‹ Critiques & études littéraires ou passé et présentChapitre 11 sur 26 · II · texte numérisé non relu

II

la sensibilité, puisque l'irritation peut avoir lieu à Tinsu de la sensation.

Dans Topinion contraire, la sensibilité devenant la propriété générale et indéfectible de la matière vivante , et devant être plus tard considérée comme la somme ou le fond de toutes les opérations intellectuelles , la différence du plus vulgaire phénomène de l'organisme à l'acte le plus rare de l'intelligence ou de la volonté n'est qu'une différence de plus ou de moins, et rien d'essentiel ne distingue la formation d'un ongle qui repousse de la découverte du calcul infinitésimal.

A ce système, la sensibilité perdra la possession d'un organe exclusif, et le sentiment celle d'un centre exclusif dans cet organe. La pensée et la volonté elles-mêmes se trouveront rejetées dans la dépendance, sous l'action immédiate et, peu s'en faut, créatrice, sous la toute-puissance enfin d'organes qu'on a rarement destinés à tant d'honneur. Grâce à l'emploi déréglé des métaphores, on fera des viscères inférieurs la source > si ce n'est le siège des déterminations, que le grossier vulgaire attribuait c^ rintelligence et à la volonté, et que l'esprit éclairé et sublime du philosophe imputera aux organes abdominaux. Il y aura «des affections morales et des idées qui » dépendront particulièrement des impressions internes; D des dérangements plus ou moins graves dans les viscè- » res agiront d'une manière immédiate sur la faculté de » penser ; les organes de la digestion ou d'autres seront » évidemment source de certaines déterminations; lecon- » cours des viscères abdominaux sera nécessaire^ la for- » matiou régulière de la pensée. Les idées et les affec-

» tioDs morales se formeront en effet par le concours des » impressions qui seront propres aux organes internes les » plus sensibles. Dans certains cas pathologiques, ce sera 0 une humeur organique qui donnera une âme nouvelle 9 aux impressions, aux déterminations, aux mouvements ; » l'énergie ou la faiblesse de Tàme , Téiévation du génie, )) l'abondance ou l'éclat des idées dépendront uniquement 8 et directement de l'état où se trouveront certains or* Dganes du bas -ventre; ceux-ci exerceront un empire )) étendu sur l'énergie et l'activité de l'organe pensant, et » leur énergie sera le principe fécond des plus grandes » pensées, des sentiments les plus élevés et les plus géonéreux.»

Cette dissémination des sources ou des causes génératrices de la pensée , ou du moins de ses facteurs organi* ques, est assurément une grosse nouveauté en métaphysique, et me semble même un abus du matérialisme en physiologie. Elle nous conduit bien loin des recherches de ces naturalistes qui s'efforçaient de découvrir dans un point du cerveau le sensorium commune y et la pbrénolo* gie elle-même , en localisant dans les diverses régions de la masse intracranienne les fonctions intellectuelles, est loin de manquer du sentiment de l'unité morale au même point que la doctrine brutale dans ses paradoxes du phi* losophe élégant de la physiologie académique. La physiologie ordinaire n'attribue qu'à des sympathies pathologiques entre les organes et le cerveau l'influence tout indirecte que l'état des premiers exerce sur la pensée, dont, suivant tous les systèmes, le second est le siège ou l'instrument. Il est rare que le besoin de tout matérialiser entraine les observateurs exclusifs de la nature physique

aussi loin que Cabanis. Avec lui, on serait en droit de dire qu'un érysipèle à la jambe, qui donne la fièvre, et avec la fièvre le délire , est ainsi une des sources de la pensée. Evidemment, ce ne sont là ni des observations de physique, ni des déductions rationnelles; ce sont de purs abus de mots , de véritables fogomachies.

Maintenant, le système qui s'appuie sur ces représen^ tations si imparfaites des faits fondamentaux de la sensibilité, est-il prouvé, est-il clair?

La seule preuve directe est celle-ci : une partie du corps séparée du système nerveux devient insensible. Gela montre que pour être sensibles ou plutôt pour que les causes de sensations soient senties, les parties du corps sur lesquelles ces causes agissent ont besoin d'être en communication avec le reste du système nerveux. Ceci indiquerait, entre autres choses, que ce système a un centre, siège de la sensibilité, laquelle n'est pas diffuse dans toutes les parties, non plus qu'inhérente à la matière animale, puisqu'un lambeau de chair qui n'est même pas séparé du corps, mais dont on a détruit les liens nerveux avec le corps, reste animal et devient insensible. Mais qu'est-ce que cela prouve sur la nature de l'être sentant? Tout le monde est d'accord qu'un appareil organique , le système nerveux probablement, est nécessaire à la sensibilité; les psychologistes s'unissent même avec la plupart des physiologistes pour centraliser cette propriété que possède le système nerveux d'être indispensable à la sensibilité, et par suite à la perception, aux opérations et aux connaissances qui en dépendent. Pour conclure de là que la sensibilité, la perception, les opérations subséquentes, sont tout organiques, on nous dit qu'on ne voit dans le

sein du système nerveux que la substance nerveuse, savoir une substance organique , et qu'on n'y peut voir ni toucher une substance autre; donc elle n*y serait pas. Mais on ne voit dans la substance nerveuse ni la sensibilité, ni ia perception , ni aucune des opérations ou connaissances qui s*y rattachent; donc elles n'y sont pas. La réponse vaut bien Targument.

