LE CHANT DES OUVRIERS I I
Les événements accomplis hier n'appartienncntpas encore à l'histoire, et si le poète veut entrer dans ces questionsbrulantes.il faut qu'il laisse voir son âme tout entière. En vain vous montrez le pape généreux et grand, les triumvirs brûlés par les flammes du plus pur patriotisme, les envoyés du peuple éloquents comme le paysan du Danube, vous n'avez pas le droit d'admirer ainsi tout le monde à la fois et de la même manière. Je veux savoir si, dans votre pensée, Armellini et Saffi sont des héros et des brigands, et si les membres de la Constituante romaine ont raison ou tort quand ils s'écrient, avec l'enthousiasme de la conviction, que le temps est venu d'en finir avec ce vieux mensonge de la papauté qui a coûté au monde tant de sang et tant de larmes.
Ainsi, voici une chose bien remarquable et qui fera comprendre à quel point l'esprit de conciliation est maladroit en fait de pièces politiques. Après la chute du rideau, au moment même où l'on chantait avec plus de frénésie que jamais : des frères, des frères, des frères (une drôle de façon de se fâcher, décidément !) et où les titis héroïques voulaient forcer le vertueux Moëssard à dire : « Citoyens, au lieu de: Messieurs ! j'ai entendu formuler l'accusation suivante que j'engage MM. Laloue et Labrousse à méditer profondément. Des socialistes accusaient les auteurs d'avoir fait à dessoin représenter ridiculement Mazzini et Garibaldi. Or,cesdeu\ rôles n'étaient réellement pas plus mal joués (pie d'autres, et certes m les hommes dont je parle eussent senti chez les
FEUILLETONS
auteurs une sympathie décidée pour les chefs de la révolution romaine, ils n'eussent pas manqué de trouver sublimes les comédiens qui les représentaient. En revanche, de farouches réactionnaires accusaient Munie, ce jeune et élégant comédien, d'avoir joué avec une froideur calculée le rôle de M. Rossi, tandis qu'au contraire l'artiste avait mis dans cette création impossible toute la convenance, toute la dignité el même tout l'intérêt qu'on pouvait raisonnablement souhaiter.
si l'éternelle histoire de la chèvre et du chou. El pourtant, que n'aurait-on pas dû pardonner aux efforts de la direction du théâtre de Saint-Martin !
Il ne manquait pas à la représentation un seul élément de plaisir, si ce n'est que la politique gâte tout, et si ce n'est enfin que, sérieusement (j'aime beaucoup Dupont !) on a trop chanté : des frères, des frères, des frères, et les tyrans des ennemis !
\h ! les vilaines gens ! et si jamais je les rencontre sur mon chemin — les tyrans ou les frères, n'importe lesquels — je ne manquerai pas de leur exprimer < quel point ils m'ont ennuyé hier. Seulenn-iii il \ a une chose juste à dire : c'est que les gens <|ui avaient chanté : des frères, des frères, des frères, --.ni applaudis d'une façon on ne peut plus cons cieuse. apparemment ils ont trouvé qu'ils
lient bien chanté, et je ne suis pas ici pour les démentir.
20 mars 1600
0 critique, laisse là tes bouquins tout poudreux d'une poussière glorieuse, tes Elzévir et tes Baskerville, tes savants, tes historiens, tes poètes, toutes ces sources sacrées où tu retrempais ton impérissable et sauvage amour pour la vérité idéale * . Laisse là ces juges des actions passées, car nous avons couronné d'épines et attaché sur un gibet le dieu païen qui te faisait ces loisirs ! Aujourd'hui il s'agit d'être juge toi-même, juge impassible et implacable, non pas de ces luttes où des bergers deminus combattent dans l'herbe fleurie, tenant dans leurs mains la flûte ou la lyre, pour une coupe de hêtre sculptée par l'art divin d'Alcimédon - ; mais juge dans les églogues de l'assassinat et de l'échafaiid, juge entre le crime et le martyre, entre le couteau et la tête coupée. Aujourd'hui, critique habitué à peser les tragédies et les odes dans ta ba-
1. Ecrit à propos de la Charlotte Corday de Ponsard. .1. En réminiscence virgi tienne, Théodore »lc Banville avait dit dans les Cariatides :
« Celte coupe de hêtre où l'art d'Alcimédon
Sut courber sur les bords par un savoir insigne Le lierre pâlissant et la feuille de vigne. »
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lance d'Or, il faut que tu viennes écouter patiemment la comédie de la guillotine. Assez et trop longtemps lu as mis toute la gloire à l'aire vivre dans la lumière les fantômes évoques par les poètes, fantômes de la poésie et de l'histoire parlant une langue harmonieuse. Mais aujourd'hui il s'agit bien d'Othello, d'Hamlel et de Roméo ? Si pourtant, il s'agit un peu d'Hamlet. Nous allons comme lui retourner dans nos mains inquiètes le crâne vide du pauvre Yorick, et, bien plus, de cet ivoire humain, nous allons faire une bonbonnière à ranger nos bimbeloteries poétiques...
