DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE
(Lu dans la séance publique annuelle des cinq Académies
derinstitut, 1844.)
Notre pays ftit la conquête de celui que Ton a osé nommer le plus grand des hommes , et César conduisit ses légions dans Paris. La Gaule se soumit à ce nom que le peuple sait encore, et elle devint romaine. La civilisation druidique disparut peu à peu devant une civilisation étrangère. Mœurs , institutions, monuments, langage même, tout changea; le conquérant imposa ses arts avec ses lois. Notre première littérature nationale fut toute latine; le plus ancien des poètes nés sur notre sol s*appelait Valerius Gaton. Du premier siècle où il vivait jusqu'au XII*, on n'écrivit que dans Tidiome du vainqueur, et longtemps même après que l'invasion des Francs en avait fait la langue des vaincus. Aussi les écrits du moyen âge ne sont-ils plus l'objet que d'une docte curiosité : l'érudition se les réserve, et seule elle sait comment s'y prendre pour les admirer.
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Cependant l'esprit du moyen Age ne demeura pas ex* dusivement jxa produit de la conquête. Quelque t^nps sans doute il paya tribut. Docile comme un captif, imitateur comme un esclave , il suivit ses maîtres et parla comme eux. La Gaule, à l'exemple du monde, n'était qu'une Rome de province. Mais une race nouvelle vint de l'orient du Nord, une religion nouvelle de l'orient du Midi. Un génie , original dans ses formes sinon dans ses éléments, se développa sur cette terre qui devait être la France. La langue latine resta celle des lettres; le style ne se modifia que pour perdre eu pureté, en élégance, en correction. Mais quant au fond des choses, un mélange itogulier des croyances chrétiennes, des traditions philosophiques , des souvenirs de l'antiquité , des sentiments gaulois et francs, se composa sous Tinfluence de l'église et autour du berceau de la féodalité naissante. Ainsi na* quit la littérature qui commence avec Alcuin et finit avec Gerson, sombre monument de cette étrange époque, qui plus qu'aucune autre de Thistoire a réuni la barbarie dans les mœurs et le spiritualisme dans les idées.
Cette littérature mérite -t-elie d'être aussi ignorée qu'elle était méprisée naguère? Le génie national est-il resté obscur et petit pendant mille ans? On l'a cru longtemps , et nos pères nous ont laissé mauvaise opinion de leurs ancêtres. La renaissance s'était montrée sévère contre tout ce qui l'avait précédée. Sciences et langue , idées et style, elle prétendait tout trouver elle-même, ou plutôt tout retrouver. 11 lui fallait que l'esprit humain datât du même Jour qu'elle , et son orgueil condamnait tout ce qu'il aurait souhaité d'abolir. C'est Tordinaire des révolutions , elles veulent éti'e des découvertes. Ce
n*est qu*à la longue et bien tard qu*elies consentent à se reconnaître pour Fouvrage dû temps. Au moment où elles s'opèrent, elles recommencent la création. Le moindre des châtiments qu'elles infligent au passé, c'est l'oubli. Par elles, les nations pensent revenir à la jeunesse; et, répudiant ce que les âges leur ont légué, les générations, volontairement déshéritées, ne gardent comme Alexandre que l'espérance poifr conquérir le monde. Mais l'espérance des Alexandre et des révolutions , c'est l'ambition qui s'avoue, le génie qui se sent, la pensée sûre de la force; c'est l'orgueil humain mis dans les secrets de la Providence.
La renaissance a donc méprisé le moyen âge; et la vraie littérature française, celle qui a succédé, en a effacé les dernières traces. Et cependant la France du moyen âge offre un frappant spectacle. Son génie était élevé et sévère. Il se plaisait aux graves méditations, aux reehei^ ches profondes ; il exposait dans un langage sans grâce et sans éclat des vérités sublimes et de subtiles hypothèses. Il a produit une littérature singulièrement philosophique. Sans doute cette littérature a plus exercé l'esprit humain qu'elle ne l'a servi. En vain des hommes du premier ordre l'ont-ils successivement illustrée ; pour les générations modernes, leurs œuvres sont comme non avenues. C'est qu'ils avaient l'esprit et les idées, mais non le talent de bien dire dans une langue qui ne fût point empruntée. Scot Érigène rappelle en de certains moments Platon : on n'a guère porté plus loin que lui la liberté philosophique , et il s'élève hardiment dans cette région des nues où la vérité ne brille que par éclairs ; il pensait par lui-même au ix* siècle. Saint Anselme est un
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métaphysicien original dont Vidéalisine savant régénère les vulgaires croyances, et il a conçu et réalisé l'audacieuse pensée d'atteindre directement la notion de la Divinité : c'est le théologien de la raison pure. Saint Bernard est tantôt brillant et ingénieux, tantôt grave et pathétique. Mystique comme Fénelon, il ressemble à un Bossuet agissant et populaire, qui domine dans le siècle par la parole et conamande aux rois au lieu de les louer et de les servir. Son triste rival, sa noble victime, Abélard a porté dans l'exposition de la science dialectique une rigueur inconnue et une lucidité relative , qui attestent un esprit nerveux et souple fait pour tout comprendre et tout expliquer. C'est un grand propagateur d'idées. Héloîse a forcé une langue sèche et pédantesque à rendre les délicatesses d'une intelligence d'élite, les douleurs del'àme la plus flère et la plus tendre, les transports d'une passion désespérée. Jean de Salisbury est un critique clairvoyant à qui l'esprit humain feit spectacle, et qui le décrit dans ses progrès, dans ses mouvements, dans ses retours, avec une vérité et une impartialité prématurées. Il semble avoir deviné ce talent de notre temps, cet art de faire poser la société intellectuelle devant soi pour la Juger. Les dogmatiques de l'école de Saint-Victor ont été successivement les interprètes dignes et pénétrants d'un mysticisme élevé, et aussi sensé que le mysticisme peut l'être. Saint Thomas , embrassant en une fois toute la philosophie de son temps , a par instants devancé celle du nôtre; il a lié toute la science humaine dans un perpétuel syllogisme, et l'a dévidée tout entière -au fil d'un raisonnement continu , réalisant ainsi l'union rare d'un esprit vaste et d'un esprit logique.