On insiste et Ton dit : a L'atteinte portée au cerveau est un trouble porté dans la pensée, o Gela doit être, puisqu'il est convenu que l'homme vivant a besoin du cerveau pour penser, et que l'àme, si elle existe, est enchaînée au corps. La liaison entre l'état du cerveau et l'état intellect tud et moral est donc un fait naturel. Bien plus, comme le cerveau , en qualité d'organe central , est mis en rapport par de délicates sympathies avec tous les autres organes, un certain degré de dépendance de l'être intellectuel et moral relativement à l'état accidentel des organes est une conséquence naturelle de cette solidarité incontestée; mais cette solidarité reste le fait même qu'il s'agit d'expliquer, c'est la question à résoudre. Le matérialisme retranche la question et change l'hypothèse pour éviter l'embarras de s'y placer. Une difficulté niée n'est pas détruite.

Ainsi tous les faits cités ne reviennent à prouver qu'une chose, un rapport constant et divers, quoique plus ou moins direct, entre le phénomène physique et le phénomène moral. Mais quel rapport? Rapport d'action et de passion, rapport de cause et d'effet, ou rapport d'identité, ce qui serait la suppression du rapport lui-même? Voilà la question. Or, pour se décider en faveur de l'identité, Cabanis a oublié de -donner du moins une seule

raison* De ce qu'une chose vient après une autre , il ne suit pas qu'elle soit la même. De ce qu'une chose est l'effet d'une autre , il ne s'ensuit pas qu'elle soit identique avec celle-ci. De ce qu'un fait se passe en un point , parce qu'un autre fait en un certain rapport avec lui s'est passé dans un autre point, il ne s^nsuit pas qu'il soit le même fait. Pour prouver l'identité, il fondrait en fournir une preuve directe et expérimentale , ou démontrer qu'il ne peut y avoir rapport de causalité ou d'influence, commerce enfin, entre des êtres qui ne sont pas de même nature. Or, la première preuve n'est pas fournie, et elle ne peut l'être. Il est impossible de montrer à l'expérience une pensée dans un organe, ni même un organe opérant pour la produire. En vain dites -vous résolument que le cerveau sécrète la pensée, comme on dit que le foie sécrète la bile. Je vois la bile et le foie , et quand même je ne verrais pas le foie en action, ce qui n'est pas matérielle- \ ment impossible, j'établis , par une induction légitime, un rapport de cause à effet entre le foie et la bile ; mai3 dans le cerveau je ne vois que le cerveau, jamais je ne le vois pensant; je ne le vois que figuré, coloré ou mu; je n'y puis apercevoir ni supposer que de la forme > de la couleur et du mouvement. La pensée, soit comme opération productive , soit comme produit de l'opération , aucune observation ne me la peut montrer. C'est une affirmation gratuite que celle-ci : le cerveau pense, à moins qu'on ne s'appuie sur l'autre genre de preuve, c'est-à-dire sur l'impossibilité qu'il y ait échange d'action entre deux na^ tures essentiellement différentes comme l'esprit et le corps, et sur le principe que le semblable seul engendre le semblable. Mais cet ordre d'idées, Cabanis ne l'a point

abordé, et ce principe même , ft*il est vrai , réfute la doctrine des matérialistes, comme la doctrine opposée; car si le semblable seul engendre le semblable , comment le eerveau peut-il engendrer la pensée, qui ne lui ressemble en rien? Le cerveau est solide, visible, tangible, coloré, mobile, organisé, irritable, et il produit la pensée, qui n'est rien de tout cela. Quoi I vous exigez que le produit soit de même nature que le producteur, et vous me montrez un producteur accessible aux sens, à Texpérience , auquel vous attribuez un produit qu'aucune sensation , aucune expérience ne peut atteindre ! Quel rapport d'analogie y. a-t-il entre un organe et une idée abstraite? £t lorsque vous admettez si aisément qu'un aj^areil matériel peut donner un résultat immatériel, comment pouvez-vous trouver extraordinaire que deux êtres, deux natures, l'une immatérielle, l'autre matérielle, puissent non pas se produire l'une l'autre, mais influer l'une sur l'autre , et se modifier réciproquement? Il y a difficulté , mystère, dans tous les systèmes; mais assurément le mystère du matérialisme ne coûte pas moins à la raison qtie l'autre , et il est hérissé de difficultés accessoires qui répugnent au sens commun, d'où je crois pouvoir conclure que le matérialisme est un système qui n'est pas prouvé»

Ce système est-il plus clair? Nous ne voyons dans toute la nature matérielle que de l'étendue et du mouvement. La nature organique n'est également pour les yeux qu'étendue et mobile. Et voilà qu'il nous faut la doter d'une force qui lui imprime la pensée, le sentiment, la volonté, choses qui ne sont point des mouvements! Il y a des organes rouges ou blancs qui nous manifestent des puisa-

lions de solides, des écoulements de liquides, des absorptions ou d^agements*de gaz, qui vibrent, se contractent, se dilatent, s'amollissent, se durcissent, et il nous faut admettre qu'en faisant tout cela, ils font en outre, et par là même, et sous cette forme, des réflexions, des raîs<mnements, des résolutions, qui ne sont substantiellement que des masses gélatineuses, fibreuses, à tel ou tel état d'irritation. Assurément, cela ne brille pas d'évidence, et ne satisfait que très-médiocrement le bon sens. Passons cependant. Je dis moi , je me sens un être dans un autre être, un je ne sais quoi intérieur qui pense, compare, juge et veut , qui jouit et souffre presque en même temps , craint ou espère ; et il faut que j'admette que , sans qu'il existe nulle part un point où tout cela converge, un centre où tous ces rayons coïncident, un être qui ait simultanément connaissance de toutes ces choses; je suis en même temps, mais séparément, un organe ou une portion d'organe qui sent, un autre qui réfléchit, un autre qui veut, un autre qui souffre; je suis tout cela en même temps, et je suis présent à toutes ces opérations ou affections, quoique cependant il n'y ait pas eu moi quelqu'un à qui toutes ces opérations soient communes, quelqu'un qui ne soit aucune de ces parties d'organisme , et qui soit averti de ce qui se passe dans toutes. Ce quelqu'un, en effet, ce serait un moi qui ne serait aucun organe en particulier , et par conséquent un moi inorganique. Quand on dit je, on parle de quelqu'un qui , pardonnez une expression bien familière , fait la chouette à toutes les fonctions de la nature humaine. Or, ce quelqu'un est impossible dans Thomme de Cabanis. Des impressions qui se communiquent entre elles, des organes

