‹ Critiques & études littéraires ou passé et présentChapitre 5 sur 26 · II · texte numérisé non relu

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tranchée ne peut satisfaire des amis. Ils en savent plus qu'on ne peut leur en raconter, qu'ils n'en pourraient redire eux-mêmes. Ce qui les intéresserait d'avantage serait peut-être l'histoire de cette portion de l'existence qui n'a pas d'histoire ; ils voudraient relire tout ce qu'ils ont su , tout ce qu'ils ont deviné , et que la parole égalât l'immensité du cœur. Mais ce désir est vain : plus une personne est distinguée, moins il est possible de la reproduire par la pensée et de la faire revivre dans un récit. Elle-même peut-être eût échoué, si elle eût voulu rendre compte de son cœur, et révéler sans restriction ce qui ne se peut jamais ni pleinement savoir ni fidèlement décrire.

Ces réflexions m'ont préoccupé chaque fois que j'ai essayé de rappeler les circonstances de la vie de madame Guizot. Elles m'ont préoccupé, et même elles m'ont arrêté bien souvent. Ce ne sont pas en effet ces circon- .stances qui sont intéressantes, c'est elle; elle est l'àme du drame, et c'est elle surtout, quand on Ta connue, qu'on voudrait faire connaître. Cependant comment y parvenir jamais? Comment tenter de pénétrer dans ces secrets de l'àrae à la fois infinis et délicats, dans ce monde intérieur que la conscience elle-même ne parcourt et n'éclaire jamais tout entier? La difficulté est insurmontable; elle décourage, elle attriste; et c'est à regret que j'écris ces lignes, qui ne satisferont ni mes souvenirs ni la vérité.

Il faut donc renoncer à montrer madame Guizot telle qu'elle fut aux yeux de ses amis. A peine saurons-nous ajouter quelque chose à l'idée que les lecteurs attentifs et clairvoyants de ses ouvrages ont dû se former d'elle. Nous

ne pouvons que joindre notre témoignage à leurs conjectures, et leur déclarer qu'elle tenait tout ce que promettait son talent; encore faudra-t-il ajouter : a Que ne j» ravez-vous aimée? alors seulement vous l'auriez con» » nue. j»

Élisabeth-Charlotte-Pauline de Meulan naquit à Paris le 2 novembre 1773. Elle était la première fille de Charles-Jacques-Louis de Meulan, receveur-général de la généralité de Paris, et de Marguerite- Jeanne de Saint- Ghamans. Ses parents avaient tous les sentiments et tous les goûts qui distinguèrent la bonne compagnie de la fin du dernier siècle. Us profitaient de leur grande fortune et de leur position dans le monde pour ouvrir leur maison à une société brillante et spirituelle, qui faisait de la conversation son occupation unique et son premier amusement. Cette générosité d'esprit, si commune alors dans le monde de Paris > leur donnait du penchant pour les idées nouvelles; ils les adoptaient avec confiance, mais sans ardeur, et, parmi les hommes distingués du temps, ils préféraient ceux qui gardaient le plus de mesure et de gravité. C'était une de ces familles dont M. Necker était le ministre, c'est-À-dire qui préparaient la révoluticm sans la désirer ni la prévoir.

Madame de Meulan témoigna de bonne heure à sa fille une prédilection marquée, et lui prodigua tous les soins qu'exigeait une enfance maladive et languissante. On remarqua en elle, dès ses premières années, une vive sensibilité, une probité parfaite, et, lorsqu'un peu d'éducation commença, une facilité extrême pour saisir et pour apprendre. Cependant son esprit semblait encore engourdi. Docile et rêveuse, elle se livrait par obéissance

