IL
jugement u&e confiance assez hautiine, sait Unit souffrir et tout dévorcTr s® sacrifier sans se plaindre, et immoler à sa cause Jusqu'à sa renommée; ou plnt^, en pénétrant plus ayant y on découvre en lui une pensée secrète qui le soutient et le console an rnlHcfu de ses pins sombres ennuis, on voit au fond de son àme luire, oomoie le rayon d'un jour serein, que^pie chose de pur et d'Inallérable, Tespérance; cette noble, cette soblioie espérance qui ne peut naître que dans une àme fièrement asearée de sa force et de sa grandenr, pieusement eonTalncue d'une alHance inftJllible «tre la justice de sa cause et la justice de Dieu»
On se trompe sur Washington : sa contenance esl calme, son jugemant sévère; il a la passion de Tordre, Faraour du vrai, le sentiment>du pos^ble, nulle illusion^ rien qui annonce rentratnement. On en eonchit la froi^* deur de son àme, et l'on exalte sa force morale. Mais la force morale donne le stoïcisme, et non cette ardeur coih fiante qu'il conservait en dépit du sort. Lisez sa côrres* pondanee, si franche, si ingénue, si sensée, vous le verrez malheureux, mais point abattu. J|imais il ne se flatte, il ne désespère jamais. Il est capable de s'emporter comme le jour où il déchargea ses deux {^slolets sur ses soldats en fuite * ; mais il est vraiment incapable de désespoir. C'est qu'il sent, Comme ii le dit lui-même , que la voix (lu geiire humain est avec lui. C'est que, er convaincu de son bon droit, il ne peut se figurer que les Américains péiissmt , l>ien que leur étoile puisse rester encore quel* que temps cachée sous un nuage, s C'est qu'il se dit sans
* Ce fut à la retraite de Haerlem. Correspondance , t. m. lettre au président do congrès, 1776.
eesse : a La Provideoce a si souvent prit soin de nous releyer^ lorsque nous avions perdu toute espérance, que j'ose croire que nous ne succomberons jamais ^ »
Sa confiance fut justifiée , sa cause triompha. Libéra* teur de son pays, ce titre pouvait suffire à la gloire de son nom ; mais une destinée plus complète lui était réservée ; il devait gouvemer sa patrie après i*avoir délivrée. Il devait la sauver deux fois.
Rentré dans la retraite après la paix , étranger non indifférent au gouvernement de TUnion, il le voyait avec douleur s'affaiblir et se perdre. Il signalait le mal énergiquement à ses amis. Trois choses qui font la force â*un état lui paraissaient manquer à TAmérique : une politique, des finances, une armée. Ce sont ces trois choses qu*il souhaitait et réclamait pour elle. C'était demander qu'avant tout on reconstituât le pouvoir fédéral. Tous les hommes éclairés, nous l'avons déjà dit, reconnurent bientôt cette nécessité. Ceux même qui craignaient toute centralisation politique comme une restriction des droits des états et du peuple, ceux qui, soupçonnant toujours un retour des idées et des influences anglaises, formaient dès lors le parti qui s'est appelé républicain ou, plus justement, démocratique, en opposition au parti fédéraliste, ceux-là voulaient alors la constitution; et, quand elle fiit faite^ ils voulurent pour premier président des États-Unis le général Washington.
Crardons-nous de retracer ici son gouvernement. Il faudrait citer M. Guizot, qui le premier l'a jugé. Et pourquoi citer par fragments ce qu'il vaut mieux lire tout entier?
' Lettre à Bryan Fairfax, t. m. — Lettre à J.-A. Washington, t. III. •.— Vie de WàtMngfon , par M. Sparks. Appendice.
Disons seulement que, malgré les luttes, les dissensions, les passions croissantes d*une société démocratique, Washington réussit à rester le chef de Tétat, à ne point devenir un chef de parti ; c'est le gi*and problème du gouvernement d*un peuple libre. En montant au pouvoir, il avait réuni dans le même cabinet les deux chefs des opinions belligérantes, Hamiiton et Jefferson, donnant ainsi Texemple de ce goût pour les hommes supérieurs, qui manque parfois aux hommes supérieurs eux-mêmes, de cette impartialité haute et conOante qui n*est Jalouse d'aucun mérite , et qui , loin de chereher à isoler, à mutuellement opposer les influences et les talents , les rapproché au contraire, et cherche la force dans leur alliance. Il parvint à les conserver longtemps auprès de lui sans abdiquer dans leurs mains. Avec eux comme sans eux , il sut créer et maintenir pour lui-même une position indépendante. Il assura la liberté de son pays , et il fit sa volonté.
L'œuvre fut difficile ; l'inimitié et la défiance suscitèrent plus d'un obstacle; on put croire par moments qu'il succomberait. Il n'échappa point à la plus douloureuse et à la plus commune des épreuves du pouvoir, l'injustice de l'opinion. La presse ne lui épargna aucune de ces iniquités calomnieuses auxquelles œlui qui veut agir doit s'attendre sans crainte et résister sans colère, et qui ont du moins cet avantage d'imposer aux hommes d'état la double nécessité d'une volonté forte et d'une conviction profonde. Rien ne l'arrêta , et il sut tout vaincre. L'opposition la plus vive avait précédé sa réélection ; elle ne put ou n'osa pas en troubler l'unanimité. Et lorsqu' après avoir gouverné huit ans comme il avait huit ans com-
mandé Farinée , déjà vieux et las, il déposa la puissance, on dit qu'il eût été mattre de la reprendre encore , et que la nation s'était accoutumée à regarder comme indissoluble rallianee formée entre la présidence de Washington et la liberté de TAmérique ; mais il sentait l'heure de la retraite arrivée : l'existence la plus active et la plus animée n'avait Jamais affaibli son goût passionné pour la vie domestique, pour les soins de l'agriculture. Son esprit impérieux commençait à trouver difficile de se plier aux ménagements, aux exigences, aux sacrifices inséparablesdu métier de gouvernement ; sans cesser de tenir fixé sur sa patrie un œil attentif, de suivre avec une sollicitude mêlée de quelque dédain le cours des affaires publiques, il redevint ce qu'il avait été au commencement, un planteur, comme pour réaliser en tout dans sa personne le type exact de la société américaine.
Nous vdlà revenu à cette idée que nous croyons avoir Justifiée, d'une, parfaite harmonie entre Washington et l'Amérique. Il commence^ il sent, il se conduit comme elle. Le développement de ses idées, de son caractère et de sa fortune correspond au développement des mêmes choses dans la nation contemporaine. Il la représente dans tout ce qu'elle a de plus distinctif et de meilleur, mais avec cette unité, cette valeur, cet attrait de la supériorité individuelle. Les qualités de tous sont en lui comme elles ne sont chez personne. Il ressemble à tous , mais il n'a pas d'égal. Il est comme le disait un orateur en annonçant sa mort au sénat > le premier dans la guerre, le premier dans la paix y le premier dans le ccetir de ses concitoyens, a Tout ce qui est grand , tout ce qui est bon , lui écrivait l'homme qu'il aima le plus, M. de La Fayette, ne
162 PASSÉ ET PBÉSIiINT.
s'était fM jusqu'à présent trouvé véuoi à9m l6 même individu. Jamais il n'avait existé d'homme que le sddat^ le politique , le patriote et le philosophe pussent également admirer ; et jamais révolution ne s'était aecomplie quit dans ses motifs, sa conduite et ses conséquences , pût si bien immortaliser son glorieux chef^ » Telle est la pensée qui a été développée dans cet article.
Terminons par un mot ce que nous avions à dire sur Washington ; il fut heureu^E ; ou , du moins, si l'on suit l'opinion commune, et que l'oii eroi€ le bonheur renfermé dans les conditions médiocres, si le bonheur est un mot inconnu dans le monde de la politique, dans la région du gouvernement, disons que Washington Ait le pins heureux des grands hommes.
