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tenir d'une parole amie ceux qui luttaient contre Torage, À tendre une main secourable à ceux qui , regagnant la terre, venaient se reposer sur la plage auprès de lui.
Mais le temps fléchit tout, et les esprits indépendants sont eeut qu'il est le plus lent à dompter. Le temps ne fit jamais de M. Jouffroy un député ambitieusement actif, cependant il le rapprocha de plus eu plus des hommes politiques et Tunit à eux par des liens plus étroits. Â mesure que nos discussions se pacifièrent, sa voix tranquille put se mieux faire entendre ; elle réussit toujours à se faite religieusement écouter» Il parlait doucement , gravement, sans prétendre à Feffet, disant avec simplicité des choses originale^, avec noblesse des choses sen^ sées, quelquefois de belles choses qu*il rencontrait et ne cherehait pas. Il tut un des premiers à proclamer à la tribune une vérité peu comprise et qui put paraître au premier moment un lieu commun de philosophie éclectique : c'est que dans les diverses nuances du parti constitutionnel tout le monde est au fond du même avis, et qu'il n*y a pas sur les choses essentielles de dissidence sérieuse dans l'immense majorité de la chambre. Je me rappelle encore l'effet un peu singulier que produisit celte déclaration à une époque où la nouveauté la rendait pa* radoxale, et je ne doute pas qu'elle ne le paraisse encore aux Machiavels des salons conservateurs. Il est remarquable que M. Jouffroy ait des premiers vu et développé cette idée avant qu'elle dût être bien comprise , et que depuis qu'elle a pu devenir une règle de politique pratique, il ait paru quelquefois découragé de sa propre pensée et accessible à d'autres conseils.
Je ne dirai que ces mots du dissentiment qui a pu nous
THÉODORE JOUFFROY. «f9
sé|)arer dans quelques circonstances des deux dernières années de sa vie. Sur une grande questipn qui intéresse le monde, la question d*Orient, il avait eu une pensée heureuse, si les circonstances eussent souffert qu'elle fût praticable, celle d'un concert européen (18S9). Il avaitcru oonciliable le maintien d'un accord unanime avec le suc* ces de la politique française : cet espoir fut déçu par Yé* vénement. Il imputa aux hommes ce qui , je crois, tenait à la nature des choses, et réprouva toute politique qui n'avait pas réalisé sa pensée. Bien ne s'explique mieux que cette persistance d'un esprit sévèrement méthodique qui s'est fait un principe et qui en veut les conséquences. Mais la politique des faits ne se déduit pas comme un système. M. Jouffroy le savait bien. Cependant ses con* viciions , fortement méditées, souffraient peu la contra^ dicticm, même celle des événement»;, il s'attrista, «t, las de débats stériles à ses yeux , de dissidences vaines , il condescendit à la politique exclusive qui l'avait Jusquelà trouvé froid et même dédaigneux. L'âge venait, et il commençait à se glisser dans son âme ce que les années nous apportent tôt ou tard, un peu de lassitude des choses de la terre. N'est^ee pas ainsi que nous disons devenir sages en vieillissant?
La position de M. Jouffroy a toujours été élevée dans la chambre. Elle s'était créée sans effort; c'était l'œuvre naturelle de son mérite, et comme un simple effet de sa présence. U était respecté ; sa haute valeur était' reconnue m^e des-moins capables de le comprendre. Dès qu'on le sut atteint d'un mal menaçant, lorsqu'on put entrevoir les périls d'une santé toujours fragile, la sollicitude com^ mune répondit à l'anxiété de ses amis, et, quand vint le
jour fatal , tout ce monde , si absorbé dans les futiles intérêts du présent » trouva un moment pour regretter un homme qui ne les servait pas, et dont )a vie n^était utile qu'à la seience et à la vérité.
M. Jouffroy avait une figure calme et régulière qui annonçait l'attention pénétrante et l'élévation de l'esprit. Sa taille était grande , ses manières distinguées et simples; sa bienveillance sans abandon accueillait et ne prévenait pas. Il unissait À la dignité la sérénité, si du moins on en devait croire son front et son accent , et sans doute il déroba toujours son âme aux émotions éphémères qui troublent la vie, aux épanchements fugitife qui les aggravent en les exprimant. Cependant un œil clairvoyant découvrait sous ce calme apparent une sensibilité facile à blesser et la trace de souffî'ances qu'il n'avouait pas. Il pouvait se résigner à être inconnu, mais non méconnu , et les attaques injustes , même les contradictions vives , trouvaient le faible de son cœur. Peut-être manquait-11 de philosophie avec les hommes, puisqu'il leur avait laissé le pouvoir de lui faire du mal. Comme on sentait dans ses graves écrits un feu caché d'imagination, sous le calme inaltérable de son attitude on devinait une vivacité d'impressions qui put coûter quelque chose k son bonheur, et rien à sa dignité. De tendres amis ont. seuls pu savoir dans quelle mesure se compensaient en lui la sensibilité qui trouble l'âme et la raison qui l'apaise. Peut-être sa destinée ne fut-elle pas ausaî heureuse qu'elle fut tranquille. Dieu seul assiste À la vie intérieure de l'âme. La paix du cœur n'est souvent que la douleur ignorée.
Qui pourrait cependant ne pas envier le partage de
THÉODORE JOUFFROV. 224
M. Jouffroy? Il a. vécu pur, digne, honoré; il a connu ]es affections intimes, le i)onheur de la famille. Ses talents et son caractère l'auraient dans tous les temps distingué^Mum les meilleurs. Les circonstances où il a vécu ont rehaussé sa valeur; il a traversé un temps instructif, où , s*il n*a guère été permis de faire de grandes choses, il a été facile d*en apprendre, d*en concevoir, â*en propager d'excellentes. Il n'a failli à aucun de ces devoirs. Il s'était formé à cette école de la disgrâce où les esprits se fortifient, où les caractères s*ennoblissent. L'opposition dans une l)onne cause est le meilleur des apprentissages; qui ne Ta point traversé s'en ressentira toujours. Nous avons eu le bonheur d'être pendant longues années en lutte légitime contre un pouvoir assez fort pour résister, non pour opprimer; condamnés par là à une excellente discipline , nous avons pu nous façonner à tous les devoirs de la vraie liberté. Pour la jeunesse d'alors , la vérité %tait tout , le calcul peu de chose ; la préoccupation d'un avancement personnel, cette idée fixe qu'on inspire avec tant de soin à la jeunesse bien élevée , était alors une chimère inconnue. La crainte pusillanime d'être appelé téméraire pour avoir bravé un préjugé, ou niais pour s'être fié à une idée , était un sentiment qu'on n'eût point compris. On n'avait pas découvert alors que la tranquillité publique fût tout l'ordre moral des sociétés. J'ignore ce que l'avenir réserve aux nouvelles générations. Puissent-elles ne regretter jamais de n'avoir point passé par les utiles épreuves qui nous ont été imposées I II leur sera plus difficile de s'élever à ces scrupules de la raison qui, dans les siècles de discussion , sont un appui nécessaire à ceux de la conscience. L'industrialisme qui au-
m PASSÉ ET PRÉSENT.