aux petits travaux de son âge sans s*y intéresser ; ses leçons ne l^ennuyaient ni ne lui plaisaient. Elle faisait son devoir parce qu'elle aimait Tordre, et qu'il lui était plus commode de se soumettre que de résister. Lorsque de dix à quatorze ans la promptitude de son intelligence frappa l'attention de ses maîtres et provoqua les espérances de sa famille, elle continua de porter peu de vivacité et de goût dans ses études. Elle composait quelquefois des fables, de petits drames, comme en font beaucoup d'enfants qui n'en auront pas plus d'esprit un jour. Ces essais, dénués d'originalité et d'invention, ne se font remarquer que par une correction singulière, et çà et là quelques traits beureux de sentiment; mais rien n'annonçait ni cette activité ni cette indépendance qui devaient être un jour au premier rang des qualités de son caractère et de son esprit. Pensive et silencieuse, elle semblait attendre qu'une cause extérieure vint lui donner le mouvement dont elle manquait. U est rare en effet que l'âme, pour se développer, puisse se passer de la provocation des événements; et les femmes surtout, même les plus distinguées, appelées par la nature à subordonner jusqu'à un certain point leur existence à une existence étrangère, ont besoin presque toujours qu'une circonstance particulière, une cause qui n'est pas en elles, leur donne en quelque sorte le signal. Elles attendent une voix qui leur dise : « Lève-toi et marcbe. »

L'enfance de mademoiselle de Meulan avait longtemps duré. Elle en sortit avec le besoin vague de trouver quelque part l'emploi de ses facultés et l'impuissance de les mettre en jeu par elle-même. Elle a décrit cette disposition : ((A cette époque (1787), j'étais précisément

» dans rage où la vie commençait à prendre pour moi » quelque intérêt, où, après une' enfance à laquelle on » n'avait pas su donner le mouvement que je n'avais pas D la force de trouver eu moi-même, je commençais à sen- »tir l'activité de l'existence, je sortais des nuages et » me réveillais comme par un beau jour de printemps. «C'est l'idée qui me reste de cet âge. » (Lettre écrite en 1822.)

Elle touchait à seize ans quand la révolution éclata. Elle vivait au mitieu de toutes les opinions et n'en avait aucune. La révolution ne tarda pas à semer autour d'elle l'inquiétude et le mécontentement; elle-même en jugeait les événements avec sévérité; les principes généraux étaient peu faits pour son sexe et pour son âge ; mais elle jouissait de la liberté, du mouvement, de la vie de ce temps de renaissance. Elle a toujours gardé un souvenir très-animé de la société de cette époque, et de deux séances de l'Assemblée nationale auxquelles elle avait assisté. Dès lors un sentiment très-vif et très-simple de Fégalité s'établit en elle; aussi n'est-ce point par les changements introduits dans les relations sociales que la révolution la blessa; la violence, l'injustice, la promptitude à sacrifier le droit au succès, le goût de licence et de. désordre qui accompagne tout grand changement, enfin les maux tristement inséparables des dissensions civiles , la frappèrent si fortement qu'elle conserva toute sa vie une sorte de ressentiment contre la révolution pour l'avoir tant fait souffrir. Telle était l'impression qui lui en était restée que, trente ans après, elle n'en pouvait parler de sang-froid , et que l'empire de sa raison lui était nécessaire pour apprécier cette époque avec l'impartialité due à

l*histoire. Elle-même se défiait de ses propres souvenirs et , chose rare aujourd'hui , n'en faisait point la règle de ses jugements.

Aux malheurs publics se joignirent bientôt pour elle les malheurs particuliers. La fortune de sa famille avait disparu, la santé de son père s'était altérée, et quand il mourut, en 1790, sa famflle resta dans la tristesse et la gêne. Sa mère, enlevée tout à coup aux habitudes de l'opulence et du repos, luttait péniblement contre les difficultés d'une position si nouvelle et si rude, et ses amis, dispersés ou persécutés, ne lui pouvaient offrir ni appui ni conseils. Désolée du présent et bientôt indignée, inquiète pour Favenir de ses trois frères et d'une sœur qu'elle aimait passionnément, la sympathie , le dévouement, la douleur absorbèrent toutes les facultés de son âme. Devenue de plus en plus étrangère aux événements généraux dont elle n'entendait que le bruit, elle employait ce qu'elle pouvait avoir de force et d'influence à conso- 1er, à rassurer les siens , à proposer les courageux partis qui coûtent tant aux gens longtemps heureux , et qui cependant peuvent seuls mettre un terme aux ennuis importuns d'un bouleversement de position et de fortune.