A présent, que pensera-t«on de notre question : Les grands hommes sont-ils encore possibles? Si l'on ne trouve d'obstacle à la manifestation de ces natures d'élite que dans les principes et les formes modernes des sociétés i l'exemple de Washington a répondu. Sa grandir est dans le gput du siècle, et la civilisation n'y trouve rien à reprendre.
Mais ce n'est pas de nos principes qu'il s'agit, c'est de nos défauts^ Il est de mode aujourd'hui de rechercher tous les défauts des sociétés démocratiques. C'est un texte fertile en commentaires. Sans les pays dévots, on i)e se croit éclairé que si l'on parle mal de la religion; dans les sociétés démocratiques^ c'est faire preuve d'es* prit que d'en médire. Des partis qui se disaient populaires les ont si follement, si indignement flattées, qu'une
' Vie de Washington , par M. Sparks. — Mémoire» du général La Fayotte, t. ii.
réacttoa »'«ft Mt», et qu'an yoit oallrs ohes un grand nombre une certaine digpositbm à Juger la politique du fti^le dtt point do vue du miiantturope*
Aiwi » que ne dit-oo pas de la société américaine ? De<pois quelques années , les £tats--Unis , gouvernement et nation » sont w peu déchus dans Topinion commune. De là peut-être une sérieuse objection contre tout ce qu'on vient de lire^ Si nous avons dit vrai , d'où vient que le présent iiessemUe si mal au passé? Si nous n'avons pas exagéré le bien , pourqitoi ce bien n'art^il pas duré? Qur enfin , non-^ulcmm^t voilà quarante ans qu'il ne s'est riai produit entre le Maine et la Louisiane, et du Michi* gan aux Florides , de comparable à Washington et à ses contemporains, non-seulement il n'y a plus de Washinj^ ton aux État8*Unis, mais encore à les considérer dans leur situation actuelle, on se prend à douter que des Washington y puissent renaître. Serait-ce qu'il y a, soit dans les opinions de l'époque, soit dans la constitution des sociétés démooratiques , un vice caché qui s'oppose au dévelop-» panent de ce qui est bon et grand, dès que la Jalousie p(^ulaire en est offensée? Tous ces lieux communs de la politique libérale, self-govemment^ gouvernement du pays par le pays , plus grand bonheur du plus grand nombre, souveraineté du peuple, suffrage universel, sont-ils donc de tristes talismans qui frappent d'impuls* sauce fX de nullité les esprits supérieurs , les vertus briK lantes, les caractères dominateuru? Enfin, serait-il yrai que les sociétés , enchaînées par les mille formalités , les mille préjugés qui importent à la liberté même, tour* mentées par la défiance qui craint l'usurpation, par l'eu"» vie qui veille sur légalité; préoccupées uniquement du
bien-étxe des niasses , beau nom qui signifié le ménagement collectif des intérêts particuliers ; dévouées par conséquent à la poursuite des améliorations matérielles et à la garde des droits politiques , ddvent tomber dans le pire des nivellements, le nivellement moral? et, par une cruelle déception de notre philosophie, faut-il croire que la liberté moderne rapetisse Thumanité ?
Et cette question une fois lancée , le scepticisme, on le prévoit bien, ne s* en tient pas à TAmériqpe. Il passe rOcéan et s- attaque à la France.
Mes convictions ne sont pas douteuses. Je suis passionnément de mon temps et de mon pays. La liberté et Tégalité, aux États-Unis avec la république, en France avec la monarchie ; la liberté et Tégalité sont , à me^ yeux , des biens inappréciables et de saintes vérités. D*autres temps et d'autres idées ont produit, je le sais, des choses éclatantes; non equidem inindeo, miror magis, La France personnifiée sous le dais p(»npeux du trône de Versailles , ou sous le glorieux pavillon du radeau de Tilsitt , m*inspire peu de regrets , et ne vaut pas , pour m<H , la France telle que 1830 l'a faite. Mais je ne ferme pas les yeux sur ce que tant d'autres voient; nos faiblesses , nos petitesses me touchent , et je ne puis nier au scepticisme politique qu'à un certain degré ses questions ne subsistent* Je ne puis nier qu'il n'y ait quelque raison dans ces doutes inquiets que font naître et l'aspect des États-Unis et l'aspect de la France elle-même.
Discuter ces questions dans leur entier, excéderait mes forces. C'est le sujet à^un livre , et ce sera le sujet d'un beau livre, car c'est de cela que traitera M. de Tocqueville dans la continuation du' sien. Mais j'en ai trop dit
pour n'en pas dire davantage, et d'ailleurs assez de gens fuient les questions difficiles et craignent d'avoir un avis. Les grands événements font les grands hommes, ou du moins les manifestent. La guerre seule n'y suffit pas. La bataille de Naseby et celle de Worcester seraient peu de chose pour Gromwell , s'il n'eût gouverné l'Angleterre ; si Frédéric II n'eût fait que combattre , il ne serait peutêtre dans l'histoire que l'égal du prince Henri; nous avons parlé de Washington , nous ne parlons pas de Napoléon. Lorsque le monde politique est calme , il faut donc s'attendre à moins de gloire. Ce serait porter dans les affaires réelles une curiosité romanesque, que de vouloir en quelque sorte des grands hommes à tout propos. On n'a pas chaque jour un état à fonder, un gouvernement À créer, une révolution à commencer ou à finir , ou même à détourner au profit d'une idée ou d'une pasi^on. Bien gouverner , voilà ce qu'il faut en tout temps, œuvre en tout temps imposante et difficile, et qui, si elle ne réclame pas toujours toutes les qualités qui font , dans le langage historique , le grand homme , exige toujours l'effort des esprits et des earactëres supérieurs. Écartons-le donc, ce mot vague de grand homme. Ne demandons pas à la société de produire incessamment quelque météore qui l'éblouisse. Ne la forçons pas à s'asservir constamment aux caprices d'une ambition de génie. Le peuple a autre chose à faire qu'à pousser des acclamations sur la voie triomphale ; et s'il était vrai que la raison moderne , qu'une intelligence plus sérieuse de l'ordre social eût pour effet de régulariser Taetion de ces sublimes égoïstes qui abusent avec éclat de l'humanité , s'ils étaient désormais forcés de se subordonner à ses intérêts,
466 PASSÉ ET PttJÊSENT.
où sertit le ma} ? m seraU la déchéance ? N'ett-il pat bon que tpiu; aoknt soumU à la loi commuoa du dévouement? On peut douter qu'il eo soit déjà tout h fait ainsi i mais les sociétés marchent évidemment vers ce but. Est-ce un signe de leur décadence que de se montrer phis exigeantes dans leurs admirations, que d'élever encore, que d'épurer le type idéal de l'homme politique, que de vouloir le génie dans le vrai et la gloire dans Tordre? Est-ce rapetisser rhumanité que de rendre plus diffloUes les conditions de )a grandeur ?
Gela dit , voyons les sociétés dans leur existence haUtuelle , et s'il est vrai qu'elles se passent aujourd'hui, plus aisément qu'à une autre époque, des hommes supérieurs dans le gouvernement.
