II
Elle se rallia donc à ce qu'on appelait encore la philosophie; mais elle n*en adopta pas tous les principes, elle les combattit même quelquefois dans les choses de morale, celles auxquelles elle avait le plus pensé; car, dès cette époque, toutes ses compositions prouvent un penchant visible à tout ramener au point de vue moral. La critique littéraire même n'est pour elle qu'une occasion d'étudier la nature humaine, et elle puise ses Jugements sur les ouvrages d'esprit dans la nature des sentiments qu'ils sont destinés , soit à exciter, soit à peindre» Cette méthode avait alors un grand mérite de nouveauté. Dans la ferveur générale à revenir aux bons principes, la littérature n'avait pas été oubliée , et Ton ne parlait plus que de la nécessité d'imiter en tout les grands modèles , sorte de critique qui consiste à puiser dans les livres la règle des livres , et à donner à l'art pour type les exemples que lui-même a produits. Les femmes se contentent dlfficileipent de cette critique de rhéteurs; .on les entend presque toujours juger les compositions de l'art d'après la réalité ou d'après leur àme, qui est aussi la réalité. C'est peut-^tre parce qu'elles sont moiiis Instruites ; elles y gagnent d'être plus vraies. Lorsqu'elles s'occupent sérieusement de littérature, et qu'elles ont reçu par privilège la force d'esprit, la verve du talent, si elles gardent leur ma- Qière naturelle de jugei*, elles peuvent porter dans la critique une supériorité véritable , et donner à leurs vues littéraires quelque chose du prix et de l'intérêt qui s'attachent aux ouvrages originaux.
C'est ce qu'on peut remarquer dans la plupart des ar^ ticles de mademoiselle de Meulan. La valeur en est souvent indépendante de l'ouvrage qui les a suggérés : lors
même qu^ils ne se peuvent rattacher à des idées généra* les sur la nature humaine , ils se lient du moins à la peintare des mœurs et du temps*. Un choix de ces articles formerait un piquant recueil; quelques*uns pourraient servir à Thistoire de la société en France depuis la révolution*.
La réputation de mademoiselle de Meulan la faisait chaque Jour rechercher davantage dans le monde. Elle s'y montrait autant que le lui permettait son travail ; son esprit s*y plaisait; elle s'y amusait de ses succès de con* versation; elle aimait à y chercher, soit une occasion d'observer, soit cette provocation imprévue qui force l'esprit à réfléchir vite et à se développer clairement. Ce* pendant elle sentait partout qu'il manquait beaucoup à sa vie et à son àme. Elle ne sympathisait avec personne* Toujours indépendante et comme étrangère, parfois sau* vage , elle avait en elle la conscience d'une force supérieure à tout ce qu'elle faisait, et la vie lui semblait in* suffisante. Autour d'elle, son influence était active et salutaire. Les affaires de sa famille étaient dirigées par ses soins et simplifiées par son travail. En 1803, elle put marier sa sœur à M. Dillon , en lui abandonnant sa portion d'un héritage qui leur était commun. Persuadée qu'elle vivrait toujours seule , sûre des ressources de son talent, et portant à l'avenir une confiance qui ne l'aban* donna jamais, les actions qu'on appelle ordinairement des sacrifices lui étaient si faciles qu'il eût été presque injuste de l'en louer. Le dévouement était chez elle la conséquence même de son indépendance ; elle s'était fait
* Qoelques-uns ont été réimprimés en h 80^ y sous le titre d'Essait d» UuéreUure et dé moral». Ce petft Yolume n'a point été venda.
une vie à part; elle pensait avoir comme une mission de tout régler, de tout améliorer autour d'elle, et de ne se compter pour rien, car rien de tout ce qui est ordinaire n'aurait pu lui suffire. Il était juste qu'elle fit tout pour le bonheur des autres; les autres pouvaient si peu de chose pour le sien I Elle le sentait placé hors des chances communes, et voyait qu'il ne dépendait de personne autour d'elle, pas même d'elle, de le lui donner. Elle le regrettait, ce bonheur qu'elle était née pour sentir, mais elle n'y comptait plus.
Elle se trompait : ce n'était pas une destinée à jamais isolée et sévère qui l'attendait; par une dispensation rare en ce monde, c'était le bonheur, et tel qu'il le fallait à sa nature. Elle devait obtenir la situation pour laquelle elle était faite. Elle est du petit nombre de ceux que la vie n'a point trompés.
Au mois de mars 1807, elle était tristement préoc* cupée; sa sœur venait de perdre son mari; la situation intérieure de sa famille était toute bouleversée, mille soins douloureux l'obsédaient, et sa santé affaiblie la forçait d'interrompre son travail. Tout à coup elle reçoit une lettre sans signature et d'une main inconnue. On a entendu parler de sa position , on ne veut point se nommer , mais on lui propose de se charger, tout le temps qu'elle voudra, du travail qu'elle avait promis au Pu6âc»re. Elle refuse d'abord, touchée cependant, mais surprise de la proposition; on la renouvelle avec plus d'instance. Séduite par un ton de simplicité et de franchise, elle accepte enfin, et reçoit par une voie secrète des articles qu'elle ne pouvait regretter de publier à la place des siens. Cependant le mystère se prolonge : vainement, ai-
dée de M. Suard, elle s'efforce de le percer. Enfin elle s'adresse à son discret correspondant, le conjure de se nommer, et reftise de continuer cette singulière relation s'il ne lui dit son secret. Il cède alors, il se nomme, et c'est ainsi qu'elle connut M. Guizot.
Tout jeune encore, il était depuis deux ans à Paris. 11 y vivait comme enseveli dans l'étude, et se préparait à se faire quelque jour un nom dans les lettres, seule ambition qu'il pût alors concevoir. C'était par hasard qu'il avait entendu parler à M. Suard de mademoiselle de Meulan. Touché de l'intérêt le plus légitime, il avait imaginé le projet qu'il venait d'accomplir. C'était à la fois un mouvement de générosité et un caprice d'imagination. L'un et l'autre cependant devaient décider de sa vie.
Dès qu'ils se connurent, ils ne tardèrent pas à se lier d'une amitié intime et sérieuse , que resserra d'Abord la confiance plutôt que la sympathie. Ils différaient en beaucoup de choses , et pour ne parler que de leurs opi*^ nions, elles étaient loin d'être les mêmes. L'une, ainsi que nous l'avons vu, s'était attachée en général aux opinions du dernier siècle sans les tidopter toutes , et en conservant la curiosité inquiète d'un esprit qui eût voulu chercher ailleurs la vérité. L'autre contenait en lui le germe de toutes les idées qui se «sont développées depuis, et qui sont celles de notre époque; mais absolues comme l'inexpérience, hors du vrai comme l'imagination, les croyances qu'il professait à vingt ans, avec un sévère enthousiasme , ne pouvaient captiver du premier coup un esprit clairvoyant, difficile, exigeant comme celui de mademoiselle de Meulan. Pendant longtemps M. Guizot ne
sut que lui plaire sans la persuader, pendant longtemps elle Taima sans le comprendre. Cependant elle portait dans cette affection un dévouemBnt et une simplicité admirables, et se gardait de supposer que ce sentiment dût jamais devenir le prix et le charme de sa vie entière. Des travaux communs, des services mutuels, des conversations infinies où ces deux esprits apprenaient à se connaitre, et se modifiaient en se pénétrant, telle fut longtemps, telle semblait devoir être toujours la relation qui les unissait. Il devait toutefois venir un jour où une sympathie complète résulterait d'une longue et mutuelle intelligence, et de ce jour leur commune destinée de« vait être fixée. Ce jour vint en effet, et, cessant de se méprendre à Taffection qui les unissait, ils lui donnèrent son nom véritable. Leur mariage eut lieu le 9 avril 1813.
11 est une sorte de bonheur dont on ne sait* qu'écrire; les expressions manquent, il ne se publie pas. Je trouve dans une lettre de madame Guizot ces paroles : a Je suis » heureuse , la plus heureuse des créatures qu'il y ait sur » la terre (1-821]. j^ Elle disait vrai ; du moins elle le sen^ tait ainsi , et le bonheur n'a pas d'autre mesure que le sentiment; il n'existe *que par l'impression qu'il produit; toute sa réalité est dans le cœur.
Une situation à la fois heureuse et animée avait toujours manqué à madan^je Guizot; forcée de choisir, je cr(NS qu'elle aurait préféré l'activité au bonheur ; sa rais<m et cette verve d'action que la nature avait mise en elle lui en faisaient une loi ; cependant nul ne sentait plus vivement, plus profondément les vrais biens de la vie* «iMon parti est pri8> dit-elle quelque part, dès qu'une » barrière est élevée entre le bonheur et moi ; et je sais
» très -bien mainteDant, je ne ToubUerai plus, qu'on » peut vivre sans bonheur; seulement, quand il e&t là, je » ne supporte qu'avec impatience tout ce qui le trouble. » Vous le savez, je vous Tai dit cent fois, il m'affaiblit, » ou plutôt il est si conforme à ma nature, j'étais telle- » ment faite pour le sentir, que je m'y livre de toute ma )) faiblesse, d De telles citations attestent mieux que je ne le pourrais faire cette profonde et entraînante sensible lité qui s'alliait chez madame Guizot à l'austérité de la raison* Elles expliquent aussi quelle influence dut exercer sur elle le bonheur pur des quinze dernières années de sa vie.
Les femmes sont rarement actives sans être agitées, et la force n'est presque jamais chez elles exempte de roi* deur. La vérité, et la vérité seule peut suffire, je le crojs du oioins, à la raison d'un honome; elle peut s'en emparer si complètement qu'elle ne s'en distingue plus, sans emprunter d'autre pouvoir, d'autre charme que le sien. 11 n'en est pas ainsi des femmes, il faut que la vérité prenne pne forme qui les touche, arrive à leur intelligence par leur cœur, emprunte la voix qui leur est chère, ou se présente sous le nom qu'elles aiment. De quelque res<^ sort, de quelque énergie que l'esprit de madame Guizot lût doué, je doute, si elle eût vécu isolée, qu'il se fût élevé au point où nous l'avons vu ; il y aurait eu toujours une sorte de trouble dans sa nature comme dans sa dee* tiaée , et qudque inégalité entre ses facultés et ses opinions. La rais(m ferme et calme de son mari lui fournit le point d'appui qui lui manquait, et porta l'harmonie dans sou âme par la double influence du bonheur et de la vârité« Elle n'eut jamais d'autre, maiti*e« mais il fut Je
sien ; et aucun exemple n*a mieux prouvé qu'une femme n'est jamais par elle-même tout ce qu'elle peut être ; il importe à sa perfection qu'elle soit aimée et qu'elle soit heureuse.
Nous avons vu madame Guizot attachée à la cause de. la philosophie du dernier siècle moins par choix que par opposition à des préjugés renaissants. Elle avait d'ellemême f et par le seul instinct de droiture , de pureté , de désintéressement qui la dominait , réformé sur un meilleur modèle ses idées morales; mais en religion» en politique, même sur les questions littéraires, elle flottait encore;» n'ayant que des vues et cherchant des convictions , éprouvant un besoin de vérité et de liberté qu'elle ne savait comment satisfaire entre le scepticisme et le pré^ jugé. Ce qui manquait enfin à son esprit, ce n'étaient point les idées, mais les principes. Sa situation nouvelle fut une école; elle y apprit à refaire toutes ses opinions. Elle pénétra dans cet ordre d'idées vers lequel tendent aujourd'hui tous les esprits, où s'apaisent tous les vrais besoins d'une intelligence raisonnable, où se consomme, sur toutes les questions, l'alliance de la liberté et de la règle, de l'examen et de la foi , de la raison et de la vérité. Elle s'éleva par degrés à ces croyances tutélaires qui éclairent et fortifient, qui font goûter à l'âme le noble plaisir de se sentir tout ensemble affranchie et fixée, fière de Son obéissance et libre dans ses fers.
Les premiers progrès de l'esprit de madame Guizot dans cette nouvelle voie se reconnaissent dans les Jn* nales de t éducation^ recueil périodique que son mari avait entrepris et qu'elle a enrichi de nombreux articles qui contiennent le germe de son dernier ouvrage. Son
premier recueil de contes, intitulé les Enfants y qui parut vers le même temps, est composé dans le même esprit. Cette sorte d* ouvrage est plus difficile que brillante ; il faut être naïf sans puérilité, fin sans recherche; il faut un récit intéressant et cependant simple, une morale élevée et cependant familière. Madame Guizot sut tout réunir , et ses contes sont devenus le modèle du genre. La restauration ouvrit à son mari la carrière des afr faires publiques. Madaiàe Guizot put espérer une vie plus tranquille, telle qu'elle l'avait toujours souhaitée. L'activité lui était nécessaire, mais le travail lui était pénible; elle ambitionnait le repos comme quelque chose d'inconnu. Jamais elle ne l'avait goûté, jamais elle n'avait pu respirer à l'aise, maitresse de son esprit et de son temps. Penser pour s'éclairer, -chercher la vérité pour elle-même , jouir avec attendrissement des affections de famille sans songer au monde ni à la renommée , telle était la destinée qui lui souriait et qui peut-être ne l'eût pas satisfaite ; car, si quelquefois elle trouva sa vie trop laborieuse, jamais elle ne la trouva trop remplie.
Mais le spectacle des affaires, vu de près, préoccupe trop ceux mêmes qui n'y jouent point de rôle, pour leur laisser le sentiment de leur oisiveté. Placée dans une situation toute nouvelle, madame Guizot n'échappa point à un intérêt si puissant. Débarrassée de mille ennuis, de mille soins matériels qui pressaient son esprit et absorbaient son temps, elle fut maîtresse d'observer et de méditer plus librement; de plus grands objets s'offrirent à ses regards. Il arrive trop souvent que la vie publique rabaisse l'essor de l'esprit, altère la pureté des opinions; mais on peut douter cependant que celui qui en serait
demeuré toujours éloigné pût bien comprendre , même dans un sens abstrait et générai, ia vraie nature de i^homme et de la société, et pénétrer tout le secret de leur destinée sur la terre. La politique réelle modifie^ dans Tintérèt de la vérité , la liberté de la spéculation , sans ébranler chez un esprit élevé la solidité des principes. Bien étudiée, elle atteste à la fois, et elle limite Tempire de la raison sur les choses de ce monde; elle en* seigne à quelles conditions s'accomplit cette lente et sûre victoire du bien sur le mal que les modernes nomment perfectibilité.
