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LE CYCLOPE

L'esprit mal enchaîné les dénoue aisément, En vain des liens d'or attachés à la pierre Du Titan retiendraient la langue prisonnière ;

Ses désirs, comme un choeur de rebelles démons, Libres, iraient llotter sur la cime des monts. Son àme, sans parler, peuplerait l'étendue, Et son rêve superbe enflerait chaque nue.

HÉMÉSIS

Aoilà toute ma crainte et ma seule douleur ; Tant qu'un penser survit dans les plis de son cœur, Tant qu'un seul souvenir, habitant sa poitrine, Subsiste, malgré toi, debofct sur sa ruine, Lescieux sont mal assis, et je crains l'avenir.

Edgar Quinet est là tout entier. Il ne crut pas que la liberté fût une chose extérieure à nous et qu'il dépend de quelqu'un de nous mvir : aussi a-t-il vécu, chanté, lutté, souffert avec la certitude sereine d'un homme abrité dans sa conscience comme dans une inexpugnable forteresse. Véritable poète, il ne vécut que pour rendre les idées visibles, pour les incarner sur la terre, et, tout amour, il ne fit à aucun être vivant l'honneur de le haïr ou de le craindre. La souveraine bonté et la souveraine indulgence, c'està-dire la suprême force, voilà co qu'il rapportait, de ces « sommets chevelus » , où le fin et irascible critique des Lundis regrettait de l'avoir vu monter. De jour en jour sa gloire brillera plus visible et plus pure ; il est demeuré vaillant, doux et tranquille, au milieu de tous les orages, exempjt d'ambition et de fièvre ; nulle ivresse humaine ne peut troubler celui qui a trempé sa lèvre dans la source vive de la poésie.

LOUTSE COLET 1^5

20 mars 1876

Mme Louise Colet, qui vient de mourir presque à la même heure que Mme la comtesse d'Àgout, mérite d'être comptée parmi les lyriques de ce temps. Elle avait reçu pour la poésie des dons très remarquables et très singuliers qui lui assuraient une place à part ; et tandis que d'autres femmes illustres chantaient, avec un lointain ressouvenir de la grande Sapho,les amertumes de la vie, les déceptions de l'amour, les tristesses de la jeunesse qui s'envole, le mensonge du fruit vermeil qui sur nos lèvres se dessèche et devient cendre, Mme Louise Colet était née pour célébrer naturellement l'orgueil de la jeunesse, le bonheur de vivre, l'ivresse du triomphe. Elle embrassait éperdument la nature, charmée par les forêts, par la lumière, par le ruissellement des eaux, par la splendeur des fleurs, et elle possédait, par une admirable exception, cette qualité première de toute robuste poésie : la joie ; c'est ce qui la distingue, et chez elle tranche nettement avec ses célèbres émules. En effet, chez les femmes, presque toujours, l'ode est un cri de désir et de regret jeté vers les paradis infranchissables, vers les bonheurs dont elles sont exilées, vers les visions qui se sont enfuies, et lorsqu'elles chantent, c'est en posant une main frémissante sur leur cœur brisé et saignant.

Mme Louise Colet, au contraire, était armée du

talisman suprême. Souverainement belle, avec une tête imposante et charmante, coiffée de longues boucles d'or, reflétant le ciel dans de douces et fîères prunelles, enchantant les regards par la vive pourpre de ses lèvres en fleur, reine par son cou superbe et par ses blanches mains aux ongles de rose, elle était à la fois poète et sujet pour la poésie ; elle se sentait protégée par l'armure de diamant, investie de la force suprême ; elle tenait dans ses doigts de lis la puissante quenouille d'Omphale, victorieuse de la massue el de l'arc d'airain. C'est pourquoi elle a eu toutes les ardeurs et toutes les énergies du vrai poète, et c'est pourquoi elle a pu pousser vers quelque infidèle ce cri héroïque, l'un desplus beaux qu'ait jeté l'ode moderne :

A a, cours encor de femme en femme I Je crains peu l'infidélité.

. . . Après George Sand, avant toutes autres femmes poètes, à côté de Valmore aux accents douloureux el tragiques, Mrae Louise Colet a tenu sa place enviée et justement conquise, et il me semble que sa tombe mérite une branche, si mince et frêle qu'elle soit, du ili\in laurier.

6 mai 1878.