On critique la société américaine. Son gouvernement est sans éclat; la fermeté prévoyante, l'autorité morale, la vraie sagesse parait lui manquer ; les passions popu^ laires éclatent par intervalles , et dominent la justice et les lois; les préjugés publics tolèrent, absolvent, encouragent ces passions. On remarque que les hommes dis^ tingués se retirent des affaires, ou s'en voient successivement écartés par la multitude. Le pouvoir ne va plus aux meilleurs. La médiocrité règne, et non-^seulement la dignité nationale, mais la morale publique paraît en souffrir. Le peuple en Amérique fait mentir Montesquieu, qui le déclare admirable pour choisir ceux à qui il doit confier quelque partie de son autorité. C'est, s'il faut en croire certains juges^ que Montesquieu s'est trompé , ou plut6t c'est qu'il a parlé ayant de connaître les grandes sodâés purement et complètement démocratiques, phénomène nouveau dont l'apparition était réservée à notre Age. Aux
ÉtaU-lJnts, la société , en m détérloraiit/ne fiitt que suivre la loi de sa fiaturetf
Peut-être ee tableau estait chargé ; et vu de pitisprès, le mal semblerait moins grand. Mais tout celan*est pourtant pas imaglnafre. Les causes du fait doivent être nombreoses; qitelqneft-unes sont frappantes. Le principal danger de rAmérique a toujours résidé dans la faiblesse de ruidon fédérale et de Dnstltntlon qui la représente. Cette kistitatlon s'èst^'Clle fmtlfiée depuis Washington? Nullement* Todt a marché dans un sens contraire. Depuis près de quarante ans , le pard démocratique possède le poovdlr^ et cependant le lien cfommun doit tenir unies, non plus treize républiques, mais près d'un nombre dou'^ ble; non plus des fractions d*une même nation, mais des nation» diverses. An sein même des andens états , des immigrati<His eontinnelles ont versé des éléments nouveaux. Tous les Américains ne sont plus les descendants de la génération célèbre qui fonda Findépendance. Il ne coule pins sans mélange dans leurs veines, le vieux sang de cette race prédestinée h la liberté politique dans rancien comme dans le nouveau monde.
Cette nation qui n*est plus la même, est deux fois plus nombreuse* Or, à mesure que la masse augmente, la dé« mocratie est plus dilRcile* L'esprit qui doit animer ce grand corps s'en rend pitis malaisément maître, et la so' dété, an lieu de sVlever, retombe plus pesamment vers la terre. Toute institution ab respire la pensée du snf-* frage nniversel n'est supportable que si l'état moral de 4a natkm en compense le dati^er ; c'est à lar nation de corriger ses lois. L'Amérique de Washington et de Fran* ktta le ponvait Ikire; je ne sais si l'Amérique actuelle en
est capable. On conçoit que des institutions qui s'adaptaient sans péril à l*état d'une population rare, homogène, agricole, à de petites cités disséminées sur un immense territoire, peuvent devenir hasardeuses, quand la population s*est amoncelée dans de vastes et riches villes, quand le commerce et Tindustrie rivalisent avec Tagriculture, quand le succès rapide des spéculations mercantiles accroît incessamment Tinégalité et Tinstabililé des fortunes, quand les prolétaires ont commencé à se répandre partout, sans que les esclaves aient disparu nulle part. Et dans quelles. circonstances le peuple des États- Unis est-il livré aux dangers propres à sa constitution? car toute constitution a les siens; c*est après de longues années de paix et c^e prospérité, pendant lesquelles le gouvernement a paru facile , trop facile , puisqu'on a pu croire que les choses de ce monde 'marchaient toutes seules y et que l'impulsion de la volonté populaire remplaçait tout , habileté , savoir, prudence , tout ce qui fait le génie du gouvernement. Le souverain de l'Amérique, comme tous les souverains qui régnent trop aisément , croit un peu à l'infaillibilité du bon plaisir* La révolution avait mis en lumière tout ce que le pays renfermait d'hommes distingués; elle les avait instruits par l'expérience , aguerris par la lutte , illustrés par le succès. Le peuple , et c'est une justice qu'on doit lui rendre , s'est montré reconnaissant et fidèle. Tant qu'il lui est resté un liomme révolutionnaire, comme il les appelait, il l'a honoré, il Ta élu, il lui a décerné le pouvoir. Longtemps il a cherché partout la supériorité constatée ou probable» Il l'a cherchée dans l'hérédité en choisissant M. Adams, et dans la seule gloire qui lui restât en nommant le gé-
nérai Jackson* 11 semble avoir lutté lui-même contre cette tendance au mvellement qui, J*en cMYiens^ subsiste toujours dans les sociétés démo(»ratlques. Mais il a cédé enfin. Ses institutions le poussaient; les événements ne le retenaient pas. 11 y a trop longtemps qu'il ne s'est passé en Amériqtte quelque chose d'assez éclatant pour relever et éclairer les esprits. De grandes cirocmstances peuvent seules recommander quelquefois les hommes supérieurs et ranimer dans le peuple cet instinct admirable sur lequel comptait Montesquieu. Si donc la société aux États- Unis semble en déclin , alarmez- vous pour elle> vous en avez le droit; mais ne la condMsnez pas sans retour, et tenez compte de tant de circonstances accidentelles» Quand la leçon des événements n*est pas vive et forte, il faut du ten^ pour que la sagesse reprenne le. dessus. Il faut que le mal en s*aggràvant , la souffrance en se prolongeant dénonce à tous la nécessité du remède» Nous ignonmfrsi F Amérique souffre autant qu'on le dlt;^ quoi qu'il en soit, le remède existe pour elle, non pas infailli* ble, non pas prochain peut-être, mais il est dans le bon sens de la naëon. Les constitutions reposent sur l'idée que Diene d^EMuiée pour correctif à la liberté de l'homme, la raison , à la liberté nationale, l'expérience. Or, pour l'expérience et la raison, le temps est nécessaire. « Il est à r^etter, Je l'avoue, disait Washington, qu'il soit toujours nécessaire aux états démocratiques de sentir avant de pouvoir jfi^er. C'est ce qui fait que ces gouvernements sont lents. Maià à la fin le peuple revient au vrai^ » Quelle que soit la différence des institutions, la société
' Lettre au général la Fayette, 1783.
170 PASSÉ ET PHÉâBKT.
française n'est pat sans rapports avec la S4ieiété américaine. Toutes éeox sont des sociétés démocratlqite», les seules qui occapost nn grand pays, qai soient des puissances de premier «rdre^ et qui soient en mènie temps soumises À la règle de l'égalité. Sealement^ ea France, la démocratie n'est pas la forme de Tordre politique au même degré que de Tordre ioeial. C'est en ce sois qu*a.^ dite cette parde fameuse : La démocratie coule à ptems bords, et en la répétant, je rends grâce à la Proxmkncef comme celui qui la prononçait il y a vingt ans« Ce Mt éminent de l'égalité dvDe suffit pour donner à notre natton, malgré sas antécédents historiques et ses souvenirs > malgré sa centralisation et son unité monarchique^ plusieurs pdnts de ress^nblance avec la république fédérative des ,Btats-Unls. .
Le temps nous presse, et ce n'est pas le Heu d'instruire le {tfocès de la démocratie finmçaise. Assez d'autres se chargent de la tàcfae inutile de déplorer Touvrage des tièdea, et de censurer ce que rien ne petit changer, Tétat de la société. Assez d'autres croient signaler leur prévoyance en prenant un ton soucieuir dès qu'on parle de Taven^ national. Quant à nous, il nous suffira de tirer une courte leçon de Texemple de TAmérique.
Il y a dans toute soei^ deux mouvements qui paraissent se eombattrcé L'un est dans le sens de l'égalité; M tend à raboUtion jdei.djstlnetio]^ factices entre les citoyens, à Tamélioration de la condition, générale , à la diffusion des avantages et des droits sodaux ; c'est le progrès, du moins on lui donne souvent ce nom. L'autre est ce mouvement qui résulte de Tinégalité des talents et des positions, qui met à leur rang les supériorités, et qui^
WASHINGTON. ni
daw tous ien emploie 4e l'aetivité humaine^ élève les meilleurs et leur tobordomie eeox qui ne les valent pat. L'un ou l'antre de cea deux mouvements est souvent gêné ou ral^U par les Institutions ; mais tous deux sont dans la nature des choses. Quand régalité est la loi d'un pays, le premier de ees mouvemeots est rapide et général; quand i l'égalité s'unit la liberté potttique, il semble que rien ne doive contmrier Je second ; le champ est ouvert aux supériorités; rien ne s'of^^ose à leni^ essor. Si quel* que chose paraît eonciliable avec les droits des hommes distingués, favorable même à leur avènement, c'est sans doute un ordre de choses fondé sur la coneurrenee; et, au premier abord, on a pefaM à deviner comment ils pourraient en souffrir. On le dit cependant.
