THOMAS REID ET ROYER COLLARD. 3G
ce soin doit être renvoyé à une autre époque et à un autre travail. En oe moment, nous ne voulons qu'insister sur une seule remarque^ le r61e^ue la philosophie a joué dans la vie de M. Royer-Oollard. Quoi quMl eût fait, son esprit eût été philosophique, car il était naturellement pénétrant, rigoureux et généralisateur. Mais ses facultés puissantes n'avalent trouvé pendant sa jeunesse un méthodique emploi que dans les mathématiques. Il en avait poussé rétude assez loin, plus loin quMl n'a eu occasion de le faire voir> avant 1789. Depuis lors, la préoccupation et l'observation des choses politiques ont pris une grande part de son esprit, et c'est dans cet ordre de pensées que l'intelligence, si elle ne fléchit sous le poids de Texpérience, acquiert le mieux l'étendue et la fenneté qui permettent d'unir à la sévérité scientifique le sentiment de la réalité. La politique est l'empire du sens commun. Or c'est après avoir passé par cette utile épreuve, que M. Royer-Collard fut appelé par une circonstance inattendue à faire de la philosophie une étude régulière, et le même hasard qui mit dans les mains de Malehranche un volume de Descartes, fit tomber sous les yeux du futur professeur un ouvrage de Reid. L'Écossais est sceptique à l'endroit des systèmes et croyant en matière de sens commun. Sa doctrine convenait à Tesprit difficile et nerveux de M. Royer-Collard et le captiva autant qu'il pouvait être captivé. Plus sévère dans ses formes, plus élégant dans ses procédés, plus dédaigneux dans ses jugements, le nouveau disciple s'appropria la critique ingénieuse et sensée de son nouveau maître, et en la transportant dans une des premières chaires de
l'Université, il fonda à Paris cette école philosophique qui dure encore. Là est notre origine à tous.
Ce pourrait donc être un rapprochement intéressant, quelquefois même un piquant contraste, qu'une comparaison entre Thomas Reid et son éloquent interprète. La communauté des doctrines n*entraiBe pas Iti ressemblanee des esprits, et la différence de destinées de ces deux hommes supérieurs est plus frappante encore et vaudrait la peine d'être décrite. La vie privée de M. Royer- Collard n'avait rien que de conforme aux habitudes de modestie et de retraite qui conviennent à la philosophie et à renseignement. Mais la vie publique venait à la fois étendre, troubler et compléter cette existence restreinte et calme, et employer ou développer des facultés qui dans la retraite seraient demeurées oisives et inconnues. Je ne sais ce que la politique eût fait de Reid. On peut douter qu'elle Teùt trouvé prêt et capable, et une plus modeste et plus sévère unité a présidé à sa destinée. Peut-être nous saura-t-on bon gré d'en esquisses ici le tableau.
Voici donc la vie d'un vrai philosophe, et j'ajouterai volontiers d'un grand philosophe, magnum libenter. Thomas Reid était né sous la reine Anne, et il a vécu quatre-vingt-six ans. Il a donc pu suivre de. l'œil tout un siècle fertile en événements mémorables. Il a vu se développer labopeusemeot la constitution de son pays» ou du moins de sa patrie politique. Il a assisté à la ré«
volutioD d'Amérique, à la révolution française dans ce qu'elle eut de meilleur et de pire, de plus éblouissant et de plus terrible, et il n'a pis été le témoin insensible de toutes ees choses. Son esprit s'unissait volontiers aux plus grandes pensées des temps modernes, et aucune cause généreuse ne lui était étrangère. Mais rien ne troubla la paix de son âme ni la tranquillité de sa vie. Elle s'écoula tout entière, cette vie noble et modeste, dans la pratique assidue des vertus privées , dans l'activité ardente et désintéressée de facultés supérieures, dans le travail continu des fonctions pastorales, de l'enseignement universitaire et de la composition philosophique, et lorsque enfin la mort vint en marquer le terme, le monde ne sut pas, Reid l'ignora peutrétre lui-même, que c'était un des flambeaux du siècle qui s'éteignait. Un tel nuage, je devrais dire une telle auréole de simplicité et de calme entoure encore le nom de Reid, que moi-même je répète en hésitant ce titre de grand philosophe.
Le récit biographique sera court ; il sera facile, surtout quand on l'écrit après l'homme le plus capable de raconter et de peindre une telle vie. Dugald Stewart, le disciple, l'ami, le continuateur de Reid , lut, neuf ans après sa mort, à la Société royale d'Édinburgh, uue notice sur ce cher et vénéré maître, et nous n'aurons qu'à en donner l'extrait fidèle pour être dans la vérité ^
Au moment de la réformation, le premier pasteur
* An Account of the life of Thomas Reid j D. D., F. R. S. E. 1B03. Sir William Hamilton a mis et annoté cette biographie en. tête de son édition des œuvres de Reid, que nous suivons ici : The Works of Th. Reidy préface^ noies and dissertations, by sir W. Hamilton. --ifort in-8. Edlnburgh, 18/ie.