qui agissent les uns sur les autres , sans un médiateur universel qui ait connaissance de tous leurs phénomènes, c'est un système confus qui ne peut rendre raison de luimême. Vous trouvez obscure Tidée d*un être immatériel ; vous ne comprenez pas comment Tesprit peut être uni au corps? Moi, je comi)l*ends encore moins comment une combinaison de solides , de liquides et de gaz peut concevoir une vérité générale, éprouver un sentiment de crainte ou d'espérance, déterminer un acte de son choix. Voilà qui est d'une impénétrable obscurité. Le sang cir^ cule, le cœur bat, l'estomac digère, la pupille se fronce : ce sont des phénomènes singuliers que l'expérience cependant nous force à reconnaître , et qui , après tout, ne sont obscurs que dans leur cause ; car ce sont des faits qui n'ont rien de contradictoire avec les propriétés connues de la matière. Mais qu'il y ait dans de tels phénomènes le type , la ressemblance, l'essence réelle du phénomène d'une grande pensée ou d'un sentiment héroïque, c'est ce qu'il m'est impossible de comprendre ; et l'on tombe dans l'erreur connue sous le nom à*obscurum per ohscurius^ quand on veut expliquer par des changements de forme, de couleur et de place , seuls phénomènes possibles de Tordre organique, la création de ce qui n'a en soi ni place, ni couleur, ni forme.

Ne sommes-nous pas en droit d'affirmer que c'est sans preuve comme sans vraisemblance que Cabanis ramène la science de l'esprit humain à la physiologie, qu'il n'a pour lui ni l'expérience ni l'évidence, et qu'il n'a donné ni à sa philosophie, ni à sa physiologie, les caractères ou même les apparences de la certitude et de la clarté?

ut PASSÉ ET PRÉSENT.

Nous nous sommes laissés aller à une discussion spéciale qui peut-être paraîtra manquer de nouveauté et surtout d'à-propos. On ne professe plus guère, en effet, le matérialisme ; on le supprime en théorie^ on le réserve pour la pratique. Toutefois , plus d'un esprit qui ne sait que penser le garde intérieiArement pour y recourir au beswn, comme quelque chose de clair et de palpable , comme le refuge qui reste au bon sens après les aventures de la spéculation. On affiche les opinions con-^ traireS) ainsi qu'on se vante d'avoir des illusions, et ce n'est nullement là le caractère d'une solide croyance. Exigeons d'avantage pour les principes qui fondent la dignité de l'homme et sa meilleure espérance , et ne négligeons aucune occasion de montrer que les conceptions gratuites , les hypothèses 'hasardées sont du c6té des doctrines les plus répugnantes, et que la raison, en métaphysique comme en toutes choses, est du plus noble parti.

Ces paroles paraîtraient sévères pour Cabanis, si nous en restions là, et cette sévérité serait injuste. Rappelons toujours que nous n'avons considéré dans son ouvrage qu'un point de vue : ce point de vue y domine; mais il y en a d'autres « et l'auteur est moins absolu que nous ne l'avons fait. Une analyse est toujours plus systématique que le livre qu'elle résume, et pour peu qu'on prête de méthode et d'exactitude à Cabanis, on le dâlgure; on le rend plus net, mais plus étroit. Cet esprit ingénieux et fadle ne procède guère que par aperçus, et néglige les formes sévères, soit de la logique, soit de l'expérience. Il y a des variations dans son langage et de l'inconsistance dans ses idées, et l'on entrevoit que, jsi quelques

principes fort connus n'étaient pour son époque et son école des articles de foi, il aurait bien pu s*en éloigner pour son compte » et qu'une sorte de sagacité flottante Tentraîne au delà du cercle où ses contenaporains l'ont enfermé. M. Peisse a parfaitement caractérisé chez Cabanis une indécision qui nuit à son livre, mais honore son esprit, dont elle prouve retendue, sinon la fermeté. Nous l'avons, nous, circonscrit dans une seule question ; mais il n'était pas étranger aux questions plus générales qui se rattachent à l'origine du principe pensant ou touchent à la nature même des choses. Dans cette sphère plus . vaste et plus élevée, ses idées ont peut- être encore moins dé liaison et de clarté, rien n'est approfondi ni déduit; cependant , comme l'a remarqué déjà Frédéric Berard , elles paraissent porter bien au delà des inductions secon • daires d'un naturalisme e7[périmental , et mener à une doctrine spéculative d'un caractère bien différent. De même que nous l'avons vu réduire la sensibilité à une propriété vague qu'il place avant la conscience dans l'ordre psychologique, et avant l'irritabilité dans l'ordre physiologique , il n'admet entre les phénomènes les plus saillants du moi et les plus obscurs de l'organisme qu'une différence de vivacité, de clarté, d'intensité, de sorte qu'il ne voit dans l'homme que des fonctions vitales, rien qu'un mécanisme caractérisé par deux phénomènes, impression et réaction. Tout l'homme ne serait ainsi qu'un corps élastique. Ayant ainsi effacé les traits et les reliefs de la nature humaine , Cabanis est sur le point d'accorder à toute la matière la sensibilité ou quelque chose d'approchant; car, si la sensibilité n'est qu'une production de mouvements, pourquoi ne serait-elle pas universelle?

