PREFACE VII
de la semaine et les chanteurs de la saison, un Parisien épris d'art et de toiles de fond, un Sainte- Beuve du parterre qui sait l'importance exacte de lavant-scène et des coulisses, du costume et du décor, de l'apparence et des dessous, de l'action dramatique et du rêve muet. Celui-là suivait d'un œil amusé l'exhibition des modes, des titres et des parures, notait les mouvements de la foule influencée par la rue, ne dédaignait ni la cour ni le jardin et savait encore ajouter des voix à celles de la forêt orchestrale.
Son coup d'œil au balcon et ses propos d'en- Ir'acte attestent un luxe d'empire et l'esprit de deux républiques. Ses comptes rendus sont ceux d'une époque et tous restent frappés d'un coin très personnel. L'œuvre est là qui survit, durable en son instance, toujours écrite, encore dorée au feu de l'improvisation.
Le temps n'a pas usé tout l'esprit de Banville. La cible où frappaient ses pointes a pu disparaître ; les traits de l'archer solaire n'en restent pas moins précieux, et c'est à peine s'il importe de savoir à propos de quels drames rentrés sous la trappe, à l'occasion de quelles comédies évaporées telles ou telles paroles furent lancées. Elles existent du fait de leur grâce et de leur légèreté brillante avec le fer aigu de leur intention.
Ce poète crut au feuilleton comme d'autres
uni au roman. Sa volonté évidente d'en faire une œuvredart autant qu'un instantané apparaît dès le début, à la veille des journées de juin IN 19. quand il compose avec émotion ses premières pages en y mêlant la préoccupation d'une heure grave aux distractions de l'affiche et le deuil de la cité à celui des muses. Plus tard il formulera lui-même sa théorie par la bouche de Jules Janin :
Jeune feuilletoniste, figure-toi avant tout ceci :
l'important pour toi, ce n'est pas la comédie qu'on a
jouée, ni le bal Ici qui se déroule comme une frise
éperdue, ni le mélodrame qu'on a hurlé : c'est ton
œuvre personnelle. C'est surtout et uniquement ton
pre feuilleton, qui doit être composé comme un
me, vivant comme une page d'histoire... Surtout
- moderne, car tout ce qui vit est moderne, IIo
mèreplus que Pigault-Lebrun et Aristophane plus
que M. Scribe.
Au sens ironique et religieux de Banville, rien n'est de plus grande actualité que l'éternel. Il aime à luire le lour des mots.
A trente ans il se prévoyait et devait donner
à pensera lui-même quand, dans ses « Etudes
dramatiques » publiées au Paris, il s'appliquait
à traa i la silhouette de « ce grand critique dont
œuvres seraient, disait-il, l'histoire la plus
du théâtre moderne, si celle histoire ne
vivait bien autrement saisissante, animée et merveilleuse dans les conversations où le prestigieux écrivain se dépense mille fois en une heure, entassant les faits, les aperçusses portraits gravés à la Gavarni avec un seul coup de crayon, soulignés par un seul trait de plume et — comme fait le statuaire, avec un coup de pouce donné à propos — éclaire avec un mot lumineux toute son esquisse ».
Au même Paris et à la même époque, Gavarni publiait le plus délicieux portrait de Banville en l'inscrivant dans ses Masques et Visages1. Soixante ans ont passé ; la figure n'a pas vieilli : toujours charmante et fine, spirituelle et inspirée, elle est celle d'un artiste intuitif plus encore que d'un penseur épuisé et nous laisse croire que l'idée peut mourir, la beauté jamais.
Tous les dons du poète ne sauraient être monnayés au jour le jour. Il en fut, il en reste qui ne passent pas dans le commerce quotidien.
Si le feuilletoniste génial n'avait pas eu tant de grâce parisienne, il aurait été encore plus inacluel. Quel anachronisme c'était déjà au siècle dernier détaler un tel luxe verbal au rez-
1. Xous donnons une reproduction de ce portrait en tête de notre choix d-e critiques. La lithographie originale lait partie des « nouveaux albums de Gavarni » chez Calmann- Lévy, éditeurs.
l'KI T VCE
de-chaussée du Pouvoir (journal de l'ordre) el d'y célébrer l'atticisme de Robespierre !