Gerson enfin, .Genon, théologien que le sentiment dispute à la déduction, qui comprenait et négligeait la phi* losophie, a su soumettre la raison sans l'humilier, capti* ver les cœurs sans offenser les esprits, imiter enfin le Dieu qui se fait croire en se faisant aimer. Tous ces hommes, et Je ne nomme pas tous leurs égaux, étaient grands, et leurs œuvres sont admirables* Pour être admirés, pour conserver une constante influence sur la littérature postérieure, que leur a-t-ii donc manqué? Ce n*est ni la science, ni la pensée, ni le génie; ]*ai bien peur que ce ne soit une seule chose , le style.
La littérature française ne vient pas d*eux. Elle ne se réclame pas de leur autorité, elle ne se pare point de leurs noms; elle n'a fiait gloire que de les effacer. Peu lui importe leur élévation austère, leur profondeur mystérieuse, leur dialectique opiniâtre. Elle veut la pureté, la grâce, réléganôe, la clarté persuasive, la beauté correcte, ce qui rend une littérature populaire et durable, le don de se faire comprendre sans peine et admirer aisément* Ce qu'il est trop difficile de lire n'est pas destiné à la gloire.
Mais au pied du monument gothique érigé par l'esprit du moyen âge, naissait, comme une humble fleur, sans éclat, presque sans parfum, et qui pousse entre les payés des rues, la littérature de la langue vulgaire. Les dialectes romans, en se régularisant, en se conciliant, avaient produit un idiome à peu près unifbrme, que la pensée apprit à bégayer et ne tarda pas à écrire. Des chansons et des fabliaux, des poèmes chroniques et de satiriques allégories sont les premiers essais de la muse qui s'éveille au xii« siècle* Sa diction est encore impar-
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Mte et «nlturassée; mais elle rend expresslrement tantôt la tristesse, tantôt la moquerie. C'est le double earaotère des premiers écrivains français. Leur ton est plaintif ou railleur; fidèle témoignage des origines populaires de cette littérature naïve. Les opprimés gémissent, ou se vengent par le ridicule.
Rien n'a été malheureux comme nos pères. La preuve de leur misère est dans la mémoire détestée que le moyen âge a laissée à leurs enfants. Ce qu'était la nation sous le Joug féodal ne se peut dire ni presque dcTiner, mais se juge par la grandeur des réparations qu'elle exigea, quand le temps fut venu. Les rigueurs des révolutions sont souvent la peine du talion du passé, peine injuste et violente, mais naturelle comme la vengeance. Un Jour, on se lasse de s'appeler Jacques Bonhomme, et l'on inaugure par la terreur le nom de peuple firançais. Voilà comme la fHvolité innocente d'une époque de douce civilisation paye chèrement le prix des tyrannies oubliées d'un temps barbare ; une haine de tradition survit aux souffrances qui l'ont fait naître, et le pouvoir en péril s'étonne d'expier ce qu'il n'a pas fait.
Forcé de s'émanciper à la sueur de son front, de gagner péniblement un peu de bien-être et d'indépendance, le tiers-état a été nourri à cette rude école où l'on contracte les goûts simples, où l'on acquiert les idées sages. Se conserver sans s'avilir, s'élever sans se compromettre, s'éclairer sans menace, s'affranchir sans révolté, tel a été longtemps le travail de ceux-là qui devaient un Jour gouverner sous le nom de classe moyenne. Ne nous étonnons point si, tour à tour caustiques ou timides, ils apprirent à juger leurs oppresseurs, en s' apitoyant sur eux-mêmes.
à les c(mtenir en les jugeant, à tempérer l'oppression par répigramme. Une tristesse ironique devint la source et la forme de leur talent. Les violences des puissants, les sottises des riches, les travers des moines, devaient défrayer leurs libres entretiens, et servir de but aux premiers traits de leur malice. L'esprit d'observation se montre de bonne heure dans leurs écrits; il cache la critique sous la bonhomie. Bientôt il s'anime et s'enhardit, en conservant des airs de crainte, un ton de simplicité; il n'épargne rien au-dessus de leur tète, rien, hormis la royauté qui, en cherchant le pouvoir absolu, marchait au droit commun, et partant à l'égalité. C'est ce qui a rendu la monarchie si profondément nationale. On ne peut trop louer, •. son roi, disait plus tard La Fontaine, qui n'était sûrement pas un courtisan, mais un vieux Français, attestant ingénument ralliance intéressée de la couronne et du peuple.
C'est ainsi que se sont formées parmi nous la raison et la critique, la haine de l'oppression et la crainte du désordre. Rebelle aux illusions pour avoir beaucoup échoué, à l'admiration pour avoir longtemps souffert , à la confiance pour s'être vu souvent tromper, notre peuple porta enfin à sa perfection ce bon sens moqueur, l'esprit de nos grandes villes, et, si f ose le dire, l'espiît parisien. Or, notre littérature est parisienne. Lorsqu'on recherche en elle ce qui est national , et qu'on la dégage de ce qui lui vint du dehors et tardivement, on lui reconnaît tous les caractères de cette bourgeoisie intelligente dont elle est Tœuvre et l'expression, de cette bourgeoisie qui par degrés affranchit notre pays, qui, se serrant autour de la royauté, l'aida à se rendre prépondérante, et lui rendit