Pourquoi les forces de la physique, l*attraction , par exemple, n'aurait-eile pas une sorte d*iDstinct, un choix, presque des sympathies? Pourquoi i*affiuité, qui est élective, ne s'expliquerait-elle point par la sensibilité? Par là les distinctions entre la matière vivante et la matière sans vie s'affaiblissent. Il ne subsiste entre les êtres qu'une différence du plus au moins ; livrée à elle-même, la matière s'organise et se vivifie. Ainsi Cabanis, comme on l'a remarqué, tombe peu à peu dans l'animisme de Stahl. C'est là ce qui échappe à beaucoup de lecteurs, ce qu'en l'analysant M. de Tracy semble n^avoir pas aperçu, ce que l'auteur lui-même ne s'avouait peut-être pas distinctement. La doctrine des Rapports du physique et'du moral, si on la pressait un peu, aboutirait donc à une espèce de panthéisme déguisé, sort commun du reste à tous les systèmes qui méconnaissent l'existence substantielle de l'esprit- humain, et Cabanis irait se mêler à la foule des imitateurs involontaires de Spinoza.

Si l'on peut induire quelque chose de semblable du livre qui nous a occupé jusqu'ici, il faut conclure que Cabanis s'est bien moins contredit qu'on ne l'a prétendu, lorsque dans un autre ouvrage il a, délaissant les étroites recherches de l'analyse des phénomènes, donné l'esquisse d'une ontologie et substitué des êtres à des fonctions. Nous voulons parler de cette célèbre lettre sur les causes premières où, réagissant sur ses doctrines, il a scandalisé cette secte philosophique qui fait profession d'observer des qualités sans en conclure qu'il y ait des choses. Ce n'était pas la première fois que Cabanis échappait aux liens de cette science rétrécie , et ce nouvel ouvrage ne diffère essentiellement du premier que par sa tendance.

Nous pensons comme M. Peisse, cet écrit est d'un grand intérêt : il témoigne de la sincérité de l'auteur, il indique en lui un esprit plus large que Tesprit de son école; mais il n'a pas, comme composition philosophique, une haute importance , et il honore le savant plus qu'il ne sert la science. Nous l'analyserons en peu de pages.

Cabanis écrit à M. Fauriel, à cet homme rare qui vient de nous être si cruellement enlevé, et qui, doué d'une originalité si simple, unissait les fermes croyances de son temps à l'amour profondément intelligent du passé. Comme pour se mettre en intime accord avec cet esprit éminemment historique , Cabanis commence par un éloge animé de la philosophie ancienne; puis, retour qui n'est gaère conforme au respect de l'antiquité, il attribue toutes les religions aux philosophes, et déclare avec un grand sang -froid qu'elles ont fait aux hommes beaucoup plus de mal que de bien ; il conclut donc en général contre les religions. Cependant il se demande comment se sont créées ces imaginations si pernicieuses, et cette fois il les dérive d'un besoin natif chez les hommes de rattacher à des causes les objets et les faits qu'ils observent ^ et de prêter à ces causes quelque chose comme l'intelligence et la volonté par lesquelles ils produisent à leur tour des créations et des phénQmènes secondaires. Il explique ainsi la naissance et le développement du sentiment ou plutôt de l'idée religieuse, et tout en l'accusant d'être une tentative téméraire de pénétrer l'impénétrable, il la montre naturelle et nécessaire aux hommes, conforme à leur instinct , favorable à la morale , utile au bonheur. On ne sait rien de l'essence de la cause universelle, rien de l'essence de la cause qui nous rend susceptibles de sentir, c'est II. 23

le nom quMl donne au principe intelligent; maifl cette ignorance absolue est, quant à Tune, un faible argument contre le cri universel et constant de la nature entière; et quant à l'autre , la croyance à sa persistance après la destruction n'a besoin pour être établie que de C impossibilité de démontrer l'opinion contraire par des arguments positifs , En d'autres termes , point de preuves contre le déisme et le spiritualisme. Il est vrai que la démonstration n'est pas de mise çn ces sortes de questions, et cela par une raison singulière, c'est que la démonstration n'est applicable qu'aux abstractions.

Toutefbis, Cabanis croit qu'on peut exposer analytiquement l'histoire de la notion de la cause première, car il ne se permet point de la nommer Dieu, c'est un mot dont le sens rCa jamais été déterminé et circonscrit avec exactitude. Il identifie la cause première avec la cause universelle, et, à ce double titre, elle ne peut être ni rapportée ni comparée à rien, a Elle est parce qu'elle est, elle est en elle-même. » Ces paroles sont vraies et belles ; elles appartiennent à une irréprochable théodicée. Fai* sant un pas de plus dans cette voie , Cabanis déduit de la nature de l'esprit humain la croyance qui fait dans la première cause subsister, avec la puissance, la volonté et la sagesse. « Cette croyance réunit £n sa faveur les plus grandes probabilités. »

Tout à coup il part de là pour affirmer que le principe de l'intelligence est répandu partout, et tend sans cesse à s'organiser en êtres sensibles^ La sensibilité est distribuée dans ttutes les parties de la matière , puisque nous y remarquons distinctement Vaction de cotises motrices qui, non-seulement les tiennent dans une activité continuelle.

