Kcrit au lendemain de la mort de Berlioz
avec leurs cuisses, du chapeau chinois avec leur tète el de la flûte de Pan avec leur poitrine. Oh ! dans sa vie trop courte, que de larmes il a versées, que de sanglots il étouffait en souriant, que de misères, que de pauvretés, que de trahisons, que d'insultes il a subies avec une résignation qui eût charmé les anges ! Eh bien ! tout cela n'était quejustice ! on n'était pas assez dur, pas assez féroce, pas assez implacable pour lui : car, après tout, n'avait-il pas commis les mêmes crimes que Pindare, que Michel- Ange, que Prométhée lui-même ? Oui, les mêmes ! viser du premier coup à la haute épopée, vouloir faireune grande œuvre ou mourir, vouloir surprendre le grand secret, et faire tenir dans la musique le souffle de. la vie et des sphères, tous les frissons, toutes les haleines, toutes les aspirations et les mille bruits mystérieux dont se compose le silence, voilà quels avaient été ses ambitions et ses rêves ! Et ce n'est pas de cela seulement qu'il était coupable aux yeux de l'Impuissance et de l'Envie.
N'avait-il pas, en son festival des Champs-Elysées, triomphé devant tout un peuple, par la seule puissance invincible du génie ? N'avait-il pas, à l'un de ces concerts, excité chez Paganini un tel enthou- -i;iMne, que ce noble avare lui avait envoyé vingt mille francs, don offert et reçu avec un désintércssement sublime ? N'avait-il pas eu des princes pour amisP N'avait-il pas été aimé de cette artiste illustre qui devinl sa compagne et qu'il devait voir mourir, comme son fils, comme, plus tard hélas ! tout ce
qui lui fut cher ! Et puis, Berlioz avait de mauvaises connaissances ; il était lié avec des révoltés, ce que ne pardonne aucune police, et c'est en vain que l'auteur de Roméo et Juliette, des Troyens et de Y Enfance du Christ aurait entrepris de nier sa partiale affection pour Shakspeare et pour Beethoven. Quoi donc ! l'harmonie, le style, une idée musicale suivie et développée du commencement à la fin d'une œuvre, voilà en vérité de belles sornettes ! En cette France où « le Français, né malin, forma le vaudeville », est-il, pour un musicien, une autre sagesse que celle qui consiste à enfiler en chapelets des mélodies comme J'ai du bon tabac et Marie, trempe ton pain dans la sauce ? Mais Berlioz n'était point un sage; il n'avait ni plus ni moins de raison que n'en ont tous les initiateurs et tous les martyrs.
28 mars 1870
... Je viens de lire, de dévorer les Mémoires de Hector Berlioz, membre de l'Institut de France, tout récemment publiés par Michel Lévy. Que d'esprit, que d'imagination, que de poésie dans ce livre immense, où est racontée toute la série dès souffrances que peut subir un grand homme égaré en pleine civilisation moderne, c'est-à-dire à travers les cercles de l'enfer ! Oh ! les chutes, les luttes contre la misère, les critiques idiotes, les musiciens ai-
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111 a 1)1 os, les Cliérubini zézeyant l'italien ! — Et les orchestres ! Ah ! Molière. avait bien raison de dire :
Monsieur, ce sont des masques Qui portent des crincrins et des tambours de basques.
Et comme indication de scène : Les masques entrent, qui occupent toute la place1.
Mais écoutons Berlioz lui-même, car n'importe quel chapitre de sa vie, dévorée par l'amour, par la haine et parles mauvais virtuoses, est toute sa vie. Il s'agit cette fois de la cantate de Sardanapale, exécutée à l'Institut.
« La cantate, dit Berlioz, se déroule sans acci- (1 nt. Sardanapale apprend sa défaite, se résout à mourir, appelle ses femmes ; l'incendie s'allume ; on écoute, les initiés de la répétition disent à leurs voisins : — Vous allez entendre cet écroulement, c'est étrange, c'est prodigieux ! — Cinq cent mille malédictions sur les musiciens qui ne comptent pas leurs pauses!!! Une partie de cor donnait dans ma partilion la réplique aux timbales, les timbales la donnaient aux cymbales, celles-ci à la grosse caisse, et le premier coup de la grosse caisse amenait l'explosion finale ! Mon damné cor ne fait pas sa note, les timbales, ne l'entendant pas, n'ont garde de partir ; par suii<>, les cymbales et la grosse caisse se taisent aussi ; tienne part I rien !!! les violons et les basses continuent seuls leur impuissant trémolo; point
i. /.<■- Fâcheux, ;icte III, scène vi.
