‹ Critiques & études littéraires ou passé et présentChapitre 23 sur 26 · II · texte numérisé non relu

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Après ce livre, Beid ne publia plus fien ; cependanl les onze années qu'il véeut eneore furent loin d'être oisives. Il composait' pour la société philosophique, dont il était membre, des mémoires qui n'ont pas été recoeillis. C'était un examen des idées de Priestle]^ touchant la matière et Tesprit, C'étaient des observations sur VVtopie de Thomas Morus. C'étaient des réflexions sur le mouve* ment musculaire. Dans ses lettres, il abordait souvent les questions de la science» Sa correspondance avec le docteur James Gregory commence à peu près vers le temps de sa dernière publication» Elle embrasse une espace de dix ans, et elle donne de précieuses lumières sur la vieillesse du philosophe^ sur ses recherches persistantes, sur divers problèmes spécolatiDs ^ Gregory» comme son père le docteur John, n'était pas plus étran« ger à la philosophie et même aux sciences exactes qu'à la médecine. En donnant à Reid dMntelligents conseils, il s'exerçait lui-même sur des matières métaphysiques, comme le prouvent ses Essais littérairee et philosophiques, impriinés en 1792. Un entre autres roulait sur ladiiTérenoe entre la relation de motif et d'action et celle de cause et d'effet. L'auteur s'efforçait d*y établir par des principes physiques et mathématiques une distinction qui lui paraissait péremptoire contre les partisans de la nécessité. 11 le soumit à Reid ainsi que ses autres essais, dont il lui dédia le recueil^ et les réponses de son ami» remplies d'observations importantes sur ces importantes questions, forment certainement un complément précieux des œuvres du vrai fondateur de la philosophie écossaise.

* Carresp,, C, I, XX, p. 62-88.

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Je remarque dans ces lettres qu'appelle souvent à y citer Platon et ses opinions, il s'en montre juge plus favorable, e'est<-à-dire plus clairvoyant, que dans ses ouvrages où Platon semble à peine compris. C'est qu'au fond Platon et lui étaient d'accord» et il était difficile que Reid ne s'eo aperçût pas.

Non content de s'intéresser à tous les travaux qui rentraient dans Tordre des siens, comme on le voit lorsqu'il critique les objections publiées par Crombie contre les principes de Gregory, ou qu'il s'entretient avec Arehibald Âlison de ses rechercbes sur le goût * ; il n'ou* bliait pas l'économie politique, et il rapprochait ce qu'il avait écrit sur l'usure de l'ouvrage de Bentham, qu'il trouvait sans réplique*. Il suivait avec une curiosité vive et intelligente les progrès de la chimie, alors dans la crise féconde de la révolution qui en a fait une science. Il continuait à cultiver les mathématiques. Médiocrement versé dans l'ancienne géométrie, il était familiarisé av^ le calcul analytique tel que l'employait Newton, et montrait une facilité singulière pour les opérations arithmétiques les plus compliquées. Jusque dans l'extrême vieillesse, il se proposait des problèmes pour exercer et occuper son esprit, sorte d'occupation, comme

^ Le HéT. Alexander Crombie publia, en 1793, un Essay on phi' iotophitat necessity. Il y eut controverse, et encore, en 1819, Grom* bie imprimait une correspondance polémique avec Gregory. Il est Tautcur d'une Théologie naturelle^ 2 vol. in-8, Londres, 1829. Le Rev. A. Alison, qui avait épousé une sœur de Gregory, est le père de l'Iiistorien et l'auteur des Essûys on fhi nmturt mul principUt •( laste qui ont paru en 1700 — 5e édit., 2 vol. in-8, Londres 1817.— Voy. Reid, Works^p.Sl et 89.

* Corretp,, G, XIII, p. 73.

le remarque Dugald Stewart, qai ne demandant ni mémoire, nilecturesj ni recherches étendues, mais seulement Papplication forte de la raison à des données réunies à la fois sous un même regard, convient singulièrement aux facultés que dans les derniers temps de la vie, conserve un esprit supérieur, tant qu*il reste lui-même. Enfin les yeux du philosophe se portaient sur les grands objets qui, vers ces heureux temps, préoccupaient les sociétés humaines, a Notre université, écrit-il à Gregory, a envoyé à la Chambre des Communes une pétition en faveur des esclaves africains. J'espère que la vôtre ne sera pas la dernière dans cette œuvre d'humanité, et que le clergé d'Ecosse s'y associera. Je réjouis mes cheveux gris de la pensée que le monde devient meilleur, ayant dès longtemps résolu de résister au commun sentiment de la vieillesse^ qu'il va toujours devenant pire '. »

C'est en se nourrissant de généreuses pensées, c'est par le travail assidu que Reid parvint à supporter la vieillesse, la surdité, seule infirmité dont il fût atteint, et les tristes épreuves qui ne sont jamais épargnées à une longue vie. 11 s'était préparé à tout par la méditation des vérités qui fortifient et qui consolent. Lorsque James Gregory perdit sa femme, Reid lui écrivit ces mots : a Je sympathise avec vous bien sincèrement dans la douleur de la perte de votre aimable femme. Je juge de vos sentiments par Pimpression qu'elle a faite sur mon propre cœur, pour l'avoir si peu de temps connue. Mais toutes tes bénédictions du monde sont passagères et incertaines, et ce ne serait qu'une bien triste scène, si 1^ perspective

* t'or/w/A, C, XII, p. 73.