CÀBÂNiS. 267

mais qui tendent à les &ire passer par tous les modes d'arrangement régulier et systématique, depuis le plus grossier jusqu'à l'organisation la plus parfaite. €omme rien ne peut être observé hors de l'univers , rien ne doit être supposé hors de lui. Seulement i il faut l'animer d'intelligenee et de volonté : Jupiter est quodcumque vides. L'intelligence se trouve rassemblée en quantité suffisante dans les organisations particulières» dans ces existences qui, sorties du résenxÂr commun de toute sensibilité, y rentrent sans cesse pour en ressortir encore , et qui, pendant toute la durée de la combinaison, Jouissent de la personnalité du moi. Nous voici, comme on le voit, en plein spinosisme*

Mais le mot de personnalité a été prononcé : comment le concilier avec ce panthéisme vaguement imité des stoïciens? Cabanis s'en inquiète si peu qu'il se pose une question absurde pour le panthéisme : le système moral de l'homme, ce système dont le moi peut être regardé comme le lien, le point d'appui, partage-t-il à la mort la destinée de la combinaison organique? Ici, dit-il, les présomptions sont plus faibles; mais l'opinion qui considère le moi, non comme un résultat de l'organisation, mais comme le signe d'un principe actif dont t existence est né^ cessaire à C explication rationnelle des faits y offre, quand on la compare à l'opinion contraire, un degré de proba^ bilité supérieur. De nombreuses considérations portent à regarder ce principe vital , non comme une simple propriété des organes, mais<x>mme une substance, un être réel; et alors, indécomposable ainsi que les éléments de l'organisation , il est indestructible comme eux. Voilà le spiritoalisme ; mais comme ce principe est une émanation

du piincipe général sensible et inlelligetît qui anime tuni^ vers y il doit, dans tous les cas, aller se réunir à cette source commune de toute vie et de tout mouvement y en se séparant du corps organisé, et voilà encore le panthéisme.

Si Ton demande à Cabanis ce que ce principe peut être en lui-même, il répond qu'on ne le connaît que par ses effets. La sensibilité , cause exclusive et nécessaire de ^intelligence ^ est le véritable et peut-être l'unique caractère sans lequel on ne le peut concevoir. Mais puisqu'il est sensible, la conscience du moi lui est essentielle. Or, ce moi ne peut être que celui du système organisé qu'il anime par sa présence, et la persistance du principe vital, après que le système a cessé de vivre, entraîne celle du moi. Tels s<mt les motifs qui peuvent faire pencher la croyance de ce côté; mais ces raisons sont loin d'avoir pour Cabanis la même forée que celles qui affirment l'intelligence de la cause première , ce qui signifie que l'immortalité de l'âme est moins prouvée que l'existence de Dieu.

Et encore cette âme, quelle est-elle? Le moi est-il inséparable de cet ensemble d'idées et de sentiments que nous regardmis comme identifiés avec lui? Et quand on parle de la durée du moi après la mort, parle-t-on de la persistance de cet ensemble, qui ainsi subsisterait quand les fonctions organiques dont il est tout entier le produit ne s'exécutent déjà plus? Les probabilités de l'affirmative deviennent, nous dit-on, plus faibles encore, et tout ce qu'on nous accorde, c'est que la négative ne saurait se démontrer, et serait incompatible avec la justice parfaite dont l'idée est inséparable de la cause première.

Conclusion : déduire les règles de notre conduite des

lois de la natare et de Tordre, regarder chaque être et surtout chaque être intelligent comme un agent, un servi* teur de la cause ppemière, et qui concourt avec elle à Y accomplissement du but total vers lequel elle tend sans cesse avec une puissance imnncible , ce n'est pas établir la morale sur une croyance religieuse ^ mais c'est une religion qui fut ^ estf et sera toujours la seule vraie.

Tel» sont les dogmes , ou plutôt telles sont les espérances de Cabanis. Telle est la profession de foi ou de doute dont on a fait tour à tour un sujet de scandale ou un sujet de triomphe. Nous avouons qu'ici l'admiration conmie l'indignation nous parattraient déplacées. Si l'on veut dire qu'après ses autres ouvrages, au milieu de son entourage, la lettre sur les causes premières fait honneur à l'élévation et à la flexibilité d'esprit de l'auteur, nous en conviendrons. Si l'on ajoute qu'elle contient des idées qui s'accordent mal avec quelques assertions et la doctrine apparente du livre des Rapports, nous ne pouvons le contester. S l'on remarque enfin qu'elle contrarie les préjugés d'un certain matérialisme médical et qu'elle s'écarte des principes rigoureux de l'idéologie, c'est encore chose évidente. Mais il- faut reconnaître que la doctrine philosophique des autres ouvrages de Cabanis n'est pas assez nette , assez cohérente , pour que ses variations fussent un désaveu. Il n'y a pas plus ici de conversion que d'apostasie , et si Ton considère l'ouvrage en lui-même , on ne lui trouvera pas une assez grande valeur pour s'y longtemps arrêter. Les contradictions n'y manquent pas, et Tobscurité en est désespérante. Personne ne eoipprendra jamais ce que c'est qu'un principe vital universel répandu dans toute la nature sous la forme de principes

270 PASSÉ BT PRÉSENT.

vitaux individuels, comment ceux-ci s'élèvent çà et là à rintelligence, grâce à la sensibilité qui est partout, comment cette même sensiMlité, qui est leur condition essentielle, peut persister après la destruction des organes, tout en se réunissant au réservoir commun de Tintelligenoe et de la vie, comment elle peut alors conserver la conscience du moi sans conserver nécessairem^t celle du même moi moral , et comment la persistance de celui-ci, c*est-à-dire d*un système personnel de sentiments et d'idées, est possible , quand le principe intelligent est rentré dans le sein du principe universel. Ge mélange d*idées et d'images disparates , ce stoïcisme vague , cet alexaiidrinisme superficiel ne peut assurément satisfaire la raison. Seulement fl est curieux de voir un philosophe de la France du xviii* siècle, un médecin de l'école de Paris donnant pour couronnement à la physiologie et à l'idéologie de son temps quelque chose comme la doctrine des émanations.