qu'ait eu la paroisse de Banchory Teroan, dans le comté de Kincardine, fut le révérend James Reid, d'une ancienne famille du comté d'Abe^deen, et qui abandonna pour le ministère sacré une \ie de retraite animée par l'amour des lettres. Il eut quatre fils. L'aîné, Robert, lui succéda dans sa paroisse ; Thomas , qui cultiva la science et la poésie, et voyagea en Europe, pour aller soutenir des thèses dans les diverses universités, disputa à Leipsig et à Rostock, où 11 publia deux ou* vrages de métaphysique, puis revint s'établir à Londres où Jacques I*' le nomma son secrétaire pour les langues grecque et latine ; il vécut dans l'intimité des hommes distingués de son temps, peut-être de lord Bacon et de lord Herbert. Le troisième frère, Adam, médecin de Charles V% écrivit sur l'art de guérir, et le quatrième, Alexandre, fit une traduction encore et à jamais inédite de l'Histoire d'Ecosse de Buchanau. Ce fut ,'un des bienfaiteurs du collège Marischal, de TUniversité d'Aberdeen, dont il enrichit la bibliothèque.
Un petit-fils de Robert fut le troisième ministre de Bancbory ; c'est le bisaïeul de Thomas Reid, dont le père^ le révérend Louis Reid, remplit pendant cinquante ans les mêmes fonctions dans la paroisse de Strachan, comté de Kincardine. Il avait épousé Marguerite Gregory, d'une race vouée aux sciences et par elles à une certaine renommée. Marguerite était un des vingt-neuf enfants de David Gregory de Kinairdy, frère aloé de James qui fut l'inventeur du télescope de réflexion ^ C'était une famille
^ Né en 1633, mort ea 1675, professeur de matliémaUques à Salat«
où tout le monde, même les femmes , savait les mathématiques. Trois des frères de Marguerite les enseignèrent dans les universités d'Ecosse. L'ainé, David, professeur d*abord à Edinborgh, où il avait remplacé son oncle^ devint l'ami de Newton, qui le fit nommer à la chaire d'astronomie, fondée par sir Henri Sa?ile, à l'Université d'Oxford * ', et James, le second, professeur de philosophie à Saint-André, puis de mathématiques à Edinburghy fut peut-être le premier qui ait introduit le newtonianisme dans une chaire écossaise K Le troisième^ Charles, professa aussi à Saint-André, et laissa, en 1739, son emploi à son fils David, qui le conserva jusqu'à sa mort. Des trois frères, les deux premiers étaient fils d'une mère de la religion épiscopale, et avec ses croyances montrèrent du penchant pour les opinions politiques des torys. Charles, dont la mère était presbyte- André et à Edinborgh. Je suis ici Dugald Stewart, sir W. Hamilton« et ce qui vaut encore mieux, Reid lui-môme dans une de ses lettresi WorkSy p. & et 68. Gliambers, qui donne d'ailleurs sur les Gregory des articles intéressants, laisse dans le doute si David et Jamc« étaient frères {lÂtes of illust. Scotsm. by Rob, Chambers , Glasgow, 1833) ; tous deux étaient bien fils de John, pasteur à Drumoak. L'aîné, que le commerce retint en Hollande une grande partie de sa s\e, avait le goût des sciences. On dit qu'il fut le premier qui, en Ecosse, ait eu un baromètre, et on le consultait comme un sorcier. Son frère, beaucoup plus Jeune, fut l'adversaire assez passionné de Huygens et le chef d'une lignée de médecins distingués. Chambers a tort de faire du docteur John Gregory, son petit-fils, un cousin germain de Reid ; ils n'étaient que cousins issus de germain.
1 Né en 1661 ou 1666, mort en 1701 ou 1710, il fut préféré à Halley. Son fils David, mort en 1763, fut le premier professeur, à Oxford, d'histoire et de langues modernes. Corresp,^Ct XII, p. 72.
* Reid avait conservé de lui une thèse antérieure à la révolution, où il attaquait les dix catégories et se déclarait pour Newton contre Aristote et Descartes» Idem^ X, p. 68 et XII, p. 72.
rienneS suivait d'autres principes, et Marguerite était sa sœur. EHe avait quelque chose de ce singulier esprit de famille qui fit des géomètres de tous les Gregory de sa branche, tandis que la branche cadette fut tout entière consacrée à la médecine. Elle donna le jour à Tho^ mas Reid, le 26 avril 1710.
Après deux années^ passées, dès quUl fut en âge d'apprendre, à récole paroissiale de Kincardine O'neil, il fut conduit à Aberdeen pour se préparer aux humanités^ et à rage de douze ans, il entra au collège MariscfaaP dans une classe de grec, où il profita si bien que plus tard il enseignait Euclide en grec dans ses cours de géométrie, et récitait de mémoire des fragments des tragiques grecs dans ses leçons de rhétorique. A seize ans, il suivit pendant trois sessions le cours du docteur George Turobull qui a publié des principes de philosophie morale avec ces mots de Newton pour épigraphe : a Si la philosophie naturelle doit devenir une science parfaite de tout point en suivant notre méthode, il arrivera en même temps que les bornes de la philosophie morale en seront reculées*. » Un professeur capable de travailler d'après
*■ u Je n*ai jamais vu femme qui eût Pair plus grande dame, a more ladylikewoman », dH Reid qui l'avait vue très-vieille en 1722 à Aberdeen, où, restée veuve par la mort de Kinairdy, elle continua de demeurer. Corresp. p. 69.