jourd^hui s*api^ique à tout, qui règne jusque dans ia vie politique et dans la vie littéraire» ne peut guère trouver de contre-poids que la foi dans les idées. La probité privée est d*un secours médiocre, les intérêts personnels s'accordent trop souvent avec les yertus domestiques. Une politique qui ne s*appuierait que sur ces vertus-là peut aisément se corrompre et s'avilir. Le jour où » pour gouverner lin pays, on n'en appellerait qu'aux sentiments qui font le bon père de famille, c'en serait fait de la dignité nationale , car c'est aussi une des formes de la décadence que l'honnêteté dans la bassesse. Pour moi, je ne puis penser sans reconnaissance envers l'arbitre de nos destinées que j'ai vu d'autres temps et entendu d'autres leçons. Peut-être est-ce un préjugé de l'âge, mais il me semble que notre dignité à tous se mesure sur notre fidélité à ces souvenirs, et à proportion que l'expérience, cette conseillère tant vantée, détache les hommes de ce qu'ils nomment des illusions, je crois les voir s'afftiis&er ; Dieu sait ou cela les mène. Que d'autres soient heureux ainsi, j'y consens; mus qu'ils nous laissent nous obstiner dans la pensée que nous ne nous sommes pas trompés quinze ans. Schiller dit quelque part que l'homme fait doit porter respect aux rêves de sa jeunesse : la première marque de respect qu'on leur doive donner, c'est de ne pas dire qu'ils soient des rêves*
{Revue de% Deux-Mondes, 4844.)
Parmi les homines qui ont soutenu la cause de la phi* losophie du dernier siècle à ses derniers jours, aucun n*a laissé peut-être une mémoire plus justement honorée que celle de Cabanis. Ses vertus aimables, le charme de son amitié, de son commerce, de son^ntretien, ont pénétré d'un de ces souvenirs qui ne passent point le cœur des hommes déjà rares qui Tout connu. Son caractère élevé, la pureté de sa vie, sa fidélité généreuse à ses opinions, Tindépendance de son Àme, ont laissé de lui une haute idée aux hommes, rares aussi, qui estiment de telles qualités à leur véritable prix. Quant À la supériorité de son esprit et de ses talents, l«s monuments subsistent, et ses ouvrages, plus loués pourtant que cités et plus cités encore que lus, comptent parmi les livres dont la postérité doit savoir le nom.
Il était digne de M. Peisse de nous retracer la vie de ce sage d*un temps bien différent du nôtre, et de porter un jugement définitif sur le plus célèbre de ses ouvrages. M. Peisse, qui semble ne nous donner qu*à regret de trop courts écrits, mais qui n'en donne que d'excellents, n'est
étranger à aucune partie de la science deThomme, et son esprit, profondément philosophique, est familiarisé avec les recherches du naturaliste comme avec les méditations du métaphysicien. C'est donc en toute confiance que le public doit recevoir de ses mains une vie de Cabanis et un exposé général de sa doctrine, servant d'introduction au Traité des rapports du physique et^du moral que le nouvel éditeur éclaircit , complète ou rectifie par des notes importantes, et par les lumières d'une meilleure psychologie et d'une physiologie plus avancée. A la suite de ce Troi^^ fameux, il a placé cette Lettre sur les causes premières que Cabanis avait laissée inédite, mais qui, imprimée déjà une première fois , est aujourd'hui le complément indispensable de sa doctrine, et qui la rachète de ses plus fâcheuses conséquences en rendant témoignage de rétendue d'uû esp?tt supérieur à ses ouvrages. Enfin, cette édition, préférable à toutes celles qui l'ont précédée, nous parait l'expression complète et finale de ce qu'on peut appeler la philosophie de Cabanis.
Avant de la discuter encore une fois à l'aide des savants conseils de M. Peisse , qu'il nous soit permis de dire un mot du philosophe. Nous ne voulons point raconter sa vie, nous ne pourrions que répéter son biographe ou l'affaiblir, et refaire ou transcrire une notice qui mérite d'être lue tout entière et comme elle est; mais nous avons à cœur de louer l'homme qu'elle nous fait connaître, un de ces hommes d'élite que l'ingratitude du temps présent voudrait quelquefois oublier, un de ces hommes en qui s'est personnifiée, sous les traits les plus respectable^ , la pensée de nos pères et de nos maîtres. Cabapis avait été présenté à Voltaire par Turgot ; il avait
serré la main mourante et fermé les yeux de Mirabeau, reçu les adieux suprêmes des girondins proscrits, illustré rinstitut à sa naissance, présidé à la fondation de notre célèbre Ecole de médecine de Paris, et il a rendu le dernier soupir entre Laromiguière et Tracy. Qui mieux que lui, qui plus fidèlement pourrait, dans Tordre intelleotuel , nous représenter la révolution? Quelle vie a dû plus fidèlement qtte la sienne réfiéohir dans son cours tous les événements et toutes les idées de cette grande époque? Aussi demeura*t-il religieusement dévoué dans sa conduite et dans la science à Tesprit de son temps ; il en acheva , et, bien mieux , il en pratiqua la philosophie.
Cabanis était un pur libéral. QuoiquMl soit mort sénateur, il n*aimait point l'empire. Il accueillit avec froideur ses brillantes prémices, et sMl le jugea un moment utile, il ne le crut jamais nécessaire. Il faut le compter dans ce petit nombre d'esprits libres et persévérants qui n'accordèrent jamais que la réorganisation sociale eût besoin d'une dictature même glorieuse, et que la révolution ne possédât pas dans ses propres principes et dans ses propres forces tout ce qu'il follait pour se sauver, sans recourir à l'onéreuse protection' d'une habileté toute-puissante. Jugea-t-il bien alors une question que la France, après tout, a décidée autrement que lui? Ce n'est pas le lieu de prononcer; mais il est toujours à propos d'honorer ces nobles intelligences dont les convictions opiniâtres résistèrent à la pression du malheur, aux mécomptes des événements, aux séductions même de la gloire et du génie. Dans un temps où tant d'esprits distingués d'ailleurs, troublés et comme abaissés par des épreuves moins rudes et de médiocres difficultés, remettent en question les
ilÙ PASSÉ ET PRÉSENT.
croyances de cinquante années et se rendent aux tenta* tions d*une vulgaire prudence, on se sent touché d*un respect profond pour les hommes qui, au commencement de ce siècle ) sans autre engagement avec la révolution que rhonneur de leurs principes, n*ont jamais dés^péré d*elle, et qui, dominant des réactions irréfléchies, ont confié le triomphe de leur cause à un avenir qu'ils sa-» valent bien que leurs yeux ne verraient pas.
Tel fut Cabanis, et dans le portrait fidèle que nous re^ trace M. Peisse, nous reconnaissons parfaitement ce noble caractère qui unissait À la dignité la bienveillanoe , qui tempérait Pinflexibilité des convictions par une douceur captivante» heureux mélange de qualités exquises qui inspirait à Pexceltent Andrieux Pidée inattendue de le nom* mer à côté de Fénelon ^
Il nous convient de parier ainsi de Phomme, et de protester encore une fois de notre invariable attachement à la cause 'qu'il servit, quand en étudiant de nouveau son principal ouvrage nous allons accuser encore une fois les graves différences qui s'élèvent entre lui et nous. Dans la sphère de la métaphysique, nous nous séparons de Cabanis et des siens, on le sait, et cependant nous faisons profession d*étre au nombre des obscurs continuateurs de la philosophie qui donna au monde la révolution française. Jaloux d'assurer à cette philosophie une autorité
■ c'est dans la sétDCe de l'Institut du 81 décembre 480S^ qu*An* drioux lut les vers suivants :
Un jour, j'aime à nourrir cette douce pensée , Les mortels bienfaisants revivront réunis. Avec les Féoelon ^ avec les Cabanis.
plus grande en Tappuyant sur des principes plus élevés et plus certains , nous essayons de la faire profiter de ce que le temps, Texpérience et la réflexion nous peuvent avoir appris; mais nous savons que nous venons d*elle, et aucune des puérilités comme aucun des calculs du moment ne nous déciderait à renier notre origine; Il y a deux manières, en effet, de ^e séparer d'une doctrine antérieure, la réaction et le progrès. Nous détestons toutes les réactions, mais nous ambitionnons le progrès , fruit des années peut-éti*e plus que du génie» Il nous semble que nos devanciers, s'ils revivaient, seraient avec nous, comme nous nous persuadons que, si le sort nous eût fait leurs contemporains, nous aurions été avec eux.
