PREFACE XIII
l'on verra bientôt que son apostolat spirituel annonçait un nouveau sourire du bonheur, la détente d'un art trop agité, l'abandon des complications futiles, la rénovation du spectacle et la purification de la joie moderne par le miracle du verbe.
Mais une telle fin requiert une autre force que celle de l'écriture : il y faut le consentement d'une fouie qu'on amuse trop facilement par des moyens mécaniques et que rebute l'initiation aux grands mystères de la parole. C'est pourquoi après avoir fait confiance au peuple, comme le voulait lesprit de son temps, Théodore de Banville n'en continuera pas moins sa propagande pour les meilleurs.
Qu'on ne s'y trompe pas, l'exaltation qu'il nous propose n'est pas celle des mots bavards. Il sait que le lyrisme peut interpréter une autre émotion que celle de l'éloquence, il croit au rythme, il y voit une idée supérieure aux déductions de la logique pédante ; héros de la pensée essentielle et féconde, il réalise son espoir d'humanité, son désir de régénération dans cette vertu d'enthousiasme qui fondra les cœurs comme la cire et finira les guerres de sang quand on aura compris le secret de la musique.
Nous n'atténuerions pas une telle grâce en la
X1V rnn w.k
disnnl platonique. Elle nous mènerait à comprendre, à goûter pleinement le sentiment qui
lit trembler la voix de Soerate sur la fin du Banquet quand il rapporta son entretien avec une femme de Mantinée.
Et qu'importe, au demeurant, que ce frisson du dialogue avec la Fantaisie, avec l'Inspiration avec l'Étrangère ne soit pas celui qu'on peut attendre des théâtres d'argent, s'il est l'essence du Théâtre comme l'élan secret est l'âme de l'action ! La générosité du critique, c'est de reconnaître, malgré tout, une telle importance aux directives du spectacle, de les dégager du jeu et des accidents. Théodore de Banville cherche la beauté; ses yeux sont de « vifs et puissants miroirs » ; il sait la reconnaître quand elle passe ; est elle absente, il l'évoque, il y supplée par son imagination ; et toujours il subit h- vertige du dithyrambe que Nietzsche définira lui dans sa valeur de sagesse et de folie.
Si le monde pouvait avoir un sens, les poètes l'aui lient trouvé: celui ci s'efforce donc à devine!, il va plus loin que les mots, vers le Chant. Enfin il l'avouera, ce lut là son objet:
1 ni. penché mu- le monde physique,
I «jours étudianl le grand art, la Musique,
D «le cri de la poui pic el dans lechantdes fleurs.
Après cela, on montrerait sans peine que le dilettantisme de Banville est une formule de combat, la seule qui lui laisse la pleine possession de son domaine, et que sa théorie de l'art pour l'art esta tout prendre la plus utile et la plus ^' " ! r [u\ absout toujours la chose parfaite en considération de ce qu'il entre de bonté supérieure dans la perfection de la forme. La qualité d'une pensée ou d'une émotion le touche plus que sa mise en scène et que la surprise des mouvements, car il sait par quels liens l'idée tient à l'action et qu'on ne peut pas agir tout à fait dans de la toile peinte. Mais cette conviction si rigide et souvent axiomatique, il l'affirmera sans pédantisme, en musicien brillant et sensible, soucieux d'émouvoir avant que de prouver et d'émouvoir autrement que par la secousse des larmes. Voyez, par exemple, son explication du tragique dans Eschyle contre Euripide : « Et c'est à la lyre seule qu'il a été donné de communiquer la vie aux choses inanimées. » Théodore de Banville savait où nous allions et, de toutes ses forces, il a voulu retenir 1 antique chariot emballé sur la pente d'un réalisme sans réalité désirable. Il a dénoncé le jeu des accessoires et les artifices de la rampe. Dans cette voie, il est allé jusqu'au paradoxe apparent en déclarant qu' « entre ces deux éléments,
la parole magicienne souveraine et le spectacle m itériel, il n'y a aucun accord possible. »
Lui reprochera-ton son romantisme ? On ne pourrait le Faire qu'après avoir reconnu qu'il y enfermai! « l'éternel esprit révolutionnaire qui ne cessera pas de détruire et de créer. »
Ce rimeur a osé donner des conseils à ceux qui pouvaient lui répondre par le chiffre de la recette. Ne nous dissimulons pas son courage. Qu'il ait été écouté ou simplement compris, cela n'est pas certain, mais enfin il aura eu le rare mérite d'avoir voulu réconcilier l'art et la vie sur les planches du théâtre et d'être resté fidèle aux grands enseignements.