< L'université d' Aberdeen se compose de deux collèges, Tun, le collège du Boi, fondé en ikH-, l'autre, le collège Marischal, fondé en 1593. Les cours de médecine sont depuis longtemps communs aux deux collèges. Lord Aberdeen est ctiancelier du premier, et le duc de Riclimond du second. 11 y a maintenant vingt et un cours dans l'un, vingt-d€ux dans l'autre, un cours de plrilosophie morale dans cbacuB. (Oliver and Boyd, New Minh, Alman, 1855.)
3 Principles of moral phiiosophy. Lond., 1740. Newton, 0$Hie^^
cette idée peutn*avoir pas été étranger à la direction que Reid a donnée à ses recherches. Et, en effet, Turnbull qui se présente en disciple de Shaftesbury et de Hutcheson, n'a d'autre pensée que de convertir la philosophie en science d'observation, et d'en faire avec la physiologie Fautre partie de la connaissance de Thomme. Reid n'a fait que marcher dans la voie que son maître lui avait ouverte.
Ou ne sait rien de sa première jeunesse, hors une particularité qu'il a racontée lui-même avec Texactitude d'un observateur attentif. Vers Page de quatorze ans, il avait pris l'habitude d'entretenir son imagination d'événements supposés et chimériques^ et bientôt son sommeil fut troublé toutes les nuits de rêves sinistres qui le laissaient au réveil encore frappé de terreur. Attristé et humilié de cette infirmité qui dura près de deux ans, il ne parvint à s'en délivrer qu'en se redisant à lui-même, au moment de s'endormir, qu'il allait souffrir d'une vaine illusion et il réussit à se donner avec plus de précision et de force ce pouvoir bien connu de reconnaître, même dans le sommeil, la vanité d!es songes. Mais, chose plus singulière, il perdit à cela pendant près de quarante ans la faculté de rêver, ou du moins la mémoire des rêves, et à l'âge de soixante-neuf ans, il nous dit dans la lettre où
U III, q. 31. Je n'ai pu rencontrer le livre de Turnbull dans aucune bibliothèque ni trouver de renseignements sur lui dans aucun dictionnaire biographique, ni dans Watt, BibL brit.y ni dans Chambers, ouvr. cit., ni dans Chalmers, Gen, biog, Dict»^ Lond., 1814. Mais M. Cousin, plus heureux, a lu cet ouvrage, et y a trouvé la première pensée de la philosophie de Reid. Cours d'HUt, de la phH. mod.^ première série, t. IV, 19« leçon.
il décrit ces phénomèues particuliers de son imagioation, que son sommeil n*était encore animé qu'accidentelle * ment par des apparitions rares et confuses ^
En terminant ses études, Reid fut reçu docteur en théologie. Mais il demeura dans TUniversité comme bibliothécaire, et y continua cette éducation yolontaire qui n'est pas la moins bonne. Dans la compagnie de John Stewart, professeur de mathématiques au collège MarischaP, il s*adonnaavec ardeur aux sciences exactes et lut les Principeê de Newton. Le nouveau système du monde était alors le plus grand événement de la philo** Sophie. L'honneur des trois Gre^ory, oncles de Reid, est de ravoir fait connaître à TÉcosse, qui devança TAngleterre même dans cette carrière, et de là le penchant de tous les esprits autour de lui, comme du sien, vers les recherches scientifiques.
En 1736, quittant ses fonctions de bibliothécaire, le jeune docteur partit pour Londres avec Stewart. Son oncle, David Gregory, le mit en relation avec le monde savant. Il visita Oxford et Cambridge, et dans cette dernière ville il vit Bentley, et ce mathématicien aveugle, Saunderson, qui devait être si souvent cité comme un èas rare dans les ouvrages de philosophie, et servir d'objet d'expérience aux recherches les plus subtiles sur le rôle des sens dans la connaissance des propriétés de rétendue. C'est, je crois, la seule fois que Reid est sorti d^Écosse. Du moins n'aperçoit-on ni dans sa correspon-
^ Lettre de 1770 au Rév. Will. Gregory, alors sous-gradué de Balliol collège, Oxford, et frère du docteur James Gregory. I,//!?^. 33.
* Je ne sais rien de ce Stewart qui n^était pas de la famille de Dugald Stewart.
VIE DE RElD. zn
dance^ ni dans sa biographie, la trace d'aucune autre visite dans le grand monde de la politique, de la science et des lettres.