In esprit si dégagé, si peu pesant, alourdiraitil maintenant le bagage d'un aviateur ? Nous avons renoncé à ces laçons déparier qui savaient agréablement papilloter à la Diderot sur les sujets les plus profonds. Les grands mots légers si chers à Banville n'ouvrent plus leurs ailes. D'autres répliques convenaient et nous avons su les trouver : un théâtre brutal nous éduque aujourd'hui. Mais n'exagérons pas notre scepticisme dans un temps où nous avons tout pris au sérieux, même l'adultère. Comme le romantisme précédent, et peut-être davantage, notre modernisme a eu ses audaces réelles, ses cla mations et ses naïvetés. Cependant nous désapprenions les formes indirectes de l'amour el du blâme, la noble galanterie et la douce ironie : nous allions au fait ; et la vie a tout i continuant son cours normal.
Oui, nous vivons, nous respirons à notre tour, et cela nous parait une chose très nouvelle. Nous sommes redevenus jeunes dans l'ivresse s tournantes. Au surplus, nous avons demandé tous les spectacles de la terre au cinématographe, et il nous lésa donnés. Il se trouve seulement que. dansées conditions, la critique darl a quitté le parterre depuis longtemps.
Elle se promène, elle rêve, elle combat peutèlre, mais dans la confusion. Trop souvent elle passa aux annonces comme on passe à l'ennemi. Son vagabondage n'est d'ailleurs pas sans attrait. Il lui sera beaucoup pardonné parce quelle aima beaucoup de cboses et en révéla quelques-unes. Force d'inquiétude, la critique est un Faust. On la vit dans la poussière des routes et les fumées du plein air, s'attardant en compagnie devant les paysages protégés, ou solitaire en face des sites incompris. Elle voyagea comme autrefois, mais plus vite", de retour à Paris, elle se montra quelque temps aux concerts du dimanche ; on la crut occupée à des vernissages quand elle s'empressait à des matinées plus discrètes. L'archéologie la sollicitait: Suse se révélait dans la fraîcheur des céramiques ; elle ne lit que tourner la tète et se risqua dans le monde pour affirmer des chapeaux ou ajuster des aigrettes. La critique data ses chroniques de Byzance ou d'Ecbatane, de Téhéran ou de Grenade, de Bruxelles ou de Londres ; elle conférencia en Amérique, à l'Académie et dans les faubourgs sur la gymnastique idéale et la culture physique. Elle fut partout et nulle part ; on croyait la tenir mais elle avait passé. A ceux qui se flattaient d'obtenir ses aveux, elle opposa enfin l'indiscrétion professionnelle.
Cependant, par ce livre d'extraits choisis, qui
portent en eux leur style, leur théorie, leur passion Fragile e1 leur morale, ou se flatte de prouver que la critique alerte exista déjeà au \i\l suc le, et de la façon la plus rare, la plus inattendue, avec le poète des Occidentales.
1a' Fait que le public responsable est maintenant juge en dernier ressort n'ajoute rien à l'esprit des plaidoiries, et le moment où tout lf inonde parle pour ne rien dire est sans doute celui où l'on éprouve le profond besoin d'entendre quelqu'un.
Théodore de Banville offre des garanties.il ne
prononce pas au hasard en rapportant les œuvres à sa Foi poétique et à son métier. Il prend les rôles au sérieux en écoutant sa voix intérieure ; dès son entrée, on voit que ce singulier soiriste n'est pas seulement un témoin de la pièce, mais un écrivain de race conduit par son instinct à des considérations essentielles. Il a des choses à dire, des constatations à Faire, et son impatience s'explique, car il sait que le théâtre n'esl que la Façade du siècle et que la
gédie de h» Révolution va se continuer dans les mœurs. Une impatience philosophique s'accorde alors avec la vivacité de sa jeunesse. I expérience viendra. Il ne cessera pas d'affirmer les exigences les plus hautes de la vie, et