Sa critique est ascendante : elle monte et voit de haut les détails. Poète, il justifie encore son lyrisme par l'intuition aiguë, la connaissance immédiate, la saillie, le trait. Dans un siècle qui afficha trop de mélancolie, le ton majeur de sa voix paraît nouveau. Sans vulgarité, son
ingile est joyeux, réconcilié avec les démons de la chair et de l'esprit.
Il y cache une observation pénétrante, sou-
1 cruelle, et (jui ne lient pas à passer pour
telle. Il affecte donc d'être un homme de bon
sens pour censurer les principes de l'école du
M encore une attitude très re-
marquable chea lui (|ue de parler toujours du
PREFACE XVI l
peuple avec amour el de croire à la postérité à la gloire, à l'humanité, comme si lhistoire cachait un secret qui sera connu un jour. Sur la fin de sa vie, il définissait encore les poètes : « ceux qui ont le droit de plaindre et de consoler la misère humaine et de nous faire entrevoir dans la lumière le sourire mystérieux de l'espoir *. »
Comprenons-le tout entier avec ce qu'il entre d'idéalisme social, de malice personnelle et de croyance au mieux dans sa manière.
Une distinction nécessaire et voulue est celle qu'il a su établir entre le public et le peuple, «ces deux êtres si essentiellement différents ». Dans le peuple il voyait les vertus de l'instinct, le trésor inconnu ; dans le public, les défauts d'une foule où domine fatalement l'esprit médiocre et routinier.
Pour bien entendre Théodore de Banville et pour harmoniser profondément ses contrastes, on ne doit pas oublier que tout jeune, à vingt-six ans, entrant tout armé de volonté bienveillante dans le champ clos de la critique, il s'est qualifié lui-même de « pauvre gentilhomme républicain ». On ne saurait dire pourtant qu'il ait jamais été démagogue autrement qu'au sens de Périclès.
1. Avant-propos des Chansons pour toi de Claude (- >iiturier (ISS'J).
\\lll PRÉFACE
Sa morale est bonne conseillère ; elle suit le tirant de la vie, non sans vouloir davantage : DU peut la croire héroïque ou esthétique dans la large mesure où ces deux mots s'accordent. 11 voit volontiers dans le poète un avocat de la nature qui n'a pas à se l'aire l'auxiliaire des autres forces d'organisation. Son interprétation du caractère de Don Juan atteste une admirable aine audace philosophique. Il sait d'ailleurs que la morale des peuples évolue dans le temps autant que dans l'espace, et simplement il écrira : « Ainsi change l'horizon de la conscience humaine. »
En somme, et bien qu'on ait pu croire le contraire, Théodore de Banville est peut-être le seul critique dramatique qui, jugeant d'instinct les hommes et les œuvres, ait eu une doctrine de théâtre et une tenue individuelle dans ses pensées d'ordre. Barbey d'Aurevilly, pour ne citer que ui-la. plus brusquée! plus mordant, s'en tient j> souvent aux indications du catéchisme catholique, spirituel et diabolique, et tranche de tout au gré de ses préventions et de sa l'an-
li pu connaître Théodore de Banville dans
res années de sa vie. A côté (Ju poète
qu on ado toujours, il me fut donne dap-
TREFACE XIX
précier en lui un vieux monsieur exquis, causeur délicieux et profond observateur des travers humains
Il aimait peut-être Balzac et Victor Hugo plus que ne le veut son œuvre. Mais en dépit de ces vastes admirations, je comprends mieux aujourd'hui qu'il savait rester léger et railleur comme un sage de l'Attique à une époque où la critique tournait déjà à la classification des marques. J'aurais dû, au sortir de ces charmants dimanches de la rue de l'Eperon — le poète y demeurait entre cour et jardin — noter ses propos. Mais c'était au moment où paraissaient les premières annéesdu « Journal des Goncourt » qui nous détournait du « rapportage » littéraire. Je retrouve cependant dans mes carnets le crayon d une visite que Leconte de Lisle et François Coppée firent à Théodore de Banville pour 1 engager à se présenter à l'Académie, en l'assurant du succès de sa candidature.