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d'explosion î un incendie qui s'éteint sans avoir éclaté, un effet ridicule au lieu de l'écroulement tant annoncé ; ridiculus mus !... »
Après Berlioz lui-même, nul n'a mieux parlé de Berlioz qu'un ardent ami de ia musique, M. Georges de Massougnes, qui a consacré au musicien-poète une brochure émue, enflammée, toute palpitante d'admiration et d'indignation. (Berlioz. Son œuvre. Paris, E. Dentu.) En effet, il ne marchande pas à son héros la dure, l'inexorable vérité. « Les formes mélodiques de Berlioz, dit-il, ont deux défauts considérables : l'originalité et la distinction. Qu'un musicien (comme Meyerbeer par exemple) soit original et nouveau dans ses effets harmoniques, le public et la critique le lui pardonneront aisément, par la raison qu'ils ne s'en apercevront pas ; mais ce sera à la condition expresse que ces beaux vêtements harmoniques habillent des mélodies banales et ressassées. » C'est là que gît le lièvre, et M. Georges de Massougnes a dit brutalement la vérité : il faut espérer pour lui qu'il n'aura jamais besoin de personne !
23 décembre 1878
Berlioz ne savait ni aimer ni chanter pour rire. Il aimait Gluck et la musique avec passion et il aimait avec passion la France, association de sen-
timents impossible à un moment où, en fait de musique, la France ne voulait entendre parler que de Faridondaine et de Turlurette ! Il n'était pas seulement un musicien : il était un poète, comme Gluck et comme Orphée ; avec son instinct sublime, il avait compris que Musique et Poésie ne sont qu'un seul art, et que les séparer c'est les tuer toutes les deux. Il avait attendri les Allemands, les Anglais, les Italiens, les Russes ; il eût, comme son aïeul, attendri les rochers et les tigres, mais il voulait vaincre les Français, et cela il le peut à présent seulement que la mort a posé son doigt de marbre sur le front inspiré où naissaient les symphonies immortelles. En vain les autres peuples l'accablaient d'honneurs, d'argent, de croix, de lauriers * il voulait conquérir le Parisien, le public du boulevard, sachant bien que ce qui est fait sans lui n'est pas fait ; mais que de fois ce Prométhée, cloué sur le rocher de la Pauvreté plus aride qu'un Caucase, sentit son foie mangé, non par un vautour, mais par des oies !
La mort de Berlioz devait être shakespearienne comme sa vie. Je laisse parler son biographe *, qui a peint avec la plus poétique grandeur une de ses suprêmes agonies. C'est le récit d'un banquet offert m grand compositeur par les habitants de Grenoble, à propos d'un festival orphéonique.
" Qu'on se figure, dit M. Daniel Bernard, une
i. I)\mi i. Bi r.wiîi) : préface à la Correspondance inrdite.
salle resplendissante de lumières, ornée de tentures officielles, une table chargée de mets délicats, une réunion de joyeux convives attendant un des leurs qui tarde à venir. Tout à coup une draperie s'entr'ouvre et un fantôme apparaît : le spectre de Banquo ? non, mais Berlioz à l'état de squelette, le visage pâle et amaigri, les yeux vagues, le chef branlant, la lèvre contractée par un amer sourire. On s'empresse autour de lui, on l'acclame, on lui serre les mains, ces mains tremblantes qui ont conduit à la victoire des armées de musiciens. — Un assistant dépose une couronne sur les cheveux blancs du vieillard. Celui-ci contemple d'un œil étonné les amis, les compatriotes qui l'accablent d'hommages tardifs, mais sincères. On le félicite, il ne paraît s'apercevoir de rien. Machinalement il se lève pour répondre à des paroles qu'il n'a pas comprises ; à ce moment un vent furieux, venu des Alpes, s'engouffre dans la salle, soulève les rideaux, éteint les bougies, des rafales soufflent au dehors et des éclairs déchirent la nue, illuminant d'un fauve reflet les assistants muets et terrifiés. Au milieu de la tempête, Berlioz est resté debout ; il ressemble, environné de lueurs, au génie de la symphonie, auquel la puissante nature ferait une apothéose, dans un décor de montagnes, et avec l'aide du tonnerre, musicien gigantesque. »
L'ouragan et la foudre ne pouvaient se dispenser de venir saluer la chute de ce titan. Chaque fois qu'on l'exécute aux concerts Colonne, la Damnation
de Faust emplit non seulement la salle, mais aussi les corridors.
