‹ CritiquesChapitre 36 sur 99 · GUSTAVE FLAUBERT I · texte numérisé non relu

GUSTAVE FLAUBERT I

admirations ; car la gloire d'un écrivain ne relève pas du suffrage universel, mais d'un petit groupe d'intelligences qui, à la longue, impose son jugement. » Pensée profondément vraie, et cependant Flaubert avait obtenu la pure, la sereine, l'éclatante gloire ; en si peu d'années, le groupe des intelligences d'élite avait eu le temps d'imposer son jugement à la foule ; mais il s'agissait là d'œuvres si véritablement supérieures que, pour les faire reconnaître et adopter de tous, il a suffi de les mettre dans la pleine lumière.

Cette fois, l'évidence éclate. Au moment même où les yeux du grand homme se fermaient, notre France, cette patrie des héros et des génies, a senti son flanc divin tressaillir ; elle a compris tout de suite le malheur qui la frappait, et les obsèques de Gustave Flaubert ont eu la splendeur et la majesté d'un triomphe.

Les travailleurs, les penseurs, les Parisiens illustres, tous ces forçats du travail qui n'ont pas le temps de vivre, avaient tout laissé, tout quitté pour suivre sur la longue colline qui mène à Canteleu le char couvert de fleurs, chargé de broderies d'argent baignées par le soleil, qui marchait vers l'humble petite église, regardé d'un coté par les hauteurs ombragées et vertes, de l'autre par le fleuve aux riantes îles. Au cimetière, lorsque le char dut s'arrêter, l'allée praticable étant séparée du lieu désigné par un assez large espace, il fallut neuf hommes pour porter le cercueil, et le peuple réuni là com-

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prit ([uc ce qu'il allait avoir était l'enterrement d'un géant.

Un géant, au moral et au physique, tel nous apparaîtra toujours Gustave Flaubert, avec sa haute stature, avec sa face sanguine aux traits superbes et aux yeux bleus si doux, avec sa tête chauve, au bas de laquelle ruisselait la longue chevelure.

Ah ! que de bonté, de générosité, de tendresse dans l'âme de ce rude lutteur ! et c'est là surtout ce que nous voulons nous rappeler à cette heure, car c'est là noire part, à nous qui avons eu le bonheur et l'immense joie de l'aimer, et si son œuvre appartient à tous, n'avons-nous pas le droit de saisir et de garder comme une proie le souvenir de sa personnalité délicate et charmante ? Ami dans le grand sens du mot et à la manière antique, il n'y avait jamais eu rien de banal dans ses affections ; il flétrissait la niaiserie et la fausse sentimentalité d'une haine trop vigoureuse pour pouvoir aimer un mauvais homme ou un mauvais artiste.

« \ venue d'Eylau... Avenue d'Eylau ! » furent les derniers mots qu'il prononça en expirant. Il se recommandait ainsi au cher souvenir de Victor Hugo, pour qui son admiration fidèle ne s'était jamais démentie, car les deux grands livres de notre jeunesse, ( Orientales et Notre-Dame-de-Paris , avaient gardé r lui la séduction magique et le fulgurant éclat de La première heure. Les romanciers de la génération nouvelle, Edmond de Concourt, Emile Zola, Alphonse Dau let, étaienl devenus ses amis, et il avait

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