Il est vrai que, selon les temps, les deux tendances se contrarient, et que Fune, plus forte que l'autre, semble l'annqler. Far exemple , de Fégalité des droits civils , de celle même des droits politiques dans certaines limites, la société prat quelquefcris conclure l'égalité de tout le reste. L'amoor-propre, la jalousie, la présomption, Timprévoyance , restent des défauts de notre nature sous toutes les ccNU^tuttons du monde. Il n'y a pas de loi ni de progrès qui puisse empêcher les hommes de s'estimer plus qu'ils ne valent et d'oublier quelquefois combien les choses sont difiBdles et le mérite précieux. Quand ils sont investis d'un eerfaln pouvoir, au moins d'une certaine iofluenee, ils s'imaginent aisément qu'ils en usent à mervdlle. Qu'une royauté absolue, qu'une aristocratie, que la classe moyenne, que la multitude, gouvernent , elles croiront très- volontiers qu'elles sont merveilleusement douéf>s pour le faire, et qu'elles n'ont besoin de personne.
Elles seront par conséquent fort portées à se passer de ceax qui en savent plus qu'elles; eHes se vanteront de suffîve à tout. Chacun usurpe quand il peut.
C'est là y non pas l'unique, mais la principale source de l'esprit tant soit peu niveleur dont on accuse les sociétés démocratiques; et quand on dit que tout s'abaisse aujourd'hui, on ne dit qu'une chose, c'est que tout le monde tend à croire qu'il vaut bien tout le monde. Le croire, soit. Mais cela est-il vrai? Non, sans doute, et si cela n'est pas vrai , le fait le prouvera. La société n'est donc pas destinée à s'abaissa* éternellement ; elle s'arrêtera sur la pente, et remontera par la force des choses.
Mais, en attendant, dira-t-on, elle peut se perdre, elle peut s'éclairer trop tard. Eh bien ! éclairez-la tout de suite , et rappelez-lui en toute occasion que la liberté politique est le gouvernement des meilleurs au jugement de la raison publique. Vous surtout, vous qui gémissez sur la tendance actuelle de la société , vous qui tremblez pour son avenir, ne soyez pas les premiers à l'entretenir dans ses erreurs. Cessez de l'exhorter exclusivement à tout sacrifier au goût du bien-être, à l'amour d^une imprévoyante tranquillité. Ne lui prêchez pas incessamment l'indifférence aux grandes choses , l'oubli des nobles pensées, la morale des intérêts, le matérialisme politique. Ne lui répétez plus que le talent , la fierté , la dignité du caractère , sont des superfluités dangereuses. Gardez -vous surtout de lui enseigner que la sagesse, la profonde sagesse en ce monde, se réduise à je ne sais quel mélange de patience et de ruse , de pratique des hommes et de mépris des idées, qui use tout pour réussir un temps, et compromet la raison même en l'humiliant au rang du savoir-faire.
WASfflNGTON. 478
Reconnaissez enfin les doctrines ignobles que vous avez laissées paisiblement s'accréditer, et ou lieu de crier à l'en* valdssementde la démocratie^ demandez- vous si l'exemple de votre misérable prudence n'a pas été le plus triste et le plus efficace des encouragements aux idées de nivellement.
La France a plus besoin que Jamais qu'on lui parie un noble langage. Les grands bommes sont un don du ciel. Les Washington ne viennent qu'à l'beure qui leur est marquée; mais leur exemple est une leçon perpétuelle; mais les vérités qu'il consacre, les pensées qu'il suggère, les sentiments qu'il inspire , font de tous les temps. Rappelez-les sans cesse, et forcez à se relever vers de glorieuses images les yeux trop souvent baissés des mortels. Accoutumez leur esprit à concevoir grandement la mission de commander. Suscitez en eux cet orgueil qui sied aux citoyens d'un état libre , aux amis ardents de réalité, de n'aimer à être gouvernés que par ceux qui sont dignes du gouvernement. On dit que la démocratie est trop difficile; elle est trop commode au contraire, et se contente à trop bon marcbé. Si la France a un tort aujourd'hui, c'est peut-être celui de ne pas placer assez haut l'bonneur de la guider, c'est d'ignorer qu'il n'y a rien de si élevé dans son sein qui ne soit encore au-dessous de cette mission-là.
Voilà ce que révèlent à tous les peuples toutes les actions des hommes dignes de l'histoire; voilà l'enseignement qui sort à chaque page de la correspondance de Washington; voilà ce que, dans le plus remarquable peut-être de ses écrits , M. Guizot vient de montrer avec toute la gravité et tout l'éclat de son talent. Il est plus
474 PÂS8É ET PRÉSENT.
utite à» travailler ainsi à relever les esprits, à ramener les juBtes prétentions et les nobles espérances de l'humanité » qm 4*aller prêcher à tous la résignation au médiocre» Tamour de Tutile, ieculte du succès, sous prétexte d'assprer Tordre et d'affermir le pouvoir. Av^ourd'htii que l'empire de toutes les conventions est écroulé , aujourd'hui que les hommes ont entrepris de n'être, gouveraés que par la raison» la vérité est le seul souverain de ce monde, et les intelUgenees supérieures doivent être les ministres de la vérité.
THÉODORE JOUFPROY.
( Rêom d$9 D9UX'M<mde$ » 4 8 U. )
Il s'iEttt écoulé plas de deux ani depuis que nous avons perdu M. Joufiroy. Lrnu de s*ètre effaeée, 4Ba mémoire a grandi/ et son nom est cité chaque jour avee plus de respect; il devient une autorité. Rien là ne-doit surprendre; c'était FinfatlUbie , maiauntque consolation que le temps réservait |i ses amis. Dès le jour où il leur fut enlevé , les regrets de tous prouvèrent l^ien que c'était un coup d'é* clat que la mort venait de frappet*. Chose heureuse et remarquable, un homme qui n'avait guère parcouru que la moitié de sa carrière, qui, par la nature de ses étudesi la modestie de sa vie, la réserve de son caractère, n'appelait point l'attention, si partagée du publie, avait obtenu pourtant la réputation solide et briDaiite dont il était digne. Dans un ten^ps où il se fait tant de bruit qu'il semble impossible qu'un nom soit entendu , s'il n'est ré^ pété par les mille porte-voix de la publicité , un pbilo^sophe silencieux avait atteint la renommée, donnant ainsi un utile exe^nple à ceux qui prennent tant de peine pour contrefaire la gliHre et réaliser l'oubli, comme à ceux qui se plaignent des Jugements de la multitude et ne croient pas qu'une société tumultueusement démocratique puisse
être juste. Jamais, au contraire^ il ne fut aQ8silx)n qu'aujourd'hui d*étre un homme de mérite; peut-être même le métier est-il devenu trop facile.
Cette rare estime qu'il avait obtenue, M. Jouffroy la devait sans doute à lui-même; mais les regrets excités par sa perte tenaient encore à des causes générales ; il appartenait à la génération qui règne maintenant, et qui, à peu d'exceptions près , s'est «nparée de l'opinion et de l'influence. Parmi les hommes éminents qui la guident , c'est un des premiers qui aient disparu de la scène , et cette génération s'est sentie atteinte avec lui. Il était de ceux qui ont contribué à former cet ensen^le d'idées et de sentiments qui dominent aujourd'hui là où les idées et les sentiments peuvent encore quelque chose. C'est un des auteurs du présent qu'en lui le piésent a perdu , et , pour emprunter une expression de Voltaire, c'^t un des maîtres à penser de notre temps.