Malgré la constitution démocratique du clergé presbytérien, beaucoup de fondations qui remontent à d'anciens temps réservent à des autorités diverses^ à des corps ou à des individus^ un droit de présentation pour les charges ecclésiastiques. C'est ce qu'on appelle le patronage, qui a donné lieu de tout temps à beaucoup d'abus ou du moins à beaucoup de réclamations. En vertu d'un droit de ce genre, le collège du Roi à Aberdeen présenta Beid en 1737 pour la cure de New Machar dans le même comté. Étant entré par la voie du patronage, il eut d'abord de la peine à se faire rendre justice. Le troupeau aurait tenu au droit d'élire son pasteur. On dit même que sa personne fut menacée. Mais les difficultés se dissipèrent à mesure qu'il se fit mieux connaître, et s'étant marié trois ans après à Elisabeth Reid, fille d'un de ses oncles, médecin à Londres, il devint bientôt, par lui« même et par la grâce de cette femme excellente, l'objet de l'affection universelle. Il remplissait tous ses devoirs avec diligence. Mais soit modestie, soit que la composition lui fût pénible (il n'en avait nulle habitude), on dit que pendant longtemps il ne prêcha que des sermons de Tillotson et d'Evans^; ce qui prouve d'ailleurs qu'il
1 Tout le monde sait que Tillotson est le chef des évéques latitudinaires du règne de Guillaume III. John Evans, né dans le pays de Galles, fut un des ministres exclus de l'église établie pour non>conformité en 1662. Il devint pasteur d'une congrégation Indépendante à Wrexham, et fut reçu docteur en théologie aux universités d'Ëdinburgh et d'Aberdeen. Il mourut en 1730, laissant des sennous estimés.
n*avait point épousé la rigidité du presbytérianisme, et que sa religion tolérante et libérale était en accord avec rélévation et la modération de son esprit.
Tout entier aux devoirs de son ministère et à ses méditations intimes , il écoutait à peine le bruit qui se faisait autour de lui. La rébellion soulevait une partie de rÉcosse^ et dans une lettre de sa vieillesse, il raconte qu'il donna asile pendant une nuit à un M. Hepburn de Keitb engagé dans la guerre de 1745 ^ Mais, dès cette époque et dans sa solitude, son esprit était captivé par des recherches sur les lois de la connaissance humaine. Toutes les heures que les devoirs de sa profession laissaient libres étaient consacrées à des réflexions philosophiques qu41 ne songeait pas encore à traduire en système. Ses seules distractions étaient la botanique et le jardinage, deux goûts qu'il conserva toute sa vie.
Cependant il publia alors son premier écrit. Ce sont quelques pages insérées dans les Transactions de la Société royale de liondres de 1748. Hutcheson était à cette époque le philosophe de PÉcosse. Dans ses recherches sur Poriginedes idées de beauté et de vertu, où, comme on sait, il donne au principe moral le nom de bienveillance^ il avait dit que la valeur, ou pour parler plus en mathématicien, le moment du bien général accompli par un individu dépendait en partie de sa bienveillance, eu partie de sa capacité, ou pouvait être considéré comme un produit de ces deux facteurs. D'où le calcul inférait que la bienveillance d'un individu est mesurée par une fraction qui aurait le moment du bien pour numérateur
^ Corresp*y E> lett. au prof. Robison, Works, p. 98.
YIK DE HEID. 373
et la capacité de Tagent pour dénominateur. Si un bien égal à 16 a été accompli par 3 de capacité, la bienveillance sera ^^ ou 5. Il n'y avait rien de sérieux dans de tels calculs, et Ton ne pouvait se les permettre qu'à titre d'illustration f comme disent les Anglais, pour éclairer une pensée d'un nouveau jour. Dans une note intitulée Essai sur la Quantité à propos de la kctured'un traité où le calcul est appliqué au mérite et à la vertu S Reid examina quels sont les cas où les procédés des mathématiques sont applicables, et s'ils le sont à toutes les choses qui paraissent susceptibles de plus ou de moins. Selon lui, les quantités sont proprement ou improprement dites. Les unes peuvent être mesurées par des quantités liomo* gènes, comme les grandeur» abstraites de Talgèbre ou de Farithmétique; les autres ne peuvent être mesurées que par des quantités d'une autre espèce avec lesquelles elles ont quelque relation. Ainsi la force e&t mesurée par la vitesse. Ces deux sortes de quantités sont du ressort des mathématiques. Mais il y a des choses dont le degré peut varier et qui peuvent ne pas être mesurables, telles sont les saveurs, les odeurs, les sensations de chaud et de froid, la beauté, le plaisir, etc. De même, la vertu ou le mérite est une grandeur qui ne saurait être soumise au calcul des proportions» tant qu'on ne pourra assigner exactement la mesure des degrés des affections de notre âme.
Guidé par cette distinction des quantités proprement ou improprement dites, Reid, qui, dans ce petit éerit^ parle sous le nom d'un docteur M., compare les deux
^ An Essay onQuanîUy^ etc., Works, p. 715.