Ces précautions étaient nécessaires peut-être dans un moment où rien n*est moins tentant que de paraître , même en passant , dans les rangs des ennemis d'une philosophie quelconque. Je sais bien que ces sortes de gens n'en veulent plus guère à celle de Cabanis, qu'on peut la critiquer sans les rencontrer à côté de soi , et que même de pieux défenseurs des causes saintes semblent quelquefois regretter le temps où elle dominait sans débat, et couvrir d'une amnistie les systèmes qui indignaient Joseph de Maistre; mais il faut peu s'attacher à ces variations , à ces artifices de la polémique. Au fond , ce n'est point à tel ou à tel système qu'on en veut , c'est à la philosophie même , c'est-à-dire à la raison libre. On la cherche là où on la voit active et puissante , et délaissant les positions par elle abandonnées , on réserve toutes les attaques pour les points nouveaux où elle a planté son étendard. L'objet permanent d'une inimitié intéressée, n'est-ce pas cette vraie puissance spirituelle qui sous des
formes diverses a, depuis le moyen âge, affranchi le monde , et préparé ou fondé l'état nouveau des sociétés humaines?
Que ceci soit dit une bonne fois, et revenons à Cabanis, pour examiner les principes de sa philosophie.
On sait que c'était en France , au xv!!!"" siècle, une maxime reçue , un axiome, un dogme que cette proposition : toutes les idées viennent des sens. Le mot d'idées désignait tout ce que pense l'humanité, et les sens étaient le nom de la sensibilité. La proposition signifiait donc que la sensibilité ei>t l'origine de la pensée , ou que la pensée est la sensation transformée. Or la sensation, la sensibilité, les sens, tout cela n'existe qu'A la condition d'un appareil matériel qui est l'organisme. L'organisation ou le corps organisé, c'est le physique. Certains phénomènes de l'organisation donnent ou paraissent donner ces affections ou modifications intérieures qui s'appellent sensations. Or la sensation et tous ses dérivés, idées ou facultés , <;'est le moral ; et comme la sensation ne va pas sans l'organisme , le moral ne va pas sans le physique : il y a des rapports entre le moral et le physique. Telle est, dans la doctrine de ce temps, l'expression exacte de ce fait d'expérience continuelle que l'homme vit et pense dans un système organique, qui n'est pas essentiellement la pensée ni la vie, ce que le vulgaire exprime en disant hardiment qu'il a un corps et une âme.
La nature humaine ne parait donc pas rigoureusement simple. L'homme n'est pas un, disait Hippocrate; il est double, disait saint Paul. En quoi consiste cette duplicité ? Est-elle substantielle , c'est-à-dire l'homme est-il
ronion de deux substances? Est-elle seulement phénoménale, c'est-à-dire une seule substance présente-t-elle deux ordres de phénomènes qui se répondent entre eux , sans pouvoir se réduire les uns aux autres ? Question profonde, quoique sainement résolue par la croyance universelle; question difficile, quoique peu douteuse, mais qui y pour la logique et Texpérience, est postérieure à cette autre question : Quels sont les rapports du physique et du moral , ou des phénomènes d'un ordre avec les phénomènes d'un autre? Et c'est, à vrai dire, cette seconde question qu'annonce le titre de l'ouvrage de Cabanis , si bien qu'il aurait, à la rigueur, pu la résoudre sans s'expliquer sur la première. Mais il faut avoi^er que la question des rapports du physique et du moral ne saurait être indifférente au point de savoir ce que c'est essentiellement que le moral ^ ce que c'est en soi que le physique. Aussi, en étudiant spécialement les rapports, Cabanis n'a-t-il eu garde de s'interdire toute vue ultérieure, et de.se refuser à toute recherche , ou du moins à toute conjecture touchant la valeur et la portée de cette duplicité exprimée par le mot de rapports; car, si les rapports sont tels que les manifestations du moral aient toujours les organes pour cause immédiate , n'est-il pas tentant de conclure que le moral , étant l'effet du physique , est de même nature , d'après cette loi de l'expérience que l'effet est homogène à sa cause?
L'afQrmative sur cette question est assurément l'idée constante , bien que rarement explicite , de l'ouvrage de Cabanis , et cette idée est le fond de la doctrine qu'on est convenu de nommer le matérialisme, nom qui d'ailleurs n'est pas toujours exact , car parmi les partisans un
JI. iO
peu pénétrants de cette doctrine , plus d'un , en niant la distinction de l'Âme et du corps > est rerenu sans trop s'en douter à l'idéalisme, et je ne sais si Cabanis luimême y a toujours échappé. Mais enfin le public, qui n'entend pas finesse aux choses philosophiques, impute le matérialisme à quiconque veut que l'organisation soit tout l'homme. Or ce système , il faut bien en convenir , paraît assez naturel , dès qu'on admet que tout dans la pensée e^t au fond sensation. Ramener toutes les choses intellectuelles à un fait mixte qui implique nécessairement les causes externes et les phénomènes nerveux , c'est atténuer ou masquer la part des phénomènes propres de la eonscience , c'est-à-dire tout ce qu'elle nous atteste, indépendamment des sens et de leurs objets, tout ce qu'il y a d'interne dans l'homme , tout ce qu'il y a de purement intellectuel dans rintelligence. De là on en vient vite au point d'abstraire tout à fait la conscience et de s'en débarrasser comme d'un témoin incommode. Toute l'intelligence est sensation , mais toute sensation • n'est sensiblement qu'organisation, et le matérialisme est bien près d'être justifié. Je dis bien près, car, même poussé à cette extrémité , je ne me rendrais pas. Tout le monde sait comment Leibnitz restreignait la première maxime : Tout dans l'intelligence est sensation , excepté tmtcUigence mâme. Pareillement je dirais : Tout dans la sensation est organisation , excepté la sensation même. L'acte de la sensation comme l'acte intelligent n'est constaté ou connu que par la conscience ; l^un comme l'autre est un fait de conscience, et la conscience en soi n'a point d'organes. Il y a donc un moi inorganique , je veux dire qui n*est point organe, quoiqu'il puisse avoir des organes.
CABANIS. â3<
C'est ce qu'exprime cette phrase YQlgaire : L'homme a un corps.
La philosophie dite des sensations , quoique lendant aunuitériaiisme» peut èti-e ainsi ramenée au spiritualisme. C'est ce que ne nous contestera point M. Peisse , qui a tenté , par des recherches tout autrement approfondies , de renouer les liens entre la psychologie et la physiologie. A l'intelligence , k la sensation que témoigne la conscience, M. Peisse sgoute la vie. Il y a, selon lui , une conscience de la vie qui n'est celle d'aucun acte intellectuel ou sensitif particulier ; et sur cette observation qu'il rend neuve en la rendant féconde , il a fondé, lui aussi, une théorie des rapports du physique et du moral qui se laisse apercevoir dans son introduction à celle de Cabanis et que nous sommes impatient de lui voir développer dans un ouvrage dès longtemps promis.