On ne saurait, au reste, trop remarquer avec quelle facilité des philosophles fort différentes peuvent être entrpttnées au panthéisme. C'est l'écueil des écoles les plus opposées. L'antiquité a su rarement l'éviter ; la soolastique s'y est brisée comme les autres; le cartésianisme passe pour avoir engendré SpinoEa; la théologie elle^ même est souvent panthéiste, au moins par le langage; et, après que l'analyse idéologique a bien soigneusement éliminé l'âme comme une abstraction ou comme une hypothèse, la physiologie restitue dans l'homme, comme dans toute la nature, un principe d'action, d'organisation, de mouvement, qui n'est aucune matière, aucun corps, mais une force, une vie, une cause, abstraction

moiius saiflissable assurément que ces substances spirituelles acceptées de tout temps par la foi commune du genre humain. Le panthéisme peut avoir des origines diverses; nous pourrions citer telle définition de la Divinité qui semble irréprochable, iftais qui y conduit, etFathéisme mémd y retombe dès qu'il essaie de raisonner. Que fautil &ire pour éviter ces déviations? Dans lapratique^ s'ap'^ puyer sur le bon sens naturel de Thumanité, et dans la théorie, sur la philosophie psychologique, qui, par son point de départ, son principe et sa méthode, est essentiellement incompatible avec Tidée de Tidentité universelle. Rien ne prouve mieux Tignorance des ennemis actuels de la philosophie que d'avoir choisi pour attaquer les écoles psychologiques Taccusation de panthéisme.

Revenons à Cabanis. Malgré sa lettre sur les causes premières, malgré ses essais de philosophie ontologique, le caractère que lui assigne l'opinion commune dominera toujours en lui. U sera totjgours le physiologiste de l'école dont M» de Tracy est le mé^taphysicien. On continuera de voir dans son plus célèbre ouvrage une tendance à convertir en identité l'influence du physique sur le moral, et c'est la conséquence que tireront de cette lecture les étudiants en médecine. Je ne viens point appeler de ce jugement. Ce qu'on nomme la philosophie française du xvm* siècle est marqué d'une empreinte ineffaçable, et Cabanis lui-même s'indignerait qu'on vit en lui auti*e chose qu'un représentant éminent de cette philosophie. Elle avait pour lui , comme pour nous encore, un double aspect; on pourrait la figurer portant comme Moïse une doubletable dans ses mains. Sur l'une seraient écrits ces mots : a Prééminence universelle de la sensation^ incer-

titude ou négation de Texistence de Tâme, subordination du physique au moral ou de Tintelligence aux organes ; morale fondée sur nos besoins, sur l'intérêt bien entendu, sur l'utilité générale; indifférence aux fins de rhomme au delà de cette vie; domination du hasard et des passions dans l'histoire de Thumanité. x> £t sur l'autre table on lirait : « Dignité de l'homme; droits imprescriptibles, liberté de la conscience, de la pensée, de la personne, du travail; nécessité morale pour la loi et le gouvernement d'être conformes à cette dignité et à ces droits ; prééminence de la justice et de la raison sur toutes les*conventions sociales ; respect de la souveraineté nationale. » Voilà deux symboles presque toujours unis chez d'excellents et nobles esprits, et pourtant difficiles à joindre par un lien étroitement logique. Des deux côtés sont des principes abstraits ; mais de l'un , des principes spéculatifs, et de l'autre, des principes sociaux, qui par leur forme semblent appartenir à la même science , qui par leur fusion dans la croyance commune paraissent indivisibles et solidaires. Et cependant la dialectique la plus simple montrerait aisément l'impossibilité de concilier l'idée de droit imprescriptible avec la métaphysique de la sensation , et d'asseoir sur la morale de l'intérêt des notions d'éternelle justice.

Il est étrange que ceux-là qui ont témoigné le plus de doute ou d'indifférence sur les questions qui intéressent l'existence d'un principe spirituel en nous et la certitude d'un avenir après la vie, soient les mêmes qui, sans contredit, aient conçu les plus pures, les plus hautes idées de la dignité humaine. Les titres du genre humain ont été retrouvés par ceux qui avaient le moins relevé sa

nature , et il n'a commencé à être publiquement et systématiquement respecté que du jour où ce qui fonde et légitime ce respect a été le plus habilement méconnu. C'est là une étrange inconséquence , et qui doit inspirer de sérieuses réflexions sur la valeur de notre raison. Ce serait le sujet d'un livre que Fexamen des causes et des effets de cette inconséquence, ou, si Ton veut, de cette contradiction. On reconnaîtrait sans doute, en écrivant ce livre , qu'elle est pour beaucoup dans les erreurs pratiques, dans les fautes, dans les excès, qui ont compromis et quelquefois souillé une noble cause , et la difficulté de la gagner définitivement, de la faire triompher des obstacles que lui opposent le préjugé, le scrupule et la crainte, vient en grande partie de la mauvaise renommée de quelques-uns des principes métaphysiques qui ont devancé la révolution; mais on expliquerait en même temps et l'on excuserait en partie l'inconséquence que nous signalons, par les erreurs en sens inverse que les partis contraires ont commises. On reconnaîtrait, par exemple , dans les hommes et dans les pouvoirs qui se piquaient de spiritualisme, une insouciance ou plutôt un mépris étrange pour tout ce qui honore la raison et relève l'humanité; on verrait sous leur empire les plus saintes croyances devenues stériles en nobles et précieuses conséquences, comme ces arbres qui restent debout et ne portent plus ni de fruits ni de fleurs. A quoi sert en effet de croire que l'homme est animé d'un esprit immortel, capable de vérité et de justice, et que la Providence préside aux destinées des sociétés, si l'on abandonne et l'homme et les sociétés aux caprices d'un pouvoir absolu, à l'empire des passions individuelles, au despotisme

Sl7i PASSE BT PRÉSENT.

des barbares traditions? C'est là le fait grave qui a pro* voqué la réaction contraire. Quand, on a vu de certaines croyances tolérer ou même favoriser les plus mauvaises pratiques, s'allier aux moins respectables systèmes de politique et de morale sociale , on a pu leur imputer à leur tour le mal pour conséquence , et les repousser indistinctement avec tout ce qu'elles avaient souffert et protégé. Pour arriver à des conséquences contraires, on a invoqué des principes opposés, et tout n*est pas injuste dans cette responsabilité qu'on a fait peser sur des théories dogmatiques frappées d'une impuissance séculaire pour le bien de l'humanité. Ainsi les esprits sont logiquement conduits à des extrémités opposées, et c'est par ces écarts symétriques qu'ils reviennent à un point Juste et vrai , comme les oscillations ramènent l'équilibre.