La peinture de Daumier est encore, comme son 'I ssin, une guerre ; car il ne saurait pas faire autre chosi que combattre, et c'csl toujours le veut de la

bataille qui fouette sa joue et enfle sa narine. D'un cùté il peint les maîtres du monde, et, parmi eux, effarés, affairés, insinuants, extasiés à froid, agiles, exaltés, effrayant l'azur de leurs gestes, les avocats, dont il fait tourbillonner les robes noires sous le souffle de je ne sais quel ouragan vengeur. De l'autre, les souffrants, les déshérités, les pauvres, les victimes qu'il aime avec une délicieuse et fraternelle tendresse.

i 7 février 187g

Daumier fut avec Gavarni et Balzac un des infatigables créateurs de la comédie moderne.

La comédie ! Il faut bien le dire, sans nier ou méconnaître le talent de personne, depuis un demisiècle c'est surtout en dehors du théâtre qu'elle est née et qu'elle a grandi, car le théâtre vit surtout sur cet axiome : « Il faut que tout rapporte de l'argent ! » Et, au contraire, la muse Thalia a cette manie invincible de ne pas vouloir révéler sa pensée aux gagneurs d'argent.

Par une obstination bizarre et qui ne pouvait entrer que dans l'âme d'une déesse, elle aime les pauvres. Honoré Daumier, à qui elle a soufflé son génie et qu'elle avait choisi entre tous, fut un pauvre et mourut pauvre. De plus, il était républicain, spontanément, comme on respire ; il était peuple et il aimait le peuple au plus profond de ses entrailles.

Tant que le crayon fut libre et put lutter contre le

1 'hS FIGURES

pouvoir, Daumier fit, en grandes planches dans la Caricature, des chefs-d'œuvre comme cette page tragique de la Rue Tr ans no nain qui, une fois écrite, entra dans l'histoire pour n'en plus sortir. En des portraits nets, finis, d'une couleur vivante, précis et profondément étudiés, il condamne à l'immortalité vengeresse ces pairs de Louis -Philippe secs, chauves, maigres, ventrus, obèses, à faces larges, à crânes piriformes, à favoris absurdes, et il les enjolive de leurs uniformes, de leurs croix, de leurs plaques, d'une orgie de cuivrerie et de ferblanterie, peints si fidèlement que si jamais l'avenir avait besoin de leurs images (car tout est possible), il serait forcé de les demander à l'incorruptible témoin Honoré Daumier ! Vinrent les lois restrictives. Hélas ! qu'étaient devenues les espérances exprimées dans le dessin appelé : la Liberté de la presse ? Qui ne se souvient de cette belle planche ? Au milieu de ses presses, de ses outils, de son matériel d'imprimerie, un jeune ouvrier typographe taillé en hercule, coiffé du bonnet de papier, ses manches de chemise retroussées, >'ilidemcnt campé et montrant ses membres d'athlète, jette autour de lui, en fermant les poings, un regard intrépide. Dans le fond, Philippe (qu'alors on pou- \ait mettre en scène) et ses sergents de ville s'arrêtent avec indécision, n'osant avancer. Depuis lors, ils ient osé. La satire manquait au satirique, il ne lui iil plus rien ; si fait, il lui restait la comédie, M à dire tout ! Dès lors, il change de crayon et de manière ; il avait à peindre non plus des faces parti-

culières et reconnaissantes, mais les mille types de l'humanité ; il a besoin non plus d'être minutieux et fidèle, mais d'indiquer d'un trait furieux et rapide les généralités épiques, et il se laisse aller à toute la fougue de son libre génie. L'être qu'il prend à partie, c'est le bourgeois (mot qui demande à être expliqué, car il s'agit ici non du bourgeois qui, depuis tant de siècles, bûche, lutte, se donne, travaille pour la liberté, mais du bourgeois à qui on a crié : Enrichissez-vous ! qui fait un dieu de son ventre, et adore avec la plus franche idolâtrie l'autre dieu appelé : pièce de cent sous !) en des milliers de séries, de genres, d'espèces, d'individus, comme s'il écrivait une Histoire naturelle, et il l'écrit en effet. Daumier saisit ce Protée insaisissable aux innombrables formes ; il va nous le montrer avec sa sottise, avec sa banalité démesurée, avec son nez au vent, ses chapeaux tuyau de poêle, ses ventres pointus, ses jambes grêles, et quelque chose de surnaturel et de divin, marqué dans chaque pli du vêtement, dans chaque ligne du visage, et qui est : la haine du Beau ! Mais représenté avec une vérité cruelle, ce modèle sera hideux? Détrompezvous ; il aura sa beauté propre, car cet ouragan, l'inquiétude et l'agitation moderne, le tord, le caresse, le fouette, l'enveloppe, s'engouffre dans les plis de sa redingote vulgaire, colle à ses mollets le pantalonfrémissant, agite ses souliers comme des torpilles et donne à son nez l'aspect d'un oiseau qui s'envole. Ce que Corot fit pour les arbres, pour le chêne, pour le mélèze, pour le peuplier qui tremble, Dau-