...Selon l'ingénieux procédé inventé parlemachiniste des Pilules du Diable, collez -moi contre le mur ces honnêtes cadavres, et à chacun remettez le plus décemment possible la tête qu'il portait de son vivant. Et si vous vous trompez de tête, peu importe, nous n \ regardons pas de si près ; à la guerre comme à la guerre! Allons, voilà quiest fait ; voilà v,|i mon honneur ce qu'on peut appeler des gens parfaitement ressuscites et vivants. Il y a bien sur le cette ligne rouge, pareille à un fil de pourpre, qui est un peu voyante pour des vivants ordinaires ; mais pourvu qu'ils se retournent avec précaution et tout d'une pièce, les têtes ne tomberont certainement pas h terre ; et ni rajustant avec soin la crablanch< . pi rsonne ae verra ce liséré écarlate ? D ne, vivants comme ils sont, cl tout disposés à '•"" li m moyen d'une ficelle, pourvu
•|" '"' compère complaisant parle pour eux dans la
CHA&LOTTE CORDAT l5
coulisse, venez, messieurs de la critique, juger ces géants de la Révolution française, à qui nous laissons tout entière la liberté de la défense, et nous allons voir un peu comment ils s'en tireront !
11 faut, — c'est une misère ! — décider en dernier ressort si ces hommes, dont la fortune et le trépas remplissent encore l'univers d'une respectueuse épouvante, furent des héros ou des assassins, des criminels ou des demi-dieux libérateurs. Et au bas du jugement, rédigé dûment et en bonne forme, vous aurez soin d'écrire de votre plus belle calligraphie : a Approuvé l'écriture, certifié conforme, Fréron et Geoffroy ! »
A quoi le critique répond humblement : « Pardonnez-moi, messieurs, qui suis-je pour juger ces hommes dont la voix inhumaine retentit encore sur nos places publiques, ces échafauds sublimes dont le sang est encore mal essuyé sur nos pavés, ces portefoudre dont les regards pleins d'éclairs tiennent encore l'étranger en respect après que leurs yeux se sont éteints dans la tombe, ces armées en poussière qui faisaient crouler les murailles des forteresses au chant de la Marseillaise ? » Pour vous dire si Robespierre fut un monstre ou un extatique amant de la pure vertu, pour le couronner d'un vert laurier comme a fait le sculpteur David ou pour lui mettre au front une tache de sang, suis-je donc l'impartiale et sereine Némésis des âges futurs ? Qui suis-je pour oser condamner même Marat que le peuple appelait son ami, et dont les obsèques
III [LLETONS '
furenl une apothéose ? Je la vois cette longue liste de crimes que vous me montrez d'un doigt frémissant, mais je vous le répète, ni vous ni moi nous oe pouvons être les juges de ces crimes !