En 1794, une loi générale exila sa famille de Paris» Retirée à la campagne, dans une profonde solitude, elle trouva quelque repos, et put se replier avec plus de liberté et de réflexion sur les émotions fortes ou déchirantes que tant de causes avaient excitées en elle. Ainsi elle prit l'habitude d'unir, d'opposer parfois à l'émotion pénétrante la méditation solitaire; cruellement forcée à sentir, elle apprit à penser. C'est dans l'isolement de sa retraite de Passy que sa nature intime acheva pour ainsi

dire de se révéler en elle. Elle se rappelait presque le jour où y tout en dessinant , elle avait conçu le soupçon qu'elle pourrait bien avoir de Tesprit. Cette découverte lui donna beaucoup de joie ; il lui sembla dès lors qu'elle était moins seule en ce monde, et elle eut la certitude de n'être Jamais abandonnée : elle venait de trouver un ami. L'esprit est peut-être le seul des bk&s de ce monde qui soit sans mélange ; seul avec la vertu, il ne laisse aucun re« gret après lui.

Du jour qu'elle eut conscience d'elle-même, sa force fut doublée et l'intérêt de sa vie assuré. Une grande énergie morale , qui se produisait tantôt par l'activité extérieure, tantôt par celle de la pensée, devint le trait dominant de son caractère et sa première ressource contre le malheur et l'ennui. Par un heureux privilège , le dé* vdoppement de son esprit , le goût qu^elle contracta pour la méditation , pour l'étude de soi - même , pour la recherche de la vérité , ne diminuèrent pas son dévouement aux devoirs positifs de la vie; elle n'en devint, au contraire, que plus forte, plus décidée, plus remuante, si j'ose ainsi parler, dans l'intérêt de ceux qui lui paraissaient confiés à sa tendresse. Elle prit une croissante influence dans la direction des affaires des siens ; elle se chargea des résolutions pénibles, quelquefois des démarches épineuses. Elle a^^rit à lutter contre tous les obstacles, et conçut dès lors ce penchant, cette admiration qu'elle conserva toiyours pour l'activité persévérante aux prises avec les difficultés de la vie. Confiante dans sa jeunesse et dans sa force, elle s'habitua à ne jamais se décourager, à ne se résigner jamais tant qu'il restait une ressource , et se fixa pour toujours à cette idée , que la

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seule patience qui oe vienne pas de la faiblesse est celle qui ne se soumet qu*après avoir épuisé la résistance. « C'est cette énergie obstinée, disait-elle elle-même, qui » a été Tappui de ma Jeunesse. »

De 1795 à la fin du dernier sitcle , si la liberté ne fut ni complète ni garantie, il y eut pourtant de la liberté; il fut possible aux spectateurs de participer au mouvement des affaires publiques autrement que par T horreur et la pitié. Chacun put concevoir et servir une opinion , se rattacher à une cause, s'intéresser à un plan, poursuivre un but honorable enfin, avec quelque perspective de réussite. La révolution avait tant entrepris sur la liberté civile, que celle-ci réagit contre la révolution même ; il y eut une lutte, une lutte sans prévoyance peut-être, mais non pas sans espoir. Pour la première fois, mademoiselle de Meulan s'intéressa aux événements politiques en connaissance de cause. Elle fit des vœux pour ceux qui combattaient contre la révolution; car la révolution avait été oppressive, et sa sympathie se tournait naturellement du côté de la résistance. Ce qu'elle haïssait dans la révolution, c'était la force; ce qu'elle aimait dans le& efforts de quelques-uns de ses adversaires, c'étaient le malheur et l'indépendance.

En même temps, elle s'attachait à développer son esprit par de nouvelles études. Son goût l'attirait vers les spéculations morales, vers les questions métaphysiques. Elle commença quelques livres; elle essaya de s'initier aux théories de la philosophie du xviu" siècle; elle n'acheva pas. Son esprit était si libre, si spontané, si actif par lui-même, qu'il se soumettait avec peine à l'assujettissement qu'impose l'examen des idées des autres; il ai-

mait mieux s'attaquer directement aux réalités, y chercher, sans interprète, le sens mystérieux des énigmes dont notre raison est entourée, Les livres les plus sérieux et les meilleurs n'étaient guère pour elle qu'une occasion de méditer, soit pour s'approprier par une nouvelle recherche les idées qu'elle y rencontrait, soit pour arriver par ses seules forces à des idées qui ne lui fussent communes avec personne. Elle travailla donc plus qu'elle ne lut, et prit l'habitude de beaucoup écrire, mais seulement pour porter de l'ordre dans ses pensées ou se rendre compte de ses rêveries. La parole écrite, en effet, fixe et éclaircit tout , et nous fait en quelque sorte assister au spectacle de notre propre esprit.

