GUSTAVE FLAUBERT I
pour leurs œuvres déjà illustres la bienveillante sollicitude et l'admiration paternelle du maître ; mais en même temps il loua, chérit tendrement et mit toujours à sa vraie place celui que Baudelaire a appelé « le poète impeccable », ce grand, ce tranquille, cet invincible Théophile Gautier, qui fut un héroïque porteur de lyre et qui passa parmi nous comme un dieu à la belle chevelure.
Dans la préface des Dernières Chansons, où Gustave Flaubert fut si bien lui-même, et où j'aime surtout à le chercher et à le trouver, le poète de Salammbô décrit, par une allusion transparente, l'amitié fraternelle qui l'unissait à Louis Bouilhet, et il la fait tenir tout entière dans cette page délicieuse :
« \ a-t-il quelque part deux jeunes gens qui passent leurs dimanches à lire ensemble les poètes, à se communiquer ce qu'ils ont fait, les plans des ouvrages qu'ils voudraient écrire, les comparaisons qui leur sont venues, une phrase, un mot, et bien que dédaigneux du reste, cachent cette passion avec une pudeur de vierge, je leur donne ce conseil :
« Allez côte à côte dans les bois, en déclamant des vers, mêlant votre âme à la sève des arbres et à l'éternité des chefs-d'œuvre ; perdez-vous dans les rêveries de l'histoire, dans les stupéfactions du sublime ! Usez votre jeunesse au bras de la Muse ! Son amour console des autres, et les remplace.
«Enfin, si les accidents du monde, dès qu'ils sont perçus, vous apparaissent transposés comme pour
l'emploi d'une illusion à décrire, tellement que toutes les choses, y compris votre existence, ne vous sembleront pas avoir d'autre utilité, et que vous soyez résolus à toutes les avanies, prêts à tous les sacrifices, cuirassés à toute épreuve, lancez-vous, publiez !
a Alors, quoi qu'il advienne, vous verrez les misères de vos rivaux sans indignation et leur gloire sans envie, car le moins favorisé se consolera par le succès du plus heureux ; celui dont les nerfs sont robustes soutiendra le compagnonqui se décourage ; chacun apportera dans la communauté ses acquisitions particulières, et ce contrôle réciproque empêchera l'orgueil et ajournera la décadence.
« Puis, quand l'un sera mort, — car la vie était trop belle, — que l'autre garde précieusement sa mémoire pour lui faire un rempart contre les bassesses, un recours dans les défaillances, ou plutôt comme un oratoire domestique où il ira murmurer les chagrins et détendre son cœur. Que de fois, la nuit, jetant les yeux dans les ténèbres, derrière cette lampe qui éclairait leurs deux fronts, il cherchera vaguement une ombre, prêta l'interroger : — Est-ce ainsi ? que dois-je faire ? réponds-moi ! — Et si ce souvenir est l'éternel aliment de son désespoir, ce i, du moins, une compagnie dans sa solitude. »
Hélas ! tous deux sont morts aujourd'hui ; l'ami qui restail a rejoint celui qui était parti le premier ; de Gustave Flaubert, il ne nous reste plus que son impérissable souvenir et son œuvre prodigieuse ;