‹ Critiques & études littéraires ou passé et présentChapitre 9 sur 26 · II · texte numérisé non relu

II

4f4 ' PASSÉ ET PRÉSENT.

légitimes coniëquentH^S ; du mbids pfeifUti^il encore sus^ peudre i»oti Jug«mt!nt, fildtn ffiême qu'il le sugg^rA »mjl&

la forme d*une irrésistible inductioD. C'est le fruit de SOh

opiniâtfislé à vouteir fetmuvfei* ft toute» les vérîté» philosophiques le eftr&etère prlttiltif d^ fhits de eotiieiehi^ , caractère qu'une nagâcité ingénieuse ne p&i'vient pftii toujours À leur restituer « L'unité et la sévérité de la méthode l'obligeni à des eflfbrts infinis de pénétration et queltiuc* fois de subtilité pour transformer ainsi toutes nos idées spéculative» , et pour eulevcr sur tous les points auiL naturalistes le privilège de la scii^nce expérimentale^ en faisant de la méthode de Bacon la clef d'une philosophie qui n'est au fhnd rien moins que celle de Bacon.

Je ne l'ai point entendu dans sa jeunesse, aloril quMl était répétiteur à l'École normale) ou qu'il enseignait la philosophie au collège Bourbon (laïUj; mais» j'ai lu et tous les amis de la science se rappellent son premier ou-

Yrage» C'était une fhtrùduvtwn aux Èstjuisses de Philosophie morale de Dugald Stewart (I8â6). La méthode psychologique y est déjà supérieurement décrite et maniée. Elle est dirigée avec art contre les conclusions excessives de la physiologie appliquée à l'esprit^ Pour établir l'existence morale de l'homme^ Il la montre attestée par des phénomènes non moins certains que tout autre fait d'expérience , bien qu'autrement observables que les faits de rhistoire naturelle; et, content de cette première victoire, U s'arrête et semble, après avoir Constaté des phénomènes spéciaux, hésiter à leur attribuer un sujet spécial comme eux. L'être spirituel lui parait plutôt une haute probabilité, et il n'en fonde l'existence que sur une démonstration négative» le néant des preuves du ma-

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térialiime. Je sais que o*est déjà plut en dire que tel dri pères de Téglise ; Je sais que c'était garder la position prise par Stewart; je sais, enfin, qnMl y avait un peu d'ironie dans oe respeot exclusif pour l'observation des phénomènes , ou du moins une condescendance calculée aux prétentions des sciences naturelles. Toutefois , je suis forcé de rappeler que la philosophie a des droits plus étendus , que la raison en elle-même est plus féconde, et j'ajoute qu'il y a loin de co modeste début aux conclu-' siens rationnelles qu'il saura quelque jour tirer de la psychologie même, lorsque, iVanehissant les bornes de l'empirisme écossais , il restituera dans la science toutes les vérités sublimes et fomilières , titres impérissables de la vieille foi du genre humain.

Mais nous ne prétendons pas ici suivre tout le développement de sa philosophie. Contentons-nous d'en dégager les idées fondamentales; peut-être paraîtront- elles bien simples» aujourd'hui qu'elles courent le monde, et l'on aura qnelque peine à en reconnaître l'originalité. C'est le sort de tous les esprits d'élfte 3 il ne font guère que devancer leur temps, et quand leur temps les a rejoints, eux et lui marchent du même pas. Leurs nouveautés de la veille sont devenues vulgaires, et ils pensent comme tout le monde ce qu'ils ont pensé avant tout le monde, car la pensée est de sa nature universelle^ et n'a besoin que d'être comprise pour devenir ia propriété du premier venu. Le talent seul ne passe jamais dans le domaine publie. Heureux donc ceux qui savent à temps donner à leurs conceptions individuelles l'empreinte du talent qui les date et les conserve ! C'est une injustice peut-être : les vérités sont de plus haute valeur que Part tout personnel

de leur prêter de Téclat ou du charme^ le beau n'est que' la parure et partant que Taccessoire du vrai; mais enfin ainsi sont faits les hommes > il faut leur plaire ou les touelier pour rester dans leur mémoire; ils sont plus sensibles à Tart qui exprime qu*au génie qui invente, et Téloquence laisse plus de traces que la vérité. Non que la vérité périsse , mais elle devient promptement une idée raisonnable, une opinion reçue, enfin un lieu commun, et la multitude sMmagine qu'on a su de tout temps ce qu'elle ne se souvient pas d'avoir appris.

Voici donc quelles étaient les maximes pliilosophiques ' de l'école de M. Jouffroy. La première vérité de ia science comme la première règle de la méthode , c'est que l'observation de soi par soi ou la conscience attentive est la source de la certitude. Tout système est donc faux ou fragile qui ne se fonde pas sur une connaissance exacte de Fesprit humain par lui-même interrogé. Toute métaphysique séparée de la psychologie est hasardée ou suspecte, conséquemment sans autorité légitime. Cependant comme l'esprit humain ne peut trouver que dans la conscience ce qu'il conçoit de lui-même, jamais ce qu'il en conçoit ne saurait être absolument fictif, essentiellement faux. C'est au moins et nécessairement un fait de conscience, et l'erreur n'est pas de l'admettre, mais de l'admettre seul , et d'en exagérer les conséquences ou de le généraliser à l'exclusion de tout le reste. D'où il résulte que le faux n'est que le partiel, ou qu'il n'y a point d'erreur complète. Tout système est un fragment de la vérité. Or, la condition de la connaissance de la vérité étant l'observation qui n'exclut rien, on ne peut apprécier^tous les systèmes qu'en les rapportant à l'observation.

ni contrôler l'exactitude de robservatlon que par la revue de tous les systèmes. Ils doivent contenir tout ce qu'elle constate ; elle doit donner tout ce qu'ils renferment. C'est ainsi que les recherches psychologiques éclairent l'histoire de la philosophie, qui les éclaire à son tour.