On ne peut en effet le bien juger si on l'isole. Comme tous les hommes supérieurs , il eut son originalité ; mais il se ressentit profondément des circonstances au sein desquelles il s'était formé. On n'échappe point à l'influence des événements , et l'on naft danf^un milieu social que l'àme réfléchit , cc^me la mer reflète les couleurs du del. M. Jouffroy eut l'esprit de son temps, et il réagit sur l'esprit de son temps. Il faudrait donc , pour le complètement connaître , l'étudier seul , c'est-à-dire dans ses ouvrages, puis le considérer parmi ses contemporains tm dans ses rapports avec le monde ou il a vécu. Il y a toujours des liens intimes entre la vie d'un philosophe et son système , entre sa philosophie et le génie de son époque.
La philosophie a cessé d'être le nom d'une scfence uni«
versélle. Elle n'oblige plus à connaître tout ce qui se peut connaître , omne isâUle , comme disait l*éco]e ; mais il est certain encore, et il demeurera étemeliement certain que, remontant sans cesse aux sources de la connaissance, elle touche à toutes les sciences par leurs principes, et domine en particulier les sciences morales, qu'elle pourrait dans ses Jours d'orgueil appeler ses conséquences. Non que des omséquences de cet ordre ne forment par ellesmêmes des^eacès dont l'importance et la difficulté réclament au besoin toutes les forces d'une intelligence éminente. L'esprit humain peu s'enfermer dans une partie de son domaine et s'y montrer sublime. Sa grandeur ne se mesure pas à celle du théâtre qu'il a choisi ; il y a plus de gloire à gouverner Athènes que la Scythie tout endère. Mais si l'on considère les sciences morales dans leur liaison^ nécessaire, on ne peut méconnaître que toutes dépendent logiquement de celle qui s'enquiert des principes du Trai , du juste et du beau , et que celles-là surtout qui traitent de l'intelligence et de la volonté de l'homme relèvent de la philosophie.
A cet enchaînement logique , notre siècle a ajouté le feit d'une influence positive et réciproque. En faisant tomber les barrières de la tradition , il a permis à la philosophie de produire ses conséquences naturelles. La nâson libre a dû sortir son plein et entier effet, et il est maintenant peu de choses qui se touchent dans la théorie sans se modifier enti*e elles dans la pratique. L'intellectuel est devenu le réel, et l'homme fait le monde à l'image de sa pensée. Qui donc voudrait aujourd'hui avoir des opinions spéculatives pour les laisser isolées et stériles dans son esprit, comme l'algèbre ou le sanscrit?
Quel homme ^rieux youdrait d*une pbiio«o|fbie qui ne ç^ lierait poi/ït à la religion , à la morale, à h politique, il la théorie des arts ? I( m'y a plua de métaphysique de pure curiosité » et celui qui s*est élevé Jusqu'au]^ prioeipes prétesd aujoyrd*l^ui redeseeodre aux appiieiitioiia et projeter la lumière du flambeau jutérîiwr »ur les routes où Teotratue sa destinée : heureux s'il parvient à établir unp constante harmonie entre les idées de sa taison et les règles de sa conduite. Pour les individus comme pour la société 9 le grand effort est en effet de metbre d'aeeord la science et la réalité t et c'est à cela que tendent nos révolutions.
Cette précieuse unité > Fambition de tout noble eteur, M. Jouffroy traynilla constamment à rétablir en hiimême , et il y parvint mtmt que le lui permirent et la brièveté de sa vie et les agitations de son Ame* Jamais il ne répara la philosophie de $es nobles et utiies-eorollaires, Cet esprit méditatif et recueilli s*enlerma souvmt dans une question spéciale et parut se détacher du reste du monde ; mais il ne prononça Jamais de voeux irrévocables, et revint sans cesse à ces généralités pratiques qui , mieux encore que de pures idées » constituent les opinions réelles d'un homme ou d'une époque. Ce ne serait donc pas le faire connaître tout entier que d'exposer ses recherches sur la perception ou l'induetion, que d'essayer une analyse » même complète , de ses idées sur l'objet et le rang de la psychologie , que de rédiger un extrait raisonné de tous ses écrit», C*est Taffaire de Tbiatorien de la philosophie; nous aimerions mieux tracer rhistoire du philosophe , non pas une biographie cependant » les éléments n'en sont pas dans nos mains , mais
THÉODORE JOUFFHOY. rt9
un taMean racêes^f dd développement de ses opiniofis. ' A Vkaété^ d'un, tel réelt, quand H s'agit d'un homme distlDg«é f m J<riiidrait Fintérêt plus vif encore qttl s'attache à la hmMkm de Tesprit général d'Kne époqftié dont M. Joolfroy fol m des i^lns dignes représentante.
Il était né vers la fin dn dernier siècle; 11 avait été éteré dana les croyances ebréfiennes et dans les sentiments palriottqae», dont fnnlon trop rare se retrouve encore au sein dea modestespopolations de quelques-unes de m» provinces frontières. Aussi les montagnes de la FraaelM>-€k»nité lui som>elles toujours restées chères comme le berceau de scm enfimee, et comme Casité où It s'était formé au pledx amour du devoir et de la liberté. L'e^t de sa patrie et de M famille ranimait encore tout csrtier lorsqu'il vint à Paris pour entrer à FÉcole norfttàte#
CTétait vers la fin de l*empire (1813). Quel temps pour le premier év^ d^une nèMe iiitelllgence I
On se plakkt amèrement de Tétat des esprits. La critl^ que gémissante est à la mode^ et s'il en fallait croire la société aetttelle aur la valeur de les œuvres et de ses idées, la tristmse devrait le disputer à Peffroi, une grave maladie morale attrait atteint le monde. Mais quoi I ces lameotalions sont^dk^ si neuves qu'elles doivent beau^ coup 40US troubler? n'est<-c6 pas la redite étemelle de ce que nous ei^tendiona, Il y a quelque vingt ans? Il est vrai^ d'autres bouches alors parlaient ainsi, et ce lan^ gage était plus recevable de la part des adversaires que nous aviens à combattre* Déplorer le présent convenait de tout point aux représ^itanta du passé, tempons acti^ mais lorsque aujourd'hui nous nous prenons à les imiter
et que nous entounous le chant, funèbre «ur le dépérîBsement des croyances, Tanarchie des intelligences et toutes les calamités à la mode,, ne risquons*-nous pas d'avoir bien mauvaise grâce et de r^appeler les Gracques se plaignant de la sédition? Tout n'est pas bien aujourd'hui assurément; qui voudrait pourt^tf: changer de siècle? Le plus grand mal est peut-être dans ise déeouFagement qu'on étale, dans ce scepticisme dont <m se vante. Au fond, le monde est moins incrédule qu'il ne^t.
Mais quand l'on se montre si sévère pour le temps^ présent, qu'aurait-on dit il y a -l;^te ans? Qu'était-oe que l'état des esprits aux deitiiers jours de l'empire, avant la restaurati(m? Que pensait-on . alors t fit^qul s'avisait de penser? £t que pouvaitnon croire? Quelle grande idée ne passait pas alors pour une chimère? On était revenu de toutes choses, de la gloire comme de la liberté. La politique ne, connaissait plus de principes; la révolution avait cessé d'être en honQeur, maisses résultats matériels n'étant pas contestés^ elle ne se plaignait pas. La morale se réduisait graduellement à la pratique des vertus utilçs; on l'appréciait comme une condition d'ordre, non comme une source de dignité. La reUgioo, admise à titre de nécessité politique, se voyait interdire la controverse, t^Bthousiasme» le prosélytisme. Il panôssait aussi inutile de la discuter qu'inconvenant de ja défendre. Une littérature sans.inspiration attestait la froideur des esprits , et, par-dessus tout, un besoin de repos, trop. motivé par les événen^ents» mais aveugle et pusillanime, subjuguait, énervait les plus nobles cœurs. Béçuei dans toutes ses^espérances, lasse de ses aventureuses tentatives, la raison était comme humiliée.
