‹ CritiquesChapitre 23 sur 99 · ALEXANDRE DUMAS 10 I · texte numérisé non relu

ALEXANDRE DUMAS 10 I

ces rois, ces héros et ces martyrs, ont en en\ l'élément divin si développé aux dépens de I élément humain qu'ils n'ont presque pas de points de contact a\ oc la foule. Aussi les uns meurent désespérés comme Chatterton, les autres inconnus comme Bail anche. Alexandre Dumas, l'esprit le plus ingénieux, le plus fécond, le plus adroit de ce temps, doit peut-être sa fortune à ce qu avec un immense génie d'observation, une imagination inventive et une prodigieuse dextérité pour s'approprier les idées courantes, il est incapable de tout lyrisme et répète avec la meilleure foi du monde les lieux communs poétiques que la conversation et les livres ont laissé tomber dans son souvenir. Je ne veux pas comparer Alexandre Dumas à M. Scribe ; il n'a mérité ni cette indignité ni cet excès d'honneur, et peut-être pourtant se tbuchent-ils par plus d'un point. Pour ne parler que de M. Scribe. \<>ilà encore un grand inventeur, un homme habile, rusé, sympathique, dont les petites comédies ont charmé l'univers pendant trente ans, et qui, en fait de lyrisme, est assurément inférieur à M. Clairville. Je mets en fait qu'avec cette seule idée de mirliton : Mon Dieu ! si c'est un sonye, faites que je ne îri éveille pas ! M. Scribe a gagné plus de 10.000 francs. Cette phrase, M. Scribe l'a écrite au moins trois cents fois (j'en appelle à lui-même), tant dans ses opéras quedans ses comédies. Eh bien 1 un poète qui aurait eu la pudeur d'éviter les lieux communs dans le lyrisme se serait cru forcé, pour gagner son argent, de trouver trois cents idées, dont les

deux tiers peut-être eussent blessé le public, comme l'ait toujours une idée neuve et originale la première fois qu'elle est exprimée, et peut-être serait-il mort à la peine.

Non pas que je fasse fi de ces heureux esprits qui ont le don de réfléchir seulement à ce qui les entoure, et le facile génie d'Alexandre Dumas n'a assurément pas de plus grand admirateur que moi. Je l'aime surtout parce que, comme invention, il ne relève que de lui-même, et que le monde fantastique où vivent ses héros est bien à lui comme Paris était au roi jadis ! Dans cet heureux monde, tout le monde a vingt ans, tout le monde est jeune, entreprenant et amoureux ; on s'aime, on se prend, on se quitte, on se bat, on se tue et on est les meilleurs amis du monde. J'aime cette fantaisie aventureuse qui passe à travers l'histoire sans s'y meurtrir, et qui force tous les graves personnages des temps passés à sourire et à mentir comme elle !

Les romans historiques d'Alexandre Dumas, ce o'esl ni de l'histoire, ni delà réalité, ni de la poésie, mais c'est quelque chose de charmant où, à défaut du reste, la personnalité de l'auteur est si complète, -i vivante et si semblable à elle-même, qu'elle s'impose et se fait aimer avec autant de violence que, dans un autre genre, celle de M. Michelet pétrissant lui aussi l'histoire à son image.

Non seulement l'esprit, mais le sang même de l'auteur coule réellement dans les veines de ses per son nages, ils sont faits de sa chair et vivent de sa

MERT ÎOO

propre vie. Aussi, par un rare privilège, la foule reporte-t-elle sur ces personnages tout l'amour qu'elle a pour le poète de Monte-Cristo, et si Georges ou Amaury passaient sur le boulevard, tout le monde se mettrait aux fenêtres pour les voir passer, comme on s'y mettait pour voir passer Alexandre Dumas, et pour crier vivat sur son passage le jour de l'enterrement de Mlle Mars.

8 octobre 18^9

G... a élevé le sigisbéisme à des proportions épiques '. La plus pudique de toutes les folles amoureuses n'est pas plus embarrassée en sa présence qu'elle ne l'est avec sa fille de chambre ou sa baigneuse. En cinq minutes, elle en fera devant lui cent fois plus qu'il n'en faudrait à Constantinople pour être cousue toute vive dans un sac, avec des crapauds et des serpents. Devant G... qui fume tranquillement son cigare, elle emprisonnera ses jambes nerveuses et fines dans ces bas de fil anglais qui semblent une nuée tissée et qui passeraient par une bague d'enfant. Devant lui, elle promènera le démêloir dans ses cheveux frémissants, et elle y entrera voluptueusement les blanches dents du peigne fin. Devant lui, elle fera revivre sous la brosse mignonne et forte à la

t. Kcrit à propos de la Farnesina, comédie en vers de Joseph Mer \\ représentée à l'Odéon.

