‹ CritiquesChapitre 11 sur 99 · CHARLOTTE CORDA Y I Q · texte numérisé non relu

CHARLOTTE CORDA Y I Q

sèdent à un si haut degré les lyriques contemporains.

Pourtant le germe de toutes ces qualités existait incontestablement dans les vers de Lucrèce. De Lucrèce à Charlotte Corday. en passant pas Agnès de Méranie, il y a comme versification une décadence évidente. Après le succès de Lucrèce, les flatteurs persuadèrent à M. Ponsard qu'il avait atteint l'apogée de l'art. Or. en poésie, ne pas progresser, c'est déchoir, surtout, pour parler brutalement, quand on a encore besoin de travailler.

Ainsi je tache à compenser par un conseil sincère l'impossibilité volontaire que je me crée d'examiner les caractères de Marat, de Danton et de Robes pierre, et le parti que l'auteur a su en tirer. Je dirai seulement quelques mots du personnage de Charlotte.

Mademoiselle de Corday me semble être la figure la moins dramatique de toute notre histoire et la plus impossible à mettre au théâtre. Soir à me manque de passion comme son action manque de grandeur. M. de Lamartine l'appelle 1' « Ange de l'assassi pat ». M'eût-on donné pour cela cent mille éternités, je ne comprendrais pas quel rapport peut exister entre ces deux mots dont l'accouplement grince à notre oreille. Je relis mot à mot le livre de M. de Lamartine sans trouver au crime de Mademoiselle de Cordav d'autres causes matérielles qu'un enthousiasme irréfléchi pour Corneille, dont elle était la petite-fille, et pour le poème biblique de Judith.

Oserai-je dire toute ma pensée ? Le poète des

FEUILLETONS

Girondins compare Charlotte à Jeanne d'Arc. L'héroïsmede l'une, comme le forfait del'autre, mesemble trouver une explication toute naturelle ; mais qui l'acceptera dans notre siècle bêtement spiritualiste ?

Relisez ces lignes du chapitre xxxviu : « Cependant la violation de l'humanité ne s'arrêta pas là. L'infâme curiosité des maratistes chercha jusque sur les restes inanimés de la jeune fille les preuves du vice dont ses calomniateurs voulaient la flétrir. Sa vertu trouva son témoignage où ses ennemis cherchaient sa honte. Cette profanation de la beauté et de la mort attesta l'innocence de ses mœurs et la virginité de son corps. »

I /histoire de Charlotte Corday n'est-elle pas une luis de plus l'histoire de Phèdre insultant Vénus et cruellement punie ? Si la petite-fille de Corneille eûl été épouse et mère, ce jeune et beau sang qui inondai I son cerveau et son cœur et la rendait folle de fanatisme, eût gonflé ses mamelles fécondes et nourri de beaux enfants pareils à celui qu'elle embrassait en pleuranl dans le jardin du Palais-Royal...

Qui sail si le malheur de Mademoiselle de Corday n'a pas été d'être née vertueuse et sans dot? Là, à la bonne beure, je \ois une vraie tragédie, pleine d'épouvante et d'horreurs secrètes. Mais nous sommes bien trop spiritualistes pour admettre à quelque fait que ce soit une cause physique.

aujourd'hui, qu'un homme ait une indigestion, le médecin lui demandera non pas ce qu'il a mangé le matin, mais quelles ^ont ses opinions politiques,

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Les maratisles dont parle M. de Lamartine n'étaient guère plus physiologistes que nos médecins. Eux aussi, sans doute, avaient trop lu les tragédies de Corneille, et nos contemporains n'ont pas assez lu les romans de Balzac. Que de savants, aussi ignares que le professeur en droit du bon La Fontaine, essaient de rendre les hommes meilleurs en réformant les lois, qui devraient bien plutôt chercher à rétablir chez eux la libre circulation du sang ! Nous avons quarante académiciens dont plusieurs savent l'orthographe, pas un d'eux n'a songé à inventer un seul mot qui voulut dire à la fois santé et sagesse.

Heureusement que les trois quarts du temps nos comédiens valent mieux à ce point de vue que nos poètes. Ces femmes jeunes, belles et pleines d'instinct, qui sont l'orgueil de notre Comédie-Française, apportent nécessairement dans Ja composition de leurs rôles la philosophie profondément matérialiste de leurs existences réelles. Comme Anacréon, on a beau vouloir leur faire chanter les Atrides et Cadmus, leur lyre ne peut chanter que l'amour ! L'auteur serait un capucin et aurait écrit uniquement des rôles de statues gothiques, elles trouveraient toujours le moyen d'y ajouter la ligne serpentine. Chez nos comédiens éminents, l'étude des arts plastiques, à laquelle ils se livrent presque tous avec amour, produit le même résultat, si bien. que les créations des vaudevillistes les plus rruellement spiritual is tes finissent en fin de compte par exister, ce qui est plus de bonheur qu'elles n'en méritent.