manières de mesurer la force qui partageaient alors les savants. Ils voulaient que la force d*un corps en mouvement fût mesurée, les uns avec Newton par sa vitesse, les autres avec Leibnitz par le carré de la vitesse. Suivant Reid, les deux propositions sont vraies, si on ne les prend que comme des définitions mathématiques^ et non comme des expressions de la nature réelle de la force. La différence vient de ce qu'en mesurant la force, Leibnitz tient compte de Teffet produit, de la résistance vaincue, et les fait entrer pour quelque chose dans sa définition. Mais ces considérations sont libres, et la question par conséquent est, aux yeux de Reid, une dispute de mots, li serait trop long d'expliquer comment une différence si tranchée sur un point qui semble d'abord purement expérimental, peut en effet être ainsi qualifiée. 11 suffira de dire qu'un grand géomètre, qui assurément n'avait pas lu Reid^ d'Alembert, a porté le même jugement et réduit aussi toute la question à une dispute de mots indigne d'occuper des philosophes ^
Il doit paraître singulier au premier abord qu'on puisse indifféremment dire que la force du corps en mouvement est proportionnelle au produit de la masse par la vitesse ou par le carré de la vitesse. Il semble que ce soit une question de fait, dans laquelle par conséquent les nombres ne sont pas facultatifs. Il en est cependant ainsi, parce que toute la différence vient de ce que l'on considère dans un cas la force, alors qu'elle fait équilibre au poids qu'elle soulève ou plutôt qu'elle soutient, et dans l'autre
i Blem. de Phit., XVI, Mécanique, Voy. aussi la préface de sa Dynamique et dans l'Encyclopédie Tarticle force.
la force en mouvement , mais en mouvement retardé par la pesanteur ou résistance de Tobstaele. Descartes, et Newton avaient donné leur principe en considérant le premier cas qui est celui d'une force morte. Leibnitz avait considéré le second cas ou celui d'une f(yrce vive» La question a été discutée pendant trente ans, et Voltaire lui-même a présenté un mémoire sur les forces vives à l'Académie des sciences. En général y le point de vue de Leibnitz a prévalu. Mais Leibnitz obéissait à un principe philosophique que les géomètres comme d'Alembert et, je crois, Reid lui-même, n'ont point aperçu. Il ne croyait pas l'existence du corps possible, si on la réduisait pour toute condition à retendue et à Fimpénétrabilité, et si le corps n'était comn^ animé par une force continue. Pour Leibnitz, toute substance était une force vive. Il ne pouvait donc considérer, même en mécanique, que des forces vives.
En 1752, les professeurs du collège du Roi à l'Université d'Aberdeen élurent le docteur Reid professeur de philosophie; c'était le charger d'enseigner les mathématiques, la physique, la logique et l'éthique. A l'autre collège, au collège Marischal, les leçons de grec et de mathématiques étaient données par des maîtres séparés ; mais le même professeur devait faire parcourir à ses élèves tout ce qu'on appelait le eurriculum philosophicBy c'est-à-dire débuter avec eux par la logique, et en passant par l'ontologie, la morale et la politique, les conduire jusqu'au terme de la philosophie naturelle. Heureusement ces programmes d'instruction, qui étaient à peu près ceux de toutes les anciennes universités, commençaient
à être moins scrupuleusement respectés. Le docteur Gérard, depuis quelques années professeur de philosophie au même collège, publia en 1755 un essai fort remarquable sur le plan d'études de TUniversité d'Aberdeen. 11 y élevait les plus spécieuses objections contre Tusage de faire de la logique une introduction à Tétude des autres sciences. « lia logique est^ dit-il, une partie abstruse et difficile de la philosophie, que doit précéder une histoire naturelle de Fentendement humain, nonseulement décrit, mais expliqué dans ses lois générales. Et, avant d*en venir là^ il faut avoir passé par Tétude de certaines sciences particulières qui exercent, qui développent Tesprit et le préparent à se connaître plus tard en revenant sur lui-même et en réfléchissant sur ses procédés.» Le plan de Gérard était trop nouveau et surtout trop spéculatif pour être adopté ; mais on peut croire que Beid, en s'ouvrant la même carrière , ne s'astreignit pas aux routines de Técole, et profita de la diversité d'études comprises sous le nom de philosophie^ pour donner plus de liberté et de méthode à son enseignement. Il n'est point resté de traces de ses programmes; mais enfin, ses nouvelles fonctions le transportaient dans sa sphère véritable. Riche de quinze années de méditations sohtalres, Il entrait, à l'âge de quarante-deux ans, dans une université éclairée et tranquille. Au milieu d'une population qu'il a décrite comme naturellement intelligente, il trouvait un corps d'hommes instruits, qui s'efforçaient de (uivre, dans le fond du Nord, le progrès des sciences contemporaines, et qui, pour la p'upart n'étaient pas indifférents à ces questions métaphysiques et morales, objet
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préféré des réflexions personnelles du nouveau professeur. Avec son cousin, le docteur John Gregory, qui enseigna tour à tour la médecine et la philosophie* à la même université, il contribua à la formation d'Ane société philosophique qu'on surnomma le Club des Sages, Wise Cluh^ et dont faisaient partie ce même Alexandre Gérard, qui a écrit d'une manière remarquable sur l'enseignement et sur le goût ; Campbell, qui a composé pour cette académie libre sa Philosophie de la Rhétorique; Beattie, Fauteur du poëme du Ménestrel et de V Essai sur la Vérité', les deux docteurs André et David Skene, savants médecins, avec qui plus tard Reid entretint une intéressante correspondance '. Ces sociétés qui se multiplièrent dans les universités, et par conséquent dans les
^ l\ était petit-fils du frère de Kinalrdy et fils de James, professeur de médecine à Aberdeen. Né en 1724i après avoir complété ses études à Edinburgh et à Leyde, il revint à Aberdeen pour y recevoir les titres de docteur en médecine et de professeur de philosophie à King's collège. Il quitta cet enseignement en 1752, pour se livrer à la pratique de son art, et il succéda, par la mort d'un frère aîné, à la chaire de médecine de leur père.