Mais notre point de vuci mais le sien , n'étaient pas le point de vue de Cabanis. Regardant l'étude du moi iu* terne connue à peu près achevée par Locke et Condiilac , il laissait à Tracy le soin de la terminer et de lui donner sa dernière forme sous le nom d'idéologie. Puis prenant l'idéologie comme une science faite, comme une chose convenue , il se plaçait en dehors, et il étudiait le moi organique dans celles de ses fonctions et de ses affections qui paraissent donner naissance à des phénomènes du moi moral. A ce point de vue, l'organisme est toujours eause, et les faits intellectuels ou moraux toujours effets; c'est le physique qui meut et le moral qui est mu , et comme le corps de l'homme est lui-même sous l'empire des modificateurs externes, la spontanéité, la liberté, l'activité de la personne humaine reste dans l'ombre ou
plutôt disparaît. Et c'est ainsi que, sans vouloir peut-être annihiler l'existence propre du moi de la conscience et de la volonté, sans en déclarer du moins l'intention ^ l'observateur est entraîné à de fortes apparences de matérialisme, et la conclusion implicite de son livre est la négation de l'esprit humain.
Il faut en effet juger l'ouvrage qui nous occupe par les impressions qu'il produit plutôt que par les principes qu'on y trouve. Rien de moins équivoque que le caractère et la tendance du livre ; mais rien de moins distinct et de moins saisissable que la doctrine, si l'on veut l'analyser. Point de système, point de méthode : pas plus pour les naturalistes que pour les philosophes, ce n'est un traité scientifique, et. malgré l'extrait raisonné qu'en a bien voulu faire M. de Tracy, il serait difficile de le soumettre à une déduction régulière» Les propositions générales y sont présentées comme des vues plutôt que comme des théorèmes ou des conclusions, les faits plutôt comme des exemples que comme des preuves, et ces faits allégués et non constatés u'offrent pas ces caractères de détermination et de certitude qu'exigent aujourd'hui les sciences physiques. Cabanis semble parler en homme de lettres instruit plutôt qu'en médecin, et sa manière est celle des écrivains diserts du dernier siècle, non celle des expérimentateurs sévères du nôtre. Il décrit ou raisonne sans rigueur, il parait citer la science plutôt que la faire. Disons-le hardiment, l'ouvrage n'est pas philosophique. Est-il du moins sérieusement physiologique? Nous doutons qu'il puisse y prétendre , du moins depuis que la physiologie a reçu en France l'empreinte et la direction que lui imprima le gàiie de Bichat ; et si le livre
paraissait aujourd'hui, je ne sais en vérité s*il produirait dans le monde savant une sensation égale à son mérite.
Obligé pourtant d'y recueillir des pensées éparses pour en recomposer une sorte de doctrine , voici ce que j'essaierais de dire» en conservant autant que possible les expressions mêmes de Fauteur.
L'influence du physique sur le moral est telle que la distinction entre l'un et l'autre est nulle quant à l'origine des phénomènes de l'un et de l'autre.
Ce principe est appuyé et éclairci par deux ordres de développements, l'un qui appartient à la philosophie, l'autre à la physiologie.
Quoiqu'il professe en effet qu'il ne fait point de métaphysique, Galianis en a une. C'est, comme nous l'avons vu, l'idéologie, et voici comme il la rattache à sa physiologie. Il est convenu , dit-il , que la sensibilité physique est la sonrôe de toutes les idées et de toutes les habitudes qui constituent l'existence morale de l'homme. On sait que de nos sensations, c'est-à-dire des impressions qu'éprouvent nos difféi'ents organes , dépendent nos besoins et l'action des instruments qui nous sont donnés pour y satisfaire. Cette action se résout en mouvements des organes. La vie est donc une suite de mouvements qui s'exécutent en vertu des impressions reçues dans les parties sensibles. Parmi ces mouvements, on distingue ceux desquels résultent les opérations de l'esprit, ou pour mieux parler, les opérations de l'intelligence et celles de la volonté.
Mais ces opérations , savoir nos idées et nos déterminations, ont la même source; elles se confondent donc à leur origine avec les autres mouvements vitaux , et dans
rhomme, considéré sous les deux points de vue du physique et du moral , tous les phénomènes se trouvent ainsi ramenés à un principe unique.
Ceci s*appuie sur deux sortes de preuves.
L'une est spéciale. La ligature ou la section pratiquée sur les organes même de la sensibilité, savoir les nerfs , abolit» dans la partie soumise à Texpérlence, la faculté de tout mouvement volontaire, puis celle des impressions, puis celle des mouvements vagues, puis la vie» Ainsi une partie, même nerveuse, séparée du reste de l'organe ou système sensitif , devient insensible. Une atteinte matérielle portée dans les centres principaux de ce système altère, suspend ou détruit la sensibilité, Tintelligence, la volonté.
L'autre preuve est générale; elle résulte de ce. fait d'expérience universelle que la manière de sentir, et avec elle les idées, les caractères, les habitudes, les actions, sont soumises à l'influence de l'âge, du sexe, du tempérament , des maladies , du régime , du climat. Cette sextuple influence est proprement le sujet de l'ouvrage.
Cette philosophie est appuyée sur une certaine physiologie. La vie n'existe que là où se rencontrent l'organisation et la sensibilité. La cause prwnlère de la sensibilité, de l'organisation, de la vie , est inconnue ; cependant on doit la rattacher aux lois générales qui régissent la matière, et peut-être, puisque la sensibilité se résout en mouvement, aux lois et aux causes du mouvement, source de tous les phénomènes de l'univers*
La sensibilité consiste dans la faculté que possède le système nerveux d'être averti des impressions produites
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sur ses différentes parties, et notamment sur ses extrémités. Elle est dans tout l'organisme , elle est Tunique source de tous les mouvements organiques. L'irritabilité, dont on a voulu faire la propri^ générale de Torganisa^ tion, n'est qu'une conséquence de la sensibilité ; mais 11 faut distinguer la sensibilité de la conscience des impressions : elle en est indépendante. Les sensations ne sont pas seulement les impressions des sens mis en contact avec les choses extérieures4 II y a aussi des impressions internes reçues par les organes , dont nous n'avons pas toujours cooscience, et qui déterminent en nous desmou-^ vements organiques de toutes sortes, aperçus ou non par le moi. Or, comme ces impressions sont dues à la sensibilité des organes, il faut bien les appeler sensations; et ce n'est qu'à la condition d'entendre ainsi le mot de sensation que l'axiome qui dérive de la sensation toutes nos idées et toutes nos déterminations est vrai.