La première lois que j'enleudis prononcer le nom de Robespierre, ce fut au jardin des Tuileries ; j'avais sept ans. /Vu plus épais des marronniers, sous la douce nuit de leurs noirs feuillages, se cache une oasis où les disciples de Platon eussent été heureux de discourir sur l'âme immortelle. Des gradins demicirculaires, taillés dans un marbre blanc comme la neige, entourent la statue d'un dieu jeune et beau. Devant ces degrés sans tache, un bois sacré de giands rosiers touffus cache ses pieds dans l'herbe semée d'étoiles, et des allées sablées d'or conduisent à
I éclatant escalier, où la blonde Euphrosine ne dédaigni rail pas déposer ses pieds, le jour où avec les n\ ruphes et avec ses sœurs jumelles elle revient nue mener ses chœurs dansants. Nous passions par là, mon professeur et moi, refaisant à notre insu la fable du pédant et de l'écolier, cl comme je lui
nandais quel roi avait réuni là ces enchantements :
Mon ami, nie répondit-il, à une époque lugubre
et glorieuse que tu connaîtras et qui s'appelle la
,; solution française, un homme nommé Robes
pierrefil planter ces rosiers et tailler ces marbres.
II voulait que les plus sages et les plus vertueux 'I i Qtre les vieillards vinssent s'asseoir sur cesdegrés pou rvir d'arbitres dans les contestations qui
CHARLOTTE CORP \ ï I~
s'élèvent entre les enfants au sujet de leurs jeux. » A celte idée que La Fontaine eût trouvée si belle, je pleurai ; et chaque fois que je passe devant l'oasis du jardin des Tuileries.de douces larmes humectent encore mes yeux à ce souvenir. Or, cette tendre émotion, voulez -vous que je la raconte à ceux dont Robespierre a tué le père ? Si je crois que les Girondins ont mal aimé la France, faut-il donc que je prononce cette accusation devant les fils de ces Girondins, qui sont mes compagnons et mes amis ? 0 Barbaroux, Louvet, Pétion, vous qui en tout cas fûtes des martyrs, je ne sacrifierai pas plus votre mémoire aux mânes des héros de la Montagne que leur défense à votre gloire. Nous sommes les fils de « quatre-vingt-neuf» et la France est libre. Qui donc osera décréter d'accusation aucun de ceux qui ont su vivre et mourir pour fonder la liberté ?
Aussi le poète de Charlotte Corday s'écrie-t-il : Je suis impartial ! — C'est pourquoi ni son drame ni ses acteurs n'existent ; c'est pourquoi il ne nous a donné à juger que des cadavres et non des vivants. A\cc les soins les plus religieux, il a exhumé leur dépouille mortelle ; mais lorsqu'il s'est agi de les faire revivre et de prêter telle ou telle passion humaine à ces intelligences qui ont accompli une mission providentielle, le courage lui a manqué. 11 n'a osé prendre parti contre personne.
On sait que M. Ponsard a emprunté son drame à un épisode du livre des Girondins par M. de Lamartine. Le texte original est scrupuleusement suivi,
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depuis le chapitre où Mademoiselle de Gorday quitte le couvenl jusqu'à celui où elle marche à l'échafand ; car l'auteur nous a heureusement épargné toutes les légendes poétiques sur les derniers instants de Charlotte Gorday, légendes que M. de Lamartine a recueillies avec nue complaisance qui sent son bonliomme Roi lin. Nous n'avons eu ni larohe déchirée -mis le regard brutal de (Chabot, ni les bras meurtris par la corde, ni la tête souffletée par le valet du bourreau et rougissant encore d'une pudeur qui survit même à ce trépas horrible. En revanche, on ne nous a fait grâce ni d'une amourette apocryphe entre Charlotte et Barbaroux, ni du couteau à manche d'éhène acheté trois francs, ni de l'enfant embrassé quelques heures avant le crime. Cependant l'excessive curiosité qui s'attache au livre a d'un bout àl'autre fait défaut à la pièce. En faut-il chercher bien loin la raison ?
Tout l'intérêt de l'épisode des Girondins est dans le style pompeux, sonore et magnifique du poète i|ui ;i écril les Harmonies. Pour transporter cet intérêt au théâtre, il fallait un poMe qui eût le secret des vers grandioses. Au contraire, le vers de M Ponsard est froid, pénible, souvent médiocre, et manque absolument du mouvement qui est l'âme matérielle de la poésie française. La recherche continuelle et rarement heureuse du sublime y cause
l'auditeur une fatigue excessive, M. Ponsard '"• oonnaîl ;'i fond ni la prosodie, ni la rime, ni ,,"> la BÎ délicats de la versification que pos-