Pendant environ six ans que dura ce premier essai de la vie des affaires , la politique fut pour madapie Guizot Tobjet d'une préoccupation que justifiait son dévouement aux intérêts de son mari et à ceux de toute juste cause. Libre pour la première fois de travailler à son gré et de choisir son sujet, elle écrivit un Essai sur les idées de dtvil et de devoir considérées comme fondement de la so^ ciétéy qui n'a pas encore été publié. Il va paraître enfin , et Ton trouvera sans doute qu'il jette une grande lumière sui* une question difficile, que la passion et le préjugé ont à plaisir obscurcie ^
Il en est de même d'un essai sur VAnaralne et le pou" voir qui, bien qu'écrit à une époque beaucoup plus récente, se rattache naturellement au précédent qu'il complète et qu'il éclaircit. On ne peut manquer d'être frappé de ces deux compositions et de la vigueur d'esprit dont elles offrent le preuve. La première, pleine de vues originales
' C'est aussi dans ce temps qu'elle coopéra à la rédaction d'un recueil périodique intitulé : Archwet politique*, philotophiques tt lUté^ rairM, 5 vol. in-S». Paris, 4847 et 4S18.
et fécondes , est peut-être quelquefois un peu plus subtile qu'il ne faudrait; mais la seconde se distingue par une netteté, une justesse d'expression et de pensée qui emporte la persuasion. Toutes deux appartiennent à un fond d'idées assez nouvelles, au moins dans leur application à la politique. Elles montrent que madame Guizot éprouvait le besoin, jusqu'ici plus senti que satisfait, d'appuyer réellement celle-ci sur les mêmes principes que la morale. Aussi ne se préserve-t-elle pas toujours d'une sorte de rigorisme, assez justifié d'ailleurs par le relâchement de principes que les publicistes monarchiques ou démocratiques ont tour à tour porté dans ces matières. Ce qu'elle s'interdit avant tout , c'est la complaisance pour ses propres opinions : on sent qu'elle est comme en défiance de ce qui la flatte , et qu'elle ne choisit pas ses principes pour un but, mais pour eux-mêmes. Au reste le bien n'est jamais conti'adictoire avec le bien, et la liberté n'a rien à perdre à la vérité.
La politique est une des meilleures écoles pour l'esprit. Elle force à chercher la raison de toutes choses , et ne permet pas cependant de la chercher hors des faits. Ce n'est pas, Il s'en faut, l'étude la plus difficile, mais c'est celle qui , bien conduite , donne à l'esprit Je plus de fermeté et de prudence; et celui même qui ne se serait occupé sérieusement que de la politique , en reportant son attention sur d'autres sujets, ne pourrait manquer de s'y montrer original et supérieur. Madame Guizot a pu en iWre l'expérience.
Au milieu de 1820, son mari sortit des affaires où ses opinions ne trouvaient plus de place. Ce changement de position les touchait peu : il se perdait dans les revers
Si PASSÉ ET PRÉSENT.
bien autrement graves qui frappaient la cause à laquelle ils avaient consacré les e^orts de leur talent. Il les faisait rentrer dans cette condition laborieuse dont madame Guizot avait paru heureuse d*étre affranchie. Mais elle accomplissait si facilement, si simplement ce sacrifice que ses plus intimes amis oubliaient de Ten admirer; on se sentait porté à n*y pas plus songer qu'elle.
Cependant le travail redevenait pour elle une honorable nécessité. Ce qui jadis Tavait aidée à secourir sa mère devait maintenant lui servir à élever son enfant. En 1821, elle publia V Écolier, roman d* éducation, où chaque page atteste Télévatlon et la sévérité de sa raison , au milieu des fictions d*un récit animé, naturel et variée Ce genre présente d'assez grandes difficultés. Il est à peu près convenu aujourd'hui que la beauté d'un ouvrage d'imagination est indépendante du but moral, et la critique littéraire n'en fait point une des lois de la composition; mais lorsque le but moral est la raison même du livre , l'esprit est moins libre dans ses créations, le problème se complique d'une donnée de plus. Rien n'est alors plus difficile que d'inventer une fable qui concilie l'intérêt, la variété, la vérité avec la pureté et la clarté de l'idée morale qui doit être toujours présente et toujours visible. Il faut que rien n'en distraie, que tout y ramène, sans que cependant le récit cesse de captiver la curiosité, l'imagination ou la sympathie. Madame Guizot, qui a constamment réussi à résoudre cette difficulté dans la composition de ses contes, est loin d'avoir échoué dans t Écolier, Cependant c'est la pensée morale
» L'Écolier, ou Raoul et Victor ^ 4 vol. in-12. Ouvrage coaronné en 4839 par T Académie française, comme le plus utile aux mœurs.
MADAME GDIZOT. 85
plutôt que la partie romanesque qui nous parait le grand mérite de cet excellent livre. Deux idées générales Font inspiré ; aussi peut-on remarquer que le récit est double. L'histoire de Raoul a pour objet d'établir Tinyiolabilité des devoirs qui résultent des situations naturelles et la légitimité de la dépendance où sont placés les en&nts à regard de leurs parents ou de ceux qui les représentent. L'histoire de Victor est le développement d'une idée que l'on trouvera exposée dans les Essais sur [éducation^ publiés avec cette notice ^ Elle tend à montrer comment une généreuse nature se rachète d'une première faute et parvient, par des efforts soutenus , à trouver dans le sentiment de sa chute un principe de régénération; leçon vraie et grande, et qui se rattache à l'idée dont madame Gnizot fit la règle de sa conduite et la base de ses ouvrages d'éducation ; c'est qu'aucun mal moral n'est sans remède, et que la nature humaine, même sous Je poids d'un tort grave, doit se relever et le peut toujours par ses propres forces.
Un épisode de ce même roman, Fhistoire de Mark qui, dans le temps, fut très-remarquée par celle des sectes chrétiennes qui applique avec le plus de rigueur à la morale l'interprétation absolue du dogme de la rédemption, me paraît rentrer dans la même doctrine. J'en dirai autant de Nadir, conte charmant qui fait partie du recueil qu'elle publia deux ans après, et dans lequel, mieux peut-être que dans aucun autre ouvrage, elle a su prêter aux leçons de la raison le voile et l'attrait d'une fiction agréable et naturelle ^.
^ Tome II , p. 69 des Conêeih de morale. ' Nouveauœ contes y SI vol. in-4 2, 4823.
Cependant ces diverses publications n'étaient, ponr ainsi dire , que des fragments. On retrouvait dans toutes le même esprit ; dans toutes on entrevoyait que les idées de Fauteur étaient liées entre elles , et Ton se croyait le droit d^attendre de madame Guizot un livre qui les résumât et les établit dans leur ensemble. Ce livre devait paraître en effet, et, en la plaçant au premier rang des moralistes, donner la théorie de l'éducation que dès longtemps chacun de ses écrits semblait promettre. Les Let* très dejamille sur t éducation domestique^ sont le véritable monument de l'esprit de madame Guizot. Dans cet ouvrage, sous une forme libre qui, en apparence, n'a rien de systématique, qui admet naturellement les exemples, les détails, les digressions, elle traite les plus grandes questions de la philosophie morale, et montre, par des applications , comment les vérités générales doivent régler la vie réelle et pénétrer dans la jeune raison des enfants. L'excellence du livre est dans l'union d'une grande sévérité de principes avec une parfaite libei*té d*esprit; c'est par là qu'il offre une fidèle image de celle qui l'a composé. Rien n*y est accordé à de vaines bienséances , à d'arbitraires conventions; rien n^y porte l'empreinte de cette indulgence sentimentale qui , de nos Jours, passe trop souvent des romans dans la morale. C'est un livre où tout est pris dans le vrai. Mais si les principes sont d'un philosophe, quel autre qu'une femme aurait pu trouver ces vues de détail si fines et si variées, ces observations délicates, dictées par une connaissance si ingénieuse du monde et des enfants , ces traits de senti-
• 2 vol. in-8*, <8|16. Ouvrage cmironné en 4 897 par l'AoAtlémic française, comme le plus utile aux mœurs.
ment qui trahissent et provoquent l'émotion? Quel autre qu'une femme ^ quel autre qu'une mère aurait pu rendre la raison si sensible et Tattendrir sans pourtant Taltérer?
J'ai dit que les principes étaient d'un philosophe. En effet, la morale du livre est pure, élevée, sévère, et ne s'appuie ni sur la sympathie, ni sur l'intérêt, ni sur le dogme; elle ne se fonde que sur elle-même, et ne prétend tenir sa puissance que de ses droits ; c'est dire qu'elle est philosophique. Répétons ce mot , afin qu'il soit compris. La morale est philosophique lorsqu'elle est raisonnéci lorsqu'elle ne se réclame d'aucune autorité étrangère à sa nature. Ceci suppose qu'elle n'est ni une convention , ni une émotion, et qu'elle est autre chose que la religion.
Mais , pour être philosophique , il ne suit pas qu'elle ne puisse être religieuse. De même qu'elle touche le cœur, qu'elle se lie à l'ordre sans relever ni du sentiment ni de l'intérêt, elle peut faire alliance avec la religion , sans dépendre d'elle : à vrai dire , elle s'en distingue plutôt qu'elle ne s'en sépare» et toutes deux, dégagées du vain appareil des formules , peuvent , d'un commun accord, régner dans l'âme et gouverner la conduite. Le livre de madame Guizot en offre plus d'une preuve ; mais elle-même en était un exemple plus remarquable encore*
Le principe obligatoire de la morale n'est pas dans la religion ; mais dans la religion peut-être se découvrent l'origine et la un dernière de la morale. Madame Guizot ne voulait ni les opposer ni les confondre; elle tenta de les unir : une vertu sans foi, une piété sans conscience ne pouvait la satisfedre ; elle travailla sans relâche à tout concilier, et ses efforts obtinrent leur récompense , le repos de l'âme.
Elle n'avait pas ainsi commencé. Élevée vers la fin du dernier siècle , elle n'avait jamais été enchaînée par une foi vive aux dogmes et aux pratiques de la religion établie. L*âge et la réflexion n'avaient pu qu'affaiblir et rompre enfin le lien fragile qui l'y rattachait encore. Sa raison inclina d'abord vers un doute général; mais ce doute ne fut jamais chez elle de l'indifférence. Son esprit chercha toujours à se créer des croyances qui réunissent la solidité et la pureté ; toujours la pensée de la Providence lui demeura présente. Soutenue, calmée, consolée par elle , même au milieu d'une assez grande incertitude d'idées , elle avait conservé le besoin et l'habitude de s'élever à la Divinité par la prière. Sur ce point comme sur quelques autres, il y eut longtemps en elle un défaut d'accord. Son àme, naturellement religieuse , était restée telle sous l'influence du malheur et de l'isolement, tandis que sa raison, toujours exacte et difficile, cherchant querelle à tous les préjugés, n'avait pu réussir à les remplacer par des croyances où elle pût se reposer avec la sécurité de la conviction. Religieuse par le sentiment» elle ne l'était point par la pensée. Cette situation d'âme est bien décrite dans une lettre qui a vingt ans de date : (( Ce ne sont point, dit-elle, les lectures religieuses qui )) donneraient de la paix à mon âme. Je me connais ; la » paix de l'âme ne peut me venir que d'un recours direct » au ciel. Croyez -vous que j'eusse résisté aux peines de » ma vie , si la prière n'eût souvent calmé mes agitations » ou soutenu ma force? Depuis quinze ans je souffre; » depuis quinze ans la prière a été pour moi le vrai, le » seul calmant de la souffrance. Si les idées religieuses » ne m'ont jamais donné toute cette paix gui serait né-
D cessaire à mon âme , c*est que ma situation ne Ta ja- » mais permis. IVîmputez pas mes agitations à mon ca- 2> ractère; il n^est pas naturellement agité ; j*ai teujoui*s » été et je suis plus que jamais amie du repos ; j*y aspire d comme au but de toutes mes espérances, et j'en jouirais » avec une plénitude que personne peut-être ne peut con- » cevoir. Mais ne croyez pas que des méditations habi- 9 tuelles sur les grandes vérités dont vous voudriez que » je me pusse entretenir soient le meilleur moyen de me » donner du calme : je n'ai point d'éldignement pour la » méditation, j*y suis même portée, et j'y trouve moû » plus doux travail ; mais à condition que mon esprit seul » y sera engagé, qu'elle ne portera pas sur des sujets où D j'aie le moindre intérêt personnel. Dès que le sujet me 9 toucbe , la méditation se mêle pour moi de crainte ; 9 soit vivacité démon imagination, soit faiblesse démon » âme , je me livre avec une telle ardeur à la contemplao tion d'une idée qui m'est chère, que bientôt fatiguée , 9 je retombe dans le trouble et l'abattement. Bans la si- » tuation la plus heureuse, ce serait pour moi une impru- » dence de eontempler trop assidûment mon bonheur ; 3> j'arriverais bientôt à la crainte de le perdre. Dans la » plus douce contemplation des vérités religieuses, je ren- 2> contrerais bientôt le sentiment du doute; non par in- D certitude de ma conviction , mais par cette faiblesse qui D ne laisserait pas subsister dans mon âme la tranquille D certitude d'une chose nécessaire à mon bonheur. Telle 9 je suis ; la moindre crainte offerte à mon imagination , x> quand même ma raison en connaît l'absurdité , enfante » sur-le-champ une image de la réalité si vive, si puis- » santé, que j'en suis toute bouleversée, comme je pleure
». amèrement à une tragédie dont je sais parfaitement Tii- )) lusion. Tout ce que je puis , c'est de ne pas soumettre D mes actions à ces émotions extravagantes, de les juger » et de leur résister au moment même où elles m*assié- » gent. Mais cela ne sert qu'à ma conduite ; pour mon » bonheur , je ne puis rien de plus que porter mon esprit » sur des sujets étrangers à ce qui me trouble. C'est là » l'art qui m'a soutenue toute ma vie, avec l'pide desoc- » cupations forcées qui m'enlevaient à mes intérêts per- » sonnels» Vous le voyez, leç sentiments religieux peuvent » beaucoup plus pour la paix de mon âme que les occu* » pations religieuses ; et quant aux sentiments religieux, » vous le savez , ils sont dans mon cœur, ils acoompa- » gneftt toutes mes pensées^ se mêlent à toutes mes acr n tions, sont l'unique appui de mes espérances. Toujours » en présence de Dieu, il me semble que je m'^tre- D tiens constamment avec lui de tous mes intérêts ; et qui 0 en prendra soin, si ce n'est lui? Je n'ai, il est vrai , » jamais rien fait pour lui ; gouvernée toute ma vie par » des circonstances impérieuses, j'ai agr de mon mieux » en ol)éissant à là nécessité et à mon caractère. Ce que » j'ai fait de bien , je ne l'ai point fait pour Dieu, ou dans » la vue de devenir bonne , mais parce que je ne pouvais )) faire autrement. J'ai si peu l'habitude de me considé* » rer moi-même en pensant à Dieu , que j'ai peine à me » flgui*er qu'il soit offensé de mes fautes : aussi je lui de- » mande moins son pardon que son secours pour n'y pas i> retomber ; il est à mes yeux mon protecteur bien plus » que mon créancier, et je me confie en lui plus que je ne 9 le crains. Que puis-je faire de plus? Ma religion est ac- » tive comme mon caractère; elle s'associe aux intérêts
MADAME GUIZOT. 9i
» que je suis obligée de soigner ; elle m'aide à supporter » les fardeaux de la vie plutôt qu'à m'en décharger ; mais » puis-je, dois-je m'en déchiarger? Un temps viendra B peut-être où ils diminueront ; peut-être obtiendrai-je » ce calme de l'àme que je me suis to^jours efforcée de n conquérir ou de conserver, mais que rien ne peut don* » ner au milieu de certains sufjets de tourment , dont l'haie bitude est difficile à écarter quand ils ont agité la vie » entière. »
Quinze ans plus tard , tontes ces inquiétudes un peu subtiles, et qui cependant attestent un esprit doué de facultés supérieures à ses opinions, s'évanouissaient à vue d'œil , et une paix profonde s'établissait dans cette âme plus fisK^ement agitée qu'dle ne le voulait croire. Tel est l'empire de la raison et du bonheur. Madame Guizot , dans ime situation fixée, dcuninée par une affection qui unissait la vivacité de la passion au calme du devoir , ramenée par l'étude , par la réflexion , pap de tendres et graves conseils , à ces idées fortes et pures qui seules apaisent les tourments de l'écrit, vit se former en elle l'indissoluble alliaoce des sentimeuts et des opinions, des besoins du cœur et des exigences de la raison ; et sans re« venir jamais aux croyances pratiques des religions éta* Mies, elle s'éleva par dle-méme À une foi non moins vive et non moins sévère , qui ne touchait pas moins son cœur et ne gouvernait pas moins sa conscience que les dogmes les plus puissants des traditions sacrées. Elle sentit enfin et elle prouva qu'une vie dégagée d'observances peut être encore toute pleine de Dieu. Ëst-il un rite , est-il un synAole qui puisse nous rapprocher de loi plus que la prière et la vertu ?