Ce fut alors que d'anciens amis de ses parents, M. Suard et M. Dévalues, donnèrent à mademoiselle de Meulan l'idée de tirer parti du sien, non-seulement pour étendre le cercle de son activité, mais surtout pour alléger le fardeau qui pesait sur sa famille. Ainsi ce qui avait été son recours contre l'isolement devint sa ressource contre les malheurs des siens, et, à partir de cette époque, le travail forcé ou volontaire fut constamment une des conditions de sa destinée. Un premier roman, les Contradictions ^ qui montre un esprit piquant et une grande facilité de style^ parut en 1800, et obtint un succès qui fit connaître sov nom dans le monde. Un grand intérêt s'attacha dès lors à sa situation. La société se reformait à peine ; elle s'empressa d'encourager par sa bienveillance une jeune personne dont les malheurs étaient les siens, et qui opposait le talent à la destinée. La Chapelle dAyton fut publiée peu de temps après, et modestement donnée ^omm& une traduction de l'anglais; ce n'est pas même une imitation;

IMdée générale et quelques situations sont tout ce que mademoiselle de Meulan avait emprunté. La plupart des événements de la fable, le développement des caractères, les formes du récit , enfin les sentiments et Texpression, lui appartiennent. Il est peu de romans plus attachants, quoiqu^il n'y ait ni sentiments exagérés, ni situations violentes. C'est pourtant une lecture qui serre le cœur et pousse la pitié jusqu'à la souffrance. La source de l'intérêt est prise dans un de ces malentendus cruels qui ont donné à notre scène tant d'ouvrages touchants, et dont la tragédie de Tancrède est peut-être le plus beau et le plus pathétique exemple. Dans la Chapelle ctJyton , la sensibilité de l'auteur se montre tout entière , et même avec cet excès qui n'appartient qu'à la jeunesse, à cet âgé où les émotions, quelles qu'elles soient, ne sauraient dépasser les forces , où l'imagination en adoucit l'amertume, et souvent même leur prête un charme inexplicable : plus tard elles sont trop douloureuses. Madame Guizot> je n'en doute pas, n'aurait pas eu le courage de composer la Chapelle dAyton et de combiner tant de malheurs et d'innocence, au temps où elle écrivait : «L'effet des œuvres de » l'art doit être tel qu'aucune idée de réalité ne s'y jqi- » gne; car dès qu'elle y pénètre, l'impression en est trou- » blée et devient bientôt insupportable. Voilà pourquoi je x> ne puis plus soutenir, au spectacle, ou dans les romans, x> ou dans les poèmes, sous les noms de Tancrède^ ou j) de Zaïre, ou d!Othello, ou de Delphine, n'importe^ la x> vue des grandes douleurs de l'âme ou de la destinée. » En fait de bonheur et de malheur, ma vie a été si pleine, » si vive, que je ne puis, sans que la main me tremble, » toucher à quelqu'une de ses profondeurs. La réalité

» perce pour moi tous les voiles dont l'art peut Fenve- » lopper; mon imagination une fois ébranlée y arrive du B premier bond. Il n'y a depuis longtemps que la musique » qui ait produit sur moi, dans VJgnesey l'effet attaché B en général aux œuvres de l'art. Je n'avais pu supporter j» le final de Roméo et Juliette; celui de VAgnese seul m'a » fait pleurer sans me déchirer le cœur. » (1821.)