En poursuiyant l'examen que nous indiquons, on serait bientôt conduit à dégager les divers éléments qui composent chacune des doctrines que Je xviii* siècle a mises en lutte, et peut-être reconnaitrait-on que sous les errem*s spéculatives qui l'ont séduite , la philosophie de cette époque n'a pas, autant qu'il le parait, méconnu les vérités essentielles et primitives, noble apanage de la raison humaine. Elle explique mal quelquefois ce qu'elle conçoit très -bien, et donne de faux systèmes pour appui à de vrais principes; mais il suffit d'approfondir davantage, d'employer avec plus d'attention et de persévérance sa propre méthode, pour la rectifier, la compléter, lui rendre le trésor d'idées précieuses qu'elle a presque volontairement perdues. C'est le travail constant et fécond de la philosophie contemporaine. Elle se fait un devoir et un honneur de restituer dans la science les

principes mêmes que la science avait laissé tomber; elle n*est pas venue pour faire, même dans la pure théorie, une contre-révolution, mais, là aussi, pour assurer en l'épurant une révolution nécessaire, pour rétablir entre les principes et les conséquences une parfaite harmonie, comme la politique actuelle doit avoir pour but d'instituer un complet accord entre les faits et les idées. De là le droit que nous croyons avoir de juger nos devanciers en les honorant, et de redresser souvent, selon nos forces, les maîtres dont nous continuons l'œuvre et respectons la mémoire.

Lorsqu*un vrai mérite est uni à une vraie modestie, la mort seule le dévoile pour ainsi dire, et ce qui fut, poidant la vie, le secret de quelques amis , se divulgua et se raconte près du tombeau de celui qu'ils ont perdu. Cest ainsi que la moii; Inopinée de M. Dittmer donne une triste publicité aux qualités éminentes de cet bomme rare, qui ne cbercbait pas la louange , et nous fait un devoir de dire combien il était digne de cette noble et pure mémoire qu'il laissera parmi nous.

Adolphe Dittmer était né le 13 mal 1795. Il avait reçu une excellente éducation , qui lui donna pour toujours Tamour des lettres, et le goût en tout genre de ce qui est bon et beau. Il entra au service en tB16, et fut officier de cuirassiers dans la garde royale. C'est en cette qualité qu'il fit la campagne de 1823.

A son retour d'Espagne, il quitta la carrière militaire, llaimait toutes les sortes d'indépendance, et son esprit libéral et cultivé le portait vers des opinions et des occupations peu compatibles avec la profession des armes. Il pensait comme son temps , c'est-à-dire qu'il ne pensait plus comme le gouvernement, et il se sentait entraîné vers le métier qui nous attirait tous alors, le métier d'écrire.

Profitant de ses nouveaux loisirs, il se livra donc à ses véritables goûts. L'amitié , la conversation , les lettres, remplirent sa vie. Il commença à écrire. Il écrivit en se Jouant, mais toujours avec une simplicité élégante, montrant toujours un fonds excellent d'instruction classique, une singulière connaissance de la langue , l'aversion de toute recherche et de tout pédantisme, un Jugement droit, un tact exquis, en tout, le -sentiment du vrai. C'était un critique sûr, qui ne prenait point le clinquant pour de l'or, et qui se connaissait en pierres fines. Il détestait également ce qui est si souvent réuni, le commun et l'affecté; il confondait volontiers l'un et l'autre avec le ridicule, et il se moquait du ridicule avec une bonhomie spirituelle, qui n'épargnait ni ne blessait personne. C'est là ce qu'on peut remarquer dans les rares articles qu'il donna au journal le Globe,

Ce recueil offre également quelques récits où L'on retrouve cet art de conter naturellement, qui brillait dans sa conversation, et qui, s'il eût voulu, pouvait donner en lui un rival à l'auteur du Fase étrusque et de Colomba, Mais c'est sous le pseudonyme de M. Defongeray qu'il publia, en communauté avec un ami de tous les temps, M. Cave , les Soirées de Neuilly, ce recueil d'essais dramatiques que recommandent un dialogue si franc et si comique, une peinture si divertissante des mœurs contemporaines, un éminent talent d'observation.

C'est là que l'esprit de M. Dittmer se laisse entrevoir; mais on peut dire que, nulle part, il ne s'est manifesté tout entier; chose rare aujourd'hui, où chacun montre plus d'esprit qu'il n'en a.

Au milieu de ces luttes d'opinions qui amenèrent la

lï. 9A

révolution de juillet, M. Dittmer se rangeait du côté de la France. Quand cette révolution éclata, il prit parti pour elle avec ardeur et sang-froid. Il était trop éclairé et trop généreux pour n*étre pas libéral; mais il était calme, modéré ; il eut toute sa vie ce que notre temps appelle un tort, il manqua d'esprit de parti.

Les événements de 1830 le satisfirent sans l'exalter. Sa raison clairvoyante et désaBusée repoussait les illusions comme les préjugés , et il ne savait consentir à aucune réaction. Il éprouvait pour celle qu'il, fallut combattre après 1830 autant d'aversion qu'il ressentait, dans ces derniers temps, de mépris pour celle dont nous sommes témoins. Conduit par un ami' auprès de M. Casimir Perler, en mars 1831, il obtint bientôt ce dont nul plus que lui n'était digne, la confiance dé cet bomme d'État^ qui l'accordait rarement et voulait la bien placer.