9i PASSÉ ET PRÉSENT.
Telle était la piété de madame Guizot, et c'est dans cette disposition d'âme que l'ont trouvée la maladie et la mort. Son demieï* ouvrage avait été composé rapidement et au milieu des souffrances d'une santé qui s'altérait visiblement. En l'achevant , elle semblait avoir atteint le terme de ses forces. Il est rare que des facultés supérieures se rencontrent dans une femme, sans qu'un tel fardeau l'accable ; la femme la plus distinguée reste encore un être faible , et madame Guizot l'était plus que son caractère et que sa raison. Quelque paisible que fût sa vie , elle l'animait du feu de son âme , et se consumait en quelque sorte au sein du bonheur et du repos. Atteinte d'une maladie profonde et lent€ , nous la vîmes s'affaiblir chaque jour, mais non s'abattre. Pendant près d'une année, elle lutta contre le mal , elle s'efforça de le vaincre ou de le conjurer : alors, comme toujours, elle mettait dans la résistance son devoir et son espérance; mais enfin elle reconnut la vanité de ses efforts , elle comprit que son arrêt était porté; elle s'y soumit sans pâlir , et dès ce moment sa résignation fut entière. Entourée des soins les plus dévoués et les plus tendres , touchée et reconnaissante de l'amour même dont elle était le plus assurée, également soutenue par la raison et par la foi , elle ne songea plus qu'à mourir. Dans les intervalles de ses douleurs , elle s'entretenait encore des vérités qui avaient éclairé et guidé sa vie. On eût dit que son âme se retirait peu à peu de ses organes détruits , et se recueillait tout entière pour paraître pure et vivante devant Dieu.
Le 30 juillet 1827 , elle fit à son mari, à son fils, à sa famille, de tendres et tranquilles adieux; elle annonça qu'elle sentait sa fin prochaine. Le 1*' août, à dix heures
du matin, elle pria son mari de lui faire quelque lecture ; il lui lut une lettre de Fénelon pour une personne malade; il commença un sermon de Bossuet sur Timmorialité de rame. Au milieu de ce sermon , elle expira.
Ainsi se vérifia une prédiction ou une espérance dont elle aimait à s'entretenir. Presque toujours obsédée de soins et de travaux , elle n*en négligeait aucun , et s*y livrait avec un dévouement sans cesse renaissant , comme si une réserve inépuisable de bonheur et de paix lui eût été assurée : « C'est sur le besoin d'un avenir immuable que » je voyage sans relâche, disait-elle, et que je unirai par 0 passer d'un monde dans l'autre. Aussi je m'attends D dans mes derniers jours à des clartés qui me rendront » ce passage facile et certain. » [Lettre écrite en 1822.]
Si le christianisme n'était que la foi dans la Providence et dans le céleste avenir ; s'il n'admettait d'autre mystère que la divine origine, la divine règle , la divine fin de notre nature; s'il ne voulait d'autre culte que la prière et d'autre tradition que la révélation sur la terre de l'éternelle vérité; si enfin l'Évangile, interprété par la raison , était le christianisme, on pourrait dire que madame Guizot était chrétienne. Quelle qu'elle fût , sa foi n'était point une simple formule ; elle dominait ses pensées , ses sentiments, sa vie, et sa mort même en a donné la preuve visible. Elle voulut être ensevelie selon le rite de l'église réformée. C'est la religion dans laquelle est né son mari ; c'est le seul culte dont les cérémonies 'funèbres n'aient rien d'absolument contraire à la croyance qu'elle professait. Il lui importait de n'être point confondue avec les incrédules ; elle voulait qu'on sût qu'elle était religieuse.
94 PASSÉ Eï PRÉSENT.
Ni soQi^œur ni son esprit ne lui faisaient éprouver le be^ soin d^être quelque chose de plus.
11 me reste bien peu à ajouter ; il me semble n'avoir oublié aucun des traits dont se compose Fimage que le temps n'effacera point du souvenir des amis de madame Guizot; mais lorsqu'on écrit , on est forcé de tout considérer séparément , et pour faire connaître une personne , de décomposer cet ensemble qui constitue Tindividualité dans sa grâce et dans sa liberté. En rappelant successivement les qualités et les opinions de madame Guizot , en comparant sans cesse sa destinée à sa nature , il semble qu*on expose un système ; mais on ne reproduit pas le mouvement et l'accord de toute la personne, on ne rétablit point cette unité de la nature , qui conciliait en elle tant de diversités et presque de contrastes. Ainsi rien n'était perdu» rien n'était iodlfférent dans cette noble vie ; tout y avait un but » un prix , une règle ; et cependant le bon principe avait tellement pris possession de son àme » qu'elle lui obéissait sans effort » et semblait,, en remplis* sant des devoirs , céder a ses penchants. La raison ne lui avait dojiné ni froideur ni contrainte ; forte dans la souffrance , elle était sensible et presque faible au bonheur ; elle goûtait avec vivacité les vrais biens de l'exist^ce ; les plaisirs les plus simples lui causaient une joie d'en* faut. Presque toujours privée de loisir et d'abandon > enchaînée à l'étude, eoniinée dans les villes, elle ne pou* vait respirer l'air des champs sans une sorte d'ivresse» Les Jouissances des arts, celles de la nature, excitaient en elle une véritable émotion. Nul n'a mieux Justifié ces paroles , qui sont, je crois , de Rousseau * : « Les
' Nou ; de madame de Staël.
0 mœurs sévères conservent les affections sensibles. » La notion du devoir lui était toujours présente; elle l'appliquait avee rigueur à la solution des questions morales; l'injustice lui inspirait une indignation , Pimmoralité un dégoût qu'elle ne savait pas contenir, et, chose remarquable, il lui était comme impossible d'affliger per* sonne. La peine même méritée n'excitait plus que sa pitié, dès qu'elle ea était témoin, et sa bonté désarmait sa rai* son. Mais c'étaient surtout les souffrances des âmes fortes qui obtenaient sa compassion la plus profonde ; dans leurs douleurs elle reconnaissait les siennes, et il lui semblait déjà les partager.
Il y a tant d'esprit dans les ouvrages de madame Guizot , qu'il est comme superflu de parler de ce qu'elle en montrait dans la conversation. La sienne frappait dès l'abord par l'originalité; elle surprenait quelquefois , au point qu'il fallait s'y accoutumer pour s'y plaire. Mais avec un peu d'expérience , on s'apercevait vite que , bien que son langage ne fût celui de personne, elle savait tout comprendre, et arrivait par des voies peut-être détournées, mais assurées, à l'intelligence de tout ce qui était vrai, à la sympathie pour tout ce qui était bon. En elle , tout venait d'elle ; elle ne répétait rien, elle n'empruntait rien, même à la lecture ; aucun livre ne lui plaisait , s'il ne la faisait penser; elle avait besoin d'un travail nouveau pour s'approprier jusqu'aux idées communes; elle ne se rendait à une opinion qu'après en avoir elle-même trouvé les motifs , et ne l'acceptait que marquée de son sceau. Les raisons qui déterminaient son -esprit n'étaient pas toujours les plus naturelles , mais elles étaient siennes , comme celles de Montaigne. Pour atteindre à la vérité, elle
ne choisissait pas toujours les procédés les plus simples , mais enfin elle y atteignait, et son esprit ne prenait de repos qu'après ravoir touchée. Alors toute résistance disparaissait; point de lutte en elle, point de désaccord; elle se soumettait sans retour. Sa raison semblait disposer de sa volonté : la vérité régnait sur elle de droit divin. Ce mérite est rare ; c*est peut-être la dernière ambition du philosophe. Partout il faut Tadmirer et la chérir y cette immuable harmonie de la raison et du cœur; mais estelle jamais plus digne d'admiration et d*amour qu'alors qu'elle unit la raison d'un sage et le cœur d'une femme?
CASLMIR PÉRIER».
La révolution française a produit en grand nombre des hommes dont le nom s*assoeîera dans tous les temps au sien. Elle a été servie par de nobles cœurs et de hautes intelligences; elle a dû tantôt son salut, tantôt son éclat au courage habile, à la parole entraînante de ceux à qui elle a confié sa cause ; elle a été féconde eh orateurs et en guerriers; mais on peut lui contester Thonneur devoir produit des hommes de gouvernement. Napoléon est k part : il était de ceux qui ne peuvent gouverner qu'A deux conditions; Tune sublime , c'est la gloire; l'autre misérable y c'est le pouvoir absolu. Ne lui comparons personne, et osons dire que, jusqu'en 1830, il a manqué À la cause de la révolution française des hommes nés parmi les siens , liés à ses intérêts , pleins de ses pensées, mais qui, sachant lui résister sans l'opprimer ni la trahir, se soient montrés faits pour commander. Tel a été M. GQsimh* Périer. La dernière année de sa vie lui a suffi pour prendre dans l'histoire cette place que quarante années remplies d'histoire avaient laissée vide. Il a dignement représenté la révolution au pouvoir, c'est-à-dire la
* Notice publiée avec la rolloction dos opinions et discours de Casimir Périer. 4 vol., 4 838.
révolution qui triomphe et se modère, la révolution gouvernant par la paix et par la loi.
S*il est vrai , comme on n'en doit pas douter, que le but définitif de la révolution ait été l'introduction dans Tordre social de l'égalité civile et' du système représentatif dans Tordre politique, ce but n'a été atteint qu'en 1830. Alors cts deux choses, ou plutôt ces deux principes ont été , pour la première fois , franchement et raisonnablement acceptés et réunis; pour la première fois, ils sont devenus des principes de gouvernement. Les concilier et les perpétuer, c'est ce que la France a voulu il y a sept ans; et nous y travaillons encore. C'est ce que M. Gasi* mir Perler a tenté de faire, et si nous réussissons, c'est qu'il a réussi. Les circonstances de sa vie comme les traits de son caractère le désignaient en quelque sorte pour cette mission : cela résultera, il nous le semble, du récit qu'on va lire.
Casimir Périer était né à Grenoble le 12 octobre 1777. Sa famille, originaire de Mens, petite ville des environs, s'était enrichie par le commerce et l'industrie, et jouissait depuis longtemps d'une considération supérieure à sa for^ tune. Son père, Claude Périer, avait élevé et fixé défini^ tivement la position de cette famille en la plaçant dans les premiers rangs de cette classe moyenne qui, partout en France, à la fin du dernier siècle ^ établissait par le travail, la ricliesse et les lumières sa candidature au gouvernement du pays.
Aux approehes de la révolution , le tiers-état n'avait peut-être pas le sentiment de ses hautes destinées ; mais il s'apprêtait à les mériter. Il avait recueilli presque tous les fruits de ce qui s'était semé depuis deux siècles. Pour
CASIMIR PËRIER. 99
lui s'étaient accomplis les progrès de l'ordre, du bienêtre, des idées; pour lui s'était affaiblie Tinfluence des classes privilégiées et agrandie la puissance de Tautorité royale. Il s'était ainsi élevé peu à peu à ce point de force et de maturité, où il put dire qu'il éîcdt la nation, si bien que ce mot fut le signal , non d'une révolte , mais d'un avènement.
Dans son sein, ou plutôt à sa tète, on distinguait quelques familles qui alliaient aux opinions modernes les mœurs du passé ; telle était celle de Claude Périer. Parvenue à la richesse par le travail et l'économie, elle était restée simple, modérée, sérieuse ; elle participait aux idées d'indépendance qu'accréditait l'esprit du temps , en conservant pour elle-même ces habitudes de subordination et de respect qui s'affaiblissaient chaque jour. Son chef était un négociant habile, d'un caractère impérieux, hatutué à beaucoup exiger de lui-*même et des autres, et son auto« rite pesait autour de lui. Sa femme, Marie Pascal, douée d'un esprit singulier et d'une imagination vive, unissait à toute la capacité d'une maîtresse de maison, une préoccupation religieuse qui inclinait au mysticisme. L'indépendance naturelle de ses idées et l'agrément de son caractère tempéraient l'aspect un peu austère de cet intérieur. Autour d'elle se groupait une famille nombreuse , ou, comme on disait, une tribu; dix enfants, remarquables par une physionomie prononcée, par un mélange des nouveaux principes et des vieilles mœurs, de sévérité et d'affection, d'imagination et de prudence, par l'esprit des affaires, la vivacité des impressions, la sûreté du jugement et le sentiment un peu altier de la dignité personnelle. L'ainé des huit fils de Claude Périer, Au-
gustiû y était destiné par son père à hériter de la meilleure part de la fortune et à la porter dans une charge de magistrature, seule voie qui s'ouvrit alors pour lui de se consacrer au service public. Mais il .survint un événement qui devait jeter dans la politique la famille entièrci et faire du troisième frère d'Augustin un premier ministre*.
Cet événement fut la révolution française. On sait qu'elle avait été précédée et comme annoncée par des
' C'était le grand-père de Casimir Périer qui, vers 4730, avait transporté à Grenoble le principal établissement de la famille. 11 fut le créateur de la fabrique des toiles de Voiron , industrie dont les produits dépassaient plusieurs millions au commencement de la révolution , et il concentra à Grenoble, , et dans sa maison, le commerce des tissus de l'Inde, dont elle approvisionnait le midi. Aussi un de ses fils, Augustin Périer, fut-il nommé directeur de la compagnie des Indes. Son fils aîné, Claude, étendit encore ses opérations commerciales dans les deux branches créées par son père, et il entreprit d'introduire à Vi* zille l'industrie nouvelle alors de l'impression sur coton. Sa position lui permit de destiner son fils Augustin à devenir conseiller au parlement. Les charges s'achetaient; mais il fallait, pour en exercer les droits , obtenir l'agrément de la compagnie. Un ou deux ans avant la révolution , le Dauphiné éprouva une disette assez sérieuse ; des achats considérables de subsistances, hors de la province , furent nécessaires; Claude Périer mit son crédit et ses capitaux aux ordres de son pays , et pour reconnaître ce service , le parlement de Grenoble , quelque temps après , reiidit spontanément un arrêt qui lui accordait , pour son fils atné, l'agrément d'une charge de conseiller. Cette famille semble, au reste , avoir été destinée à représenter de la manière la plus complète l'agrandissement politique delà classe moyenne. Son chef est mort membre du corps législatif; ses beaux-frères, MM. Pascal et Duchesne, ont été, l'un membre du même corps, l'autre tribun. Six de ses huit fils, MM. Augustin, Alexandre, Casimir, Camille, Alphonse, Joseph, ont été députes; MM. Augustin et Camille sont morts pairs de France. Ses deux gendres, M. Savoye de AoUin et M. Teisseire ont été députés, le premier après avoir été tribun. Camille Jordan était son neveu.