La sensibilité est donc répandue dans tous les organes; maladie réside spécialement et éminemment plutôt qu'exdusivement dans les nerfs des organes. Les nerfs sentent, mais le sentiment, c'est-à-dire la perception des sensu* tions, a des organes particuliers; c'est dans le centre commun des nerfs, c'est dans le cerveau , dans la moelle allongée , et vraisemblablement dans la moelle épinière, quMl faut chercher les principaux organes du sentiment. L'individu se détermine en général en vertu de ses per« ceptions. Toutefois , l'état des autres organes intérieui*s , surtout des viscères des cavités de la poitrine et du basventre , les impressions qui y sont reçues , les modifications qui s'y accomplissent, agissent sur la manière de sentir, et sont la source d'un grand nombre d'idées et de
déterminations. Avant la naissance même , l*enfant a reçu des impressions diverses, originaires de divers systèmes d*organes, et il en est résulté pour lui de longues suites de déterminations, et de là des penchants, des habitudes. Le cerveau est le centre commun ; mais il existe et dans certaines circonstances il se forme des centres partiels , des foyers différents de sensibilité, qui ont une vie propre, où les impressions se réunissent et sont tantôt réfléchies directement sur les organes du mouvement, tantôt transmises irrésistiblement au centre cérébral; dans tous les cas, elles modifient les Jugements, les affections, les volontés. Ce qui distingue en général le cerveau ou plutôt la pulpe cérébrale et médullaire du reste du système nerveux et de Forganisme, c*est non-seulement de recevoir des impressions qui lui sont propres, mais d'avoir communication de celles des autres organes; c'est d'exercer avec intensité le pouvoir de réaction sur soi-même pour produire le sentiment, sur ses impressions pour en tirer des jugements et des déterminations , sur les autres parties de l'organisme pour produire le mouvement. C'est dans le cerveau que ce pouvoir de réaction prend le caractère de la volonté. Son action propre sur les impressions, sa fonction caractéristique, c'est la pensée. Le cerveau est un viscère destiné à la produire, comme l'estomac à opérer la digestion et le foie à filtrer la bile. Les impressions^ en arrivant au cerveau, le font entrer en activité, comme les aliments, en tombant dans l'estomac, l'excitent au mouvement propre de ses fonctions. Les impressions parviennent au cerveau par l'enlremise des nerfs; le viscère eutre en action, et bientôt il les renvoie métamorphosées^ en idées. Le cerveau digère en quelque
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sorte les impi-essions , et fait organiquement la sécrétion de la pensée.
La sensibilité est inexplicable dans la physique animale et dans la philosophie rationnelle , comme l'attraction dans la physique des masses. Le mode de communication des diverses parties du système nerveux entre elles, leur mode d'action sur les organes , sont couverts d'un voile épais; mais, sans remonter à la cause de la sensibilité, laquelle se confond avec les causes premières, on peut conjecturer que l'agent invisible qui porte les impressions des extrémités sensibles aux divers centres, et de là rapporte vers les parties motrices l'impulsion qui doit y déterminer les mouvements , est Télectricité modifiée par l'action Vitale. Et quant à l'action vitale elle-même, impénétrable dans sa cause, il semble qu'elle puisse être rattachée aux lois générales du monde. 11 est possible d'entrevoir dans la matière organisée une tendance à des mouvements de dilatation et de contraction , et dans sa formation une certaine attraction, une certaine affinité, en un mot, des phénomènes qui paraissent susceptibles d'être ramenés aux conditions primitives du mouvement et de la matière en général.
C'est de cette philosophie, appuyée sur cette physiologie , que l'auteur se croit en droit de conclure que, puisque le mot facultés de l'homme n'est que l'énoncé général des opérations produites par le jeu des organes, et que. ses facultés physiques, d'où naissent ses facultés morales, constituent l'ensemble de ces opérations, le physique et le moral se confondent à leur source, ou, pour mieux dire, le moral n'est que le physique considéré sous certains points de vue plus particuliers, l'unité
du principe physique correspond à celle du prîocipe moral qui n'en est pas distinct. Et par conséquent les sciences morales rentrent dans le domaine de la physique; elles ne sont plus qu'une branche, une partie essentielle de Thistoire naturelle de Thomme. Et c'est peu que la physique de rhomme fournisse les bases de la philosophie rationnelle, il faut qu'elle fournisse encore cçlles de la moi*ale ; la saine raison ne peut les chercher ailleurs.
Discuter en détail ce simple résumé de ce qu'on peut appeler la doctrine générale du livre des Rapports serait une œuvre infinie; mais il en ressort évideomient qu'un fait a dominé la pensée de Cabanis, c'est le fait singulier et certain, mystérieux et familier, de l'influence du physique sur le moral. Ce fait que l'expérience atteste jour* nellement tente les esprits les moins systématiques en faveur des systèmes matérialistes* On entend sans cesse dans le monde des réflexions chagrines ou moqueuses sur cet assujettissement de nos facultés à nos besoins .L'homme s'est plaint souvent d'être une machine avant que des philosophes aient imaginé de l'en vanter.
Ce fait a mille symptômes ; il n'est que la généralisation d'une foule de faits particuliers. Le livre de Cabanis est un recueil descriptif des plus saillants qu'il ait pu recueillir. Il les présente avec art, avec talent sans doute, encore qu'il apporte rarement dans la description une exactitude expérimentale. Cependant une grande partie de ces faits ne peuvent donner naissance à aucune^ démonstration , à aucune induction , quant à l'objet qu'il semble se proposer; ce sont des renseignements précieux pour l'histoire naturelle , et voilà tout. L'influence des âges, des sexes , des tempéraments, des maladies y du
régime et des climats, sur les idées, les affections, les dispositions et les habitudes morales , peut ressortir en effet assez clairement des six mémoires que Cabanis consacre à rétablir ; mais il en résulte peu de chose pour la solution des grandes questions philosophiques, et il n*a pas mis dans son ouvrage les preuves des conséquences que ses disciples en ont tirées et quMl a Tair de désirer ou de prévoir. Au fond , on dirait qu'il cherche à complaire au matérialiste , mais qu*il n'est nullement sûr de l'être lui-même. Son ouvrage a une tendance et point de conclusion.
Parmi les circonstances qui influent sur l'état intérieur, il en est un grand nombre dont l'effet prouve seulement que l'homme est un être sensible , un être qui communique avec le monde physique. Quand, par exemple, un fait matériel agit sur le moral d'un individu à travers le physique, par le plaisir ou la douleur, même sentis confusément , c'est un phénomène qui ne prouve rien contre l'esprit. Ainsi la mafadie attriste ; elle rend tantôt égoïste et morose, tantôt affectueux et reconnaissant. La jeunesse donne de la confiance et de la hardiesse , parce qu'elle a force, avenir, inexpérience ; la vieillesse, par des raisons opposées, inspire des dispositions contraires. Dans une saison humide, sombre et froide, l'homme sera faible, inerte et timide; dans les climats sereins et ardents, il passera par des alternatives de vivacité et d'indolence. Le régime et le tempérament produisent aussi leurs effets , qui se rapportent au sentiment du bien-être ou de la force, de la souffrance ou de la faiblesse. Que conclure de cela, si ce n*est que l'homme est sensible, et que son être moral , son esprit, son àme, lui-même enfin, s'inté-
resse nécessairement , par sa constitution , à tout ce qui arrive à ses sens? Conclure que tout est corps en lui serait aussi raisonnable que tirer la même conséquence de ce qu'une perte de fortune attriste , de ce qu'une heureuse nouvelle égaie, de ce que le spectacle du malheur attendrit, en un mot, de ce qu*un fait extérieur et matériel modifie les dispositions de Tàme ; car cela aussi est du physique agissant sur le moral.