De ces deux idées qui ^e balancent «t se répondent , M. Cousin avait saisi l'une comme la plus vaste , et partant celle qui était le mieux à sa mesure. M. Jouffroy sembla préférer l'autre, qui supposait un regard attentif, une vue perçante, toutes les patientes qualités d'un grand observateur. L'un sut tout embrasser, l'autre s'efforça de tout pénétrer , et tous deux contribuèrent puissamment , par des efforts divers , à introduire dans les choses de Tesprit une qualité précieuse et une véritable vertu, Timpartialité; car la science aussi est sœur de la Justice.

Mais l'impartialité n'est ni le doute ni l'indifférence. Elle éclaire, sans les refroidir, les nobles esprits, et die s'allie parfaitement à cette connaissance de la marche générale des choses humaines qui ne permet à aucun de nous l'immobilité. Appliquée aux destinées de l'humanité , la méthode d'observation nous les montre composées des destinées des nations , et celles-ci à leur tour emportent dans leur sein les individus. Les individus ont donc leur part du mouvement universel. Or, ce mouvement, la direction peut nous en échapper quelquefois, mais l'origine en est moins mystérieuse que le but , et elle donne au rôle des individus dans l'action générale les caractères d'une mission. Il n'y a donc point d'indifférence permise, parce qu'il n'y a pas , à parler rigoureusement , d'inaction possible. Cela conduit et oblige en même temps le philosophe à s'enquérir, à se préoccuper de son temps

\m PASSÉ BT PWÉSBNT,

et de aa patrie* Qe là> à toutes les époques, ie lieo nécessaire de la phlloaoïibie aveo la politique aetuelle , et ee lien , par ses principes mêmes , M.4onrfiroy ne pouvait ni Vignorer ni le rompre.

Les hommes marclient sous la loi de leurs idées ; ee n*est qu'en seconde ligne que se forment h la suite de ees idées des intérêts et des passions. Ces idées , dans leur développement historique et soeial, se confondent en une seule ou peuvent se ramener à une seule , celle d'un ordi^e vrai vers lequel gravite le genre humain* Cet oi'di^, s'il se réalisait Jamais, serait celui d*une justice relativement parfaite» e'est-it^dire qu'il réduirait à ses moindres ter^ mes le mal sur la terre > le mal ou tout oe qui dégrade la dignité, restreint la liberté, altère la pureté de l'homme. Cet ordre restera éterneliemcsit idéal ; mais c'est vers l'idéal qu'il est toujours permis ou plutôt nécessaire de tendre. Nations et individus marchent k ce .but, sans prendre toujours les voies les plus droites, sans toujom*s avancer d'un pas rapide ou sûr. Tout grand mouvement social est un effort qui suppose une résistance; partout et toujours il y a donc lutte, conflit, sous dés formes variées , et lorsque des événements grandioses et caracté* ristlques signalent une de ces luttes, on l'appelle, dans son développement régulier, du nom de révolution. Toute i*évo1ution qui rapproche soit l'humanité, soit une so« ciété, du but idéal, est bonne en soi et mérite la fortune. Ainsi doit se Juger la révolution française.

On a tout dit sur le mélange du mal au bien dans les révolutions. La nôtre, Jugée même en dehors de ses actes, considérée dans ses systèmes, n'échappe pas à la critique. Elle a payé largement tribut à la biblesse favorite de

THÉODORB JOUPPROY. 19»

Fesprit huiçaiii, e*ett«à"<dire que des idéei exclusives Font souvent égarée, et cent fois plus exclusUh que les idées sont encore les sentiments de l*homnie. Les senti* ments exelusilb «igendrent les «étions iniques. Be là les butes et les excès de la révolution. A elle aussi devait donc s'appliquer la méthode critique qui servait à Juger les doctrines» car les doctrines ne sont que les événe- BMmti et les révolutions de Thistoire de Tesprit humain. Âprèi vingt^oiaq ans» la révision méthodique des systè* mes et des actes politiques, sous la oondition d*une fldé* Uté inaltérable à la cause qui ne pouvait cesser d*ètre la tMHUM» devait épuror et améliorer en quelque sorte la révolution en la rendant plus impartiale. Une connaissance ]^us eomplète des éléments sociaux correspondait en politique à un dénombrement plus exact en psychologie des fcits intellectuels, c« c*est ainsi que la même méthode pouvait agrandir et assurer ensemble la pensée du philo* sopbe et oeUe du citoyen.

On voit comment cette méthode devait conduire M. Jouf^ froy en métaphysique à un spiritualisme, en politique à un libéralisme , qui ni Fun ni l'autre n'étaient exclusif^. Sii Fon veut appeler cette doctrine du nom prodigué à'échc- Hsme, entendons par ce mot la restitution &ns la science de tous les faits oubliés, de tous les principes omis, et concevons que dans un tel travail l'esprit s'étende et Fàme se modère sans que la fermeté des convictions et le dé* vouement à la vérité s'affaiblissent.

