‹ Critiques & études littéraires ou passé et présentChapitre 13 sur 26 · DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

en popularité ce qu'elle recevait d'elle en protection ; qui, enfin, avec ces deux forces, Tunité de la monarchie et la liberté littéraire, devint un jour capable de signaler son avènement définitif par la révolution française.

Mais comment s'est-elle graduellement développée, et ses ouvrages d'esprit ont-ils acquis avec le temps des mérites d'un ordre plus relevé? Après la chute du moyen âge, on eût dit que l'intelligence allait se trouver réduite aux genres secondaires , et que l'art dans sa dernière perfection ne réussirait plus à peindre que des tableaux flamands. La poésie semblait condamnée à n'égayer que des soupers de famille ou des noces de village. De quel point du ciel est descendue sur elle une plus haute inspiration?

Il est au midi de l'Europe une terre étroite qui, même inculte et désolée, charme encore et ravit les yeux par la seule beauté de ses lignes, de ses couleurs et de son ciel. Sur cette terre jonchée des ruines de merveilleux monuments, tons les arts ont passé en déposant leurs chefsd'œuvre; là encore, les âmes les plus héroïques ont souffert et combattu, et les plus rares intelligences ont cherché la vérité, raconté l'histoire, passionné la politique par l'éloquence, chanté les merveilles de la nature et les sentiments des hommes. C'est l'immortelle gloire -des démocraties grecques , d'avoir réuni , par privilège , tous les dons de la raison et de l'imagination, et réalisé l'alliance de l'esprit le plus libre et du goût le plus pur. La Grèce est comme une école étemelle ouverte au génie de tous les âges dans la vraie patrie de la beauté.

L'antiquité, c'est elle. Eome même n'a conquis la Grèce que pour la propager. En répétant sa littérature, elle l'a II. 2ft

rendue univeroelle; César a étendu au monde l'influence de Périelès. C'est cette antiquité découverte pour ainsi dire une seconde fois, c'est la Grèce enseignée une seconde fois par Tltalie, qui a transformé le moyen âge et décidé la renaissance. Avant lexv siècle, Tantiquité n'était pas inconnue, mais elle n'était pas sentie. De rudes esprits, pleins de force et de subtilité , y cherchaient avidement de quoi penser, mais sans comprendre les plaisirs exquis que donnent l'art et ses merveilles. Ils poursuivaient la vérité, ils ignoraient la beauté, et c'est un besoin, ou, si l'on veut, une faiblesse de notre nature, que, pour nous, l'une ne puisse être complète sans l'autre. Quand les anciens ont mis l'esprit sous la protection des déesses, ils nous ont avertis que pour convaincre la pensée doit plaire. La philosophie elle-même est obligée d'être un art, et la raison n'est Jamais tout à fait raisonnable sans le goût.

A cette époque de la renaissance, trois littératures, ou plut6t trois mouvements littéraires se rencontrèrent donc parmi nous : le moyen âge, Tesprit français, le génie de l'antiquité. Mais le moyen âge, de moins en moins populaire, rentra peu à peu dans sa solennelle obscurité; plus populaire chaque jour, la littérature bourgeoise ne demandait qu'à s'élever, car elle tendait à la liberté et à la puissance. Les études de la renaissance lui donnèrent le sentiment du beau. Aussitôt les idées s'étendirent , le goût s'épura , et le xvi* siècle vit naître les dignes précurseurs du siècle suivant. De ce mélange de verve familière et d'intelligence de l'antiquité, se forma définitivement l'esprit littéraire de notre pays. Peut-être aurait-il plus de profondeur et de gravité, s'il eût moins oublié le

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moyen Age. Peut-^re aurait-il plus d'originalité et de savear, s'il eût suivi plus fidèlement ses traditions toutes françaises. L'étude des anciens a plutôt ennobli qu'en» hardi l'imagination, et rimitation du beau, telle que nous l'avons conçue d'après eux, a donné avec excès des règles à l'art et des scrupules au géniCé Mais enfin c'est de ce commerce réfléchi avec l'antiquité que nous avons rap« porté cette mesure, cette élégance, cette dignité que !a société moderne n'aurait pas su trouver par elle-même. La sève de l'arbre est naturelle; mais s'il s'élève avec grâce et majesté, il le doit A la culture. C'est un arbre de jardin aux belles proportions , aux formes régulières, et qu'on admire en regrettant par moments les chênes sombres, difformes et gigantesques des forêts de la vieille Gaule.

Reprenez les meilleurs écrits des derniers siècles ; remontez jusqu'au xW : vous reconnaîtrez à peine la trace du moyen âge. Il n'est pour rien dans le génie de Rabelais, dans celui de Montaigne. Il ne leur sert qu'à dire bien haut qu'ils n'en veulent plus. Il ne leur apprend rien qu'eux-mêmes ne se vantent d'oublier. Après eux , il ne sera pas plus le maître de Corneille que de Descartes. L'un demandera la tragédie à Rome et à l'Espagne; l'autre la philosophie à ses seules méditations. Dès cette époque, le moyen âge ressemble à un cloître abandonné. Quel est l'écrivain , au contraire , chez lequel ne se retrouve pas l'un des deux esprits qui animent notre littérature? Quel est celui qui n'est pas un enfant de Paris, ou un disciple de l'antiquité? Quand c'est la France qui prévaut, vous avez Molière et La Fontaine ; quand c'est l'antiquité, Racine et Bossuet. La littérature française est

%n PASSÉ ET PRÉSENT.

bourgeoise ou classique, et même l*un et l'autre à la fois. Saint-Simon a beau être un grand seigneur ; ses idées sont aristocratiques , ses passions plus encore; son style ne Test pas, il n*est ni assez noble ni assez simple; mais il est animé, mordant, pittoresque, comme celui d'un bourgeois éloquent du wV siècle. Fénelon, avec son nom, son rang, les grâces imposantes de sa personne, l'autorité sainte de son caractère, est un ancien, quand il écrit. L'bomme évangélique ne se souvient alors que d'Homère et de Platon. Pascal , qui manie le ridicule en poète comique, et l'éloquence en père de l'Église, est de la famille des auteurs de la Satire Ménippée, et s'élève à la triste sublimité d'Origène. Toutefois , ce qui peu à peu domine dans les lettres, c'est, à côté de l'esprit d'observation qui incline à la moquerie, un sentiment du beau correct qui n'évite pas toujours la firoideur. En général , sous Louis XIV, la littérature ennoblit ses manières. Elle fit sa cour de bonne grâce, et complut sans bassesse au pouvoir dont la protection la captivait sans l'avilir. £lle y perdit bien quelque cbose de sa franchise et sacrifia un peu de naturel pour acquérir de la dignité , échange inévitable pour qui veut parvenir. Et la littérature parvint. Ce n'est qu'en passant par la cour qu'elle pouvait atteindre à sa vraie puissance. Louis XIV, si empressé de l'appeler au pied du trône , ne se doutait guère qu'il donnait une rivale à la royauté.

A Louis XIV, .en effet, succéda Voltaire. Le voilà le plus grand des moqueurs , et même le plus sensé , quoiqu'il n'ait pas toujours raison. Et comment serait-il juste et modéré? Il est l'homme d'une réaction. Malhem* à ceux qui dans ce monde reçoivent la mission des représailles I

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