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émeutes de parlements et des résistances de provinces. De la paix d'Amérique à la réunion des états-généraux , le royaume fut agité de troubles avant-coureurs d'une crise inconnue. Le DaupUné ne fut pas la contrée la moins remuée par ces escarmouclies de la bataille nationale; et lorsqu'en 1788 les états de la province eurent à se réunir et commencèrent ces luttes où dominait Meunier et s'annonçait Barnave, ce fut le cbef de la famille Périer qui eut l'honneur de leur offrir un asile. Il avait acquis de la maison de Yiileroy le château de Vizille, bâti à quatre lieues de Grenoble, dans une vallée profonde au bord de la Romanche, par le connétable de Lesdiguières. C'est là, dans les vastes salles de ce dernier manoir de la féodidité devenue fastueuse en mourant , de ce palais destiné maintenant aux humbles et pacifiques travaux de l'industrie, que, malgré les défenses royales, se réunit cette assemblée qui réclama si haut la double représentation du tiers , préludant ainsi à l'Assemblée constituante. A Yizille commença la révolution française.
Nous insistons sur ces événements. S'ils appartiennent à l'histoire nationale , ils furent aussi des événements de famille pour Casimir Périer; ils durent exercer une véritable influence sur la direction de ses idées et de sa conduite. £n Dauphiné, l'esprit d'innovation, l'amour aventur^x du changement ne fut point le principe de ces mouvements qui poussaient à une révolution. Cette province était réunie à la couronne par un contrat dont elle ne croyait que réclamer les termes en combatttant l'arbitraire. Sa résistance, qui ailleurs n'aurait pu se justifier que par des maximes abstraites, s'appuyait sur des textes et des souvenirs, et ce qu'à Versailles on appelait de la
rébellion était , à Grenoble , de la légalité. Les exemples de patrie et de famille, dont fut entourée la première jeunesse de Casimir Périer, contribuèrent, sans aucun doute, à lui inspirer ce respect de la loi qui le domina dans Topposition comme dans le pouvoir, et à marquer son caractère politique d*une empreinte ineffaçable d'indépendance , de fermeté et de modération.
11 était alors au collège de l'Oratoire à Lyon , où ses trois frères Augustin , Alexandre et Scipion ^ tes amis Camille JcMrdan et M. de Gérando firent leurs études; ce colltige était, comme tous ceux du même ordre, animé de cet esprit austère et libre qui distinguait une grande école religieuse , aujourd'hui disparue* Les jeunes Périei* y avaient trouvé une éducation tout à fait assortie à leurs dispositions naturelle , comme à leurs traditions de fe« mille. Casimir, le dernier par l'âge, n'y put achever ses études , qui se. ressentirent et de son énergique mobilité^ fit de l'agitation des temps où elles s'accomplissai^t D'ailleurs, il était actif plus que laborieux; l'oisiveté lui était à charge; mais le travail suivi et régulier ne lui allait guère; son esprit saisissait vite, s'appliquait peu, et cependant ne se reposait point; il observait plus qu'il n'apprenait. Sa jeunesse bouillante n'était contenue que par ces habitudes d'ordre et de dignité qu'il avait prises BOUS la discipline paternelle. A seize ans , la beauté de ses traits, sa haute stature, une expression remarquable, des manières très-bienveillantes « caressantes même quand sa fierté n'était point blessée , sa défiance excitée, sa vo^ lonté méconnue, intéresisaient en sa faveur, et lui gagnaient ceux-là même qui ne connaissaient de lui que sa légèreté apparente et son défaut d'application» C'était un
CASIMIR PÉRIBR. 103
jeune homme aimable^ plus gai par l'esprit que par le ca» ractère , ardent et iin , réfléchi et impétueux , qui ne pa-* raissait pas al<Nrs destiné à tirer un grand parti de luimême. Des dons heureux qu'il ne consacrait encore à rien de fixe et dlmportant, semblaient comme perdus fiiute d'une volonté patiente et d'une raison méthodique; mais pour qui eût regardé au fond» il était possible d'entrevoir en lui je ne sais quoi de sérieux et de passionné tout ensemble, le foyer d'une nature puissante» et surtout un don bien rare qui , dans la vie sociale, donne à tous les autres la valeur et l'ascendant, cette supériorité in* stinctive qui, les événements aidant, peut devenir le gé-^ aie du pouvoir.
Pendant les mauvais temps de la révolution ^ Claude Périer s'était fixé à Paris , retentot auprès de 4ui quel-^ ques-uns de ses fils , laissant à Grenoble sa fenune avec ses autres enfants veiller aux débris précieux d'une grande fortune submergée dans le naufrage universel. Il tenait sa famille sous un joug étroit, et c'est à cette école un peu rude que le jeune Casimir acheva son éducation et s'associa souvent aux études de son frère Scipion. Bien* tôt la conscription l'atteignit; c'était en l'an vu (1798); il partit conrnie adjoint du génie , et fit en cette qualité la campagne d'Italie de 1709 à 1801. Il se distingua sous les murs de Mantoue au combat de Santo-Oiulio. En 1 80 1 , après la mort de son père , il abandonna la carrière mili* taire pour entrer dans odie du ccHumerce. Son père avait laissé à ses enfants , avec un béritage considérable , la protection de s<m nmn et de son crédit. C'était un homme d'une capacité peu commune , qui avait formé de beaux établissements, et pris part à presque toutes les créations
destinées à relever parmi nous, après la révolution, le commerce et rindustrie. Il fut un des fondateurs de la Banque de France, Ses dix enfants, en se partageant également sa succession, car les lois de la révolution avaient, aboli Jusqu'aux vestiges du droit d'aînesse, resserrèrent entre eux les nœuds de cette union qui. a toujours subsisté et qui a soutenu la famille, dans beaucoup d'épreuves. Trois frères qui ne sont plus , en paraissaient alors les chefs. M. Augustin Périer joignait aux lumières d'un esprit élevé de solides vertus et le cœur le plus généreux ; son ambition était modeste , son Âme remplie de tendres affections; il ne craignait pas la retraite que savait animer son activité et embellir sa bienfaisance ; il se souvenait toujours que son père l'avait destiné à soutenir, à élever encore en Dauphiné le nom qu'il s'y était fait; il s'y fixa, et là, entre le commerce de Grenoble et la fabrique de Yizille, il se créa une de ces positions d'influence et de patronage qui sont si rares dans notre pays. Son frère Scipion, instruit Jusqu'à la science, religieux jusqu'à la dévotion , vertueux jusqu'au scrupule , calme au milieu de cette famille si animée, cachait une àme passionnée sous les formes de la sagesse , et semblait avoir usé toute son ardeur à se commander. Casimir, d'on caractère moins égal et d'un esprit moins orné , mais doué de ce coup d'œil décisif qui voit le vrai, mesure le.possi* ble et assure le succès, s'associa avec Scipion, et ils fondèrent ensemble, à Paris, cette maison de banque connue dans toute TËurope. Le détail des opérations par lesquelles elle étalHit sa réputation et sa prospérité serait déplacé ici ; il suffira de dire qu'elle réussit au delà des espérances de ses fondateurs. Leurs spéculations embrassaient
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toutes les parties du commerce. La banque, proprement dite , ne pouvait offrir un attrait suffisant à des intelligences de quelque valeur; elle ne fut pour eux que le moyen de Tindustrie, et ils appliquèrent tour à tour leur crédit et leur habileté à différentes branches du travail oational. Dans la direction de ses affaires, on a remarqué que M. Casimir Périer montrait déjà les mêmes qualités qu'il a déployées plus tard sur un plus vaste théâtre. La pénétration , la prudence et la sûreté du jugement suppléaient en lui à l'assiduité d'un travail minutieux. On disait que son frère et lui se complétaient l'un l'autre : le premier, avec l'esprit le plus sage et le plus éclairé , les talents de l'administrateur, le goût des détails, l'applica* tion de chaque Jour, tombait parfois dans l'hésitation et se défiait de son jugement; le second lui prétait de la décision, et avec un tact peu commun déterminait toutes les grandes opérations dont le succès fonda la renommée de sa maison. Là aussi, il se montrait fait pour le gouvernement plutôt que pour l'administration.
La restauration donna la paix à la France; elle y commença le gouvernement constitutionnel. La paix et un peu de liberté, c'en était assez pour que l'industrie et le commerce prissent un grand essor. De 1815 à 1825, il se passa dix années pendant lesquelles les fortunes particulières, bien dirigées, purent recevoir un accroissement qui de longtemps ne se reproduira aussi général et aussi rapide. £n même temps, l'attention, l'estime de la nation, naguère détournée par l'éclat de la puissance et de la gloire , se porta sur les travaux utiles. La considération publique s'attacha de préférence à ceux qui, par leur crédit et leur habileté , donnant le signal ou prêtant appui
au développement de la richesse de tous, contribuaient aux progrès du bien-être universel, la plus vraie passion de notre époque. Et cependant, tel était le malheur de la restauration, elle était si fatalement condamnée à mé«* connaître ses plus clairs intérêts, qu'elle réussit à s'aliéner précisément ces hommes, devenus malgré elle et œpçndant par elle les chefs de la nation laborieuse* Elle les repoussait natui^ellement dans l'opposition, et son malheureux penchant pour des distinctions frivoles, pour des services inutiles, son rêve secret et vague d'une recomposition sociale sans concurrence et sans progrès, faisait prendre une teinte d'hostilité à la faveur que le public témoignait à ces promoteurs de l'industrie et de la fortune générale. Il les estimait d'autant plus qu'il soup^ connaît la restauration de les dédaigner. Chose étrange I la restauration a été une époque très-favorable au développement du travail et de la pensée , et elle s'est âdt deux grands ennemis , le travail et la pensée.
M. Casimir Perler, comme tous les hommes éclairés, ne souhaitait à la restauration que de la sagesse et du bonheur. Sa famille, liée aux intérêts et non aux excès de la révolution , n'avait ni ressentiment ni haine contre Une royauté que recommandait la Charte, et jamais il n'eût fait de l'opposition si ce n'eût été de l'opposition que de rappeler à cette royauté ses engagements et ses intérêts* En même temps, il avait sa part dans cette faveur publique qui s'attachait alors aux hommes de son utile et indépendante profession. Mais une circonstance s'offrit qui lui permit de rechercher plus directement cette popularité, Jusque-là facile et spontanée, et qui lui ouvrit le champ de la politique.
Dans les premières années, la restauration régna sur une France prisonnière. Pour Taffrancliir, il fallut payer sa garde et sa rançon. Ce Ait Tobjet des célèbres emprunts de 1 8 1 7 . Trois cent millions de ressources extraordinaires paraissaient en effet nécessaires pour iMilancer le budget de cette année. Un traité fut donc conclu avec des capita*listes étrangers , qui s'engageaient à avancer environ les deux tiers de cette somme en échange d'une valeur de rentes presque double en capital, et moyennant des avantages immédiats qui dépassaient le taux d'un escompte raisonnable* Cette convention, passée sans publicité, sans concurrence, plaçait dans l'étranger le pouvoir de nous libérer avec l'étranger, et semblait attester à la fois notre discrédit et notre solvabilité. Cependant l'opération , qui serait inconcevable aujourd'hui, s'expliquait par l'état encore précaire du gouvernement et de l'ordre financier qui naissait à peine. Peut-être était<*il indispensable de la faire ainsi ; mais on pouvait la mieux fhire, et elle prêtait à de graves critiques. M. Casimir Périer l'attaqua dans un écrit remarquable par la clarté, la vivacité, la mesure. Suivant lui, un emprunt aussi considérable n'était pas nécessaire ; un système d'économie plus rigoureux aurait pu en diminuer le poids. Dans tous les cas, il n'aurait dû se conclure qu'avec concurrence et publicité , ou par la voie de ventes partielles et successives opérées à la Bourse par les soins du Trésor, au fur et à mesure des besoins ; enfin la libération de la France envers l'étranger ne devait être demandée qu'aux ressources nationales. Cet écrit produisît beaucoup d'effet ; il contribua sans nul doute à la détermination que prit le gouvernement de modifier le traité dans l'exécution ; et lorsqu'on le lit a^jour-
d*hui , on aime à y retrouver là première idée des règles nécessaires de toutes les grandes opérations financières , règles si simples et si élémentaires à présent, que Tobservation n'en est plus un mérite , tandis qu'on trouvait alors étrange de les concevoir et téméraire de les réclamer.
Cette polémique financière que M. Périer soutint dans trois brochures successives S Tavait recommandé à Fattention publique, et lorsqu'à la fin de 1817, la célèbre loi d'élections du 5 février de cette année fut mise à l'épreuve pour la première fois, le département de la Seine élut M. Casimir Périer (le 25 septembre) avant qu'il eût atteint l'âge que la Charte exigeait du député. Mais il avait quarante ans lorsque les chambres se réunirent (le ô novembre), et 11 fut admis par une exception qu'une loi spéciale interdit à l'avenir. Une fois que M. Casimir Périer eut mis le pied dans la Chambre, il n'en sortit plus; la France lui rendit fidélité pour fidélité.
Pour raconter sa vie politique sous la restauration, il faudrait faire l'histoire parlementaire de la restauration même. D'ailleurs, le recueil de ses discours nous dispense de ce récit. C'est là qu*on le retrouvera; c'est là que sa parole semble pour ainsi dire se faire entendre, et qu'il revit au milieu des circonstances qui l'ont inspirée.
Cependant il importe de caractériser cette opposition de quinze ans, celle surtout que représentait Casimir
1 Réflexions sur le projet d'emprunt y par M. Casimir Périer, banquier. 4817. — Dernières réflexions sur le projet d'emprunt y ou réponse à un article anonyme du Moniteur ^ par M. Casimir Périer, banquier. 4817. — Réflexions sur V emprunt de scise millions ^ par M. Casimir Périer. 4818.
CASIMIR PËRIER. 409
Pérîer. Il s'est toujours fait gloire du rôle qu'il avait rempli dans ses rangs ; il a toujours pensé avec raison que son opposition avait été l'antécédent légitime de son administration, et qu'il était dans le pouvoir ce qu'il eût voulu que fut le pouvoir, alors qu'il le combattait. Il faut montrer qu'eu effet il ne changea que de situation , non de principes; seulement, il comprit qu'entre le temps qui a précédé 1830 et le temps qui a suivi, il y avait eu une révolution.
Lorsque M. Périer entra dans la chambre, il savait bien qu'il était du parti constitutionnel, il ignorait s*il était de l'oppo^tion. Le gouvernement pouvait en douter comme lui; car, après l'ordonnance du 5 septembre, après la loi électorale de 1817, le gouvernement avait lé droit de se dire constitutionnel; mais 11 Tétait pénible* ment , ill'était avec inquiétude , et craignait quelquefois que ce qui lui faisait le plus d'honneur ne fût une impru* dence. Les conseils un peu vifs de ceux que ses propres actes amenaient dans les i^faires tendaient à l'enhardir et pouvaient l'intimider. Ils l'intimidèrent en effet.
On vit M. Périer, au début de sa carrière, montrer tout à la fois un loyal dévouement à la monarchie et une indépendance querelleuse plutût qu'hostile à l'égard du pouvoir. Bien que l'esprit dn temps, sa vivacité naturelle et son penchant à la défiance le portassent vers l'opposition , ses convictions les plus profondes, les traditions de sa famille, les iiabitudes de sa vie entière lui faisaient détester le désordre et redouter le renversement. Aussi sa sévérité pour les actes et quelquefois pour les personnes n'enleva-t-clle 'jamais rien à son respect pour les droits du pouvoir. L'esj^rit de gouvernement s'est toujours laissé ir. 10
apercevoir dans les plus violentes attaques de ses Jours d*«pposition déclarée, A plus forte raison, doit-on s'attendre à trouver, vers cette première époque, son opposition modéi'ée, souvent même bienveillante.