C'est au lecteur à décider si la doctrine, dont nous venons de retracer brièvement les procédés et les résultats, n*a point peu à peu, et sous des formes diverses, pénétré dans les esq^rits, modifié les q^ons, influé sur les évé-

nements , et contribué même à déterminer le caractère de la révolution de 1830. Assurément ceux qui ont, comme M. Jouffroy, concouru av«c éclat à la constituer et à la . propager, n'ont point conûné leur action dans Fintérieur des écoles. Les traces de leur passage se voient partout sur le sol où nous marchons.

Le jour vint où cette philosophie sortit de Tombre des classes. A partir de 1820, Topposition libérale se rtgéunit et se fortifia. Des hommes nouveaux, venant la joindre , lui composèrent cette réserve d'ardentes recrues qui devait faire plus tard la force de Tarmée du gouvernement de 1830. C'est Tépoque où rinték*êt de nos communes idées , je devrais dire de notre commune cause , me rapprocha de M. Jouffroy. L'histoire de la formation des divers groupes d'écrivains qui renouvelèrent alors la presse militante serait intéressante à raconter ; une réserte que Ton comprendra ne me permet que de Tesquisser.

La restauration a eu du malheur; elle succédait à un gouvernement qui avait abusé de la guerre et du pouvoir : elle apportait la paix et la liberté, excellentes conditions pour se faire bien venir d'un pays et demeurer populaire ; mais elle sacrifia ce double avantage au désir insensé de faire de son avènement le triomphe d'un parti. Elle tenait * à honneur de punir la France en la contrariant ; elle gâta la paix en froissant le patriotisme , et la liberté en la donnant à regret. Ainsi , de gaieté de cœur, elle jeta les deux plus beaux joyaux de sa couronne au flot des révolutions.

Elle avait l'air de se chercher des ennemis. Elle en avait de tout faits dans les partisans obstinés des gouvernements déchus; mais ceux-là, elle pouvait les gagner en

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ne les outrageant pas, une bonoe conduite les devait ramener. Elle y eût échoué, que le temps seul , en éclaircissant leurs rangs, aurait rendu leur hostilité moins redoutable. D'ailleurs les mécontentements partiels ne prévalent jamais contre les intérêts généraux et permanents, quand ceux-ci sont satisfaits. La restauration n'a pas voulu, et sa chute a pu se prédire dès qu'on a vu ses ennemis de fondation grossis ou remplacés par les générations même élevées à son ombre. Dans toutes les classes, dans toutes les professions, de nouveaux adversaires se rencontrèrent en foule, nulle part plus nombreux et plus formidables que parmi les hommes voués à ce qu'on pourrait appeler le métier de l'intelligence. Après les tentatives plus ou moins malheureuses du carbonarisme , la scène s'ouvrit surtout à ceux qui, sans antécédents obligatoires, sans engagements de situation , se jetèrent par choix dans les hasards d'une guerre raisonnée contre le pouvoir. La presse devint leur instrument presque unique; la légalité, leur arme et leur abri. Nous tous, qui avons milité dans ces guerres, ne l'oublions jamais, la presse, quoi que nous soyons, la presse notis a faits ce que nous sommes.

Bien que le drapeau fût le même , il y avait plusieurs pelotons dans l'armée. Quelques-uns de nous, d'abord obscurs, inconnus, venus de loin, devaient tout à euxmêmes. Aucune tradition de famille, aucune situation notoire ne les avait prédestinés à l'opposition active; ils en étaient , parce qu'ils l'avaient voulu , et puisant leur mission dans leur instinct, leur puissance dans leur nature , le temps en avait fait des écrivains politiques. Élevés loin de Paris , ils s'étaient rapidement acclimatés dans ce monde nouveau, en conservant quelque chose de

%ùi PASSÉ ET PRÉSENT.

répergi^ A'm^ é^uoAtioa rude i suns moUeisfi et sana dia-« traction. Us avaient respiré leurs oftinions avee Tair \i« tal, et, profondément imbus des sentimentode la Franee, ils étaient capables de les juger en les éprouvant, et par« là même de les mieux servir et de les régler. C'étaient » par leurs passions, les représentants naturels de oette démocratie impétueuse qui s'était tant égarée, mais par la droiture de leur intelligence ils pouvaient en devenir les modérateurs et^ presque les maitres. Contenir Topinion libérale en la propageant, l'éclairer en la flattant, acquérir à force de sympathie avee le pays le droit de ré* siater à ses emportements, de redresser ses erreurs par le courage de la vérité, telle était leur puissance et leur but. Esprits étendus, mais positifs, ardents, mais pratiques, imppléant à l'imagination inventive par l'élévation des fbcuUép usuelles à leur plus haute puissance, la politique et l'histoire étaient , de toutes les éhtm» intellectuelles , celles qui leur allaient le mieux. A oette époque, où comme i nous tous l'eipérience leur manquait, ils de^t vajent beaucoup ignorer des personnes et des choses; leurs vues pouvaient être étroites encore que sensées» et ils avaient à redouter cet emportement logique auquel résistent peu les esprits fermes et convaincus. Mais un bon sens supérieur maîtrisait tout en eux, et les systèmes, et les passions, taudis que leurs instincts, sincèrement nationaux, les rendaient propres à prendre de l'ascendant sur les masses. Si l'étude et la méditation n'avaient pas encore suffisamment agrandi leurs idées, il était certain que les faits exerceraient toujours un empire déoisif sur des intelligences si justes et si vigoureuses. Jamais rien de la réalité ne leur devait échapper. Ils avaient à cœur

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d*àehevëi' rcfittvi*e effective comttteticéc par nos pères. En ettk ne devait personnifier quelque Jour la révolution, édlairëe el non affaiblie par le temps, ayant conservé toates ses pas^iions et gagtié toute sa sagesse.

