‹ CritiquesChapitre 38 sur 99 · GUSTAVE FLAUBERT · texte numérisé non relu

GUSTAVE FLAUBERT

mais n'est-ce pas assez pour qu'il demeure vivant parmi nous et parmi ceux qui nous succéderont ?

Quelle création ce fut, quelle révolution, quel monde soulevé par la conception de Madame Bovary ! Trouver, inventer, après Balzac et la Comédie humaine, une formule de roman moderne absolument nouvelle : le seul énoncé de cette proposition ne semblet-il pas une folie? Cependant, c'est cela que Gustave Flaubert a fait, et non autre chose. N'est-ce pas à peu près comme si l'on avait dit à quelque dieu, après la création : « Voilà l'univers fini * recommence-le ! »

Être plus pâle, moins coloré, moins étonnant que Balzac, c'était accepter d'avance la mort et le néant. D'autre part, obtenir l'éclat par les mêmes moyens dont il s'était servi, c'est-à-dire par l'idéalisation, par la transfiguration, par le grossissement épique, c'était le recommencer, marcher dans ses souliers, faire, par conséquent, œuvre inutile, et, chose plus grave encore ! c'était manquer à ce qui s'imposait impérieusement à nous, à ce qui tourmentait tous les esprits, je veux dire : au besoin de l'exactitude scientifique. N'y avait-il pas là de quoi décourager le chercheur le plus intrépide, si jamais rien pouvait découragerles Christophes Colombs qui portent un monde nouveau dans leur tête ? Ce fut par l'effrayante exactitude de l'observation, par l'acuité prodigieuse delà vision, que Flaubert remplaça le grossissement de Balzac, suppléant l'idéalisation par l'intensité, et venant après le Walter Scott nouveau, il n'accepta rien de son charlatanisme sublime.

Mais tout en montrant, que la vérité seule suffit à donner les éléments d'un beau livre, et suffisamment vue, observée et comprise, n'a pas besoin d'être artificiellement embellie, il comprit que si l'observation est chez l'artiste une faculté relativement nouille, il n'en est pas de même du style et de l'art d'écrire, qui, pareil à la race humaine elle-même, existe par la perpétuité d'une fdiation non interrompue depuis Orphée. C'est pourquoi il demanda à la nature les faits, les caractères, la vie physiologique, les paysages ; mais le style, qu'on ne tire ni dé son âme ni de ses sens, il en demanda le secret à ceux qui le savent, aux anciens, aux Latins, aux vieux maîtres français, et même à ce Chateaubriand trop loué jadis et aujourd'hui beaucoup trop dédaigné, qu'adorait avec raison Flaubert justement épris du balancement des mots, de l'harmonie des périodes et de la rythmique des phrases.

« Il s'enivrait (dit-il en parlant encore de Louis Bouilhet, c'est-à-dire de lui-même), il s'enivrait du rythme des vers et de la cadence de la prose, qui doit comme eux pouvoir être lue tout haut. Les phrases mal écrites ne résistent pas à cette épreuve, elles oppressent la poitrine, gênent les battements du cœur, e1 se trouvent en dehors des conditions de la vie. »

Vu contraire, Madame Bovary, d'où est sorti et d'où sortira tout h; roman moderne, se trouvait être dansles conditions exactes de la vie, car elle était individuelle et nouvelle par l'observation, en même

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temps que, par le style, elle se rattachait à toutes les créations antérieures, de même qu'un homme esta la fois lui-même, un être nouveau et particulier, et le fils direct de toute une race.

Donc le chef-d'œuvre était fait, il avait éclaté comme un coup de tonnerre, laissant les vieux bonzes follement ahuris : mais après? Un écrivain qui n'eût été que supérieur, n'eût pas résisté au plaisir de rabâcher sa victoire et d'écrire une seconde Bovary. GustaveFlaubert, qui avait charge d'âmes et que guidait un infaillible instinct, ne tomba pas dans cette faute. Il comprit qu'il fallait en effet recommencer le miracle, mais qu'il fallait le recommencer autrement, et allant tout de suite aux conséquences extrêmes de sa proposition, il prouva par un nouveau chef-d'œuvre, par cette merveilleuse Salammbô, qui est le véritable récit épique des temps modernes, que l'analyse expérimentale et scientifique peut être appliquée même aux choses qui ne sont plus, et qui, pour ainsi dire, n'ont laissé nulle trace. Carthage, le Carthage d'Hamilcar, avec ses dieux, ses sacrifices humains, ses batailles horribles, toute une civilisation disparue, tout un monde ancien enseveli dans la triple nuit du temps, de l'oubli et des ruines, venait de ressusciter par révocation d'une volonté que rien ne décourageait, et lui, le magicien, il ne mourut pas, comme la fdle d'Hamilcar, pour avoir touché au manteau de Tanit, parce que sa vie, alors nécessaire à tous, était plus forte que la fatalité.