< Le docteur Gérard, néenl72B, prédicateur de l'église d*Ecosse, professa la philosophie au collège Marischal, publia, en 17 59, un essai sur le goût, bientôt traduit en français, et, douze ans après, devint professeur de théologie à King's collège.; il mourut en 1795. Georges Campbell, né en 1719, pasteur à Banchory, comme le bisaïeul de Reid, principal du collège Marischal, où il enseigna la théologie, a publié des ouvrages d'apologie chrétienne ; mais il est plus connu par sa Philosophie de la Rhétorique. James Beattie, né dans un village en 1735 , devint maître d*école, puis pasteur, puis maître de grammaire, puis professeur de philosophie morale à Aberdeen. Son Minstrel est comme le prélude des poèmes de Walter Scott. Beattie est mort en 1803. 1\ a laissé divers ouvrages, entre autres des Eléments de philosophie morale (1790-1793). Les docteurs Skene, père et fils, moururent, Tun en 1767, l'autre en 1771, Voy. dans les œuvres de Reid, Corresp», A, p. 39.
principales villes de TÉcosse, ont exercé la plus heureuse influence et donné Tessor au grand mouvement intellectuel qui a signalé dans ce pays la seconde moitié du der* nier siècle. On y faisait sur la philosophie, les sciences, les lettres, des lectures dont le sujet y était ensuite discuté; et dans un commerce fécond, les opinions se formaienty les esprits s'animaient, et des projets de travaux importants prenaient successivement naissance. C'est pour l'association littéraire d'Aberdeen que Gregorj com* posa son Essai sur les Facultés de rhomme et des antmauœ, et Beid y soumit à Fépreuve de la discussion les premières rédactions de ses idées philosophiques. Les théories de Hume, dont je Traité sur la Nature humaine avait paru en 1 739, et dont les principes commençaient à se propager, excitaient une vive curiosité et une vive opposition. Il a été donné à Hume d'être le précurseur et le promoteur involontaire de deux importantes philosophie?.
C*est à cause de Hume qu'en 1764 Reid publia ses Recherches sur V Esprit humain d^apris les principes du sens commun * .
Kant, écossais, dit-on, par son origine, avait comme Reid et un an avant lui, débuté par un opuscule sur la vraie mesure des forces ou il combattait Leibnitz ; et ainsi que Reid, Kant déclare dans ses grands ouvrages que Targumentation sceptique de Hume a été le point de départ de sa philosophie. Reid qui, au commencement de ses recherches avait, en 1739, adopté les principes de
^ Campbell avait, pour répondre & Hume , imprimé en 1763 ua traité sur les miracles. Encouragé par Gregory, Beattie dirigea contre le même pliilosoplie, en 17G9, son Essai sur la Vérité,
Tauteur du Traité de la Nature humaine^ fut assez alarmé de ses conclusious pour entrer en défiance de leur valeur, et c'est en s'efTorçant de dissiper de pénibles doutes, que frappé de la solidité des raisonnements de Hume, dès qu'on lui accordait ses principes, il fut amené à remettre en question ces principes mêmes, et à changer totalement de point de vue. Son premier ouvrage est de 1764; la Critique de la Raison pure de Kant est de 1 781 S Kant dit qu'il a imité Copernic, et retourné les faits, tout en les prenant pour constants. Reid a pris pour principes les faits qu^on voulait expliquer, et trouvant la certitude dans Timpossibilité même de les démontrer, il a délivré la raison du pouvoir absolu du raisonnement. L'un et Tautre ont connu et mis en grande lumière les lois primitives de Tesprit humain, que Hume avait représentées comme des préjugés arbitraires. Kant les trouve nécessaires, et s'en défie; Reid les croit nécessaires, et il s'y fie. Voilà en gros la différence. En Ecosse et en Allemagne, un mouvement d'esprit philosophique remarquable par l'identité de la cause occasionnelle et du point de départ, par le synchronisme de la manifestation, par la communauté même des conclusions dernières, aboutit toutefois à deux très-distinctes philosophies.