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â*uD autre n'existait pas. J'ai eu souvent occasion d'admirer la résignation et le courage de la jeunesse, même du sexe le plus faible, à la vue de la mort , alors que rimagination est remplie de tous les riants aspects que le monde offre à cet âge. J'ai été témoin d'exemples de ce genre qui m'ont paru véritablement héroïques, et j'apprends que M"* Gregory en a donné un bien remarquable. Voir l'âme croître en vigueur et en sagesse, et en toute espèce de qualités aimables, pédant que la santé, la force et tons les esprits animaux sont en déclin» lorsqu'il faut être violemment arraché à tout ce qui rem« plissait l'imagination et flattait l'espérance , est un spectacle vraiment grand et instructif pour ceux qui survivent. Penser que l'âme périt dans le fatal moment où elle est purifiée par cette cruelle épreuve et rendue prête aux plus nobles développements dans un état nouveau, c'est une opinion que je ne puis m'empêcher de regarder d'un œil de. mépris et de dédain. Chez les vieillards, il n'y a pas plus de mérite à quitter ce monde avec un calme parfait qu à se lever d'un banquet quand on est rassasié. Lorsque j'ai devant moi la vue des infirmités, des misères et de la mauvaise humeur du dernier âge^ et lorsque j'ai déjà reçu plus que ma part des bonnes choses de cette vie^ il serait vraiment ridicule de prendre souci de la prolonger ; mais quand j'avais vingt-quatre ans, n'avoir aucune inquiétude de la durée de mon existence, c'est, je pense, ce qui aurait exigé un bien noble eflbrt. De tels efforts chez ceux qui sont appelés à les faire, assurément ne perdront pas leur récompense. » Voilà les sentiments élevés et simples dont on a tant II. 34.

de peine à se contenter aujourd'hui et que Ton affaiblit en les compliquant par les subtilités du dogmatisme et du scepticisme.

Reid eut le malheur de survivre à sa femme, qu'il per* dit en 1792; et, de nombreux enfants, il ne conserva qu'une fille. M""* Gharmichael, qui parte^eait ses soins entre son père et son mari. « Par la perte de Famie du fond du coeur avec laquelle j'avais vécu cinquante-deux ans, écrivait-il à Stewart, je suis jeté dans une sorte de nouveau monde, à une époque de la vie où il n*est pas facile d'oublier d'anciennes habitudes ni d'en acquérir de nouvelles. Mais tout monde est le monde de Dieu, et Je lui rends grâce des biens qu'il m'a laissés. M** Gharmichael a maintenant le soin de deux vieillards sourds; elle fait tout ce qui est en son pouvoir pour leur plaire, et tous deux sont vivement sensibles à sa bonté. J'ai plus de santé qu à mon âge je n'élais fondé k l'espérer. Je me promène, je m'amuse à lire ce que j'oublie aussitôt ; je puis m'entretenir avec une seule personne, si eile articule distinctement à dix pouces de mon oreille gau« che. Je vais à l'église sans entendre un mot de ce qui s'y dit. Vous savez que je n'ai jamais eu de prétentions à la vivacité, mais je suis encore exempt de langueur et d'ennui ^ »

Quatre ans après cette lettre, à l'âge de quatre-vingt* six ans, il vint avec sa fille passer l'été à Edinburgh chec le docteur Gregory. 11 y vécut avec Stewart et Playfair qui furent encore frappés de la présence de son esprit, de la sérénité de son humeur, et le virent avec àdmi-

^ icMNiM ùfthê iifty MCt m, p. ao.

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ration découvrir une erreur dans un manuscrit de David Gregory sur les premières et dernières raisons. Sa force de corps, qui avait été toujours très-grande, ne l'avait pas même abandonné» et, de retour à Glasgow, il était encore en état, suivant son occupation favorite, de travailler h son jardin« Puis il rentrait pour s'ooouper de la solution d'un problème d'algèbre. Mais vers la fin de septembre, il fut frappé d'apoplexie, et le 7 octobre, il expira dans les bras de sa fille et du docteur Gregory.