Toutefois la vie de Berlioz se fût écoulée d'une façon plus calme si, au lieu de céder, comme un Eschyle, à l'appétit vertigineux du ciel, il se fût prudemment contenté de chanter la Mère Godichon et Ma tante Turlurelte.
8 mars 1875
Les chansons les plus subversives, une habanera, dont le nom seul est une insulte au bon vieux temps, une romalis au picrate, chantée et dansée avec une verve furieuse, ont fait leur scandale, sur des planches qui n'avaient jamais encore été brûlées, et le sang humain, la vivante pourpre, a coulé sur ce parquet sentimental qui n'avait jamais été arrosé que de benjoin et d'eau de mélisse *.
M. Georges Bizet est un de ces ambitieux qui veulent que la Lyre chante, souffre et pleure, vive avec notre âme et nous ouvre le monde invisible, et qui ne se contentent pas des turlurelles les plusheiijreuses et des farldondaines les mieux réussies, quand même ils auraient la gloire d'exécuter ces iurlulutus aux applaudissements d'un peuple immense ! Pour nouveaux \cnus, la musique, même au théâtre,
1. I.'mI ;'i propos do la première représentation de Carmen à I Opéi a Comique,
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doit être non pas un amusement, une manière de passer la soirée, mais un langage divin exprimant les angoisses, les fojies, les célestes aspirations de l'être qui, pétri de fange et .d'azur, est ici-bas un passant et un exilé. Pour dire crûment les choses, M. Bizet, avec la complicité de M. du Locle, est venu affirmer à l'Opéra- Comique ce qui est précisément le contraire de l'opéra-comique, dont la devise épicurienne a toujours été : Carpe diern, ou en bon français : Après moi, la fin du monde !
Au lieu de ces jolies poupées bleu de ciel et couleur de rose, qui firent la joie de nos pères, il a voulu montrer de vrais hommes et de vraies femmes éblouis, torturés par la passion, s'agitant au vent de la folie, et dont l'orchestre, devenu créateur et poêle, nous raconterait les angoisses, les jalousies, les colères, les entraînements insensés. Il a voulu infliger les joies et les cruelles voluptés de la musique aux honnêtes dîneurs repus qu'Auber endormait aux doux sons enivrants de sa flûte, comme Hermès endort Argus avant de lui voler les vaches roses du soir. Et, tant la chose est nouvelle, le public, éveillé en sursaut, s'écrie : « Oh, oh ! qu'est ceci ? Voilà que je m'indigne, que je me passionne, que je vis, que je pleure, que je m'intéresse à ces gens-là : je suis volé ! »
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Ernest Rêver, qui est un écrivain charmant en même temps qu'un compositeur de premier ordre, raconte dans un de ses feuilletons qu'en Allemagne, à une représentation du Tannhauser où l'on applaudissait vivement, un des siffleurs de Paris, gagné lui-même par l'enthousiasme delà foule, disait ingénument : « Ah ! c'est bien beau! Mais ce Tannhauser-lk je pense, n'est pas celui qu'on nous a chanté à Paris ; ce n'est pas le même ! — Si fait, répliqua Reyer, c'est le même tout à fait, et note pour note; seulement, ici... on l'écoute ! » Ceci n'était-il pas absolument le mot de la situation ?
12 avril 1869
Ainsi le Rienzi de Richard Wagner a réussi au Théâtre-Lyrique, sans lutte, sans opposition, sans aucune de ces violences que de prime abord on nous annonçait, et qui devaient faire du théâtre un champ de bataille *. Non, les choses se sont passées plus simplement. On a écouté, on a été charmé, on a admiré, on a applaudi, et l'orchestre n'avait pas joué
1 . Ecrit ;> propos de la première représentation de Rienzi ;iu Théâtre-Lj rique.