La restauration vint , et ce ne fat pas sa faute si elle n'augmenta point le mal. Elle se croyait elle-même un démenti donné à toutes les croyances de la fin du xyiii' siècle. Elle se présentait comme une leçon pour les peuples , comme une victoire sur les idées modernes. Ce qu'elle trouvait de moins offensant à signifi^ à son temps, c'est qu'elle le guérirait de ses illusions, et le rendrait sage en lui contestant toutes ses découvertes, en lui supprimant toutes ses créations. Pour se ressaisir de la société française, elle lui faisait incessamment son procès. Nous avons été élevés à nous entendre relire tous les jours notre acte d'accusation, et nos prétendus maîtres ne nous enjoignaient que de cesser d'être nous-mêmes. Il fallait, pour leur plaire, tuer en nous, non pas le vidl homme^ comme disent les théologiens, mais l'homme nouveau.
Des préjugés peuvent être utiles, ils peuvent même être vrais; mais une fois détruits, les vouloir rétablir à titre de préjugés, c'est une entreprise insensée. On ne refait pas de main d'homme l'œuvre du temps. On*ne peut ramener les esprits à des vérités méconnues ou délaissées qu'en rajeunissant leur forme, qu'en les délivrant de cette rouille du passé qui les cache et les ronge. L'or d'une médaille fruste peiit être fin et pur, la médaille même est précieuse comme monument; cependant elle ne peut plus servir à rien, et il la faut refrapper si l'on veut en faire de la monnaie.
La restauration ne connut jamais ni sa force ni sa faiblesse. Sa force aurait été de se fier au présent, sa faiblesse était de s'en tenir au passé. Si en épousant le pays elle eût adopté ses intérêts et ses sentiments, si, forte de la situation que lui créaient les souvenirs de l'histoire,
elle eût en quelque done kppotïé te p&àsé en dot au présent, l'uttion âuHsf ait encore , et elle aurait réusut à re« mettre en honneur te piu de vérité» politiqttei dont elle avait ooniervé te dépôt. Il 'n*en est auctine qtt*elle n*alt compromise»
Prenons pqjir etemple la plus sainte de toutes, la reli«gton< Malgré certaines doctrines philosophiques, elle de^meure au moins comme la forme nécessaire et consacrée des croyances les plus essentielles de l'humanité. Nul esprit élevé ne lui dispute cette inviolabilité historique qui en fait c^omme une institution perpétuelle. De qui lui refuse la croyance, elle obtient facilement la vénération. Or la contre^^volution se ci*oyait à juste titre des devoirs envers elle. Qu*en voulait-elle faire cependant? Un moyen de gouvernement^ un instrument politique, et comme un châtiment de Tesprit du siècle» A Ten^ croire, Dieu punissait Icfl peuples par les révolutions ^ et les révolutions par les restaurations» Aimy le christianisme qui , dans son vaste sdn , devrait recevoir toutes les fbrm^s politiques, le christianisme, qui, s*il a des préférences pour quelque régime , en devrait à celui qui tient le plus de compte de la dignité humaine , semblait accepter pour mission de reconstruire toutes les usurpations renversées, toutes les inégalités détruites. Lui qui se glorifie de l'abolition de l'esclavage, on le présentait comme incompatible avec l'émancipation des peuples. On paraissait ne le réhabiliter que comme l'ancien régime de la raison et l'auxiliaire du pouvoir absolu. Telle était la religion pour le système de 1815, quelque chose de périssable comme un gouvernement et de commode comme un moyen de police* En toutes choses, la restauration a imité ce prince
THÉODORE JOUFFHOV. m
de triste mémoire quii pour r^oimer )ej*e9pect des peuplfg» allait rouvrir des caveaux fuuér&ire« , et qui f rapportant m cadavre du tombeau sur le troue, mettait la couromie m «n frout livide, le sceptre daua uue maiu glacée, et croyait aiusi faire revivre la royauté eu reudaut aes iufligaes aux rentes iuauiméa d'uue femme au cercueil.
Il u*y avait poiut de chauce de convertir la uatiou, Cette tentative de remettre debout des préjugés abattus pouvait produire des hypocrites , uou des croyants. La France se laissa faire, et non persuader^ Sa raison résista, et même elle se développa par la résistance, La lutte lui fut bonne, et lui rendit ses forces en les éprouvant. Mais au début , quand la restauration commençait, qu'on se représente la situation d'un esprit élevé et sérieux, mis k répreuve du conflit dUdées qu'amenèrent les événementa de )ai£». IN'avait-on pas tout autrement droit alors de se plaindre et de déplorer le désordre des intelligences? Il fallait se défendre contre un double courant d'idées et de passions contraires , résister à deux réactions opposées qui s'appelaient l'une Vautre , et choisir çatre elles deux la bonne voie avec discemeonent et réso^ lution< Pense-t-on qu'il fût alora 9i doux et si aisé de faire m choix, de dégager layérité de tout ce que les souvenirs, les resseutiments et les préjugés y mêlaient d'altération, de profiter enfin de l'expérience de tous , sans se laisser aller au scepticisme , fruit le plus ordinaire de Texpérienceî
C'est le tableau des perplexités de cette intuation que UQUs présenterait l'histoire des premiers jours dci la jeunesse de M, Jouffrpy, Nous l'avons dit, il était né dans une famille de mœurs simplea et sérieuses : il avait sucé
avec le lait ces priacipes de morale et de religion que donnent la leçon et l'exemple d'une bonne mère ; mais il avait aussi respiré dans ses montagnes l'air des sentiments patriotiques et des idées de la révolution. Deux surtout de ces idées s'étaient profondément enracinées en lui, l'égalité et la nationalité. C'en était assez pour détermineif irrévocablement le parti auquel il appartiendrait un jour; d'ici là, pourtant, il fallait sur tout le reste se faire un avis. Dans les écoles publiques , il avait trouvé l'insouciance de la raison , l'indifférence en matière de théories, résultat à peu près immanquable de l'éducation lettrée et régulière, mais superficielle, que l'empire en déclin avait fini par nous donner. M. Jouffroy possédait une qualité, je dirai presque une vertu d'esprit, qui ne Itii permettait pas de suivre le torrent : il ne pouvait être convaincu que par lui-même. Il aimait mieux ignorer que douter, et douter que croire de léger* Comprendre à peu près , savoir à demi , adhérer de confiance , répéter sur parole , tout cela lui était insupportable et presque impossible. Il ne se rendait pas aisément aux opinions communes, dût-il finir par les adopter. Il n'avait pas besoinde penser autrement que les autres, mais de penser comme eux de son chef et en son propre nom. Ce n'est que sur sa propre autorité qu'il souscrivait au sentiment de tout le monde. On pressent combien il dut avoir à faire lorsque, arrivant à la jeunesse, il ne trouva rien dé fixe, rien de convenu, et vit tous les sentiments et toutes les passions aux prises , toutes les croyances et tous les principes en question. Cependant il ne se sentait sur aucun point une conviction réfléchie , une conviction qui fût son œuvre, rien, sinon que l'absence de conviction était une faiblesse
et une sou^ance. La nécessité de tout savoir, de tout approfondir à U^ fois, se dressait donc devant lui, impérieuse et pressante. C'était quelque chose comme le doute universel de Descartes , sauf que le doute de Descartes était volontaire et accepté triomphalement, parti pris d*un esprit ferme, confiant, téméraire, qui se donne la mission de détruire le monde intelligible, parce qu'il se sent la puissance d*en faire un autre. Une mission analogue ve-. nait en partage à M. Jouffroy, mais comme une dure nécessité que lui imposaient fatalement son temps et sa natui'e, comme un fardeau qui lui tombait sur les épaules. Il devait tout reconstruire dans son esprit, non pour faire un système, il n*y songeait pas alors, non pour opérej* une révolution dans les sciences, il n*eut jamais cette ambitiofty mais seulement pour savoir que penser, pour donner plus de calme à son esprit et dissiper un malaise in-< teneur. C'est ainsi qu'il devint philosophe.