Ce fut Leconte de Lisle qui, le premier, fit l'invitation. Banville s'excusa avec la discrétion qui convenait devant un académicien si justement immortel.
— Vous n'auriez qu'un mot à dire, insista Coppée avec déférence.
— Ce mot. je ne le dirai pas, je ne peux pas le dire après ce que j'ai écrit.
xx PRÉFACE
— N'avons-nous pas tous parlé librement de l'Académie ?
— Non ! pour moi ce n'est pas une question personnelle. Je crois même avoir raisonné mon opinion '. Mais d'ailleurs vous savez bien que mes critiques n'allaient pas jusqu'aux académiciens.
Et sur celte politesse qui donnait un tour a la conversation, on parla d'autre chose. Banville en arriva à dire avec un léger tic de la joue gauche :
Ce bougre de Voltaire, pour qui je ne professe d'ailleurs aucune espèce d'estime, a une phrase que j'entends comme parole d'évangile :
Tout ce qu'on écrit doit pouvoir se dessiner avec un crayon. »
Leconte de Lisle approuva :
- C'est un mot de poète. La poésie ne vit que
1. Dana ses Lettres chimériques, Théodore de Banville a précis^ mie lois de plus un grief qui tenait à sa doctrine: L Académie, en temps que personne morale et collective, ;i toujours été en hutte aux railleries, et rien n'est plus juste, ctr, prise dans son ensemhle, elle se laisse gourerner par un préjugé auquel ne consentirait isolément aucun de. membres qui la composent. Elle s'imagine, croit et vent faire croire que la meilleure des œuvres d'art est celle qui ie propose un but moral immédiat : à ce compte, / Iliade aussi bjen que la Vénus de Milo seraient des ceut inféi ieurea »
d'images et, sans la plastique, il n'y a pas à proprement parler d'images.
L'actualité voulut qu'on parlât de Millet, le sculpteur, et Théodore de Banville fit remarquer que cet artiste aimait la poésie abstraite. Aimé Millet était d'ailleurs un sculpteur à idées. Il estimait, par exemple, que pour portraire un grand homme il n'est pas besoin de chercher précisément la ressemblance physique, mais d'arriver à une expression caractéristique de son génie. C'est ainsi qu'il avait sculpté Louis Blanc en lui donnant une face énergique et dantesque opposée à la figure un peu piètre du personnage. Alors Leconte de Lisle :
— Le fait est que Louis Blanc avait l'aspect d'un petit vieillard glabre et poupin.
Théodore de Banville s'amusait :
— Il resterait de cette théorie sur le portrait que les caractères étant d'une expression plus générale que les individus, le même buste pourrait servir plusieurs fois...
Coppée fit remarquer que ce serait une appréciable économie. Banville reprit le mot :
— Et c'est surtout en fait de marbre qu'on ne saurait trop faire d'économies.
Le poète en verve tenait à parler de Balzac ce jour-là. Il le dressa en robe de moine, comme pour donner raison à Millet, et déclara qu'il
\\n PREFA< i
ne pouvait pas le voir « statufié » autrement.