Il faut donc écarter de la question les faits matériels qui sont de nature à provoquer directement des affections agréables ou désagréables, et à modifier ainsi le moral indirectement. Les effets qui en ce genre méritent surtout attention sont ceux qui paraissent n'avoir aucun rapport appréciable avec leur cause. Qu'une chose douloureuse occasionne de la douleur et trouble Tâme , rien de plus simple; mais qu'une chose indifférente , dont les effets apparents et physiques n'ont nulle analogie avec notre état intérieur, modifie, accélère, ralentisse, suspende nos opérations mentales, le problènie devient plus curieux et plus difficile. L'action des substances qu'on a nommées hilarantes produit la bonne humeur. Le café donne de l'esprit, même à d'autres que Voltaire. Or, quel rapport entre le café et l'esprit ? Est-ce parce que le café procure une sensation agréable? Bien des breuvages donnent des sensations agréables , qui ne profitent nullement à Tintelligence. Enfin , de tous les faits accumulés par Cabanis , aucun ne défie plus les explications que le plus simple, que le plus vulgaire, que celui dont Lucrèce disait il y a deux mille ans :
Cor hominum qiium vini vis ponetravit Acris, et in vcnas discessit diditus ardor;
Consequitiir gravitas membrorum . praepediuntur Grura vacillanti , tardescit lingua , madet mens, Nant oculi ; clamor, singultus , jurgia sequuntur. Cur ea sunt, nisi quod vehemens violeiitia vini Gonturbare animam consuevit corpore in ipso?
C*est donc un fait que le physique influe sur le moral, à ce point qu'une cause physique, sans aucune signification morale par elle-même, en modifiant les organes d'une manière inaperçue de la sensibilité , peut influer , nonseulement sur la disposition morale , mais encore sur les opérations intellectuelles. Je ne m'aventure pas à dire avec Cabanis qu'elle donne des idées , qu'elle produit des jugementSy qu'elle est une source d'affections et de pensées; ce serait en dire plus que Je n'en sais. Nous n'avons de certain que trois points, ou plutôt trois faits : 1° une cause extérieure, boisson, médicament, odeur, etc., mise en rapport avec les organes ; 2° une affection ou modification , perçue ou non , des organes, comme l'excitation , l'engourdissement, etc. ; S"" la conscience d'une modification de l'état intérieur, la tristesse ou la gaieté, l'activité ou le ralentissement de l'intelligence , etc. , et entre ces trois faits un lien de succession que l'expérience autorise à ériger en lien de causalité.
Je ne fais point de scepticisme , J'adopte la liaison de causalité : je crois à l'influence dont on parle, comme Je crois aussi qu'on y peut résister ; mais d'une liaison de causalité ne ressort pas forcément l'identité des phénomènes portée à ee point que le moi soit nécessairement organique, et que, dans le cas de l'ivresse, il faille prendre à la lettre l'expression, de Lucrèce : Madet mens. Si, d'ailleurs, on peut résister à cette influence, ne fût-ce
qu'au plus faible degré, la présomption esl que ce qui résiste diffère de Forgano qui cède. Lorsque le système nerveux, sollicité à 1* engourdissement par rapproche du sommeil , en est affranchi par l'action de la volonté , comment ne pas supposer que la puissance qui l'affranchit est distincte de lui-même, appareil fatalement soumis à l'action des vapeurs du vin ou du principe des narcotiques? Autrement, où le centre nerveux prendrait-il son point d'appui pour la résistance? L'estomac , auquel Cabanis compare le cerveau, ne peut s'empêcher de digérer les aliments dès que les aliments le touchent ; les poumons ne peuvent se soustraire à la fonction de respirer , le cœur k celle de battre. Le cerveau a, dites-vous, un pouvoir de réaction , et même vous étendez ce pouvoir à tout le système sensltif, par conséquent à tout le système nerveux ; mais dans le cerveau seul, selon vous-même, il s'exerce avec conscience , et il est là le phénomène de la volonté. Convenez du moins que ce pouvoir de réaction volontaire , sans similitude , sans analogie avec aucune autre fonction ou faculté des autres organes, est un fait à part qui ne peut être perçu par aucun sens, manifesté par aucune expérience , expliqué par aucune comparaison. C'est un phénomène dont le monde physique ne présente ni le semblable ni l'analogue. Scientifiquement, l'explication de Vinfluence du physique sur le moral par l'identité du physique et du moral n'est donc encore tout au plus qu'une conjecture.
Cette influence est un rapport , et certainement entre le physique et le moral existe un rapport général qui se montre sous des formes diverses par des symptômes multipliés. Or, comment cet ordre de phénomènes a-t-ll pris
CABANIS. 2i3
universellement ie nom de rapports? comment e^t-il devenu Tobjet d'une curiosité laborieuse? C*estque naturellement, spontanément, on a trouvé ces rapports singuliers, bien que constants. La diversité des phénomènes physiques et moraux, on pourrait dire leur opposition, a paru une difficile question. Pour que les honmies , témoins à toute heure, que dis-je, sujets continuels de cette relation, de cette action mutuelle du physique et du moral, se soient préoccupés des moyens de l'expliquer, il faut qu'ils aient vu quelque différence, quelque contradiction entre les deux termes de Téquation, entre les deux données tlu problème. Us ont pu s'étonner à tort, mais ils se sont étonnés qu'une chose comme le physique modifiât une chose comme le moral. L'antithèse entre les noms des deux principes est triviale; elle est sans cesse dans la bouche de ceux qui voudraient ne les plus distinguer. Les médecins disent souvent : C'est le moral qui est attaqué, et alors ils ne disent pas : C'est le cervelet, ce sont les méninges, c'est telle ou telle partie du système nerveux. Ils n'entendent pas alors diagnostiquer la folie, une de ces maladies cérébrales qu'on appelle maladies mentales, car ils ne prescrivent aucun remède pour le cerveau ou pour les nerfs ; mais ils s'adi*essent à l'intelligence, conseillent la distraction, offrent les consolations de l'amitié, les conseils de la sagesse, les plaisirs de l'eâprit. D'où leur vient donc cet empkisme qui néglige le siège, la cause organique du mal, pour ne s'adresser qu'au symptôme? Tout étant physique, la souffrance et la tristesse ne sont que des symptômes, le mal du moral n'c&t qu'une altération nerveuse , et la vraie cause est matérielle. Pourquoi ne désignent-ils pas et n'attaquent-ils pas
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cette cause dans l'organe ou la portion d'organe affectée? Pourquoi n'ordonnent-ils pas à l'ambitieux mécontent, au riche ruiné, à l'amant malheureux, à la mère désolée, quelque préparation officinale, quelque dérivatif ou sédatif propre à réparer le désordre organique? Ce serait là pourtant la médecine rationnelle, celle qui s'attaquerait à la vraie cause de la maladie. Si tout est physique, on doit traiter tout physiquement. Ce traitement ne doit pas même se borner aux maladies. Comme toutes choses, les opinions, les sentiments , les penchants, ne sont que des états physiques, et comme tous les corps de la nature sont des modificateurs de l'organisme, pourquoi ne pas essayer des remèdes contre ces sortes de symptômes organiques? Qui sait si l'on ne guérirait pas de la cupidité par l'iode, de la haine par la belladone, et de l'erreur par le kina? Tous les phénomènes physiques sont comparables; Dès qu'il n'existe que lé physique au monde, les effets produits par une parole éloquente, par une boisson excitante, par une réflexion profonde, par un révulsif puissant, sont également des modifications d'organes. En opposant les modifications les unes aux autres, pourquoi n'auraiton pas l'espoir de détourner ou suspendre, d'exciter ou adoucir celles qui paraissent morales? Avec un peu d'expérience, on convertirait bientôt tout l'art de se conduire ou 4é conduire les autres en une vraie thérapeutique. Ce serait bien là appliquer, comme Cabanis le recommande souvent, la physiologie à l'art de gouverner. Que l'on ne dise point que cette hypothèse en effet se réalise, et que plus d'une fois un médicament donné à propos a suspendu les effets désastreux d'une affection morale : les effets, oui, maiâ non pas l'affection. Qu'une douleur su-
bite et violente causée par une nouvelle affreuse détermine une apoplexie, on sait bien qu'une saignée pourra dissiper le mal dont Torigine est une cause morale; mais cela n'est pas assez : dans Fhypothèse du matérialisme, il faut traiter par des agents physiques cette altération physique elle-même qu*on appelle douleur morale. Autrement on reste, contre le vœu de la science, sous l'empire d'une vieille erreur ; on persiste à croire encore au moral. Alors, qu'est-ce que le moral? En quoi ses phénomènes diffèrent-ils essentiellement, pour là physiologie ou la médecine, de la digestion ou de la respiration, de la fièvre ou de la paralysie? Une définition conséquente, rationnelle, scientifique, du moral, est impossible au matérialisme.