Ce n*étMl pas datis les bHIlantes et mobiles écoles de Paris qu'ils s'étaient formés; Les vérïtables élèves de ce» écoles, ceuft qUi en continuaient la féconde impulsion $ étaient de jeunes hommes ddut là science et l'étude avaient assoupli et développé l'espHt^ nourri d'abdtd des croyances et des idées populaifeii. Déjà les mécomptes de la politique , et l'on pourrait dire de la philosophie révolutionnaire! la cuHosité naturelle à des gens lassés deft banalités d'une littérature usée^ les loisit^s laborieux de la paii, l'excitation générale produite par les fuites de pHncipes que la restauration provoquait fbllemént , avaient enfanté un certain nombi'e d*espHts critiques, mois graves et enthousiastes, élevés et difficile», tout à fait propre^ â renouveler les goûts et les idées. Après des études âp^ prafbndies et variées, familiarisés avec l'examen de tous les systèmes sur le vrai et de tous les genres de beau , ces hommes à tendances spéculatives avaient comparé toutes les doctrines à toutes les réalités, et, trouvant peu d'accord I Ils étaient naturellement amenés à se refaire des principes sUr chaque chose. Leur prétention était de sortir de toutes les routines , et d'ouvrir l'œil et l'oreille aut idées neuves, ëans prédilection de parti pris$ sans engouement systématique. Politique, littérature, beauxarts, mœurs même, tout les intéressait à la fois, et en tottt ils cherchaient la pensée profonde que le vulgaire méconnaît. La nouveauté les séduisait trop peut-être, mais il leur semblait que les revers nombreux de la cause

du siècle attestaient de telles erreurs^ que c'était le servir queTéclairer sur lui-même et rajeunir ses idées. D'ailleurs ils prétendaient bien ne rien omettre, ne rien supprimer, et retrouver des raisons inconnues même pour les vérités communes. Plus épris du rationnel que du pratique, ils pouvaient manquer quelquefois de rai*t, sinon d'exciter les intelligences, du moins d'échauffer les âmes, et ils semblaient plus faits pour agir sur l'esprit humain que sur l'esprit des hommes. Il y avait en eux ce qui fonde une école plutôt que ce qui forme un parti.

On reconnaissait dans cette partie de la presse opposante l'influence de la philosophie que nous avons décrite, comme dans l'autre partie les traditions améliorées de la révolution française. Des deux côtés étaient de nobles esprits, dont les efforts ont diversement , mais peut-être également, contribué à la formation de la pensée publique. Pour compléter le dénombrement, je devrais citer encore des écrivains qui vinrent d'un nouveau point de l'horizon et s'entendirent avec les uns et les autres. Dans une région sociale différente, des hommes du même âge, appartenant pour le plus grand nombre aux classes élevées par la révolution et l'empiré aux fonctions publiques , avaient su se défendre des pièges et des séductions du pouvoir, et, pénétrés des idées et des sentiments contemporains, sacrifier à leurs convictions de faciles avantages. Ils apportaient à la cause plus de connaissance de la scène politique et des acteurs , et comme une expérience anticipée. Moins populaires que les uns, moins originaux que les autres , ils ne pouvaient exercer le même ascendant, ils pouvaient rendre autant de services. Nul n'avait aussi librement qu'eux choisi sa direction, nul ne se rendait

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mieux compte de son choix. Leur patriotisme moins communicatif n*était ni moins pur ni moins fidèle , et une absolue liberté d*esprit leur donnait une clairvoyante impartialité. C*étaient toutefois des combattants redoutables, car ils avaient vu de près l'ennemi, le connaissaient bien, et Tattaquaient sans colère comme des soldats volontaires qui guerroient par honneur et par goût. Enfants de Paris pour la plupart , ils avaient ce qui est si ^ puissant à Paris, Tarme de la conversation, et ils servaient par elle au moins autant que par leur plume la cause quMls avaient embrassée.

Je raconte ce que j'ai vu. De ces trois classes d'écrivains, la première arriva exclusivement par la presse périodique ; la seconde , venue presque tout entière de rUniversité , passa de l'enseignement à la presse et de l'étude à la controverse. A la tète de l'une, le lecteur aura déjà placé M. Thiers ; au premier rang de l'autre, on devinera qu'il faut mettre M. Jouffroy.

Je me rappelle encore les Jours où je les rencontrai l'un et l'autre , non pas ensemble , ils ne furent Jamais rapprochés, et ceux avec qui je venais formaient comme un intermédiaire entre les deux. Des sentiers divers nous avaient conduits sur le même terrain, et nous travaillions en commun au triomphe des principes dont il nous semblait que la défense devait un Jour nous donner le pouvoir en héritage. <( Nous sommes la jeune garde , » me disait M. Thiers en 1823.

C'était à l'occasion d'une entreprise qui nous réunit.