L'audace n'est facile qu'aux factions; il en faudrait pourtant, et il en manque presque toujours aux bons gouvernements. Les serviteurs éclairés de^ la restauration n'ont presque jamais osé la sauver. Il est vrai qu'on ne pouvait la sauver qu'en la risquant. C'est ce que refusa de tenter le ministère de 1817. En voyant renaître l'esprit national et s'animer la vie constitutionnelle, il s'effraya de son ouvrage et se divisa, Ler plus hardis restèrent au pouvoir, et de la fln de 1818 à celle de l'année suivante; ils semblèrent décidés à faire de nouveaux pas dftHs la voie frayés par l'ordonnance du 5 septembre. j\e cherchez pas alors M. Casimir Périer dans les rangs d'une systématique opposition^ il se contente de reprendre en toute occasion sa vieille guerre contre la clandestinité des opérations financières, à réclamer en ces matières les droits de l'intervention législative, à travailler enfin à ces conquêtes d'ordre et d'économie qui, à travers toutes les vicissitudes du régime constitutionnel, se sont, par la seule vertu des institutions, et malgré les erreurs politiques du pouvoir, progressivement et constamment accomplies parmi nous. L'hii»toiij| de notre organisation financière n'a guère, depuis vingt ans, à raconter que des progrès.
En 1820, le pouvoir changea de maximes, et, voulant s'arrêter, il recula ; car il n'y a pas de gouvernement stalionnaire. C'est de 1820 à 1 823 qu'éclatèrent les grandes luttes ; c'est alors qu'elles devinrent des lulïes de systèmes. L'opposition pour avoir trop exigé, le pouvoir pour avoir
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trop refusé) furent amenés à une dissidence profonde qui» sous les formes constitutionnelles» cachait le. guerre civile. La monarchie se repliant de plus en plus vers la contrerévolution, la libertéretoumait à la révolution. La Charte qui) pour les uns, n*était plus qu'un masque) risquait de n'être plus qu'une aime pour les autres. Le retrait successif des concessions libérales semhlait logiquement con* tenir la violation du pacte constitutionnel lui-même » et donnait un air de parjure au regret et de perfidie à la peur. L'absolutisme se cachait sous la légalité. Il parut se dévoiler par la guerre d'Espagne ; car en constatant , en fortifiant au dedans l'empiré du parti royaliste, elle le montrait restaurant avec orgueil , au dehors , le despotisme et l'inquisition.
Dans cette lutte, le parti constitutionnel se divisa; suivant que manquait la hardiesse ou la patience, quelques-uns résistèrent faiblement, d'autres poussèrent la résistance jusqu'à la conspiration. II nOus siérait peu d'être sévère pour personne. Nous savons ce qu'il y eut ici de dévouement patriotique, là de prévoyante sagesse; mais nous dirons cependant que la France ne partagea ni la résignation des uns, ni la témérité des autres. Cependant elle eut tocgours plus de colère contre la restauration que de haine; sans se soucier de la voir durer, elle ne travailla pas à l'abattre , et Iqrs même qu'elle s'emporta jusqu'à souhaiter sa chute, elle voulut toujours n*en pas répondre, et laisser à la monarchie le triste bon* neur de se précipiter dans l'abîme.
M. Périer eut tous les sentiments de la France. Il voulait la Charte à tout risque ; mais il ne voulait qu'elle, et ne comprit jamais que la réforme des lois pût être cher-
chee hors de la loi même. Cependant, avec des intentions conservatrices et des principes modérés, son langage fut amer et passionné , véhément et moqueur à la fois ; il n'épargna pas une faute, ne ménagea pas une erreur, et poursuivit le pouvoir sans relâche et sans pitié, d'autant plus irrité qu'il sentait souvent ses intentions méconnues, d'autant plus pressé de vaincre qu'il voyait derrière chaque succès de la contre-révolution poindre une réaction formidable. Ce mélange d'hostilité dans la forme et de modération dans les intentions, cette volonté constante de combattre sans détruire, cet emploi hardi de la liberté légale, sans arrière-pensée contre la monarchie , ce mépris déclaré de la conduite du pouvoir uni au respect de l'institution, plaisait à la France, qui ne voulait rien de plus. La France a été constamment sincère, et les fictions constitutionnelles ont été pour elle une vérité. Elle n'entendait ni laisser insulter la révolution dans le passé, ni la recommencer dans l'avenir; la dynastie régnante ne lui donnait sécurité sur aucun de ces deux points. De là, une défiance profonde , et la défiance est toujours réciproque. De part et d'autre, on ne se voulait pas de mal ; mais on était disposé à s'humilier mutuellement. Sur une telle base, il ne pouvait s'établir d'union durable ; mais la France s'était promis de ne point prendre l'offensive, et elle a tenu sa promesse.
C'était la politique de Casimir Périer, et jamais l'entrainement des luttes parlementaires ne lui arracha une participation quelconque aux espérances et aux combinaisons qui prenaient leur point d'appui hors de la Charte. Ses ennemis en convinrent quelquefois, et quelquefois son parti eut envie de le lui reprocher.
Vainqueur en Espagne y le système de Tabsolutisme constitutionnel domina les élections de 1824. M. Périer fut du petit nombre de ceux qu'on ne put écarter de la chambre; il y reparut avec une poignée d'amis de la liberté, et alors commença pour lui cette ^uite d'épreuves sans cesse renaissantes , qui le firent mieux connaître et lui assurèrent toute sa renommée. On sait qu'un ministre habile, le seuVdont le parti de la contre-révolution puisse tirer quelque gloire, dirigeait alors les affiiires. C'était un homme qui, sans être exempt des préjugés de son parti, en soupçonnait le péril, et qui comprenait l'utilité d'en ralentir l'invasion , d'en ajourner le triomphe. Tl prétait sa prudence personnelle à une politique imprudente , et faisait sagement des choses insensées. La lutte était difficile avec cet esprit droit et flexible, fertile en ressources, indifférent aux séductions de l'imagination, inaccessible à celles de la passion, toujours présent, toujours calme, donnant à l'erreur un air de bon sens, à la déception un ton de sincérité , et qui, sans avoir la puissance d'un beau talent et d'un grand caractère, exerçait cependant toute l'autorité que donnent la raison et le sang-froid. C'est contre cet habile jouteur que M. Casimir Périer se mesura pendant trois ans aux acclamations de la France. Plus faible, mais plus libre dans une chambre où son parti s'apercevait à peine, il sut régler son opposition sur les circonstances, et faire la guerre sur le terrain qui lui restait. Ce n'était plus le temps des batailles rangées. L'ennemi avait remporté la victoire; on ne pouvait plus que le harceler, et chacun se rappelle avec quelle opiniâtreté infatigable, avec quelle inventive activité M. Périer sut pour-
suivre et inquiéter dans sa marche une armée triomphante et un prudent général.
Trois ans s'écoulèrent, et les élections de 1837 vinrent changer le système du gouvernement. Un ministère mo-> déré et timidement réformateur naquit aux approches de la nouvelle chambre. C'était une grande et inattendue victoire de Topinion, une consécration éclatante des prin-cipes de l'opposition dont M. Casimir Férier était le chef; car, dans la nuance politique qu'il représentait, personne alors ne pouvait plus Jui disputer ce titre. La France respira et reprit espérance. M. Casimir Périer n'était point insensible à cette victoire, nationale à laquelle il avait pris une part si grande. Toutefois, dès ce moment, la préoccupation de l'avenir vint inquiéter cet esprit prévoyant, qui fuyait l'illusion et suspectait la fortune ; il entrevit dès lors une crise inévitable, une lutte sérieuse, une redoutable responsabilité. Il lui paraissait également impossible de faire vivre la dynastie avec toute la Charte, et sans toute la Charte de défendre la dynastie. Eu rendaat justice aux intentions conciliantes, aux efforts modestes du ministère, il doutait de sa force et de sa durée; il se gardait de le combattre, attendant en silence les événements , songeant parfois avec anxiété qu'on prononçait bien souvent son noip, qu'on le regardait beaucoup , et que le flot des affaires commençait à monter jusqu'à lui. M. Casimir Périer n'était pas homme , il l'a prouvé, à se refuser à une nécessité qui l'appelait; il savait bien que, son jour venu, il ne reculerait pas; mais ce jour que peut-être il eût été fâché de ne voir jamais venir, il désirait le retarder longtemps, car il voulait
réussir. II sentaltsa force, mais il sentait aussi la gran^ deur des difficultés ; il les redoutait précisémeot parce qu*il était sûr qu'il les aborderait de front ; il appréheudait le péril parce qu*il se savait déterminé à le braver.
Sa prévoyance fut Justifiée : après deux ans, la restau« ration se lassa de sacrifier ses penchants, ses croyances et son orgueil à des nécessités qu'elle ne comprenait pas, à des conseils auxquels elle ne croyait pas ; le ministère du 8 août fut formé. C'étdit le gant Jeté au pays ; il ne resta plus qu'à prendre jour pour le combat; l'Adresse des 321 répondit à eette provocation, et le coup d'état de Juillet donna le signaL
L'histoire de la révolution de 1880 a plus d'un nom à citer ; plus d'un dévouement a mérité alors d'être signalé à la France. On concevra que ce n'est pas ici le Heu de fiiire la part de chacun de<ceu;c qui l'ont glorieusement, servie; à tous il est dû admiration et reconnaissance» Mais il s'agit ici d'un seul homme, et en cherchant à le peindre dans ce grand moment de sa vie, nous rappelle» rons qu'un portrait, même historique, n'est pas le tableau d'un événement.
Les ordonnances de Juillet surprirent peu M. Casimir Périer. Mais que ferait la France ? là pour lui était la question. Dès le matin du Jour où les ordonnances parurent, la résistance par la force était légitime; était^elle politique? on en pouv^dt douter. Décidé à ne pas compro* mettre, mais à ne pas abandonner son pays, M. Casimir Périer n'hésitait pas sur un point i la résistance légale* C'est à la résoudre et à la concerter que se passa le pre» mier jour ; mais cela suffit pour changer le caractère de celle du second. Ce second jour se leva tout chargé d'o*
rages, et, dès le matin , Paris donna mille signes menaçants. Les députés délibérèrent chez M. Perler. Vers le soir, des jeunes gens se rendaient auprès de lui pour demander un ordre du jour, un signal , un drapeau. — Que voulez-vous, répondait-il? Pensez -vous qu'un gouvernement qui tente èhose pareille n* ait pas la force prête? et nous, di^osons-nous de la foudre pour le frapper? — Pendant ce temps , et à cette heure même, quelques nobles enfants tranchaient la question, et se faisaient tuer sans trop savoir où serait la victoire, ni quel en serait le prix. Leur sang cria guerre, la nuit fut une prise d'armes, et le matin M. Casimir Périer nous disait : — C'en est faiti après ce que vient de commencer la population de Paris, dussions-nous y jouer mille fois nos tètes, nous sommes déshonorés si nous ne nous mettons pas avec elle. — £t sa voix émue et puissante prenait cet accent de commandement qui ne Ta pas quittée depuis.
On sait comment se passa cette journée, le combat douteux de la place publique, les délibérations impuissantes des députés présents à Paris, cinq d'entre eux envoyés au quartier-général , s'efforçant vainement de désarmer un pouvoir insurgé contre les lois. M. Casimir Périer était un des cinq; il essaya quelques conseils; le soir, il écouta même encore quelques serviteurs dé la dynastie qui ne désespéraient pas de la voir céder. La dynastie fut plus Hère et peut-être plus sage; car à ce point des événements, ce qui, pendant quinze ans, eût été raisonnable devenait folie; une rétractation de mauvaise foi ne pouvait que déshonorer sa chute , et d'une royauté absolue on ne fait pas une royauté nationale le pistolet sur la gorge.
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La troisième nuit décida la victoire. Le 20 au matin, ies troupes royales quittaient la ville. Ce qu*on ferait, nul Be le savait encore; mais déjà il était certain que Charles X ne régnerait plus. M. Périer était alors au centre du mouvement; et si son attitude énergique plaisait aux plus ardents, le renom de sa prudence rassurait et entraînait les timides. Tantôt sa voix faisait tomber les armes des mains de quelques bataillons abandonnés sur une place publique; tantôt à la réunion des députés, il prenait place dans cette commission municipale à laquelle on voulait déléguer tout le 'gouvernement. Il siégea à THôtel-de- Ville; mais il fut de ceux qui, dès le premier jour, virent et déclinèrent rétendue des pouvoirs dont on prétendait investir une autorité du moment. Il s*efforça de la concentrer autant que possible dans les intérêts de Tordre et de la défense publique, enfin de lui maintenir un caractère municipal. »
Aux ehambres seules, il reconnaissait le droit de parler pour la nation, de statuer sur la forme du gouvernement et le choix des dynasties. Le dernier peloton de la garde royale n'avait pas fran<^hi Fenceinte de Paris, qu'il songeait à Fanarchie imminente, et que la difficulté et la nécessité du rétablissement du pouvoir devenaient sa principale sollicitude. A partir de ce moment , cette pensée ne le quitta plus.
La bonne fortune de la France a voulu qu'ayant eu ses Stuarts, elle eût aussi son Guillaume III. Un prince dont elle ne connaissait alors que les vertus privées et les sentiments patriotiques, avait depuis longtemps fixé les regards de tous ceux qui savaient prévoir. Une position in-
comparable le désignait à toutes les espérances ; rien
n* avait été tenté pour relever à la couronne; pas un complot, pas une démarche, pas un signe; et cependant, il y avait quinze ans que , pour beaucoup d'esprits poli* tiques , il était le roi de Tavenir.
M. Périer fut un des premiers à reconnaître le droit et le fait d'une royauté nouvelle. Admis aussitôt dans le conseil du lieutenant-général, puis du roi, il prit part aux actes les plus décisifs de cette époque. Président de là chambre élective, il eut l'honneur de présenter la Charte constitutionnelle au prince , qui la jura devant Dieu et son pays.
Cependant la situation était grave. Il fallait constater l'impuissance et assurer la retraite de l'ancienne dynastie ; il fallait obtenir l'acquiescement paisible de la France entière, rétablir ou maintenir l'ordre matériel, l'autorité des lois, l'action de l'administration, faire enfin reconnaître à l'Europe ua gouvernement naissant, issu d'une révolution populaire. Il fallait quelque chose de plus difficile, il fallait gouverner cette révolution. L'œuvre était nouvelle en France. Qui savait alors si nous aurions la sagesse, et, par elle, la gloire qui avait manqua à nos pères?