Il me semble que cette vie peint celui qui Ta menée. Toute parole serait superflue, quand les faits suffisent pour montrer un caractère ferme et doux^ une probité invariable, une parfaite égalité d'bumeur, une confiance inébranlable et modeste dans la raison, une simplicité et un calme que rien n'a troublé, une passion unique, l'amour de la vérité et du travail ; d'un seul mot, la pbflosophie en action. Celle de ses écrits répondait à celle de sa vie. Sans le rigorisme stoîque, sans le ton d' éleva* tion du platonisme, car Reid n'avait ni l'imagination qui outre les choses, ni celle qui monte au sublime, elle offrait toute la pureté et toute la sévérité que comporte la modération parfaite de Tesprit et du cœur. Il reprodiait à Hutcheson d'avoir ignoré que la beauté ne réside que dans l'expression des choses intellectuelles, seules en possession d'une beauté originelle. Il disait de Smith que le principe de sa morale, la sympathie, n'était que le raffinement d'un égoïsme délicat. C'était fbrt approcher de Platon, et sa métaphysique, en effet, ne manquait d'aucun des principes qui rattachent l'homme aux

choses divines*. Quoiqu'il n'ait pas fait de théodicée, il pensait évidemment de la Providence et de nos devoirs envers elle tout ce que révèle une philosophie religieuse. Revêtu d'un caractère sacré, ayant rempli quinze ans d'une façon exemplaire les fonctions pastorales, il ob« serva toute sa vie les pratiques d*ailleurs si simples du christianisme presbytérien. Son aversion pour Tintolérance, pour Tarrogance dogmatique, pour la subtilité ou Texçès en toutes doctrines, n'autorisent point à douter de se& fentimeuts touchant la révélation. Jamais par un mot il ne s'en est séparé, et il y adhère souvent en termes généraux. Toutefois^ en parlant de son club d'Aberdeen, il écrit à Hume : a Quoique nous soyons tous bons chrétiens, votre compagnie nous serait plus agréable que celle de saint Athanase '. t> On comprend la portée de cette parole. Beîd est de ces hommes comme il s'en trouve tant eu son heureux pays, de ces hommes qui avec une piété modérée, une foi modérée, ont le droit de se dire chrétiens, et qu'il est juste de tenir pour tels. On ne saurait affirmer que chez lui, et surtout chez ses pareils, il ne soit pas resté au fond de l'âme un doute sur ce je ne sais quoi d'absolu qui distingue le christianisme tenu pour la religion vraie, du christianisme considéré comme la plus vraie des religions. Entre ces deux points de vue, dont la distinction est aussi impor-

s Corresp.^ F, p. 92. On sait que le symbole d'Atbanase prononce la damnation contre l'erreur touchant la Trinité. Aussi est-il la pierre d'achoppement de tous ceux qui, dans la Grande-Bretagne, professent la tolérance dogmatique. Par contre, ceux qui Tattaquent sont soupçonnés de n^étre pas des trinitairicns orthodoxes.

tante en spéculation qu'elle Test peu dans la pratique, se partagent tous ceux des Anglais, tous ceux des Américains qui ne se donnent ni pour incrédules ni pour zélés. Nous ne faisons nulle difOculté de croire que Reid penchât pour le premier point de vue. On verra si Ton peut affirmer davantage, après avoir lu ce que dit de lui Dugald Stewart, qui peut-étre inclinait au second ^ « Dans rétat, dit-il^ où Reid trouva le monde philoso* phique, il pensait que ses talents ne pouvaient jamais être aussi utilement employés qu'à combattre les plans de ceux qui visaient à une complète subversion de la religion naturelle et révélée, convaincu avec Glarke que^ puisque la religion chrétienne présuppose la vérité de la religion naturelle» tout ce qui tend à discréditer la seconde doit, à plus forte proportion^ avoir pour effet d'aiTaiblir la première. Dans sa manière de considérer Tune et l'autre, il parait s'être fort rapproché de Tévèque Butler, auteur dont il faisait la plus haute estime. Il a laissé parmi ses manuscrits un extrait qu'il avait fait avec beaucoup de soin pour son usage, du traité intitulé Analogie. Il recommandait les dissertations sur la vertu qui y sont annexées, aussi bien que les discours sur la nature humaine que Butler a publiés avec ses sermons, comme les expositions les plus satisfaisantes qui eussent jamais paru des principes fondamentaux de la morale ; et il ne pouvait dissimuler son regret que la profonde philosophie contenue dans ces discours eût été naguère aussi généralement supplantée en Angleterre

< Account of ike tife, sccU m, p. («2.

par les spéculations de quelques autres moralistes qui, tout en faisant profession dMdolàtrie pour la mémoire de Locke, n'approuvent de ses écrits que peu de chos0 ou rien, en sus de ses erreurs. )>

ET

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