Simple écolier, il ne s'était distingué que par les talents littéraires qui s'annoncent dans les collèges ; rien ne révélait en lui une autre aptitude. Il savait à peine ce que c'était que la philosophie; seulement , ne trouviint rien dans ses études qui répondît aux désirs de sa raison, rien qui résolût cette question immense et vague qu'il se posait incessamment et confusément : que sais-je et que dois-je penser? il apprit un jour qu'il existait une science dont la prétention était justement de répondre à cette question-là. N'était-ce donc pas ce qu'il cherchait péniblement, ce qui devait lui donner ce qui lui manquait, le guérir enfin et le ranimer? Avant de posséder la science comme un bien, il la salua comme une espérance.
C'était à l'École normale. Ses succès de collège lui
avaient ouvevt cette école célèbre, pioa {iiiiwante eoeore qu^elle n^est célèbre, et doat Vinflu^ee ^ura été grande &ur notre temps; institution singulière qu'wA aurait peine à croire une œuvre impériale, si ce n'était un fait historique que la volonté de ^apoléon fonda ce séminaire où la puissance de Fesprit de corps devait étroitement s'unir k celle de Tindépendance de la pensée, L'École normale .de 1813 resseflablait peu k celle d'aujourd'hui. L'érudition y était feible, et l'étude de l'antiquité plus littéraire qu'archéologique. Au-dessus dca lettres elles-mêmes, il y dominait une préoccupation des choses dont les lettres ne sont que l'expression. L'amour du beau dans les arts d'imagination n'y avait que la seconde place , el l'isnthouslasme des idées y prenait le pas sur l'admiration du talent. Au spectacle de la chute du eolosse impérial , au bruit des débats retentissants que rouvrit la reatanratiou, ces jeunes âmes s*émurent, et, à défaut de systèmes arl'étésj^ toutes les sérieuses pensées assaillirent leur eesur. Dans leur propre sein s'engagea la latte intestine des tenions qui semblaient se disputer le monde , et si tous ne furent pas dès le premier moment ralliés dans une croyance immuable , ils le furent du moins dans la perauasion commune qu'il y a une idée en ehaque chose, des prineipea pour tout , que le monde matériel , politique, social, n'existe que pour le monde moral, ^ que tout sur la terre l'econnalt la souveraineté de la pensée. Que ce soit l'éternel honneur de M. Royer-Collard d'avoir implanté au sein de l'élite de la jeunesse française ^ cette gêneuse foi du spiritualisme pratique. Sûrement il n'acceptait pa^hii-mème toutes les opinions qui devaient en sortir ; il a toujours volontairement dos m d'étroites
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|jiiiite& la Ub«rté Bativ« de sa puissante raison ; enfin» cet esprit îndottptaUe souffre malaisément la contindicticm et la dissidenee, £t cependant, lorsqu'il y a près de traite ans, sous les auspioes d*un gouvernement défiant » intolérant par nature , il exerça légalement sur renseignement une autorité presque illimitée, il re^»ecta, il protégea dans cette jeunesse qui devait instruire Tautre» et à laquelle il commettait ainsi Tavemr du tr6oe et du pays» Tindép^'* danee intellectuelle , le droit de penser par soi-même et de tont ramener en ee monde sous la loi de la.raison en liberté. Je ne coimais rien dans sa noble vie d'aussi grand que cela,
M. Jouffroy était tout prêt. Ces premiers dogmes de la croyance qu'il n'avait pas encore, ce rationalisme vague» étaient dans les instincts de son esprit. Cependant tenir la pensée pour la reine du monde» ne reconnaitre à la reôscm de limites que celles de la nature humaine» professer que rien d'extérieur et de visible n'a un droit ab* aolù sur la liberté de f intelligence » et que nulle autorité n'est légitime si elle ne justifie de son titre» c'est assurément croire quelque chose; mais ce n'est point répondre à toutes les interrogations du cœur» de Timagination» de la raison même» et il reste encore après cela bien du vide dans l'esprit. On est loin de s'être mis à l'abri des atteintes du doute et des ang<^sses de l'incertitude ; <m n'est encore qu'au début des épreuves que toute jeunesse sérieuse a de nos jours infaillibl^ooent traversées* Lorsqu'on s'est prescrit de ne penser et de ne croire que par soimême» on n'a fait encore qu'augmenter la difficulté de penser et de croire. Une phase de scepticisme est donc en ce cas pour chacun la transition înévîtable. Ceux qui le
nient ne sont pas sincères ou n*ont de ieur vie pensé à rien. Ceux qui le dissimulent sont des politiques qui feignent la croyance pour l'imposer ou cachent la vérité dans IMntérét de la vérité même. C'est une innocente hypocrisie que de prétendre qu'on n'a jamais douté. Récusons donc tous ceux qui se disent indignés du
inoindre aveu d'un jour de scepticisme. Que la restauration s'en fàchàt , à la bonne heure : elle voulait très-isérieusement changer les conditions d'un âge d'examen ; elle s'imaginait supprimer l'incrédulité en l'anathématisant y et des esprits censurés lui semblaient des esprits convertis; elle croyait posséder par privilège la vérité toute faite» et se mettait de la meilleure foi du monde au rang des choses sacrées dont on ne dispute pas. Cette prétention lui a mal tourné , et c'est pour s'être érigé en principe absolu que son principe a péri. La prétention serait non moins malheureuse et beaucoup plus ridicule aujourd'hui , et aucun pouvoir existant n'a de principe à soustraire à l'examen. Mais si le rationalisme s'applique à tout désormais , le doute universel n'est pas pour cela l'état permanent de cette société ; et comme je crois fermement que la vérité a un droit naturel et divin sur la raison, et que la raison est naturellement et divinement apte à la vérité , je r^arde la croyance comme le prix de la réflexion, et je vois la foi au terme de l'examen.
Ces considérations nous éloignent moins qu'il ne semble de la jeunesse de M. Jouffroy. Elle a passé par toutes les épreuves; elle a été livrée aux incertitudes inévitables, et sa raison a subi la loi commune , le travail. Le pain spirituel aussi n'est gagné par l'homme qu'à la sueur de son front.
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Les études littéraires éclairent rinteiligence , forment le goût» élèvent les sentiments, inspirent l'amour de ce qui est pur et beau ; mais aux esprits méditatifs elles ne suffisent pas. Elles ne nous entretiennent pas nécessairement des principes des choses, et laissent beaucoup à faire à celui qu'un impérieux penchant force à se rendre compte de ce qu'il pense. Des armes défensives lui manquent contre les attaques du scepticisme contemporain. Il peut devenir insouciant et frivole; du moins quelque chose n'est pas développé en lui , ce qu'on pourrait appeler la conscience de l'esprit. Les études philosophiques seules comblent le vide. Voilà , pour le dire en passant, le motif qui en fait le nécessaire complément de l'éducation des collèges. Elles donnent pour accompagnement à l'amour du beau l'amour de son camarade , le vrai. Elles n'ont point pour but de consacrer tous les hommes à la méditation des'problèmes spéculatifs ; mais elles font plus que leur donner une teinture de ce que la raison humaine, attestée par ses plus dignes organes , a pensé sur les questions qui touchent de plus près l'humanité. La philosophie des écoles a pour principal avantage d'inculquer à la jeunesse que la raison aussi a des devoirs , parce qu'elle a une loi , la vérité. Sans études métaphysiques , on peut assurément déployer de grands talents comme de grandes vertus; mais la raison demeure sans règles. Il manque à l'esprit des principes; c'est une lacune que rien ne remplit, et dont j'ai vu souffrir, jusque dans i'àge mûr, les meilleurs esprits.