Un recueil périodique s'était fondé, un moment remarqué,

oublié aujourd'hui, les Tablettes universelles. Il disparut

bientôt, brisé par les difficultés légales qui alors entra^ n. is

206 tASSÊ ET PRÉSËNt.

valent là presse. Chacun se reprit â (Chercher de âoû Côté des chances de stlccès, des occasions de travail. M. Thiers et Mi Mîgnel rentrèrent dans la vole où ils ti*bttvèreiit plus tflrd à créer fe National. Pour nous , nous fûmes bientôt ralliés autour d^une œuvre (|ui a laissé t}uelque souvenir i je veux parler du jUlobé , recueil péHodlipife que M. Dubois et M. Leroux fondèrent vei^s la fin 'dei8â4i

Je t*appëile ce fait parce quUt itlxa décidémetit M. SoMÎttbf dans les rangs de la presse lUilitante. LtÉcole noi*male dominait le Globe à son origine ; le nom de M. Dubois ne peut laisser à cet égard aucun doute. A Cette direclioU appartenaient MM. Damlron, Ti*ogtioii, Pfttin, Farcy, etc., et se rattachèrent M. Ampère, M. Lermiiiier^ M. Magttin, et un peu plus tard M. ÎSainte-Beuve. Venus d*aiIleUfs, MM. Duvergier de Haufanne, Duchatel, Vltët^ d^autres encore, tempérèrent ce que fcet esprit pouvait avoir d'exclusif, par une diversité nécessaire d* études et de goûts. Nous formâmes ainsi ub faisceau de critiques qui , Je le puis dire sans témérité , exerça dans la philosophie, la littét*ature et la politique, une véritable influence pendant les cinq dernières années de la restauration.

M. Jouffroy primait parmi nous. Il y avait en lui quelque chose de doux et d'imposant qui nous captivait. Sa raison n'était pas froide, mais calme, et nous nous sentions plus assurés encore de nos convictions quand elles passaient par sa bouche. Il avait là deux fidèles amis à qui son souvenir reste à jamais présent , M. Dubois , qui prêtait à nos opinions la verve d'un talent passionné et l'autorité d'une ferme loyauté, M. Damiron, auteur d'é-

THÉOBORE JOllFFROY. i07

eriti bien précieuse, le plus sage de noua lou«, le seul sage peut-étr-e, puisqu'il n'a pas oessé d'être heureux » puisqu'il n'a pas cessé de vouer h la science toute son ambition, M. Jouffroy était philosophe par Feiprit et par les mfïiurs ; mais son âme était loin d'avoir atteint cette atoique insensibilité à laquelle aspire, dit^on, laphiioso* pbie, Elle recelait une ardeur contenue qui a pu répan* dre quelques souffrant^es dans sa vie, mais qui animait d'une ipanière heureuse la gravité de son talent. On peut en juger encore par ses écrits* Il semble ne s'y attacher qu'à se rendre raisonnable, c'est son travail évident; toi^^oura il procède par l'observation rigoureuse des &its, jamais il ne trouve assez d'appuis à sa pensée { mais sous les formes sévères de sa méthode se cache ou plutôt se trahit une imagination qui reproduit vivement, si elle ne crée pas. Cette im^igination le, sert et parfois le séduit en se cachant de lui avec plus de soin encore que ne fAl* saitt dit-on , celle deMalebranche. Ce qui se montre dans ses écrits se retrouvait dans sa nature, et il était plus ému des choses que ne le laissait voir la noUe tranquillité de sa figure et de son attitude.

On peut relire les fragments qu'il a écrits pour/e GloLe. Les plus importants ont été recueillis. La raison s'y montre partout sans doute, mais une raison ardente et persuasive, et les idées générales n'y seryentqu'à voiler une forte polémique, On sent en le lisant qu'un adversaire puissant est là, et que la vérité est en péril, L'état général des esprits À cette époque était le sujet inépuisable de nos articles, C'est le fsiit que pnus considérions sous tous ses points de vue, fait puissant qui contenait tous les autres , centre de toutes nos recherches , et que nos con-

2a8 PASSÉ ET PRÉSENT.

stants efforts avaient pour but de caractériser et d'établir, comme le plus fort obstacle aux vues de la restauration et la plus forte objection à ses doctrines ; car, malgré la sagacité de ses plus illustres défenseurs, elle avait constamment méconnu , elle mettait son. orgueil à méconnaître la réalité et la profondeur de la révolution dans les idées. Elle voulait tout attribuer aux passions individuelles, aux illusions d'un moment, et se représenter comme un mal passager une rénovation sociale. De là Tespoir insensé de tout réparer à sa guise , et de là aussi la vanité de ses efforts. C'était donc lui répondre et Tintimider peut-être que de lui montrer sans cesàe la grandeur des résultats accomplis comme supérieure à toute tentative de réaction. La discussion des principes , si goûtée et si brillantç au début de la révolution , devait être en ce sens modifiée et complétée, quand nous approchions de son terme , par l'observation et la description des faits. On sent combien cela devait convenir à l'esprit de M. Jouffroy. Dans la politique, il retrouvait ainsi sa philosophie , et pouvait appliquer aux questions du jour la même méthode qu'aux recherches des lois éternelles de l'esprit humain. C'est ce qui donne tant de solidité à sa polémique. Lorsqu'il raisonne, il semble raconter; l'observation se mêle partout à la déduction ; les idées les plus neuves prennent l'air de simples notions de sens commun , et la conviction est irrésistible sans paraître passionnée ^

La cause qu'il défendait si bien triompha un jour, et la révolution de 1830 fit en un moment des idées contes-

' Voyez surtout , dans les premiers Mélanges y les articles intitulés: Comment les dofjmes puissent et la Sorbànne et les Philosophes.

tées les idées reçues , de l'offensive la défensive , de l'opposition le pouvoir. Le Globe disparut , sa mission était finie ; M. Jouffroy , libre comme la France , revint à renseignement , et ne tarda pas à entrer dans la politique active.

