat d'artillerie , tel est l'ordinaire public de ces rues bordées de maisons à pignons et de murs de jardins. Il y a ici deux sociétés distinctes : la société noble (passez-moi l'expression) et la société de la classe moyenne, qui, pendant les dix-huit années du règne de Louis- Philippe, a eu en main l'omnipotence. Le reste ne compte pas. Dans chacune de ces sociétés on se voit discrètement et à petit bruit. Pendant l'été, on émigré à la campagne; l'hiver venu, on joue au whist et au boston. Les fonctionnaires sont rcçus dans ces cercles limités, mais on ne parle guère devant e"*, si toutefois Ton parle à Bourges. Aujourd'hui, la population avait suivi l'élan donné par M. Godillot, l'entrepreneur (ks fêtes officielles ; ce M. Godillot, dont nous allons voir pendant un mois dans toutes les villes que traversera le président
(•) L'auteur reproduit ici de* fragments de lettres adressées à un journal de firis, pendant le voyage du président de la republique dans le midi de la France.
de la république, les gonfalons, les verres de couleur el les surprises pyrotechniques. Chaque maison a son drapeau ; quelques-unes sonl même ornées de guirlandes de fleurs cl de feuillage, comme pour une Fèle-Dieu ; mais ces vastes hôtels dont je vous parlais tout à l'heure sont aussi hermétiquement fermés que d'habitude. Un drapeau est placé à travers la persienne enlre-bàillée, et voilà tout. Si l'on ne voyait scintiller de temps en temps, à travers les interstices de la jalousie, les cheveux blonds de quelque curieuse jeune fille qui veut assister incognito au spectacle, on pourrait croire que ces demeures ne sont pas habitées. Évidemment, si l'enthousiasme éclate à Bourges, ce n'est pas la ville qui envoie au prince visiteur cet enthousiasme.
Ce malin, dès huit heures, les campagnards commençaient d'arriver avec une précision et une ponctualité presque disciplinaires ; ils se répandaient par la ville, ils allaient voir les préparatifs : deux colonnes rostrales enjolivées de verres de couleurs à la préfecture, et cinq ou six arcades de lampions ; à l'hôtel de ville d'autres lampions , d'autres verres de couleurs: cet hôtel de ville est, comme vous le savez, la maison de l'argentier Jacques Cœur, ce grand financier du moyen âge, dont les trésors contribuèrent, avec le dévouement d'une jeune fille, au salut de la France, et qui, par le négoce, avait amasse de quoi mener la vie d'un prince.
Le plan de l'hôtel de Jacques Cœur est très-irrégulîer. C*est à la fois un château fort et un domicile particulier, avec une opulence d'ornements et une profusion de sculptures qui témoignent de la magnificence du fondateur, comme du talent de l'architecte. La façade se compose de deux ailes avec un pavillon au milieu, percé d'une fenêtre autrefois fausse, el qui n'a été débouchée qu'au commencement du dernier siècle. Celte fenêtre esl elle-même surmontée d'un dais sculpté à dentelles, et sous lequel chevauchait un cavalier qui n'existe plus depuis la révolulion. Les déchiquetures de ce baldaquin cl les
arabesques du cul-de-lampe sont d'une exlrèmc délicatesse. Ces deux fenêtres servent, m'a-t-on dit, à éclairer une petite chapelle remarquable par ses peintures à fresque.
Ce monument, élevé par un bourgeois, était destiné à devenir un jour l'hôtel même de la bourgeoisie. Colbert, un bourgeois arrivé, lui aussi, et devenu possesseur de l'hôtel de Jacques Cœur, le vendit à la ville de Bourges. Ce fui, je crois, » dans une des salles de ce palais que fut accompli le grand acte de la pragmatique sanction, celte préface de la liberté gallicane. Charles VII assembla tous les hauts dignitaires du clergé à Bourges, pour adopter les décrets du concile de Bàle, qui reconnaissaient l'autorité du concile comme supérieure à celle du pape, qui demandaient des conciles annuels, l'élection libre dans l'Église et dans les abbayes, la suppression des indulgences et la nécessité de l'approbation royale pour la validité des bulles. Une ordonnance qui eut force de loi fut adoptée en ce sens par l'assemblée, laquelle donna à cette ordonnance la désignation de Pragmatique sanction.
Nevert, 15 septembre.
Nous voici à Nevers, qui se dresse en amphithéâtre, et qui gronde à son tour comme un orage. A la première vue, Nevers est la plus complète antithèse de Bourges : une verte colline baignée par les flots de la Loire et toute parsemée de maisons blanches, des villas étagées sur les coteaux du fleuve, de petites chaumières gaies et souriantes abritées sous la verdure jaunissante ; nous avons enfin quitté les vieilles rues si chères aux archéologues qui ne les habitent pas, et les mornes paysages du Berri.
A l'aspect de ces gras pâturages, on comprend tout de suite qu'on est dans le pays classique des éleveurs, pays aussi industriel qu'agricole, qui a des fabriques de toutes sortes, de gros drap, de quincaillerie, de coutellerie, des manufactures