Si d'un côté l'acte souverain par lequel la France disposait de la couronne et retouchait sa constitution était rigoureusement légitime, de l'autre la force avait été l'indispensable moyen de cette révolution. S*il était évident que la France ne l'avait entreprise que contrainte par l'honneur et la nécessité, que la dynastie, en prenant l'offensive, avait soulevé contre elle l'esprit même de conservation et de légalité, et mis de son côté la révolte, on ne pouvait se dissimuler que toutes les vieilles passions révolutionnaires s'étaient I veillées au bruit de la fusillade,
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et comme réchauffées au soleil de juillet. Si, endn, la Charte avait été l'enjeu du combat et la devise des combattants, si quarante ans d'expérience, quinze ans d'opposition constitutionnelle, une révolution sociale dès longtemps achevée , l'égalité légale des industries , des partages, des conditions, des droits civils, avalent mis dans la société un fond de raison et de calme difficile à troubler, comment ne pas reconnaître que le succès merveilleux d'une guerre improvisée , que cette victoire en trois jours avait exalté les imaginations , et qu'un tel exemple semblait démentir tous les calculs de la prudence, et rendre tout possible, que dis-je, tout facile à la baguette magique de la souyeraineté populaire? L'imagination , la passion, la force, voilà ce que la révolution avait déchaîné, tout en s'accomplissant au nom de la raison, tout en s'appuyant sur la justice, tout en inaugurant le bon droit. Il fallait donc choisir. C'était un partage à faire entre les principes et les moyens, les causes et les prétextes, entre ce qui était accidentel et ce qui était permanent dans notre nouvelle situation. On devait ou regarder la révolution comme faite , et ne viser qu'à la durée du résultat , ou la prendre comme un commencement, et perpétuer l'état révolutionnaire, en un mot, s'établir dans ses conquêtes ou conquérir l'inconnu.
Cette question était bien aggravée par la politique étrangère. Il n'était pas déraisonnable de douter de la paix. L'Europe, qui voyait avec effroi, peut-être avec courroux, la révolution, pouvait rêver le droit de la punir ou la possibilité de l'annuler. Si elle armait, si les guerres de la fin du dernier siècle devaient se renouveler, on disait que, pour qu'elles fussent heureuses, il les fallait révolu-
m PASSÉ ET PRÉSENT.
tionnaîres. Aux uns, remploi d^s moyens de'violence iiisurrectionDelle paraissait nécessaire, aux autres tout au moins inévitable. Quelques-uns allaient jusqu'à souhaiter la guerre en faveur de Tanarchie, et ne demandaient à TEurope qu'un prétexte pour restaurer 1 793. Toutefois, l'intérêt sacré de l'indépendance nationale^ les justes craintes, les doutes plausibles du patriotisme ne permettalent pas de décider légèrement cette terrible question de notre attitude en Europe. C'était prendre un grand parti que de dire : a La paix est possible, et le moyen de la maintenir est que la France soit calme et son gouvernement régulier. Si la guerre doit susciter l'anarchie, à plus forte raison l'anarchie enfanterait la guerre. Que la France réprime les soupçons, les ressentiments, les alarmes d'un patriotisme ombrageux ; la paix dépend de sa sagesse, et la politique qui la pacifie au dedans est aussi la seule qui la garantisse au dehors. Défensive et conservatrice, tels doivent être les canaetères de la révolution en France comme en Europe. »
Cette politique était pourtant la seule qui convint à la monarchie du 7 août. Le premier jour elle était dans la pensée royale; mais que d'obstacles à vaincre I que de préjugés à ménager I que d'illusions à dissiper I II était difficile de la pratiquer^ plus encore de la proclamer; beaucoup la repoussaient sans la comprendre, beaucoup la souhaitaient sans l'espérer. Quoiqu'elle fût la seule raisonnable et la plus française, elle n'osait se déclarer comme l'expression de la raison publique. Elle était, je n'en doute pas, au fond de l'opinion nationale, mais elle ne paraissait pas à la surface. La fumée des barricades couvrait encore la France, et les bruits d'une
opinion passagère semblaient comme l'écho du canon de rHôtel-de-Ville.
Cette politique, assise dans le premier conseil du roi, y prévalut souvent; elle inspira de sages mesures et d'excellents discours ; mais dans les incertitudes d'un pouvoir encore faible, d'une situation encore obscure, elle dut recevoir plus d'un démenti, éprouver plus d'un mécompte, faire plus d'une concession. Elle finit même par ne pouvoir résister aux attaques du dehors , et surtout aux dissidences de la coalition nécessaire qui avait composé d'éléments si divers le ministèrt du 7 août ; ce cabinet se retira. M. Casimir Périer, qui y siégeait sans département ministériel , s'y était maintenu dans une grande réserve ^ son opinion était décidée et connue; mais jugeant que le temps n'était pas mûr, que la puissance lui manquait pour la déployer tout entière et la faire pleinement triompher, il fut d'avis de la dissolution du conseil , et refusa même, dans un nouveau cabinet, un rôle plus influent et plus actif. II sentait bien que pour gouverner tout à fait il n'était pas temps.
Cependant on le pressait, on l'entourait ; sa sagesse le faisait demander des sages; sa popularité obligeait les plus ardents à le demander, a II n'est pas temps , répétait-il ; c'est trop tôt; sachez attendre. » On eût dit que, portant en lui les dernières espérances du salut public, il ne voulût pas les risquer avant le temps. Le ministère du 2 novembre fut formé , et M. Périer redevint président de la chambre des députés, nobles fonctions que, par une habileté prévoyante, il avait, peu après la révolution, cédées à M. Lafiitte; car il voulait ne paraître pressé de
rien, et n'arriver à tout que sous l'empire de la nécessité, ir. u
h n PASSÉ ET PRÉSENT.
Le nouveau cabinet était faible : il voulait la monarcbie et la paix ; mais il ne savait guère maintenir les conditions de la paix et de la monarcbie. Il fallut , sous la protection de la puissance royale , la fermeté d'esprit et rhabileté consommée du ministre éminent qui dirigeait alors les affaires étrangères, pour éviter une rupture, ou du moins quelque manifestation soit de la part de l'Europe, soit de la nôtre, qui forçât à la guerre. La France méconnaissait son propre péril , et , tout encbantée de sa victoire, tolérait tous les désordres comme des signes d*un entbousiasme*pardonnable. Son optimisme patriotique se refusait encore à apercevoir dans son sein des théories désastreuses, des passions insensées, des factions menaçantes. L'opinion publique ne guidait pas, n'appuyait pas , n'empêchait rien ; les chambres , débordées par la révolution qu'elles avaient faite, n'osant attaquer ce qu'elles désapprouvaient , auraient cru se démentir en résistant. Cependant, quelques discussions déjà graves avaient mis en présence les deux systèmes entre lesquels flottait le ministère. A ces débats présidait M. Périer avec une immobilité sévère ; mais sur son front pâle et triste on voyait se réfléchir toutes les émotions de la lutte, et passer comme l'ombre de l'orage qui grondait au-dessous de lui.
Cependant le mai croissait; témoin inquiet de tous ses progrès , M. Périer doutait qu'il fût temps de le dévoiler pour le combattre : il le jugeait bien assez grand pour le danger, pas assez pour le remède. Près' de quatre mois s'écoulèrent pendant lesquels cette cruelle question fut la pensée de ses jours et de ses nuits. Dans de longs entretiens avec un petit nombre d'amis, il la ramenait $ans
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cesse, et Tagitait du ton d^anxiété d*un homme qui délibère sur le salut de son pays et sur la gloire de son nom* Presque toujours il persistait à répondre à ceux qui le pressaient ou qui voulaient agir : -^ Il est trop tôt , le temps n*e8t pas venu. — Je l'ai vu alors plusieurs fois refuser la parole à des députés, ses amis, sur des choses insigoifiantes , dans la crainte de les voir amener prématurément à la tiibune la question décisive, et déchirer le voile qui cachait la France à elle-même.
Ce fut rémeute du 13 février qui révéla enfin à tout homme sensé la faiblesse du gouvernement. Quelques députés résolurent d*arracher la chambre à son apparente sécurité. M. Guizot attaqua le ministère à la tribune ; le ministère répondit en annonçant une prochaine dissolution; il s'épuisa dans ce dernier effort, et tomba.
M. Périer n'avait ni excité ni retenu ceux qui avaient porté le coup. Il sentait bien que cette nécessité tant ^journée était proche ; mais il craignait encore qu'on ne se fût trop hâté, décidé qu'il était à n'accepter la tâche de gouverner qu'avec des chances raisonnables et de suffisants moyens de succès. Il ne désirait pas le pouvoir pour ses apparences ; il avait plus d'ambition que cela. Naturellement ennemi du désordre, attaché profondément à toutes les idées d'autorité, de subordination, de respect, inaccessible aux iilusiQus spéculatives, plein de mépris et d'ironie pour la politique romanesque, il voyait avec quelque sévérité les agitations de la société moderne, et surtout cet état maladif d'irritation et d'exigence développé par la révolution de 1830. C'est donc sans empressement, sans joie, qu'il vit se lever pour lui le jour du popvoir ; mais jetant sur son pays un regard
Mi PASSÉ ET PRÉSENT.
ferme et triste, il accepta sa mission avec le sentiment d'un devoir. accompli, la défiance d*un esprit chagrin, le courage d'un grand cœur.
Son ministère ne s'improvisa pas ; avant de le former, il voulut connaître le fond des affaires, la police, les finances , la diplomatie. Il vit, il entendit l'ancien conseil ; il délibéra longtemps avant de déclarer sa résolution ; il hésita réellement plus d*une fois , et ne se décida de sa personne qu'après avoir sondé toutes les questions, résolu en principe les difficultés, approfondi toutes les répugnances et toutes les objections. II voulait que le lendemain de sa formation le nouveau ministère n'eût qu'à agir. Celui qu'il préparait ne devait pas user en dissidences et en explications intérieures, en arrangements et en ménagements réciproques, des heures et des forces que réclamaient les affaires publiques; aussi mit-il du temps à composer le cabinet, à en identifier les éléments, disant encore qu'il ne savait pas s'il consentirait à en être le chef. L'unité surtout , cette unité indispensable , lui tenait au cœur. La difficulté était grande d'y ramener tous ceux qu'il désirait prendre ou conserver avec lui : il les y ramena tous cependant ; et , voyant alors le ministère prêt à se constituer, il reçut de la main royale le droit de l'appeler le conseil du roi ; car il était de ceux qui ne savent accepter Fhonneur de la confiance du prince qu'après s'être assuré les moyens de s'en rendre dignes.
On peut voir dans les discours prononcés par M. Périer quelle fut la politique du 1 3 mars. C'était la politique naturelle de la monarchie de 1 830 ; mais c'est au 1 3 mars qu'elle fut reconnue et proclamée. Le vrai mérite de
M. Périer n*est pas de Tavoir découverte; au lendemain de la révolution^ elle monta sur le trône qu'elle avait élevé, et tout ce qui se fit de bon et de sage s'accomplit au nom de cette politique. L'honneur du 1 3 mars, c'est de l'avoir arborée comme un drapeau, c'est de l'avoir déployée aux yeux de la France et du monde; c'est d'avoir fait d'un sy^me de résistance , non une politique négative , mais une politique d'action; c'est de lui avoir donné ce ton d'autorité qui sied au gouvernement, et qui commande la confiance; c'est d'avoir rallié autour d'elle, non-seulement des intérêts, mais des dévouements, et assuré à la froide raison d'état l'appui de la conviction et de l'enthousiasme. Voilà ce qui s'est fait alors; et dans un moment où la division, le découragement, l'incertitude nous gagnaient tous, où la société ne s'aidait pas , où le mouvement de l'opinion ne portait pas , où les passions publiques poussaient en sens inverse , où le pouvoir déiivait vers le désordre, sans donner d'alarme, et se perdait sans se décrier, M. Périer, renonçant aux douceurs d'une position brillante et d'une popularité intacte , s'est livré sans illusion comme sans crainte aux perfidies et aux menaces des factions , prêt à défendre sa cause contre son parti, ne se dissimulant aucun obstacle, aucun mécompte, aucun péril, rembrunissant plutôt les couleurs de son horizon ; supérieur, mais non pas insensible à la calomnie et à l'im'ustice, sachant bien que gouverner c'était renoncer au repos, à la sécurité, à l'abandon; tourmenté des souffrances d'une santé dès longtemps altérée; sceptique sur le succès de la grande expérience que faisait la France, quoique bien certain qu'elle ne
pouvait réussir que par la conduite qu'il adoptait; mal
assuré de la fidélité des hommes et de la vérité des théO'ries y mais cependant conservant au milieu de toutes les traverses et de tous les doutes Je ne sais quelle invincible confiance en lui-même et dans sa fortune. Tel était r homme pour tous ceux qui ont pénétré dans sa pensée au moment où il affronta la tentative qui recommandera son nom à Thistoire. .
Lorsque M. Casimir Périer arriva au pouvoir^ la dis* solution de la chambre, irrévocablement annoncée, frappait d'incertitude Tavenir du ministère. L'Ouest était agité; la question de Belgique, encore indécise de tous points, laissait la paix ou la guerre en suspens. La Polo*gne, soutenant vaillamment une noble lutte., divisait et passionnait l'Europe. Parmi nous, une sympathie véritable, jointe à un enthousiasme de commande, établis* sait entre sa cause et la nôtre une solidarité trompeuse.. Cependant le crédit était détruit , Tordre public sans ga* rantie, Tautorité sans ascendant. Une presse ardente attisait le feu des passions subversives et belliqueuses > et les partis qui , dans Paris , depuis juillet , se repo* salent sur leurs armes, étendaient peu à peu sur le reste de la France le réseau de l'esprit révolutionnaire. Tl fallait tout contenir^ rassurer l'Europe sans lui céder, satisfaire la France sans l'exalter, amener l'une à se ré* signer à la révolution de 1830, l'autre à s'en contenter» En croyant, avant tout, à la nécessité de Tordre, il M* lait poursuivre l'œuvre de réformation libérale prescrite par la Charte. En comptant sur la paix générale, il fal* lait veiller à la sûreté nationale , et mettre la France à l'abri d'un coup de main de la Sainte-Alliance. Et pour comble de difficulté, dans tous les esprits la défiance, en
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toutes choses l'incertitude. M. Casimir Pérîer n'opposait à tout cela qu'une idée très-simple. « Je veux la paix , » disait-il , et Je ne veux que la Charte. » En d'autres termes , la monarchie de 1880 est un gouvernement définitif et régulier. Voilà ce qu'il répondait aux mépris destructeurs des &ctions, aux inimitiés ombrageuses des cours. Ainsi, la même politique .servait à combattre l'anarchie, comme à déjouer l'absolutisme, et devait donner ensemble à notre révolution deux choses qu'il ne faut jamais sacrifier l'une à l'autre, la sagesse et la fierté. Ces deux mots expriment en même tejnps le caractère de M. Périer*
Mais ce qu'il disait, il fallait le prouver par le fait. En politique, le système n'est pas tout. Le système doit être tel que puisse le concevoir tout homme raisonnable; mais l'exécution, c'est elle qui donne le succès, c'est elle qui fait la gloire. Qu'apportait M. Périer à l'appui du système qu'il proclamait? une seule, mais une grande chose, la caution de son caractère, a Pour garder la paix au dehors, disait-il une fois à la tribune, comme pour la conserver au dedans, il ne faut peut-être qu'une chose, c'est que la France soit gouvernée ^ » Sous les ministères précédents, la France avait pu se demander parfois si elle avait un gouvernement : avec M. Périer, elle n'en douta plus.