Leconte de Lisle avaif alors la face pleine et d'une belle coloration brune ; son monocle, enchâssé sous un front olympien , tombait souvint el découvrait la fixité d'un regard qui d'abord semblait terne, voilé et comme étonné îles choses. Sa parole sombrait lente et large ; il apportait à la ponctuer une grande sobriété de gestes.
Théodore de Banville, plus nerveux, se levait, changeait de siège, indiquait du doigt des intentions, sans lâcher son éternelle cigarette qu'il roulait dans une sébille à thé et lumait pour l'odeur. Sa causerie abondante et imprévue se nuançait de poses suspensives — celle de l'index levé lui était familière. Il finissait toujours ses phrases.
is un large béret noir de Scaramouche, capote sur la nuque, il montrait une physionomie noblement usée. Il y avait dans son expression du mime et du confesseur. On avait envie de tout lui dire. Mais il comprenait avant qu'on «ni p.nlé et justifiait tout par des histoii i
1 '"' autre lois, je vis Banville, malade,
18 un fauteuil à oreilles, el suivant de l'œil
les mouvements du balancier de cuivre, au
coffre 'I un.- horloge normande curieusement
PREFACE X\ni
décorée par Rochegrosse de peintures capricieuses et comme laquées en rouge.
Il s'étonnait de la prétention des symbolistes :
— Comme si tous les poètes n'étaient pas des symbolistes !
Et doucement, d'une voix charmante, il leur reprocha de manquer un peu de substance, en ajoutant que c était bien leur droit. — Au surplus, dit-il avec lassitude, ne m'a-t-on pas accusé du même défaut?
Comme je confessais naïvement le plaisir que j'avais à l'écouter quand il me parlait du monde, de Paris et de lui-même, il me regarda et me dit avec une inflexion inoubliable :
— Vous auriez dû me connaître autrefois... J'ai mis beaucoup de ma pensée et de moimême dans mes chroniques de théâtre et n'en ai repris que quelques pages.
Vingt ans après sa mort je l'ai retrouvé dans les colonnes des anciens journaux, sous le jour froid de la Bibliothèque Nationale où la vie se décolore. Je revenais à lui après l'Afrique et les sables, les cités du soleil, la marche des pas teurs nomades, la colonisation et l'Islam. Quelle marge à son texte ! J'aurais pu ne plus le comprendre, ne plus le reconnaître, et je l'appréciais davantage, et je 1 aimais encore mieux d'avoir fait la guerre des idées avec ses flèches brillantes.
xx,\ PRÉFACE
En Algérie, je devais rencontrer Georges Rochegrosse, beau-fils du poète.
l'n soir, dans sa maison d'El-Biar, sur l'autre rive de la Méditerranée, au balcon du Sahel d'où le regard plonge sur la ville en bas, sur la mer au loin, nous parlions de Théodore de Banville et de ses feuilletons.
« Quel beau livre ce serait, disions-nous, qu'un seul volume d'extraits choisis offrant en une lois le Banville de tant de semaines ! »
(le livre, nous l'avons voulu, sans trop nous attarder aux difficultés de sa sélection, aux objections des libraires et à tout ce que nous Bavions du goût moderne pour « les actualités de cinq minutes ». Il appartient maintenant à son lecteur. Ecrit au feu des applaudissements et dans le sifflement des ironies meurtrières, nous souhaitons qu'on puisse entendre son air de tête et de bravoure, qu'on y trouve ce qu'il contient encore d'enthousiasme et de tristesse, (I espoir el d'héroïsme.
Témoin des plus beaux soirs de tragédie et d'opéra, de drame et de comédie, comme d'aulics le furent des congrès et des batailles, Théodon- de Banville, lui aussi, est un mémorialiste.
Paris, qui s'empresse au théâtre, et tous les jouis, ci dans tous les théâtres, ne veut peutêtre qu'y laisser ses soucis au vestiaire. De