Suivons-le, mais rapidement, dans cette double cai*rlère.

Dans Tune, nous retrouvons la philosophie proprement dite. M. Jouffroy remonte dans sa chaire, avec un esprit plus mûr, avec des doctrines mieux arrêtées, plus complètes ; à son enseignement définitif correspond la publication de ses plus importants écrits. Les douze dernières années de sa vie sont les plus fécondes , et pour analyser ses travaux il faudrait exposer toute ane philosophie. Il est trop tard, et cet article ne se prolonge que trop. Quelques mots seulement sur Tensemble et le caractère de sa doctrine.

Le fondement de tout est, comme on sait, la psychologie. Il y a un esprit humain ; il se connaît par la conscience et dans la conscience. Ses opérations , ses facultés , ses lois, sont des faits ; la psychologie, et par suite la philosophie tout entière, est une science de faits, et il n*existe d'autres sciences que des sciences de faits. Seulement , tous les faits ne sont pas semblables , et toutes les sciences ne sont pas les mêmes, parce que tous les faits ne sont pas de même nature; mais toutes reposent sur Tobservation. L*observation diffère dans son procédé, suivant la nature des faits. De là, diversité de méthode et de certitude ; mais la méthode est également sûre, la certitude également entière, qu'il s'agisse des faits internes ou des f»its externes. La psychologie n'est pas la physiologie,

elle ea est profaaâément distincte, elle s*appuie sur des hisses mieux connues et procède par des ij^duction^ moius opQtestii|;)les, Tous ces points, que M* Juuffrpy a c^t fois traités, ue Tout jamais été peut-être avec plus de clarté et de force que dans un de ses derniers écrits qu'il comp«is§ peur VAoadémie des sciences morales et p(ditiques ^

Mais la psychologie serait fausse, si elle se bornait à eonstater 4bs opérations et à en conclure des facultés, }l nait de ces opâratioAs et de ces facultés des induetians constantes, universelles, qui sont des faits aussi « de« faits de l'esprit humain , et qui tnut à la fois s^ livrent à Tobservation, satisfont la raison, et forcent son assentiment. Les démêler, (es constater, les mettre dans tout leur jour, ç*est établir indirectement, mais solidement, les grandes vérités qui en découlent, et 1«^ même méthode sert à connaître et l'esprit humain, et ce que Tesprit humain connaît , et ce qui est. La psychologie n'est dctnc pas réduite à retracer ce qui nous semble. Elle donne , à la suite des faits primitifs de conscience, elle y rattache, elle y enchaîne des conclusions qui vont au delà du cercle de la pensée et se réalisent en dehors de nous. La philosophie écossaise « qui commence bien, s'arrête en chemin^ Elle ne connaît pas toute la fécondité de l'esprit hu^ main, elle ne connaît pas toutes les ressources de la raison et la certitude de ses conceptions* Les vérités, pour avoir débuté par être des idées, n'en sont pas moins des vérités, c'est-à-dire les objets et 1^ types des idées ^

' Mémoire sur la légitimité de la distinction de la pstfchologie et de ia phygiologie. — Nouveaux Mélanges^ p. 9S3.

' Préface de la traduction de Beid , tome i des Œuvres cofnplètes.

THÉODORE JQUFFROY. 3M

Pourtant les «cienoea philosophiques, bien qu'appuyées sur de fermes fondemeuts » u*ont pas su loi^ours les dé* couvrir, et qudquefois les ont sapés elles-méaies. Elles B*out pas établi irréfragablenaeut Tautorité de leur méthode, elles n'ont pas rigoureusement déterminé Texislence et la nature de leur objet , elles n'ont pas exacte^ ment traeé leurs limites, et tour à tour elles ont empiété sur d^autres sciences ou se sont laissé envahir par d'autres seiences. Elles sont donc mal faites et mal ordonnées , elles ne sont pas organisées. Il y a eu de grands travaux philosophiques, surtout de grands philosophes; il n*y a pas peut-être de pl^ilo8<^ie ^ .

Cependant Thistoire de la philosophie doit être étudiée, non-seuleinent parée qu'elle est curieuse , intéressante , brillante même, mais parce qu'elle est le tableau de Thumanité recherehaut la vérité* Or, lo^ hommes pensent , même lorsqu'ils se trompent ; leurs idées sont nécessairement des faits intfilleetuels ; à ce titre, elles ne peuvent Jamais être faussa* Il y a toujours du vrai dans lé laus et de la raison dans Terreur, ^ulement , toute la vérité n'est nulle part; la raison n'est jamais toute la raison. On ne peut s'approcher de la vérité , de la raison , qu'en réunissant, qu'en combinant tout ce qu'à différentes époques l'esprit humain a su apercevoir et constater ; et oe n'est que des fragments de vérité épars dans toutes les phUosefhies qu'on peut constituer enfin la philosophie ^

' Df VOrn^anUaHon des sciincM philosophiqueê. *- Nouveaujo M4^ langes y p. 4-921.

' De V Histoire de la philosophie. — Premiers Mélanges, p. 221.— Ouverture du cours d'histoire de la philosophiB aiicienno. >»- Nouveaux Mélanges j p. 340.