]\ous ne raconterons pas son administration ; elle fut toute conçue et dirigée dans la pensée qui vient d'être indiquée. A son début, elle étonna ceux mêmes qu'elle satisfit. Le scepticisme des gens qui souhaitaient le plus sa réussite ne fut pas le moindre obstacle qu'elle eût à
< Séance du 43 avril 4S34.
vaincre. Les intérêts au secours desquels elle était venue, ne s'empressaient pas pour sa défense ; et ceux qu'elle avait pour plus violents ennemis y ne s'étant pas encore avoués les ennemis de la monarchie, donnaient le change à Topinion , et répandaient de l'obscurité sur le vrai sens du vœu national. Car on doit se souvenir que , même après l'émeute avortée du 14 juillet 1831 , les républicains n'avaient pas encore levé l'étendard de la républi-» que. Cependant les élections étaient terminées , et c'est dans cette situation indécise que s'ouvrit la mémorable session de cette année. La chambre était inconnue au pouvoir et à elle-même ; elle arrivait avec tous les soupçons, tous les ombrages du pays, avec toutes les illusions, toutes les exigences du vieux parti libéral , mais au fond avec une loyauté d'intention et une confiance dans son propre patriotisme qui , bien dirigées, pouvaient lui donner le courage d'être raisonnable dès qu'elle aurait reconnu son péril et son guide. M. Périer était résolu à ne pas garder le pouvoir, si elle n'adhérait pas d'une manière éclatante à son système et à sa personne. Nul n'a professé plus formellement que lui la nécessité constitutionnelle d'une association entre la chambre et le ministère; nul n'a plus méprisé cette politique ambiguë et chicanière qui prétend établir entre l'une et l'autre une indépendance absolue , et qui suppose que chaque mesure et chaque loi doivent être Jugées isolément, sans tirer à conséquence pour l'existence du pouvoir et la tenue de la majorité. Aussi lorsque, par sa première délibération, la cliambre des députés parut , ou peu s'en faut , choisir pour représentant de la majorité le chef du dernier cabinet, M. Périer n'hésita pas, et malgré la gravité des
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circonstances , il donna sa démission. U quittait en effet le pouvoir, si T attaque inattendue du roi des Pays-Bas sur la Belgique ne lui eût fait une honorable nécessité de le reprendre* On jugea, il jugea lui-même que, mieux qa*aucun autre , son ministère, pouvait alors faire passer la frontière à nos troupes, que c'était à lui de tenir tête à un péril qu*on ne manquerait pas d'imputer à sa politique, et que ce grand acte, en la mettant à l'épreuve , la ferait enfin comprendre de la majorité. En effet, mieux avertie , plus décidée , celle-ci se prononça franchement pour lui et ne l'abandonna plus. Néanmoins, l'alliance ne fut pas si prompte ni si solide qu'elle n'eût besoin d'être sans cesse constatée. Une minorité forte et ardente, soutenue au dehors par une opinion plus ardente etplus forte, renouvelait à chaque instant des assauts dont le résultat semblait toujours incertain, et qui toujours se terminaient par sa défaite. Des orateurs habiles exploitaient contre le pouvoir des événemeats inquiétants et des théories séduisantes. Il fallait faire face à tout, ^et non-seulement défendre contre les attaques calomnieuses, contre les prédictions funestes, l'œuvre inachevée d'une politique dont les succès étaient lents et douteux , mais prouver à la liberté que la régler n'est point l'étouffer, à la révolution que la contenir n'est pas la fausser, au patriotisme que lui résister n'est pas le trahir ; en un mot, faire d'une opposition un gouvernement. C'est à cette tâche , qui recommençait chaque jour, que M. Périer consacra avec dévouement, avec passion, tous les jours d'une session laborieuse. C'est dans cette tâche qu'avec autant de désintéressement que d'éloquence, des orateurs du premier ordre, M. Guizot, M. Thiers, et pendant longtemps M. Dupin, le
secondèrent glorieasement. Plus d*un grand Jour de cette session sera noté dans nos fastes parlementaires. Mais nui n*a laissé plus dé souvenirs que le débat qui s*éleva sur l'ordre du Jour motivé. Varsovie venait de tomber , et sa chute frappait la France de douleur et d'alarme. Habiles à s'emparer des plus louables émotions de la générosité nationale, les factions espérèrent les convertir en instru* ments de vengeance , de révolte et de guerre. Paris prit un aspect morne, sinistre, et bientôt menaçant. Des rassemblements tumultueux parurent; un d'eux entoura et< voulut .insulter le président du conseil des ministres sur cette même place où, en Juillet 1880, il haranguait et désarmait les soldats du gouvernement déchu. On parlait de marcher aux Tuileries , de marcher sur les chambres » et en même temps la question de la Pologne , c'est-^^dire la question de la guerre ou de la paix , était de nouveau posée à la tribune : la solution devait décider du salut de la France. Si le pouvoir se trompait en effet , ù la guerre était certaine , il était possible que tout retardement fût mortel, et que le gouvernement eût livré le pays à Tétranger; si haute imprudence était trahison. Que l'opposition eût raison d'avoir toujours cru à la guerre , en revanche , que seulement elle l'emportât dans la circonstance, il y allait de la guerre universelle, de la guerre de principes, de la gueiTc révolutionnaire, d'une guerre .qui eût reproduit tout ensemble celle de la Convention et celle de Napoléon. Quel débat! Jamais s'en était-il élevé de plus solennel? Il contenait l'avenir de la société , les destinées de l'Europe. M. Périer triompha , et la paix du monde passa à 1 16 voix de majorité ^
< Séance du 31 septembre.
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Le ministère atteignit sans revers Fanniversalre du 13 mars. A cette époque, rien n*était fini; mais en tout le succès paraissait assuré, à la condition de la persévérance. 11 existait une majorité fortement liée pour toutes les questions politiques; l'armée, éprouvée à Lyon et en Belgique, méritait la confiance nationale ; le crédit pu* blic s'était bien relevé; Paris était dévoué aux idées d'ordre et de conservation : la conférence de Londres , lente dans sa marche , ne laissait plus cependant subsister de doute sérieux sur les volontés pacifiques de TEurope, et rentrée en Belgique, ainsi que Texpédition d'Àncùne, avaient attesté que la France gardant la liberté de ses mouvements n'achetait pas la paix par l'humilia* tion. M. Périer commençait à Jouir de ces progrès; il voy^t l'avenir sous un Jour plus serein , Iwsqu'un fléau mortel atteignit la France et vint soumettre à de nouvelles épreuves cette société tant éprouvée. M. Périer ne conçut pas d'abord de fortes alarmes sur les effets de cette invasion d'un mal inconnu. Le dimanche 1*^ avril, il accompagna monseigneur le duc d'Orléans à THôtel-Dieu , et visita avec lui les premières victimes du choléra. Les jours suivante furent marqués par des scènes odieuses qui outragèrent et surprirent à la fois l'orgueil de notre civilisation. Elles affligèrent cruellement M. Périer; il ne pouvait se défendre d'y soupçonner quelque affreuse ma* nœuvre des ennemis du repos public, et s'irritait de voir se déchirer sans cesse la trame qu'il tissait si laborieusement au prix de son repos. Le 6 avril, il fut atteint du choléra : la maladie fut terrible; elle parut un instant conjurée ; mais il était depuis longtemps consumé par la vie dévorante de la tribune et du pouvoir , et après une
lutte longue et douloureuse^ il succomba le 16 mai 1832.
Casimir Périer avait cinquante-cinq ans lorsqu*il mourut; il a laissé deux ôls, dont Tun est secrétaire de lé- * gation à La Haye , dont Tautre est resté dans la maison de commerce fondée par son père. Sa femme, Pauline Loyer , à laquelle il porta toute sa vie Taffection la plus tendre y n'a d'autre consolation que des souvenirs bien chers y un nom dont elle s'enorgueillit, et les espérances d'une âme pieuse et sa*eine.
Casimir Périer fut inhumé au cimetière de TEst, non loin de son frère et de son ami, Scipion Périer et Camille Jordan. Une ioule immense assistait à ses obsèques. M^f. Royer-Collard , Bignon, Duj[»n, Bérenger, Daviltlers, François Delessert et le duc de Choiseul dirent quelques mots sur sa tombe. La reconnaissance d'un gi*and nombre de bons citoyens a élevé un monument à sa mémoire.
Il était d'une très-grande taille f sa figure mâle et régulière offrait une expression de pénétration et de finesse qui contrastait avec F énergie imposante qui l'animait par instant. Sa démarche, son air, son geste , avaient qudque chose de prompt et d'impérieux, et il disait lui-même en riant : « Comment veut- on que je cède avec la taille que j'ai? » Un portrait peint par M. Hersent, et un médaillon sculpté par M. David , donnent une assez juste idée de sa physionomie^ Dans les dernières années, ses traits s'étaient altérés, et portaient une empreinte de souffrance plus que d'affaiblissement. Il avait des jours, ou plutôt des momftts d'un al>attement douloureux , auquel l'arrachait soudain toute provocation- extérieure, toute nécessité présente, toute]épreuve que réclamait son
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honneur on sa oonvieticm. En Ini luttaient sans cesse une raison froide et une nature passionnée. C'est là ce qui faisait une partie de sa puissance. Toujours fortement ému , il réagissait énergiquement sur les autres , tantôt les soumettant par sa force , tantôt tes troublant par son émotion. Sa pensée se présentait à son esprit comme une illumination soudaine; elle s'emparait de lui avec tant de véhémence qu'elle l'emportait pour ainsi dire , et sa parole brève et pressée avait peine à la suivre. Cepen-. dant , son idée était si nette et son impression si vive, qu'il était sur-le-champ compris, et qu'il étendait autour de lui l'ébranlement qu'il éprouvait. C'est par là surtout qu'à la tribune il influait sur les assemblées, et c'est de lui plus que de tout autre qu'on aurait pu dire que l'éloquence est toute d'action , et que la parole est Thômme même. Ces luttes intérieures donnaient souvent à ses mouvements une impétuosité qui trompait sur son caractère , et ne laissait pas apercevoir que sa raison restait calme, et que l'esprit d'observation et de calcul ne l'abandonnait guère dans ses relations avec les hommes. Presque toujours , il ocrait le spectacle de l'effort d'une àme puissante qui veut en vain rendre à sa pensée toute la vivacité et toute la force de l'impression qu'elle lui cause. Il ne pouvait jamais se satisfaire lui-même, ni réussir à se communiquer tout entier. Car ce qu'on fait est toujours au-dessous de ce qu'on sent.
L'esprit de M. Casimir Périer devait plus à l'expérience qu'à rétude, et puisait dans son activité propre des ressources qu'il exploitait habilement. Il se refusait au travail méthodique, et ne pouvait supporter le désœuvrement; il voulait agir, mnis en agissant il réfléchissait
toujours; il revenait incessamment sur lui-même, tour* nait et retournait sa pensée comme pour s*assurer dans sa croyance et consolider sa conviction. Peu curieux des théories, il procédait cependant toujours par quelques idées générales qu*il saisissait d*instinct, et auxquelles il rattachait tout. 11 se liait à son premier coup d*œii.— « Il me manque bien des choses, disait-il, mats j'ai du cœur, du tact et du bonheur. » — Cependant il raisonnait à Tinfini sur toutes ses résolutions. Déterminé sur les grandes choses, la décision journalière lui coûtait. Il hésitait longtemps, ajournait tant quMl pouvait, et ne prenait son parti qu'à grand'peine. Quand sa résolution était formée, elle était inébranlable; car il était circonspect et intrépide. Dans le gouvernement, il avait certes un don bien rare, une forte volonté; mais il lui manquait peut-être des volontés assez nombreuses.
M. Périer avait des moments d'abandon, peu de confiance habituelle et constante. En général , il jugeait rigoureusement les hommes , et son langage était sans indulgence , quoique son cœur n'eût aucune haine. Jamais, j'oserais l'attester, on ne lui a surpris le désir de faire le moindre mal à ses ennemis politiques, quoiqu'il leur prodiguât d'amers reproches et de hautains mépris. Il avait la passion de vaincre et non de nuire ; et il concevait difficilement, n'apercevait qu'avec surprise rinimitié que lui suscitaient parfois ses dédains et ses succès. Car il était porté à juger les hommes plutôt par leurs intérêts que par leurs passions , et ne tenait pas assez compte , à mon avis, de tout ce qu'il y a de mauvaises pensées et d'actions mauvaises qu'on ne peut imputer à aucun calcul. Le cœur humain est souvent désintéressé dans le mal.
CASIMIR PÉKIËR. 4 35
£t cepeDdanty il a eu de tendres amis. Il gagnait aisément ceux qui Tapprocliaient ; il inspirait du dévoue* ment y sans trop y croire; il se faisait aimer en se faisant un peu craindre. Pour qui le voyait avec intimité, il était attachant, et son commerce, quoiqu'il ne fallût pas y porter trop de lil>erté , avait du charme et du piquant. Rien n* était aisé pour qui le connaissait , Je voulais dire pour qui Faimait (car on ne connaît bien que ceux qu'on aime), comme de lui dire la vérité, toute vérité» 11 cher-^ éhait les conseils, en demandait toujours, ne craignant pas d'être contredit, mais seulement d'être méconnu. Dans le monde , on te trouvait réservé , froid , un peu inquiet ; dans sa famille, sa conversation était gaie et moqueuse; il riait quelquefois de ce rh*e des jeunes gens d'une autre époque > et s'amusait de mille puérilités de la vie intime dédaignées aujourd'hui que l'affectation du sérieux est la mode de l'esprit.
On trouvera peut-être que je me suis étendu avec trop de complaisance sur des détails de caractère , et que j'ai trop négligé le récit des faits. Mais ces faits se retrouvent dans ses discours qu'on peut lire ; ces faits sont notre histoire d'hier; et la personne des hommes distingués n'est jamais assez connue. D'ailleurs , je l'avouerai, tel n'était pas d'abord mon dessein; mais les souvenirs m'ont entraîné, et des s^timents qui toucheraient peu le lecteur m'ont fait trouver quelque plaisir à essayer de peindre ce que je me rappelle , à faire revivre un instant devant moi celui dont la noble amitié est un des trésors de ma vie passée. Puisse son image apparaître à tous les yeux , sinon comme je l'ai tracée , du moins comme je la vois 1
Mais ce n'est pas aux seules affections personnelles
qu'il faut dédier le portrait de ceux dont le nom illustre le pays. Un pays libre doit aimer à connaître, à connaître personnellement en quelque sorte les citoyens qui l'ont noblement servi , les hommes d'état qui l'ont noblement gouverné. Songeons-y bien , là où régnent des institutions nationales, chacun peut dire : Cëtat c'est moi, car l'état c'est la patrie. Nos ministres, nos orateurs, nos capitaines sont à nous, ils nous appartiennent. Leur éloquence prête une voix à tous , leur génie est l'interprète de la raison publique, leur courage sert de rempart à la France, et leur gloire est sa parure. Leur vie anime nos annales ; ils sont les héros du drame de notre histoire; et du fond de la scène , nous devons comme un chœur fidèle, intelligent, ému, pénétrer dans leur âme, saisir leurs pensées, deviner leurs souffrances, et couronner leur tombeau.