naier le fait pourses bourgeois. Avant lui, les personnages des dessinateurs vivaient sur une feuille de papier, devant un fond conventionnel ; lui, il fait mouvoir les siens dans une « atmosphère » visible, où tout frissonne et vibre. Il ne permet pas à la nature d'être un décor quelconque ; il faut qu'elle s'intéresse à la scène jouée et devienne un des acteurs de la comédie. Elle s'y mêlera, quelquefois par l'antithèse de son ironique indifférence, comme dans cette terrible illustration de la ISémësis médicale, où, sur une place vide, les corbillards, traînés par des haridelles exténuées, emportent les victimes du choléra, sous un ciel d'une beauté aveuglante et éblouissante; ou, au contraire, comme dans le dessin typique où, pantelante, pliée en deux, échevelée à la Dorval, criant : Malheureux ! tu vas tuer le père de tes enfants ! l'épouse se jette entre son amant, tapi sous la table, d mari, vêtu en garde national et armé du glaive : la chambre, les tentures, le mobilier sont hérissés, tremblants et furieux comme les personnages ; les fauteuils s'exaspèrent comme la femme, et les têtes do bronze qui ornent la table partagent l'incertaine et comique fureur du mari...

On eût pensé que, peignant le bourgeois, Daumier n'a qu'un sujet ; il les a tous et il n'est pas une des folies humaines pour laquelle cet acteur unique ne suffise à sa comédie.

■ le philistin triomphe en sa haine sauvage contre la poésie ! Daumier l'encourage dans son mépris du rythme et delà lyre, et tel, l'ayant désha-

bille, il le couche dans son lit conjugal, étalant sur l'oreiller son bonnet de coton et son collier de favoris ; mais il couche à ses côtés l'épouse poétique, maigre comme une planche, qui, à la clarté d'une bougie, dévore le « dernier» de Ponson du Terrail, et de temps en temps s'interrompt pour jeter un regard écrasant de mépris sur le dormeur dépourvu d'idéal.

Que la maladie du paysage, l'hystérique tendresse pour les lacs et les prairies envahisse la littérature, et, nous noyant dans un déluge de descriptions, nous ramène aux Jardins de l'abbé Delille, ne croyez pas que Daumier soit étonné. D'un coup de crayon, il a créé. "Voyez ! Un paysage effroyable, une lande mordue et léchée par le soleil, où deux spectres d'arbres veulent avoir lieu et n'y peuvent réussir, où une puce ne trouverait pas à se mettre à l'abri ; et devant ce petit Sahara qui, à force d'être brûlé et vide, parait immense, il plante son bourgeois qui, ravi, extasié, ivre d'admiration et d'orgueil, s'écrie : « Ma campagne ! »

Le bourgeois dit cela, mais il pourrait ne rien dire ; sa lèvre voluptueuse et le feu de ses yeux parlent assez. On a remarqué souvent que Daumier ne faisait pas ses légendes, et il avait raison, car ses dessins, essentiellement plastiques, n'ont jamais besoin de légende. Lui qui, pour s'exprimer, avait si peu besoin de la parole, il avait surtout en horreur l'abus de la parole, vaine et stérile. A.ussi par vengeance contre les assembleurs de lieux-communs, contre les diseurs de riens, contre l'inutile cliquetis des paroles sonores,

a-t-il peint ces innombrables avocats malins, effarés, gouailleurs, étonnants, flânants, parlants, gesticulants, dont les robes noires aux plis magnifiques s'envolent dans le vent de l'insanité et delà démence. Il espérait sans doute qu'en voyant naître, croître, pulluler, plus nombreuses que les feuilles mortes de novembre et que les ombres pressées sur les bords du Gocyte, ces innombrables légions de robes noires, la Réalité, par lassitude, prendrait en horreur ses propres avocats, et, les supprimant par quelque cataclysme, se rajeunirait enfin dans les balsamiques effluves de la paix et du silence.

17 mai 1880

Le travail , la création, ce fut toute la vie de Flaubert ; s'il a connu d'autres douleurs, il n'a pas connu d'autres joies, et succès, argent, bruyante renommée, plaisirs, amours, il avait dédaigné tous ces vains jouets des hommes pour se donner tout entier ;i l'impérieux amour de la Muse. Mais il avait été magnifiquement récompensé de cette immolation ardente et volontaire. Depuis bien longtemps déjà, la postérité avait commencé pour lui ; vivant et jeune encore, il était devenu un aïeul, car tout un art nouveau était sorti de son robuste front. 0 La postérité, a-1 il écrit, la postérité nous déjuge. Elle rira peu tde nos dénigrements plus encore que de nos

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