Quel que soit l'intérêt ^attendrissant qui anime U Chapelle dAyton y il est remarquable que Touvrage n'offre guère de traces de cette complaisance systématique pour la passion , de cette théorie sentimentale qui sacrifie la raison à la douleur, et flatte, aux dépens de la conscience et de la vérité, les fantaisies entraînantes d'une imagina* tion exaltée. Il est peu de romans qui soient, aussi purs de ce qu'on pourrait appeler la morale romanesque. J'in« siste sur cette observation, parce qu'elle est caractéristique. A l'époque, à l'âge où écrivait mademoiselle de Meulan, il y avait une heureuse singularité à se préserver de la tentation des idées qui prévalaient dans la littérature et dans la société, en fait de devoir et de sentiment. C'était le temps où la sympathie expliquait tout, où le dévouement excusait tout, où le cœur ne eonnaissaii d'autre règle que l'affection, et d'autre vertu que la fidélité. Mademoiselle de Meulan était loin d'avoir réfléchi à toutes choses avec autant de sérieuse impartialité qu'elle l'a fait depuis; elle ne savait pas aussi bien qu'elle l'a su plus tard, qu'il y a, au-dessus de la sensibilité même, quelque chose qui la consacre en la réglant. Mais à défaut de principes, les instincts de la raison dominaient en elle; elle devinait que ce qui amollissait le caractère, ce qui consumait la destinée, ce qui blasait le cœur, ne pou-

vait être la vraie vocation de l'humanité, et que tout, jusqu'à la faculté d'aimer, nous a été donné pour ud but qui n'est pas seulement le bonheur.

M. Suard avait fondé un journal sous le nom du Publiciste [i soi). Une indépendance modérée, l'amour de l'ordre sans oppression et de la vérité sans audace, en un mot, la philosophie du xviii* siècle, éclairée ou intimidée par la révolution, tel était l'esprit de ce recueil; Il répondait, bien qu'imparfaitement, aux opinions de mademoiselle de Meulan. Elle ne craignit pas d'en partager la rédaction, et composa, sur la littérature, la société, les spectacles , d'innombrables articles , dont le mérite et le succès établirent définitivement son rang parmi les meilleurs écrivains de l'époque. La composition des journaux est un travail assez amusant, mais pressé, mais impérieux, qui excite à la fois et use l'esprit. Il ne fallut rien moins que l'activité féconde de celui de mademoiselle de Meulan pour y suffire. Elle se prodigua sans s'épuiser, et sut, dans un genre d'ouvrage où il est bien difficile de ne pas tomber tôt ou tard dans la routine et le métier, conserver et même accroître cette originalité spirituelle qui distinguait, et, mieux que la première lettre du nom de Pauline, signait en quelque sorte ses articles. Le souvenir n'en est pas effacé parmi les hommes de ce temps-là. Attendus avec curiosité, lus avec empressement, ils faisaient souvent toute la conversation de la société, qui s'occupait alors de ces petites choses avec plus d'intérêt qu'il ne serait raisonnable de le faire aujourd'hui.

C'était un temps de réaction. Après de violentes épreuves , la société n'aspirait qu'au repos. Toutes les idées qui pouvaient avoir contribué à le troubler étaient deve-

nues suspectes; tout ce qui semblait amener ou constater le retour de Tordre était accueilli avec fayeur. Ainsi ces occupations paisibles, ces plaisirs réguliers, qui paraissent à de certains esprits toute la civilisation , les Jouissances du monde , des lettres, des arts , étaient reprises comme des biens longtemps oubliés , comme des preuves et des garanties de la tranquillité publique. En même temps , les regards se détournaient des choses les plus sérieuses de rhumanité. Les grandes questions de la politique et de la philosophie obtenaient moins d'attention ; on n'y voulait plus penser de peur de tout compromettre , on eût dit que la vraie sagesse de la société fut de ne pas se mêler de ses affaires; et la France ne demandait que deux choses, qu'on la gouvernât et qu'on la laissât tranquille. Cette disposition pleine de faiblesse fit la fortune du des« potisme; mais pour la leçon de l'humanité, la France, abdiquant sans trouver le repos , apprit par expérience que le sacrifice de la liberté n'a point de dédommagement. Mademoiselle de Meulan ne se rendait pas alors un compte exact de cette disposition générale, qui poussait les esprits sous le Joug. Elle-même la partageait , jusqu'à un certain point, par les souvenirs d'indignation et de douleur que lui avaient laissés les mauvais temps de la révoliftion. Cependant elle était bien loin d'appeler l'esclavage en expiation de Tanarchie, et luttait sans dessein, et par le seul effet de son indépendance d'esprit, contre cette timidité de la raison humiliée, qui tendait à ramener dans les livres et les mœurs , comme dans les lois et les institutions, cette puérile iVivoUté, la compagne et l'instrument de la littérature superficielle et d« la politique servile.

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