Au cabinet de M. Périer, M. Dittmer fut admis dans la confidence des affaires les plus délicates ; il remplit des missions importantes; c'est lui qui fut chargé d'observer l'état de l'Italie , quand l'armée autrichienne occupa les Légations, et qu'il fallut répondre par l'expédition d' Ancône. En toute occasion , il fit apprécier des meilleures autorités la sagacité et la rectitude de son jugement; il avait cet art si difficile de traiter avec les hommes et de leur plaire sans leur céder. C'était une âme ferme et un caractère doux , deux grandes conditions pour réussir dans les affaires publiques.

Après la mort de M. Périer, on lui offrit des fonctions politiques ; mais il préféra l'administration des haras. Des connaissances spéciales l'y rendaient propre, et il ne tarda pas à s'y faire la première place. D'autres pourront ra-

ADOLPHE DITTMEH. 279

conter en détail les services essentiels qu'il a rendus. Dans un poste difficile et envié, il avait à vaincre des obstacles de tout genre, à combattre la routine et Tinnovation , à faire prévaloir Texpérience et le progrès. Sa justesse d'esprit, son amour consciencieux du bien public, sa pénétration qu'on ne trompait pas , en faisaient un administrateur excellent. La considération dont il jouissait, son invariable équité, Tégalité constante de son bumeur, tout le rendait éminemment propre à traverser beureusement la lutte ardente des intérêts, 'des ambitions et des systèmes. La question que doit résoudre la direction des haras est d'une importance vitale pour le pays, et, par ses rapports avec l'organisation de la force nationale , elle s'élève presque à la hauteur d'une affaire d'État. Les lumières, les connaissances, la sagesse de M. Dittmer, feront longtemps défaut au gouvernement qui voudra définitivement résoudre cette grande question. Les gens d'esprit qui, devenus fonctionnaires publics, conservent tout leur esprit en acquérant l'expérience, seront toujours fort rares.

M. Dittmer avait atteint l'âge mûr; mais sa forte constitution semblait lui promettre une longue vie, lorsqu'un mal soudain est venu nous l'enlever. Après trois jours de maladie , il est mort le 10 mai 1846 , dans les bras d'un frère au désespoir, qui vivait avec lui, pour lui, qui l'aimait plus que tout au monde,* et d'un ami ferme et fidèle dans ses affections comme en toutes choses, et dont le cœur ressent profondément les émotions qu'il domine par son courage, M. Duvergier de Hauranne. Cette fin prématurée nous a consternés tous. C'est là une de ces pertes que le temps ne répare plus. M. Dittmer manquera tou-

Jours aux hommes de sa génération. Nul plus que lui ne leur inspirait de confiance et d* estime. Il vivait dans un cercle d*amis fort resserré, mais il avait beaucoup de liaisons, des relations nombreuses. Parmi ceux-là même qui ne faisaient que le connaître, il a laissé des regrets durables. Les indifférents même en parlent avec une tristesse sincère. Le Jour où les derniers devoirs lui furent rendus, dans cette foule qui se pressait autour de son tombeau, les plus fermes et les plus légers étaient profondément émus. Rien ne pouvait plus honorer sa mémoire que ce témoignage général et spontané d'une douleur parfaitement désintéressée, que ce sentiment unanime de respect et de regret pour un homme qui se montrait si peu pendant sa vie, et qui semblait tâcher de se faire oublier.

Cest que M. Dittmer était de Télite de son temps. H avait les meilleures qualités de ce temps, aucun de ses défauts. C'était (ine nature excellente ; c'était la droiture même du cœur et du Jugement , un esprit distingué et nulle, vanité. L'affectation, l'exagération, la subtilité > étaient pour lui des choses inconnues, ou plutôt qu'il ignorait pour son compte, habile à les signaler dans les autres.

Sa conversation était enjouée et son caractère sérieux ; observateur clairvoyant , satirique même, il était bon et doux, sans illusion et sans malveillance; il avait un naturel charmant , une gaieté pleine de verve, une raison sûre, une dignité vraie qui se faisait sentir et ne s'étalait pas. Avec un peu moins de modestie, il aurait pu donner de son rare esprit de plus éclatants témoignages, et laisser quelque œuvre durable; mais il ne jugeait pas que la chose en valût la peine , et se passait très-bien de l'ad-

miration , qu'il trouvait de nos Jours un peu prodiguée.

Cependant en toutes choses il aimait énergiquement le bien. Il Taimait et il y croyait peu ; il doutait de la Justice des hommes, ne se fiait guère à leur bon sens, et ne pouvait se défendre d*un peu de mépris pour ce monde ; mais il méprisait sans amertume. Sa moquerie était celle d*une raison qui s'amuse, et non d*un amour-propre qui se venge. Elle ne ménageait aucun ridicule, aucune hypocrisie ; mais on sentait bien qu'elle ne tomberait jamais sur aucune vérité ni sur aucune vertu.

J'essaierais vainement de recueillir mes souvenirs pour le mieux peindre : on ne décrit pas les natures originales. Les mots qui servent pour tout le monde expriment mal ce qui est tout à fait individuel ; il en est du caractère ou de l'esprit comme des traits du visage , on ne peut en donner une idée complète avec des paroles. Il y a des hommes que l'on ne connaît pas si on ne les a vus. Quand j'aurais dit d'ailleurs de M. Bittmer tout le bien qu'U en faut dire , quand j'aurais répété que c'était une âme de choix, un esprit solide et délicat, un homme dont l'estime rendait fier et dont l'amitié rendait heureux , il resterait une chose dont je n'aurais pas réussi à donner l'idée : c'est ce qui rehaussait en lui tous les autres mérites; c'est une qualité, aujourd'hui la plus rare de toutes, la simplicité.

Page 1