Jamais cependant la philosophie ne résoudra toutes les questions. Il y a dans la nature humaine un indomptable inconnu, dans la destinée humaine un impénétrable mystère. L'objet de la religion existe aussi réellement que celui d*aucune science; mais il n'est pas susceptible de la connaissance parfaite. Les croyances primitives, qui sont comme la substance de la religion, se démontrent par rétude de l!esprit humain aussi invinciblement que tout autre fait scientifique , et la religion qui les consacre et les transmet sans les altérer est essentiellement vraie.

C'est par la même méthode qu'on peut réussir à juger tous les systèmes ou sur le juste ou sur le beau. La science du juste ou celle du droit naturel ne peut avoir de fondement solide, si elle ne repose sur une idée rationnelle donnée par une analyse rigoureuse de l'esprit humain. La science du beau ou l'esthétique a besoin de s'appuyersur une démonstration semblable ; en cette matière, comme en morale, tous les systèmes sont conciliables, pourvu qu'on les subordonne tous à celui qui prend au fond même de l'âme l'idée du juste ou du beau/ comme une notion nécessaire ^

C'est dans le détail qu'il faut étudier une telle philosophie; dans le détail éclate tout ce qu'elle peut avoir d'ingénieux , de saisissant, d'original. Le texte seul des ouvrages de M. Jouffroy peut faire admirer la clarté de son exposition, la simplicité de sa manière, le style sain, naturel, animé, et par intervalles éloquent, dans lequel il sait rendre sa pensée. Qui veut le connaître le lise.

• Leçont préliminaires du court de moraU. — Premiers Mélanges , p. 383. — Cours de droit naturel. — Cours d'esthétique.

THÉODORE JOUFFHOÏ. il 3

Quant à noas, nous renonçons à essayer ici un jugement définitif. Nous avons loué hardiment; s'il fallait juger, nous serions plus timide. Nous ne pouvons dire que la philosophie de M. Jouffroy nous satisfasse complètement. Quoiqu'il ait su donner à ses principes une fécondité inespérée, 11 nous parait cependant être resté en deçà des vérités certaines, et il n'a pas égalé le connu au connàissable. En vain s'est-il efforcé d'exclure, ou plutôt de restreindre le doute, inséparable des connaissances d'un être borné tel que l'homme, il laisse encore au doute une part plus grande qu'il ne faut, et sa défiance envers la philosophie nous parait excessive. Nous croyons la science mieux faite et plus avancée qu'il ne dit. Mais ce sont là des idées qu'on ne peut motiver en passant, il ne s'agirait pas de moins que de discuter les plus grandes questions de la science. Bornons-nous à dire que, comme les Écossais ses maîtres , mais avec plus d'étendue , de force et de profondeur que ses maîtres, M. Jouffroy nous parait avoir établi une excellente philosophie d'introduction, et que toutes les fois que dans l'avenir on reviendra aux questions préliminaires de la science ^ surtout à l'examen des fondements, des procédés et de l'objet de la psychologie , son nom se présentera natur i^ellement ; il sera cité comme une autorité tant que l'histoire de la philosophie restera dans la mémoire des hommes.

Un dernier mot encore* Cette philosophie est- elle un sacrilège? Question étrange à poser et dont M* Jouffroy,' dans ses derniers jours, n'eût certes pas prévu le retour; mais depuis un temps, les ennemis de la science ne sont pas devenus moins ridicules, seulement ils sont devenus

plus hardis. Aucune réponse ne )eur est ciue; une apo^ logie serait peu dignç d*une pure et noble mémoire. Je ne sais qu'une chose, c'est que (eurs déclamations sie réduisent à trois ou quatre propositions que voici. — La philosophie n*est que vanité et faiblesse; elle a pour origine Torgueil humain et les passions terrestres. — L,e doute est le résultat le plus clair de toute philosophie, — IVéo)çctisme est une méthode mortelle à toute croyance et i^ toute religion. — Et je sais aussi qu'on lit dans saint Grégoire de Nazianze : a Rien de plus fort que la philosophie ; rien n'est invincible comme elle ^ » On lit dans saint Clément d'Alexandrie : « Il est visible que l'ancienne science hellénique est avec li^ philosophie même venue de Dieu aux hommes ^. » On lit dans saint Cyrille d'Alexandrie : « Le principe de la connaissance est l*iaqiii^ition , et la racine de l'iptelligence des choses qu*on ne sait pas est le doute S » On Ut enfin dans le même saiot Clément : a J'appelle philosophie, non celle des stoïciens, ni celle de Platon i pi celle d'Ëpicure, ni celle d*Aristote; mais tout ce qui a été dit d'excellent par chaque secte 9 tout ce qui enseigpe la justice avee upe sciepce pieuse; c'est ce tout, cet ensemble éclectique ^\ie j'appelle philosophie, La philosophie introduit dope et pi'épare à l'avanee eeux que te Chilst achève ^ a

' Orat. XXVI, p. 481; tome i de l'édition des bénédictins de Saint- Maur.

> Stromat., liv. \^ p. 987; édition de Paris, 4641.

3 j^'inqqisiUon , ç^mt; le doute , iicaci^oi^; deux mois qui çm% servi à dés^çner les sceptiques, appelés quelquefois zététiques et aporétiques. — S. Cyrill. ÀJex. op. Gomm. in Johan. ev., lib. ii, cap. iv; p. 480; t. IV de Védition de Paris, 4688.