De Taveu de Reid', nous savons donc que ce qu'il appelle la théorie des idées, c'est à-dire l'hypothèse qui
^ Son premier ouvrage : Pentées sur ta véritable estimation des forces vives j 17/^6, traite le même sujet que le premier opuscule de Reid. On tient généralement que Kant proposa l'idée fondamentale de sa Critique en fVO dans son De mundi sensibiUs atque intelligibitis forma et principiis,
s Dédicace des Recherches sur l'Esprit humain^ Works» p. 95. Voyei aussi la correspondance de Reid, passim*
yeut qae les hommes ne connaissent pas les objets, mais seulement certaines images idéales qu'ils en forment dans leur esprit, Tavait d'abord porté à révoquer en doute avec Berkeley Texistence du monde extérieur. Puis, le scepticisme de Hume, fondé en grande partie sur cette même hypothèse, et sur cette observation qu en cela comme en tout, rhomme n'a pour gage de ses connaissances que des impressions et des habitudes personnelles, Tamena à remettre en question les principes mêmes de Tentendément humain, tels que Berkeley et Hume les supposaient ou les établissaient. Au lieu de douter de la connaissance, il aima mieux douter de la théorie de la connaissance, et le doute qui ne s'attaque qu'aux philosophes tend souvent à raffermir la philosophie. C'est le bonheur qui advint à Reid. Il fut^ en philosophie, le restaurateur de la foi dans la raison.
Son ouvrage, quoiqu^l n'ait pas les formes de la controverse, était au fond une réfutation des idées de Hume. Dans sa scrupuleuse sincérité, Reid voulut s'assurer d'avoir bien saisi la pensée de son habile adversaire. Hugues Blair, soutenu par Hume et lord Kames, remplissait avec succès, à Edinburgh, la chaire de rhétorique et de belles-lettres qu'on avait foniée pour lui. C'est à lui que Reid s'adressa pour communiquer une partie de son manuscrit à l'illastre historien. On juge comment fut accueillie d'abord cette œuvre d'un ancien pasteur de village. « Je voudrais bien^ écrivait Hume à Blair, que les curés se renfermassent dans leur vieille occupation de se déchirer les uns les autres et laissassent les philosophes raisonner avec calme, modération et po-
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Htesse. » Mais quand il connut mieux Touvrage du curé à qui il avait à faire, il écrivit à Reid, et sa lettre lui fait le plus grand honneur. Sans entrer dans le fond du débat, il y rend hommage avec autant de sincérité que de courtoisie au talent du métaphysicien nouveau. « Je m*abstiens, lui dit-il, jusqu'à ce que Touvrage entier soit sous mes yeux^ et ne proposerai pas pour le moment de difficultés nouvelles contre vos arguments. Je dirai seulement que si vous avez réussi à éclaircir ces abstruses et importantes matières, bien loin d'en être mortifié, j'aurai la vanité de prétendre aune part du mérite, et je penserai que mes erreurs, pour avoir eu au moins quelque cohérence, vous auront conduit à faire un examen plus exact de mes principes qui étaient du reste des principes fort communs, et à en apercevoir le peu de solidité... Je vous prie de faire mes compliments à mes amicaux adversaires, le docteur Campbell et le docteur Gérard, ainsi qu*au docteur Gregory, que je soupçonne d^être dans les mêmes dispositions, quoiqu'il ne se soit pas encore ouvertement déclaré. »
Ce fut un bonheur pour Reid que cette lettre. Elle le rassurait en même temps sur son style, pour lequel il avait de grandes inquiétudes, malgré les conseils de Gérard et de Campbell. Il remercia avec empressement son célèbre adversaire, par une lettre du 18 mars 1763, où dans les termes les plus respectueux, mais les plus nets, il lui reconnaît en effet le mérite d'avoir marqué un but à viser, et fourni l'artillerie pour l'atteindre ^
* An Account of the tife^ sect I, p. 7. — Corresp.^ F. p. 91.— Li/îp and Corr. of D. Hume^ by J. H. Burton, t. Il, p. 151.
La seule dédicace du premier ouvrage de Reid suffit pour donner une juste idée de son intention en le composant et de la doctrine, qu'il y établit. En s'adressant à lord Findlater, chancelier de TUniversité de Old Aberdeen ^ et son protecteur naturel, il ne lui cache pas, malgré la modestie de son langage, qu'il diffère de Descartes, de Malebranche, de Locke, de Berkeley et de Hume, et qu'il croit avoir fait de certaines découvertes. Son but est de renverser le scepticisme que Hume a édifié sur les bases de la philosophie de Locke, qui n'était peu sceptique, et d'établir la croyance comme un principe fondamental et légitime de la raison humaine. Toute la doctrine est esquissée là avec autant de force que de brièveté, a Aussi bien que le juste, dit-il, par un assez libre emploi de la parole sainte, l'injuste vit de foi. t> Car rien ne subsiste si la croyance disparaît.
L'impression produite par le premier ouvrage de Reid ne s'étendit peut-être pas d'abord hors de l'Ecosse. Mais en Ecosse, ou du moins dans les universités de ce pays, elle fut très-grande. La nouveauté de la méthode et de certaines opinions n'empêcha pas des hommes émînents de se déclarer. Ferguson, qui venait de passer à la chaire de philosophie morale de l'Université d'Edinburgb, n'hésita pas à recommander vivement à ses élèves de prendre la même voie dans l'étude de la nature humaine,
A C'est dans le bourg d'Âbf rdeen, à l'ouest de la capitale du comté, que rUniversilé est établie. James Ogilvie, qui n'était encore que lord Deskfoord, lors de la première édition des Recherches^ hérita plus tard des titres paternels, et fut comte de Findlater et de Seafield. Cette pairie est dormante depuis qu'il n'y a plus d'héritier direct par la mort, en 1811, de James, sepUème comte de Findlater, et quatrième comte de Seafleld.