On peut remarquer que ceux des médecins qui sont matérialistes en morale cessent ordinairement de l'être en médecine; cela était vrai, surtout du temps de Cabanis. Si le moral n'est que du physique, c'est-à-dire si les affections et les idées sont matérielles , la conséquence est de les traiter, comme les maladies, par des médicaments, et de s'en prendre aux organes pour redresser l'esprit ou corriger le cœur. A cela, bien des médecinif répondraient, et Cabanis peut-être aurait répondu : « Ce sont des maladies de la sensibilité; la sensibilité peut être malade comme les forces digestives, respiratoires, vitales, comme Félément même de la vie, et l'action directe des médicaments sur de tels principes est rarement possible, jamais appréciable. La pathologie est toute remplie de faits invisibles. » D'où il suit qu'après avoir banni de la science les abstractions àme ou esprit, on raisonne et même on prétend agir sur les abstractions sensibilité, vitalité,
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iunervation , exhalation , abstractions qu'on ne résout pas en objets matériels divers de couleur, de forme, de densité, de mouvement. Que sont-elles alors? Faute de se décider sur ce point et d'oser ne reconnaître dans les phénomènes organiques que des organes se manifestant diversement , les médecins ont longtemps mérité le reproche de voir tout à la fois dans les facultés de Tintelligence de simples organes, et dans les organes des abstractions , et d'introduire ainsi dans la métaphysique le matérialisme, et l'idéalisme dans la physiologie. Ce n'est pas la moindre des contradictions dans lesquelles l'esprit humain soit tombé. Le préjugé qui admet dans l'homme une double nature est, après tout, moins étrange. .
Mais enfin, si puissant qu'il soit, et bien qu'une habitude invétérée ou une inclination naturelle y ramène ceux qui l'avaient condamné au nom de la science , ce peut n'être qu'un préjugé : il est possible que la distinction des deux natures doive être abolie, soit; mais, auparavant, rendons-nous bien raison de cette suppression. Il s'agit d'incarner dans quelques fibres, d,out l'aspect est assez uniforme, tous les sentiments, toutes les volontés, bien plus, toutes les innombrables idées qui peuvent se rencontrer dans tous les hommes. Chacune de ces fibres sera susceptible d'une infinité de vibrations , tensions, flexions, mouvements enfin, qui feront toutes les choses que nous pensons ; car on ne peut dire que , lorsque le cerveau pense , il agit d'une certaine manière , mais to^jours la même , comme l'esitomac digère toujours de la même façon, quelque substance qu'il digère. De cette façon , la diversité des pensées serait impossible. Il faut de toute nécessité que le cerveau ou
tout autre organe pensant ne soit pas, lorsqu'ii^ pense a A, dans le même état que lorsqu'il pense à B; car A diffère de B, et tous deux n'étant que des pensées, et les pensées que des états, mouvements ou modifications organiques, tous deux sont représentés par deux phénomènes différents de Torgane ; et comme il y a une infinité de A, de B, de G, etc., il faut que. ce télégraphe avec conscience, qu'on appelle organe pensant, ait une infinité de signes, actuels ou possibles, qui correspondent à chacune des idées actuelles ou possibles qu'il peut avoir à s'exprimer à lui-même. Ne nous parlez plus de fonctions intellectuelles organiques qui s'appliqueraient à tout, comme le poumon à tous les gaz, ou l'estomac à tous les aliments. Ne prétendez pas que la diversité des objets sentis est donnée par l'extérieur, et que la machine sensitive les absorbe tous, comme un moulin broie tous les grains. Les sensations sont modifiées et convei*ties en idées par l'organe pensant, et ainsi converties, elles sont, suivant les physiologistes, non des objets distincts , positifs et réels, comme les aliments dans l'estomac , mais des états, fonctions ou modifications de l'organisme. £n effet, à moins de tomber dans la réalisation la plus grossière des abstractions les plus évidentes, il faut reconnaître que les objets intérieurs de nos pensées ne sont point des corps individuels comme les objets extérieurs ; ce sont nos pensées mêmes , c'est-à-dire , dans le système où nous raisonnons, des mouvements vitaux , des mouvements du corps. Gela est vrai de la sensation la plus simple; à peine s'est-elle accomplie, qu'elle n'existe plus que par la mémoire, elle est devenue un souvenir. Or, un souvenir, qu'est-ce, sinon un certain
froncement de membrane, une certaine vibration de fibre, je ne sais enfin, mais un phénomène organique, et tel souvenir déterminé est tel phénomène organique en particulier , et non tel autre. Ainsi , autant d^ phénomènes organiques différents que de souvenirs divers ; et ces phénomènes différents, il ne faut pas entendre qu'ils diffèrent seulement quant au temps, quant à leur relation de succession ou de combinaison avec d'autres, mais ,bien qu'ils diffèrent en eux-mêmes, essentiellement. En quoi peuvent différer réellement le souvenir d'un chiffre et celui d'un vers latin, si ce n'est dans l'état, physique de Torgane sensitif quand il se souvient? En quoi peuvent différer une peinture de l'imagination et un aliment de la logique , si ce n'est par l'état plus ou moins Injecté, plus ou moins irrité, plus ou moins tendu (encore une fois, je l'ignore, et tous les matérialistes l'ignoreront à jamais) de la portion du système nerveux qui imagine ou qui raisonne? Et telle image ne diffère de telle autre image , tel raisonnement de tel autre raisonnement, que par une circonstai)ce qui, de sa nature, devrait être appréciable à la physiologie, si celle-ci avait des microscopes mille fois plus forts. C'est là une des conséquences nécessaires de la réduction du physique et du moral à un seul et même principe. La première difficulté de cette doctrine consiste donc dans la diversité prodigieuse d'états organiques dont elle exige la possibilité, pour que les modifications nerveuses correspondent à la variété et au nombre de nos«entiments et de nos pensées. Une autre difficulté résulte de l'opposition qui existe, ou du moins parait exister entre les choses morales et les choses physiques.
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Considérez, en effet, nos principales facultés, la sensation, par exemple; elle a, j'en conviens, besoin du physique, au point qu'on est quelquefois près de la prendre pour une faculté physique, et de la confondre avec la fonction des organes des sens. Cependant les naturalistes eux-mêmes centralisent la sensibilité; ils ne croient pas que ce soit Tœil qui sent lés couleurs, ou Toreille les sons, mais un organe plus intérieur. Or, cet organe intérieur, ou plutôt cette sensibilité même qui réunit dans un point les émotions diverses des sens divers, diffère par là d'un phénomène physique, et dans les instructions qu'elle nous donne sur le monde extérieur, indépendamment de toute affection agréable ou désagréable , elle est, comme perceptive, une faculté de con« naissance , qui n'a aucune apparence matérielle , et que nous regardons volontiers comme la traduction de l'ordre intelligent qui' règne dans la création.