m - FIGl RES

fois ses trente deux dents déjà plus nettes et irréprochables que la corolle des lis, et clic découvrira tout entières ses gencives rougissantes et rosées. Elle cambrera devant luises beaux reins pour lacer son corset où sa poitrine respire à l'aise, ce corset bien coupé dans une toile qui vaut trente fois son pesant d'or, et que pressent à peine de souples et frêles baleines. Elle abandonnera aux regards de cet indifférent les plus idéales surprises de ses beautés. Elle lui laissera respirer cette saveur odorante qui émane, délicieuse, des bras, du sein et de la chevelure d'une femme saine de corps et d'âme. Elle lui livrera tout, la bottine, large, et pourtant si miraculeusement petite, qui s'ouvre avec une avidité passionnée pour engloutir un pied que rien n'a flétri ; les jarretières, qu'elle attache comme si c'étaient les bandelettes de l'Amour dompté et désarmé ; les regards inquiets, les poses imprévues, les frissonnements d'épaules, tout jusqu'à ce divin mystère de l'éponge qui en se retirant épuisée pleure sur les fermes et pures blancheurs du corps transfiguré ! Incarnation sublime dont l'antiquité fit la jeune Aphrodite née du sang répandu et de l'onde écumante !

Qu'importe tout cela ? G... est l'ami intime, l'homme sans conséquence. Si même il lui faut au

in l'aumône d'un petit brio d'amour, on la lui l<i;t sans retourner les yeux et sans cesser de sourire,

iirtout, c< era une chose oubliée la minute d'a- | imme s il \ avait quinze jours passés.

Eh bien. — que M. \|éi \ me pardonne ! — il me

MERIMEE tOÔ

semble que, chez la Muse, il joue précisément le même rôle que G... chez les courtisanes. La Muse l'aime assurément, comme un familier qui sait bien des secrets etqui a eu bien des complaisances ; mais, s'il vous plait, à quel moment lui a-t elle pris la tête dans ses deux mains pour lui baiser les dents et les lèvres avecses lèvres palpitantes d'amour ? Il y a quelque chose de plus triste pour un galant homme que de ne pas être aimé par une femme ou par une Muse, et ce quelque chose, c'est qu'elle vous aime à l'occasion, comme cela se trouve, par désœuvrement, un jour qu'il pleut, et sans être plus émue que si elle s'amusait avec sa camérislc ou avec sa poupée, dépendant, ne donnons pas à ces frivolités dramatiques plus d'importance que ne leur en accorde M. Mérv lui-même. A proposdeces comédies légères, il pense, j'en suis sûr. comme le Marseillais d'une historiette connue. Certes, elles ne sauraient être approuvées par la plus rigide morale poétique, mais entre amis, à la campagne, cela ne tire pas à conséquence, surtout le dimanche !

18 mars 1800

Comme presque tous les grands écrivains de notre temps. M. Mérimée a été surtout admiré non pas pour les immenses qualités qu'il possède réellement, mais pour les qualités de convention qu'on lui prête.

lof) l'ICLRES

... Le Carrosse du S ai ni- S acre me ni ressemble à loulcs les comédies de M. Mérimée ; il n'y a qu'une scène, une scène admirable, vraie comme la vérité elle-même et peinte avec du sang. Avant lui, les peintres seuls avaient été ausssi cruels.

8 avril 1800

M. de Lamartine se trompe souvent, même en poésie, et cela à la grande satisfaction des sots et des impuissants qui ne se trompent jamais1. Souvent il tombe, mais d'un sommet sublime, et en Titan foudroyé. Sises pas s'embarrassent et trébuchent contre un obstacle, c'est qu'il tenait ses regards levés vers les cicu.v et noyés clans l'azur. Ses fautes, ses erreurs, a - faiblesses même, ont un caractère élevé et grandiose qu'il faut admirer malgré tout; et, même quand son poème est vide, on y sent passer un souille immense. Lyre d'or, qui même tourmentée par des doigts malhabiles, laisse échapper d'harmonieux sanglots, l'âme de ce poète s'accuse toujours divine, même en dépit de l'esprit qui la dirige. Les fils de Pindare sont pareils à des dompteurs de cavales fougueuses et échevelées ; en les voyant s'accrocher aua chevelures de ces monstres magnifiques, le bourgeois qui mène sans effort son âne à moitié

i. l-« nt après la représentation de Toussa'utl-Louverturc.

Page 1