Ces deux livres achevés, il semblerait que virtuellement Gustave Flaubert eût fini son œuvre, puisqu'il avait donné les deux types de tous les récits à naître ; mais il devait aller encore plus loin ; il devait, dans ï Education sentimentale, montrer par avance ce qui n'existera que dans bien longtemps : je veux dire le roman non romancé, triste, indécis, mystérieux comme la ville elle-même, et se contentant, comme elle, de dénouements d'autant plus terribles qu'ils ne sont pas matériellement dramatiques. Enfin, dans les Tro is Contes récemment parus, Flaubert, réunissanten un même volume Un cœur simple, la Légende de saint Julien l'Hospitalier et Hérodias, et montrant la familiarité de la vie héroïque à côté de l'héroïsme de la vie familière, résumait, pour ainsi dire, en ce magnifique échantillon, sa manière et sa poétique.

Un livre de sa jeunesse repris, remanié, amplifié, nous donnait ce grand drame épique, colosse d'invention et d'érudition, la Tentation de saint Antoine, dans lequel est puissamment exprimé le décourageun ni religieux de notre époque douloureuse, cherchant < I appelant en vain les dieux du passé dont la brume indécise emporte les vagues ombres mourantes.

Le livre que Flaubert terminait, dont il écrivait la dernière ligue la veille de sa mort, Bouvard et Pécuchet, est une vaste encyclopédie delà niaiserie humaine, quelque chose comme un sottisier géant et, puisque ce mol est venu sous ma plume, je trouve

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dans le Sottisier de Voltaire, qui va être publié tout entier et dont le Moniteur du Bibliophile nous donne la primeur, cette pensée que je copie sans commentaire : « L'Académie est comme l'Université : l'une et l'autre étaient nécessaires dans un temps d'ignorance et de mauvais goût ; elles sont aujourd'hui ridicules. » Mais je m'arrête là à une considération bien petite ; en entrant dans la mort, le poète de Salammbô est entré en même temps clans la vie et dans l'immortalité ; il est pour jamais dans le sillon de blanche lumière qui éclaire la route enflammée des génies.

22 novembre 1880.

Xavier Aubryet. La suprême consolatrice a enfin délivré cet original et charmant esprit emprisonné dans un corps malade, qui depuis sept années servait de proie aux plus horribles tortures. Mais sa pensée et son intelligence n'avaient pas un instant fléchi, et, par un prodige de bravoure, résistaient à de si amères souffrances.

Il avait été un intuitif, un peintre, un descripteur, un critique en apparence excessif et révolté, parce qu'il était absolument sincère. Oui, sincère, avec une audace inouïe et prenant toujours le contrepied du lieu commun admis et convenu, non par désir d'étonner, mais parce que la vérité qu'il aimait passionnément est toujours le contraire de la vulgaire et banale opinion toute faite. Cette vérité, il la

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disait coûte que coûte, et quitte à passer pour un être cruel et impossible à vivre ; seulement, il voulait et savait la dire avec tact, avec esprit, avec mesure, sans se départir jamais des façons d'un gentleman et de la plus parfaite élégance. En cela surtout consistait sa véritable originalité, car tandis que tant de fierabras prennent une massue pour assommer une puce, il faisait, lui, beaucoup moins d'embarras, et pour fouetter, ensanglanter et déchirer les monstres, et pour les fouailler à tour de bras, il lui suffisait d'un bouquet de roses ! Mais à vouloir payer comptant, à donner pour tout de bon l'indignation, l'amour, la haine, la raillerie, et son àme et son sang et ses nerfs, comme on est vite usé ! Xavier Aubryet fut une victime de l'art, de la pensée intense, de l'esprit dépensé avec une prodigalité magnifique ; vivant il a souffert mille morts, mais son œuvre interrompue avant l'heure est une de celles où s'affirme le plus nettement la belle tradition française ; écrivain il se rattache (avec la sensibilité en plus) à Ghampfort et à Rivarol ; poète, il a la fière tournure héroïque ou bouffonne de ce hardi Saint-Amant qui fut son maître préféré entre tous. Dans le petit trésor qu'il laisse et qui sonne l'or [>ur, il n'y a pas une pièce fausse.