Quant aux affections morales, quoiqu'elles aussi aient besoin du' physique, quoiqu'en général elles proviennent de causes extérieures et s'attachent à des objets sensibles, tout le monde les met à part, ou plutôt au-dessus de toutes les émotions physiques; nul ne trouve à la douleur de la perte d'un ami la moindre analogie avec la goutte ou la migraine , et ne confond le désir de la gloire avec la passion des spiritueux. Qui n'oppose sans cesse les mouvements du cœur à ceux de l'organisation, et malgré la part que prend à nos passions toute notre nature organique , malgré le trouble qu'elles lui causent , qui n'a le sentiment'que les passions dites de Tàme agissent sur le corps comme des causes étrangères, comme des puissances qui s'unissent à ce qui n'est pas elles , qui s'approprient les
muscles et les nerfs, qui en usent et les détournent du but immédiat de leur organisation, savoir : la conservation de la vie par l'exercice régulier des fonctions ?
Mais si la sensation et Taffection morale intéressent encore le physique, peut-on dire la même chose du raisonner et du vouloir? La pure raison ne parait tenir en rien d'un phénomène organique. Lors même qu'elle parait s'exercer sur des sensations , elle les demande à la mémoire, et elle agit d'après ses propres lois , lois abstraites que les philosophes ont démontrées en elles-mêmes , et qui n'ont de matériel que d'être exprimables par des mots. Le raisonnement n'a pas une seule analogie, si fugitive, si métaphorique que vous la fassiez , avec un phéÊiomène organique. Il n'y a rien absolument dans vos perceptions de la nature extérieure ou de votre nature organique, qui soit comparable à un pur raisonnement ; il parait vrai en lui-même et par lui-même , et non pai*ce qu'il est ^erveusement perçu et matériellement sécrété par un organe. Personne ne croit naturellement qu'un raisonnement soit une combinaison d'ondulations nerveuses ; la raison nous apparaît toujours comme si peu matérielle , que nous la croyons au-dessus des choses, et par conséquent hors des choses. On remarquera que je ne parle encore que de ce qui nous parait, et non de ce qui est. Cela me suffit en ce moment.
Quant à la volonté, il me semble généralement convenu qu'elle est libre, et que, pour vaincre les appétits du corps, il suffit souvent de vouloir. Plus souvent elle est entraînée par les émotions sensuelles et les besoins organiques, mais c'est déjà beaucoup qu'elle puisse quelquefois se soustraire à tout empire. Elle apparaît à l'homme
comme étant en lui un pouvoir indépendant par essence, quoique souvent contrarié ou dominé par accident. Elle est investie d*une force de résistance et même de contrainte, qui ne peut être rapportée à aucune cause sensible connue, et qui déroge ou s'oppose à toutes les causes de l'ordre physique. Il semble qu'une différence profonde et essentielle distingue la volonté et les organes. Une indépendance de nature les sépare ; une dépendance de circonstance semble les réunir. Il faut que l'homme subtilise beaucoup pour les identifier, et il n'y parvient jamais qu'en faisant violence à ses idées pratiques et à son langage habituel. Il est donc vrai que nod^ avons une disposition naturelle à distinguer en nous-mêmes un ensemble de facultés qui confment au physique, qui empruntent de lui , transigent avec lui , qui , en un tnot , sont en commerce avec lui, mais qui ne sont pas lui, et qui ne lui ressemblent pas, quoiqu'elles le touchent, et ne s'annulent pas en lui, quand même elles lui cèdent. Le système de l'identité du moral et du physique est donc : 1» fondé uniquement sur la succession constante et réciproque de certains phénomènes internes à certains phénomènes externes ; 2" appuyé par une induction gratuite , non par une perception immédiate , non par une expérience directe , non par une évidence sensible ; 3*» compliqué par la multiplicité et la diversité Infinies des phénomènes physiques qu'il suppose , et dont aucun n'a été observé , dont aucun n'est observable ; 4* contraire à l'opinion commune , au langage ordinaire , à la pratique de la vie , au sentiment naturel.
n suit que, pour qu'il soit vrai , il faut au moins qu'il soit justifié , l* par d'autres preuves que celles que nous
avons examinées jusqu'ici ; 2" ou tout au moins par une théorie plus claire, et plus plausible qu'aucune autre de la nature humaine. Ceci conduit à Fexamen de la physiologie de Cabanis I en tant qu'elle explique Tbomme
moral.
Cette physiologie a deux caractères notables : le premier y c'est de ne pas admettre rirritabilité. Cette propriété féconde, dont en général, depuis celui qu'on a appelé le grand Haller , on a fait la propriété fondamentale et distinctive de la matière animale , est annulée ou rejetée au second rang par Cabanis. Pour lui, elle résulte de la sensibilité ; c'est parce que l'organe est sensible qu'il s'irrite , et la sensibilité ne suppose pas toujours la sensatiQn.
£n second lieu, et par une conséquence de l'idée que donne Cabanis de la sensibilité , celle-ci n'a pas de siège exclusif. Elle est surtout plutôt qu'elle n'est uniquement dans les nerfs; et s'il est vrai que, dans le système nerveux, elle offre ses phénomènes les plus compliqués, les plus intimes et les plus curieux , ceux qu'on attribue à l'entendement et à la volonté, ils ne sont pas du moins cantonnés dans un point de ce système , à l'origine commune de tous les nerfs , ni même dans le cerveau et ses appendices; mais une grande partie de ces phénomènes sont modifiés, déterminés ou produits par l'action que transmet irrésistiblement le cerveau, quelquefois sous forme de sentiment et de volonté , quelquefois sans qu'il en ait conscience, et sans que son enti*emise sbit autrement indiquée que par l'analogie.
Ce ne sont pas là des idées reçues définitivement en physiologie; vagues de leur nature, elles ont, été fort
utiles à Cabanis pour faire passer nombre d'assertions qu'un langage plus scientifique aurait rendues insoutenables.
Ain^ , selon lui , la matière animale est partout sensible. Ceci n'est vrai qu'à la condition d'admettre qu'étant partout sensible, elle ne sente point partout , c'est-à-dire à la condition d'admettre une sensibilité qui ne sent pas. La susceptibilité particulière donnée à l'organisme, et qui consiste à manifester, dans certaines circonstances, ou à la suite de certains contacts, des changements, des mouvements non explicables par les forces qui président à ta mécanique, à la physique, à la chimie^ cette propriété d'être modifié dans sa couleur, son volume, sa structure, son état enfin, d'une manière dont la matière inanimée n'offre pas d'exemple, n'est pas encore la sensibilité. Des phénomènes pareils très -saillants, trèsimportants pour la vie ou la santé, peuvent s*accomplir dans les organes, sans qu'aucune sensation les accompagne; témoin, les innombrables fonctions internes qui s'exercent dans le corps d'un homme sain. Ces phénomènes sont principalement dus à cette propriété spéciale appelée l'irritabilité. L'irritabilité est, à ce qu'il paraît, nécessaire à la sensibilité. Quelques-uns de ses phénomènes sont toujours sentis; d'autres, et c'est le plus grand nombre, accomplis dans certaines circonstances, poussés à un certain degré d'intensité, deviennent sensibles. Sous l'impression d'un corps extérieur, la sensibilité se manifeste partout ; sous l'influence d'un état particulier, comme la maladie, elle naît ou s'accroît localement ; mais l'irritabilité existe indépendamment de