et il en donna l'exemple dans ses leçons. Dngald Stewart, qui peu d'années plus tard devait suivre celles de Reid« nous parle de son vieux professeur de logique qui changea, sous rinfluence de la nouvelle doctrine, un enseignement de quarante années. A Glasgow, une preuve plus frappante fut donnée du mouvement produit dans les esprits. Après Hutcheson mort en 1747, on y avait appelé, pour remplir la chaire de philosophie morale, un de ses élèves, un jeune homme qui n'était guère connu que par quelques leçons de littérature données à Edinburgh. Adam Smith, alors âgé de vingt-cinq ans, n'avait encore rien publié. Il venait d'Oxford, où la liberté de ses opinions avait souvent alarmé ses maîtres ^ Il était dès lors lié avec Hume, et partageait avec lui les idées des encyclopédistes français , et ces idées l'avaient empêché d'entrer dans TEglise. Kn philosophie pure, il se croyait en possession d'un principe nouveau, celui de la sympathie, auquel il rattachait tous nos sentiments moraux, théorie plus ingénieuse que solide, qu'il développa dix ou douze ans après dans un livre remarquable à beaucoup d'égards, mais peu lu aujourd'hui. Telle était probablement aussi la doctrine de son enseignement, et elle n'était pas sans analogie avec celle de son prédécesseur. Le principe de la sympathie ne diffère pas profondément de celui de la bienveillance^ et peut-être ils se supposent Tun l'autre. Hutcheson aie mérite d'avoir distingué dans
i II était né à Kirkaldy, Fife, le 5 join 1723, et après avoir fait à Glasgow ses études qu'il termina au collège de Balliol, Oxford, Il vint à Edinburgh en 17^8, où il donna sur les belles-lettres quelques leçons dont ^exemple enhardit Blair k fonder cet enseignement.
rame humaine un sens morale et les Anglais ont accepté de lui cette expression ; mais il n'a pas donné à ce principe sa véritable origine ni toute son autorité. Moins encore, Smith, qui n'était pas sans défiance à Vendroit de la raison humaine, aTait-il appuyé sa doctrine sur une base inébranlable au scepticisme. Sans doute, il n'avait pas systématiquement professé celui de Hume, mais son enseignement devait laisser une porte ouverte aux attaques d'une dialectique négative, et Ton dit que par un pressentiment de la vraie vocation de son génie, il se hâtait de franchir les parties métaphysiques de la philosophie morale, pour la considérer dans ses rapports avec la société et avec les conditions économiques de Tordre et du bonheur parmi les hommes. Un esprit qui n'est pas celui de la meilleure philosophie, une doctrine plus recommandable par ses applications que par ses principes avait donc pénétré dans l'institut académique de Glasgow, non sans avoir probablement suscité autour du professeur les doutes et les objections. Cependant Smith publia son livre ( 1 759). La Théorie des Sentîhents moraux eut en Angleterre, comme bientôt en France, un trèsgrand succès. Elle attira sur Fauteur Tattention des deux sociétés de Londres et de Paris où Hume était également recherché, et la proposition fut faite à Smith d'accompagner sur le continent le jeune duc de Buccleugh. Il accepta, et il dit adieu à renseignement, qui convenait peu à SCS goûts de méditation et de solitude. Ceux-ci ne
Tempêchèrent pas de partir pour Paris, et d'aller s'y montrer, causant avec Turgotdans le salon d'Helvétius. Mais c'est alors que les professeurs de Glasgow eurent l'idée
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d*offrlr au docteur Reid la chaire qu'il laissait vacante, et le modeste pasteur de village, le professeur encore obscur d'une université sans renommée, monta ainsi à la première position philosophique de son pays, puisqu'il devint le successeur de Hutcheson et de Smith.
Cette promotion^ qui assurément ne fit pas grand bruit dans le monde, eut son importance, et peut être regardée presque comme un événement dans Thistoire de Tesprit humain^ car elle arrêta le courant qui portait les esprits en Ecosse vers l'uniformité philosophique du xviii* siècle, et constitua, en regard de la doctrine de Locke, de Hume et de Voltaire, une école indépendante. Si Reid n'était venu à Glasgow» il n'aurait pas eu moins de mérite, son grand ouvrage, probablement, n*en aurait pas moins paru; mais peut-être sa tentative serait- elle restée isolée, et il n'y aurait pas eu véritablement une philosophie écossaise.
L'Université de Glasgow avait été fondée, comme beaucoup d'institutions de ce genre, par une bulle du pape ^ A la demande du roi Jacques 11, Nicolas Y autorisa, au xv« siècle, dans cette ville, l'enseignement général des sciences^ des arts et de toute faculté permise, le tout sur le plan de l'Université de Bologne. L'établissement, formé en 1451 sous les auspices de Tévêque, reçut, deux ans après, sa charte royale. Suivant l'usage, les maîtres et les élèves étaient partagés en quatre nations correspondantes aux quatre divisions du royaume d'Ecosse
< Voir YHistoire de l'Université de Glascow, par Reid lui-même. Works, p. 721.