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2 5 février i85o

0 caractère admirable et sublime des grandes œuvres ! Quand vous écoutez le Faust de Berlioz, vous sentez vivre en face de vous quelque chose qui existe indépendamment des personnages de l'épopée, indépendamment des mélodies qui vous enlèvent aux cieux sur leurs fortes ailes et de l'orchestration qui chante glorieusement leurs apothéoses. De même que dans les pièces de Schiller il y a, à part l'action et les personnages, un être que vous voyez poursuivre jusqu'au dénouement sa course effarée et fatale, et qui est sans doute le drame lui-même, pareil à un cavalier frémissant qui ne s'arrête pas même avec le poète, son compagnon et son guide ; de même cette chose vivante qui vous enveloppe, c'est sans doute l'âme véritable de la musique, emprisonnée dans un poème par le magicien qui a lutté corps à corps avec les démons de Goethe.

Il faut voir Berlioz conduire son orchestre pour comprendre combienl'artiste créateur peut se transfigurer lui-même et imposer son âme à ce qui l'entoure. Quand je vois cet homme attirer à lui la lumière, donner aux clairons furieux le souffle de sa pensée, et faire à la fois ruisseler et resplendir ces torrents d'harmonie domptée qui émanent de lui, alors je comprends clairement qu'il n'y a qu'une âme, et que la création tout entière a été taillée dans un

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seul bloc. Il disparaît dans un éclair cet abîme qui me sépare des objets matériels et dont la seule pensée oppresse si douloureusement mon cœur ; je (ou le aux pieds l'orgueilleuse erreur qui me condamnai l à une solitude éternelle et infinie.

Il ne faut pas essayer de raconter avec des mots la Marche hongroise ni les deux chansons de buveurs et d'étudiants, ni aucun morceau du chefd'œuvre de Berlioz. Il n'y a pas plus une parole à ajouter au Chœur des Sylphes qu'au Lac de Lamartine et à la Tristesse iVOlympio.

Un jour, Berlioz, tout jeune encore, donnait un de ses premiers concerts. "Au moment où il descendait de l'estrade, pâle encore de la lutte, un vieillard, le grand Paganini, se jeta dans ses bras. Paganini tremblait. D'une main frémissante il écartait ses longs cheveux gris et essuyait sur ses joues osseuses les seules larmes qu'il eût jamais versées. Ce qu'il dit à Berlioz, Paganini seul pouvait le dire. Sans plus de phrases, il lui donna vingt mille francs deslim'sà organiser de nouveaux concerts. De la part de cet avare implacable c'était un éloge délicat et sublime, digne de Sparte.

Je repassais « dans mon esprit cette légende merveilleuse, à la fête de l'autre soir, où sans timidité et sans modestie, Berlioz avait fait exécuter à côté de

sa sique celle de ses maîtres légitimes, Gluck et

B thoven. Je songeais à ces pleurs du vieux virtuose, plus précieux cent fois que tous les diamants (h- la terre, et à tous les grands poètes qu'on

accuse de manquer de cœur, parce qu'ils cherchent en vain un spectacle qui leur donne le droit de pleurer et de s'émouvoir. Au Faust, personne n'a eu honte de son enthousiasme, et plus d'un, qu'on accuse d'avoir, comme les dieux, une poitrine de marbre, laissait voir là sans voile l'âme de son génie. L'orchestre de la société philharmonique ressem blait à ces bataillons sacrés où ce sont des capitaines qui portent la casaque du simple soldat. Nos plus admirables solistes n'avaient pas dédaigné d'y jouer une partie obscure, et ils n'étaient pas plus humiliés que ne le sont dans la nature les humbles pâquerettes, sachant bien que leur rôle de pâquerette vaut au moins celui du soleil. Tout le monde a pu voir, caché au dernier rang dans cet orchestre inspiré, Auguste Morel, l'habile et élégant compositeur, qui tenait je ne sais plus quel instrument de enivre. Cela en dit plus que tous les éloges, et cela montre quelle foi sait inspirer M. Berlioz.

i5 mars 1869

Berlioz a fermé pour la terre ses yeux avides de ciel, avides d'infini1 : il laisse la place aux farceurs, aux histrions, aux marchands de mélodies à deux sous le tas, aux virtuoses qui jouent des cymbales

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