M. Jouffroy demandait beaucoup à la philosophie. Il espérait d'elle la solution de toutes les questions ensemble, car elles s'agitaient toutes autour de lui. En France,
m PASSÉ ET PRÉSJ^IsT.
quand la controveroe s* élève, elle eit encyolopédique. 11 eherohait dans une seienoe qui renaimit alors Tapai^ement de toutea les ani^iétés du doute et de rignoranoe. Son esprit était exigeant et difficile , son oœur inquiet et troublé , et il invoquait la philosophie au montent où elle se cherohait encore elle«H)êine. Ohsoures et ambiguës , les l'éponses de Toracle ne changèrent point Tétàt de son âme , état douloureox qu'il a décrit dans quelques pages vraiment éloquente^ , que toutes les aortes de fenatlsmes ont à Tenvi défigurées ^ Un fragment où il raconte ses débuts dans l'étude de la philosophie , où il retrace avec beaucoup de sagacité et de chaleur ces premières épreuves de la raison » bien connues de quiconque prend au sérieux les idées et s'inquiète de la vérité, a été publié depuis sa mort» et dans cette confession, qui rappelle à la fois saint Augustin et Rousseau , Tesprit de parti a cherché des ar"< mas contre lui> contre ses amis, contre rUniversité, contre la philosophie. Aveux étranges en effet I révélation monstrueuse 1 Quoi ! M. Jouffroy è vingt ans n*avait pas ses ciH)yance$ arrêtées I M, Cousin presqu*au même Age n'é^ tait po^nt parvenu h enseigner une philosophie complète et définitive! y École normale était Tasiled* esprits consciencieux et ardents qui cherchaient péniblement la foi et la science I Ëpfln il parait prouvé que la philosophie est une initiation laborieuse à la vérité, et qu'elle a comme Thnmanité, comme le monde , des problèmes qui accablent et tourmentent rintelligencel Yoilèi certes, un beau sujet d'étonnement , et jamais Tindignation ne fnt plus légitime !
' De VOrganisalio» des scienceê philosophiquei , seconde partie. '•—
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Pârloiu aux hommes sincères et si^rieux. La philosophie n'est point une inspiration soudaine , ce n'est point Tœuvre d'un jour, mais l'acquisition lente de la vérité par la raison* C'est la pensée recherchant sa nature , retrouvant ses lois ^ raffermissant ses ba^es et s'élevant par degrés à la possession réfléchie de la science. Or cette science ne suffit qu'à celui qui en a tout à la fbis reconnu les fondements et les limites > et qui , sans être plus troublé de ses lacunes qu'ébloui de ses lumières , accepte Jes immuables conditions de l'esprit humain, et n'enagère ni la conflftnce dans ce qu'il sait, ni la résignation à ce qu'il ignore. Comme l'homme de la grâce » l'homme de la raison a tout ensedable sa dignité et son humilité ; Tu*nion de la connaissance et de Tignorance est en une certaine mesure le terme nécessaire de la philosophie comme de la religion» Seulement le philosophe s'abaisse soUs la volonté de Dieu telle que sa propre nature la lui mani» feste ^ et le chrétien sous la volonté de Dieu telle que la lui révèle une autorité extérieures
La philosophie^ pour M. Jouffroy, se personnifia d'abord dans M* Cousin. Bien que l'un et l'autre , aux yeux de la multitude , réprésentent la même école , et que le premier ait été le disciple du second, des différences éclatantes les séparent. La philosophie ^ pour Mi Jouffroy , semble n'être que l'esprit humain s'étudiant lui-même ; pour M< Cousin » le génie de l'humanité étudié dans son histoire.
Cependant l'origine des deux doctrines est commune. Depuis Descartes , la clef dé toute science philosophique est la réflexion prise au sens propre et rigoureux , c'està-dire la pensée réfléchie sur la pensée i c'est ce qu'on
appelle, en langage d*école, le point de vue psychologique, et en psychologie la conscience ou le moi. C'est par ce procédé suivi à la manière des Écossais que M. Royer-Collard, mettant en cause tous les systèmes modernes , pensait leur avoir victorieusement intenté un procès de tendance au scepticisme. Aux hypothèses érigées par quelques-uns en principes y il avait substitué le sens commun, éclairé et légitimé par l'observation rigoureuse des phénomènes de conscience. C'est sur cette base que devait s'élever l'édifice ou modeste ou magnifique de la science. C'est cette première pierre qui devait supporter le Parthénon, soutenir le Capitole, ou rester l'humble borne , appui de la pauvreté souffrante et nue. M. Jouffroy médita longtemps assis sur la pierre. Son esprit circonspect s'en tint longtemps à un seul point de la philosophie , et c'était le point de départ. M. Cousin avait bien fortement aussi appuyé sur ce premier point, il est le grand promoteur parmi nous des méthodes psychologiques; mais enfin, le terrain solide une fois trouvé et mesuré , il y posait le pied et s'élançait dans toutes les voies où marche la raison humaine; le flambeau de la critique à la main, il éclairait jusqu'aux nuages voisins des cieux. Son jeune émule au contraire paraissait vouloir s'en tenir au premier pas. Jamais il ne croyait avoir consacré trop d'heures et de soins au principe de la psychologie. Il assouplit donc scrupuleusement son esprit à l'observation de lui-même ; il s'enfonça de plus en plus dans cette méditation du moi , sans cependant s'y perdre jamais , et , toujours fidèle à la méthode expérimentale , il poussa la contemplation très-loin sans tomber dans l'extase ou dans le mysticisme. C'est un des mérites de
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l'esprit moderne et occidental que de savoir, en méditant, éviter cet écueil où se sont brisés Tantiqnité et rOrient.
Avec une incomparable patience, M. Joufiroy, pendant de longues années , se contenta de réduire la philosophie à la psychologie , et même à une psychologie plus descriptive encore quMnductive, et qui servit à témoigner comme à développer en lui la sagacité de Tobservateur et le talent de l'exposition. Il apprit à connaître avec profondeur ce qui se passe en nous , et à le rendre avec une lucidité parfaite. Uintimité du moi est comme le séjour mystérieux où rArménieu de Platon allait chercher des spectacles inconnus quMl rapportait ensuite à la clarté du jour.
Cette philosophie cei-taine, mais bornée, pouvait d'abord paraître un peu stérile. Réduite à ne constater que des phénomènes internes, elle pouvidt sur le reste ne produire que le doute. Les sceptiques ne sont pas tous des téméraires. Le scepticisme fut souvent le fruit d'une dialectique hardie qui se joue du naturel et du vraisemblable; mais il naît quelquefois chez les modernes d'un excès de prudence ou plutôt de timidité. L'abus des méthodes d'observation y peut conduire un esprit profondément expérimental qui constate et ne conclut pas. Cette excessive réserve fut un des caractères de la philosophie naissante de M. Jouffroy, et même à une époque plus tardive, lorsque sa doctrine s'était enhardie, elle conserva des traces de scepticisme S elle se contint en deçà de ses
' Voyez, dans les premiers Mélanges j le fragment intitulé du Sceptici»me , p. 200 , et dans le premier volume du Coure de droit naturel, la neuvième leçon : Béfutation du êcepHcisme.