18 novembre 1800

Pourquoi ce nom, Sapho, voltige-t-i] sur toutes les lèvres P Pourquoi est-il comme un remords et comme un»' menace au fond de toutes les âmes inquiètes ? Pourquoi la Muse de Mitylène, cette grande désespérée à la chevelure dénouée et sanglante, estelle aujourd'hui le fantôme de nos insomnies ? Les (tories et les musiciens redemandent au rythme les sauvages douleurs de Sapho ; les fougueux statuaires déchirent le marbre à coups de ciseau pour y retrouver celte figure effrayante ; les peintres nous la montrent dans le sombre azur, au milieu de cette horrible nuit où sa lyre s'est brisée dans les flots consolateurs '.

Non, ce n'est pas sans raison que nous redisons tous, artistes, le nom désolé de cette victime. Quoi qu mi fasse, en dépit de tous et en dépit de lui-même, I arl obeil à cette loi suprême et fa taie de peindre son époque el d'en montrer les déchirements. Or, le i >man de Sapho, c'esl notre histoire ; sa folie c'est la folie furieuse des femmes qui nous entourent.

'• tenta propo» de la Sapho de Philo xène Boyer, représentée m ta direction Utaroche.

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Calmes, sereines., souriantes, éclairées de joyaux et de parures fleuries, elles applaudissaient l'autre soir au théâtre le dénouement du drame de Sapho, sans se douter qu'elles tomberont elles aussi dans le même abîme. Elles aussi, elles oui foulé aux pieds, en l'insultant, le naïf amour. Deux à deux, elles se sont égarées parmi les myrtes aux rayons de la lune, buvant la brise, s'enivrant d'éther, et, comme la jeune fille du peintre italien, se nourrissant de roses vivantes. Les épaules glacées, elles sont montées sur les verts coteaux et elles ont livré leurs chevelures dénouées au vent qui murmure tout parfumé entre les deux villes maudites. Déjà le froid a gagné leurs veines, et leurs yeux, qui ont bu le ciel, errent vaguement à l'infini, douces prunelles azurées dont le regard n'a plus rien d'humain. Leur main ne sait plus tressaillir, et leur cœur, dont le battement s'entend à peine, semble vouloir s'arrêter dans leur poitrine, tandis que leur voix prend des notes d'or pour chanter les mystères sacrés. Leur danse bondit sans bruit sur l'herbe, et comme aux siècles anciens, l'homme, banni des mystérieuses orgies de la déesse, voit à peine d'un oui ébloui ces fantômes embrassés passer au loin.

Sujet terrible et redouté, auquel les plus forts d'entre nous osent toucher à peine, car celte clé-là aussi, avec laquelle on ouvre la porte de leur jardin enchanté, est une clé fée qui se tache de sang, comme dans le conte du bon Perrault. Parfois, pourtant, exaspéré de l'amour perdu et de ne plus

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presser dans ses bras que dos fantômes, le poète laisse échapper un grand cri de rage : la Fille aux yeiix d'or de Balzac, la Mousseline de Léon Gozlan, mi le terrible chapitre de Latouche sur la maîtresse de Nelson, dans Fragoletta.

\ mu- savez comment les bacchantes se sont vengées d'< u-phée ; ses membres déchiquetés, emportés par le Qeuve, teignaient de sang les ondes, que la bouche divine répétai! encore : Eurydice ! Eurydice ! Ainsi cous, les poètes de V Amour, comme dit M. Baboti, dous invoquons l'Amour à grands cris, comme si les Grâces ne lui axaient pas arraché son arc et ses (lèches! Par noire hymne criée au dieu Amour, nous interrompons dans son alanguissement leur longue chanson des roses blanches et delà pale amitié. Mais elles, déjà condamnées à mort, elles prêtent l'oreille, et leuroreille, un moment charmée, ne peul saisir que des lambeaux de notre ode, coupés par le vent et les fontaines ; elles nous irdent, el leur prunelle baignée de bleu ne peut nous apercevoir. Vinsi, Lesbiennes inassouvies et lassées, glacées, mourantes, elles sourient aux cieux insultés, portant le poison dans leurs veines, et déjà Vénus N( 'ii- tourne vers elles ses yeux. Rien ne

peut vous sauver, 6 Lesbiennes ; déjà l'orage çt les iirs enveloppe ni Lèucateel font bondirses flolsglaqui nom- appellent, et un feu ardent vous brûle!

^"^ dira le critique, si a mal est le mal de nolre époque, à notre liane que saigne cette

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