Le monde est aujourd'hui plein de choses et de faits ; le ten>ps plus chargé n'en semble que plus rapide; les circonstances passent, les souvenirs s'envolent, et l'oubli ressemble à l'ingratitude. Il fout donc savoir à propos revenir sur le passé , et le fixer en l'écrivant. Casimir Périer n'est point oublié ; ce fleuve qm entraîne tout n^en* trcane pas sitôt une telle mémoire, et son nom restera îneffaçablement gravé sur la base de cette monarchie. Mais ce qu'il a tenté, ce qu'il a fait, ne faut -il pas se le rappeler aussi? N'y a-t-il pas à profiter dans sa vie? La. politique qu'il a suivie ne lui a-t-elle pas survécu, et h' estil pas utile de voir si le fil échappé de sa main mourante s'est rompu dans celle de ses successeurs? Sans doute les temps changent, et tout ne doit pas se répéter toujours. Mais il est vrai pourtant qu'un gouvernement repose sur
de ceitains principes qai durent , qu'il a une situation fondamentale et pour ainsi dire un tempérament qui ne change pas. Il a son géuie, enfin , et malheur à qui le méconnaîtrait! Qù en serait notre gouvernement, si nous pouvions oublier que, né d'une révolution légitime et populaire^ de Talliance instantanée du droit et de la force, il est à jamais placé sur une pente redoutable, et qu*une ligne bien étroite le sépare du chimérique et de l'impossible? Un pas de plus, et c'en serait fait peut-être des biens que nous avons conquis. On dit tous les Jours que nos mœurs et nos croyances ne sont pas encore au niveau de la liberté de notre ordre politique, de l'égalité de notre ordre social. Le besoin du bien-être et de la richesse, dont les progrès ne s'arrêtent pas et nous semblent toujours trop lents, domine tout, et, froissé par l'anarchie, nous reporterait vers le despotisme. 11 faut une grande sûreté de coup d'œil , un pied bien ferme pour marcher sans Miir sur le &îte hardi de l'édifice élevé par nos mains. Une sagesse puissante est bien nécessaire pour contenir des esprits unis par des liens si fedbles. Le pouvoir a besoin de la force qui rassure et de celle qui impose , de la parole qui calme et de celle qui anime; il faut qu'il retienne et qu'il guide, qu'il modère et relève une société sans cesse ballottée de l'exaltation à l'abattement. L'humanité, la raison même veulent que le pouvoir soit doux ; la sûreté, la morale veulent qu'il soit fort; l'orgueil et l'imagination exigent qu'il ait de la grandeur, et la pensée humaine, cette souveraine universelle et récente^ ne consent à s'abaisser devant lui que s'il est aussi haut qu'elle. Toutes ces nécessités pèseront longtemps, tou'* Jours peut-être sur notre gouvernement; elles entouraient
ns PASSÉ ET PRÉSENT.
son bercestu. Sans satisfaire à toutes, car elles naissaient alors > la politique de Casimir Périer n'en repoussait aucune et pouvait se prêter à des besoins bien divers. S'il n'a pas tout fait, il a rendu possible tout ce qu'il n'a pas fait, et nui à sa place n'accomplira quelque chose de bon ou de grand, qui ne lui doive de la reconnaissance. C'est ainsi qu'il se survit à lui-même, et que quelque chose de lui reste dans toutes les sages pensées , dans toutes les œuvres utiles. Bien des choses vont du mouvement qu'il . leur a donné, et ses successeurs se sont plus d'une fois fait gloire de le continuer. On pourrait dire de lui ce que lord Castlereagh a dit de M. Pitt : « Sa politique a triomphé sur sa tombe.» Ne craignons donc pas de nous entretenir de sa mémoire, et de remonter souvent à l'ori^ gine de notre gouvernement. Notre histoire si couite a déjà ses enseignements. Dans les hommes qui nous ont précédés, cherchons des exemples pour notre avenir ; puisonis notice sagesse à la letfr, et dérobons leui* expérience* C'est récompenser leur dévouement que de les imiter. Ils nous ont tout confié, leur ouvrage et leur gloire ; n'en laissons rien périr. Les nations s'instruisent par leurs souvenirs et s'honorent par leur fidélité.
WASHÏNGTON.
( Revue des Deux-Mondes , 1 8i0. )
Le monde manque de grands hommes , et Ton dit qu'il n'en reverra pas. On condamne les sociétés modernes à ignorer ou à méconnaître ceux qui naîtraient dans leur sein; on leur refuse jusqu'à la faculté d'en produire. Sur leur sol , le blé pousse encore, mais le chêne ne croîtra plus. On dit que c'est la faute de notre civilisation , et Ton s'en prend à ce qu'elle a de meilleur. Elle est^ à ce qu'on assure, trop raisonnable, trop régulière en tout, trop formaliste en politique pour donner cai*rière au génie de l'action. Ce respect jaloux de tous les droits , ce respect plus jaloux encore de tous les intérêts , les pro* grès continuels de l'esprit d'examen, l'amour inquiet de l'égalité, la publicité qui ne laisse rien dans l'ombre, le contrôle de l'opinion qui repousse l'illusion et discute la confiance, paraissent autant d'obstacles insurmontables à ce pouvoir presque absolu qu'affectent les grands hom* mes, et qui leur est nécessaire pour se faire appeler de ce nom. Il semble qu'il n'y ait plus pour eux de publie. Là où il a tant de juges , les admirateurs sont rares. Or, la gloire est l'admiration universelle, et les grands hom^^ mes ne vivent que par la gloire. En même tempâ , les
affaires sociales sont devenues quelqae chose de si vaste et de si connu qu'aucune intelligence ne peut les dominer, que toute intelligence se croit capable de les comprendre. Tout est donc plus difficile et moins mystérieux. Les hautes ambitions gênées, entravées, surveillées, ne peuvent compter sur aucun prestige. On ne croit plus à la puissance individuelle. Ainsi, tout ce qui se fera de mémorable ne devra désormais s*opérer que par le concours de tous. Et qui peut aujourd'hui égaler tout le monde? Qui peut prétendre à mettre du sien dans les choses humaines? Ceux à qui l'histoire a donné le titre de grands ont pris leurs aises avec leurs contemporains , et, quelques sacrifices qu'ils aient faits à la nécessité ^ ils ont presque toujours agi en maîtres et donné l'impulsion à leur siècle. Il en est peu dont la vie entière ait été autre chose qu'un long et prodigieux effort pour faire consentir le monde à la liberté de leurs passions. Une personnalité qui s'impose , tel a été jusqu'ici le signe de la gi*andeur. Un pareil privilège est-il possible à présent , et n'a-t-U pas à jamais péri avec tous les privilèges ?
Il y a eu pourtant un homme, un seul peut-être, qui certes a mérité la gloire, et qui n'a violenté ni son temps ni son pays, qui s'est fait admirer de notre siècle en respectant ses principes , et dont la renommée n'a rien coûté à la conscience de l'humanité ; un homme qui a partagé et soutenu toutes les idées vraies, toutes les passions légitimes de notre époque sans en connaître ni les excès, ni les chimères, ni les faiblesses; qui est parvenu à faire dominer son nom dans l'événement le plus national , et qui a été grand dans une révohition , grand
par la guerre et par la politique, dans la liberté et dans le gouvernement, pour les philosophes et pour le peuple; un sage enfin et un héros : c*est le général Washington. Voilà d<»ic un exemple; et, dùt*il rester unique au milieu des sociétés modernes, il serait bon et ju^ de le rappeler à leur mémoire; il serait surtout utile de le retracer à la France , de Topposer à Tincrédulité qui se répand en matière de grandeur et de gloire. Notre pays n^est jamais le dernier à se jeter dans le scepticisme qui décourage , dans iedédain qui rabaisse. Ç*a donc été une heureuse idée que de mettre sous ses yeux , dans leur pureté la plus authentique, les titres irrécusables de Washington à Tadmiration des deux mondes, que de nous montrer dans un même tableau les droits des na* tioBS honorés et défendus , les exigences du siècle ménagées ou satisfaites, ses idées réalisées et servies, et cependant , au milieu de tout cela , Faction propre et personnelle, et, pour ainsi parler, Toriginalité d*un homme supérieur, d'accord avec tout et distinct de tout, non pas seul, mais dominant, représentant sa patrie, son époque , sa cause , et restant lui-même unité et muMttide , comme dit Pascal. C'était un beau spectacle à présenter à nos regards , et assurément nous avons besoin de beaux spectacles. Cette œuvre ne convenait à personne mieux qu'à l'écrivain qui l'a entreprise. M. Guisot est de ces esprits qui ne se plaisent à voir que le grand côté des choses humaines. C'est son goût comme son talent que d'élever tout ce qu'il touche, et, mise en présence de l'histoire, sa raison se proportionne aisément à la hauteur des événements et des hommes. L'histoire, en effet, doit éviter deux écudls. il est une philanthropie banale et complaisante ,
H% PASSÉ ET FRÉSBNT.
qui igDOte et dissimule le mal mêlé à toutes choses , et pallie le faible des théories , le danger des passions ^ rinsttffispnoe de la volonté et de la raison humaine. Il est un rigorisme étroit et dénigrant qui doute de i*empire de la vérité comme de la vertu , et qui méconnaissant la puissance du bon génie de l'humanité , lui conteste ses progrès et ses droits , et la montre inoessam* ment esclave ou dupe de ses passions ou de ses rêves* L'une ou Tautre rend tour à tour l'histoire flatteuse ou satirique , corruptrice ou décourageante. Il y a loin de ces deux erreurs à cet optimisme sévère qui nous pa* rait <;aractéri8er la vraie philosophie de Thistoire comme la vraie politique. Ni Tune ni l'autre ne doit caresser nos faiblesses ou rabaisser notre ambition. L'une doit tout comprendre, sans rien absoudre de ce qui est mal , sans rien cacher de ce qui est vrai, sans rien ral>attre de ce qui est grand, comme l'autre prescrit à l'homme d'état desavoir résister à son parti sans le trahir, aimer son temps sans trop lui complaire, et Retire pénétrer ensemble et vivre en accord dans tous les esprits la vérité et i'es«> pérance.
M. Guizot> qui, ce nous semble, a toujours ainsi conçu la politique et l'histoire, devait se sentir à Taise en par^^ lant de la révolution américaine et du général Washing^ ton. Aucun événement, et à coup sûr aucun homme, n'a moins donné lieu à ces restrictions dans l'approbation et la sympathie, qui sont un devoir pénible pour l'hiato* rien* Aussi croit^on sentir , en la lisant , que c'est avec un enthousiasme vif et grave , ardent et contenu , qu'il a écrit la belle introduction où il annonçait Washington. Sa pensée s'est plue, s'est reposée dans la contemplation
de ce qa*il y a de plus beau dans les afftilres du monde : une Juste cause , une révolution nationale , un événement irréprochable» un grand homme vertueux. En éeri» vant, il s'est efforcé, lui aussi , de concilier dans son es* prit et dans son œuvre ce qu'il trouvait associé dans la réalité, les idées généreuses et les idées pratiques, les principes de la liberté et les maximes de Tordre, la Juste défiance qu'inspire l'expérience de soi et de l'humanité, et l'inaltérable foi que doit la maison à l'empire du bien et à la victoire de la vérité. Aucun homme sérieux, lancé dans la mêlée de nos opinions et de nos discordes, ne lira, sans que son esprit soit ému, ce que M, Guizot vient d'écrire. Ceux qui pensent de ce monde autrement que lui se demanderont si peut-être ils ne se tromperaient, pas. Je voudrais espérer qu'il troublera les prétentions illimitée» des esprits violents et chimériques. Surtout je voudrais croire qu'il rendra quelque force et quelque au* daee à ceux qui, sans passions comme sans espérances, se défient des convictions, méprisent les idées, et pren* nent la timidité pour la sagesse. De ce côté-là , en effet , vient aujourd'hui le vrai danger, et si quelque chose en ce moment expose à quelques risquas l'avenir de la société, c'est ce que l'Écriture appelle avec dérision la pru^ deiwe des prudents.
Nous essaierons, à notre tour, de donner encore une fois une idée de Washington et de son temps, et puis nous verrons s'il n*en résulterait pas quelque enseignement pour le nôtre.
Le premier devoir d'une révolution est d'être légitime. Dieu merci, nous écrivx>ns dans un temps où l'on ne contestera pas la légitimité de la révolution d'Amérique ;
mais ce mérite ne lui est point particulier. La révotution helvétique, celle de Hollande , celle d'Angleterre , la révolution française, mit été légitimes. Mais la révolution américaine se présente avec des caractères qui en font peut-être, de tous les événements de cet ordre, le plus pur et le plus heureux. Notre heureuse révolution^ disent les Anglais, ^ parlant de 1688. Us ont raison , car de là date pour eux Thonneur d*avoir donné les preitders Fexemple d'un gouvernement grand et libre à l'Europe moderne. Mais on ne peut séparer 1688 de 1640, et les Anglais aussi ont payé cher le bonheur de réussir après chiquante ans. Le del traita mieux leurs nobles frères, émigrés pour la même cause, et formés en nation au nom des mêmes principes sur les rivages de l'Atlantique.
On a dit souvent que les Américains étaient un peuple neuf, Jeune, et qu'une révolution lui était tout autrement facile qu'aux sociétés européennes. Courbées sous le faix du passé, toutes chargées de souvenirs et de traditions, celles-ci ne peuvent secouer leur Joug sans de cruels et quelquefois coupables efforts. Chez elles, .des passions violentes éclat^y; dans l'attaque comme dans la défense. Le fanatisme est nécessaire pour détruire ce que protège le fimatisme. De là ces luttes, ces vengeances, ces extrémités terribles que connaissent la France et l'Angleterre. Il est vrai; et sans nul doute , le passé pesait d'un moins grand poids sur la société américaine. Toutefois elle n'était pas si nouvelle , ni si dénuée d'antécédents et d'expérience qu'on le suppose. Un peuple naissant, c'est-àdire récemment parvenu à l'état social, à la civilisation, n'eût pas accompli , comme die l'a fait, une révolution d'aussi bon exemple. Le pays des habitants des treize oo-
lonies était neuf; eux oe Tétaient pas. €* étaient les acteurs de raneien inonde transportés sur le théâtre du nouveau ; c'étaient les yieux x\nglais dans la nouvelle An« gleterre. Il» portaient Tempreinte profonde des habitudes et des opinions héréditaires dans leur race; ses vertus na-^ tives avaient pris plus de simplicité dans la vie rude du cultivateur d'un pays vierge , et plus d'énergie dans les luttes du pionnier contre les fiitiguës et les périls du désert. Il y avait là une singulière union des mœurs dont Qous aimons à parer les sociétés primitives , et des tradi-; tions qui ne peuvent appartenir qu'aux sociétés avancées. Leur foi sociale était vieille, si leur société ne l'était pas, et ils s'étaient rapprochés de la nature sans perdre leurs lumières ni leurs souvenirs. Ennemis du désordre comme de l'oppression, respectueux et fiers, résolus et modérés, ils n'avaient rien de l'inexpérience et de la fougue desna-< non» novices, alors qu'ils s'insurgèrent gravement et presque paisiblement pour l'indépendance et la liberté. L'honneur et la conviction les armèrent seuls contre le despotisme de TAnglelerre, non le mépris d'un pouvoir débile et de lois décriées,^ non la tentatitti de révolte qui vient naturellement aux témoins d'un gouvernement qui se corrompt et s'énerve. Ce n'était pas l'esprit de critique excité par les abus et les fautes , le raisonnement spéculatif encouragé par la controverse, qui les avaient conduits à faire en quelque sorte la découverte de la liberté. Elle n'était pour eux ni une induction philosophique , ni une nouveauté littéraire , mais une croyance nationale et un sentiment de famille. Ainsi comprise , aimée ainsi, la ii* berté ne risque pas de devenir cette idée exclusive, cette nation destructive qui brise tous tes freins avec tous