* Stromat., liv. i, p. 288, S92.

THÉODORÉ JOCWROY. à45

Voilà de Tanéien christianisme; mais peut-être n*eât-il pas du goût du nouveau.

a La méiné loi de la raison , dit M. Jouffroy, qui , en s*Âppli(IUàht tour à tôûr à Tindividu , à là société où à Tespèce y fait eoncevoir à Thomme que les individus, les sociétés et rfôpèce sont ici-bas pour une fin, en 8*appiiqtiant à runivers au sein duquel ^humanité n*est qu*uh phénomène, liii fait concevoir aussi que cet Univers en a une, et comme la partie ne saurait être Contradictoîi^ aU tout, que là fin de ^humanité doit concourir à cette Un totale, n'en être qu*un élément et par conséquent avoir en elle sa raison et soii explication dernière. Ainsi , par Un mouvement irrésistible, la pensée s'élève de Tordre individuel à Tordre social, de Tordre social à Tordre humain, et de Tordre humain à Tordre universel. Là seulement elle petit s^^rêter, parce ^uë là seuleniént elle rencontre le dernier mot de Ténigme qui la tourmente , là derhière raison des phénomènes dotit elle cherché lé sehâ. Mais je me trompe, messieurs, elle yà plus lolii ehcore , et elle doit lé faire. L*ordre Universel lui-même n'est Qu'une loi, loi suprême, il est vrai, qui fésume toutes les autres et qui Contient la raison dernière de tous lés phénomènes , mais ^ui dans Tordre ontologique n^est encore (}u'un fait et présuppose Un être intelligent qui i^ait conçue , et par conséquent réalisée. En d'autres termes, Tordre universel suppose Touvriet universel dont il est tout à la fois la pensée et l'œuvre. L'intelligence humaine va donc Jusqu'à Dieu , et là elle se repose , parce que là enfin elle trouve la source de ce fleuve immense que Tinflexible logique des principes qui la gouverne Toblige de remonter. Dieu trouvé, Taspect de TuniVérs changé,

l*ordre devient la providence, et les mille rameaux de la loi universelle deviennent les mille résolutions de la volonté et la sagesse divine. L'âme humaine échappe avec joie à Tempire de Tinflexible fatalité, et se range avec bonheur sous celui de la sagesse et de la bonté de Dieu. Les rapports paternels du Créateur à la créature succèdent aux rapports sévères de la loi et du sujet, et la question suprême et dernière qui était de savoir quel rôle joue la destinée de l'espèce humaine dans la destinée totale de l'univers, revêtant des formes plus consolantes, devient celle de savoir quels sont les desseins de Dieu , c'est-à-dire d'un être souverainement sage et bon , sur l'homme, c'est-à-dire sur un être faible par son pouvoir, mais semblable à lui et supérieur à tout le reste par le don de l'intelligence ^ »

La politique n'a jamais été la première pensée de M. Jouffroy, non qu'il fut indifférent aux grands intérêts de la société; c'eût été l'être aux intérêts de la justice et de la vérité , et rien ne serait moins philosophique^ Il aimait la France, et il s'inquiétait du rôle de son pays dans le monde. La révolution lui était chère, la recherche des moyens d'en concilier les principes avec la sûreté et l'influence de notre nation au milieu des nations européennes le préoccupait vivement ; les affaires étrangères avaient pour lui l'attrait qu'elles offrent presque toujours aux esprits philosophiques. Peut-être est-ce que, par l'étendue ^même de la sphère dans laquelle elles se meuvent, elles rappellent davantage la généralité des problèmes familiers à la philosophie.

' Méthode pour résoudre le prohlèm'' dr In dcuthiée humaine. — Premiers Mélangée, p. 4f 6.

M. Jouffroy était appelé naturellement à siéger dans la ehambre élective, et le rang qu'il occupait parmi ceux de son âge le désignait au suffrage de ses concitoyens. Il fut nommé député en juillet 1831, au^t seules élections qui se soient effectuées sous le ministère de M. Casimir Perler. Il entra dans la chambre avec l'intention si natu* relie aux nobles esprits , mais que je n'ai jamais yu un homme raisonnable suivre jusqu'au i)out, d'y garder une indépendance absolue. Ce dessein était peut-être d'une exécution moins difficile potir lui que pour un autre; 11 vivait assez solitaire, les petites passions lui étaient étrangèi*es, les petites questions indifférentes. Généralisateur par penchant et par métier, il ne s'abaissait pas aisément aux conditions des affaires courantes, aux exigences momentanées des associations parlementaires. Il acceptait, il entendait à peine les considérations particulières qui, à toutes les époques , presque à toutes les séances , déterminent dans les assemblées la conduitedes partis. Il n'entrait pas aisément dans les pensées des autres ; son intelligence ne recudllait en quelque sorte que ce qu'elle avait semé. Il put donc, un temps du moins, traverser avec assez d'indifférence les luttes passionnées des premières années de isa vie publique.

Cet esprit, habitué à tout tenir de lui-même, était par cette raison lent k se modifier. M. Jouffroy resta donc d'abord dans une sorte d'isolement. Toujours bienveillant et 'de bon conseil pour ses amis, il ne les suivait point et se tenait à distance. Il aimait leurs succès, il ne leur refusait ni les encouragements ni les éloges^; mais sa sympathie n'allait pas plus loin. Il demeurait sur le rivage, regardant tristement les flots agités, toujours prêt À sou-

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