‹ CritiquesChapitre 45 sur 99 · RICHELIEU · texte numérisé non relu

RICHELIEU

et fleuri, le geste protecteur, tout y est complet. Henri Monnier a voulu faire une caricature et il a fait un homme. Peut-être Prométhée n'était-il qu'un railleur qui avait voulu faire la caricature des dieux.

22 octobre 18 5 2

Que de Corneilles, que de Molières nous compterions dans nos fastes, si \oltaire n'était pas venu défaire le travail d'Armand Daplessis ! Voltaire prêchait la divinité de l'individu quand une seule chose est sainte et forte — ne le comprenons-nous pas maintenant? — l'humanité résumée dans un homme.

Malgré de nombreuses tentatives. Richelieu est encore à peindre *. L'énigme n'a pas eu son Œdipe ; le portrait poétique n'a pas trouvé son Philippe de Champagne. M. Hugo nous avait promis une évocation de cette sinistre et puissante personnalité. Il nous la devait pour nous consoler de la sublime caricature qui avait traversé Marion Delorme ; il nous la devait surtout parce que M. Hugo, qui est lui-même de la race dominatrice, est le seul des poètes d'à présenl qui ait sympathisé franchement avec les dominateurs. Relisez le quatrième acte d'Hernani^ et tous les Burgraves, et tout Cromwell M. Hugo n'a pas payé sa

1. Écrit ;i propos de la représentation de Richelieu, drame en cinq actes et en vers de Félix Peillon.

K)(i PERSONNAGES

dette : nous avons la monnaie de sa pièce d'or, mais nous n'avons pas le droit de nous plaindre.

M. Félix Peillon est réellement un poète. Il à vu Richelieu comme il fallait le voir. Pour lui comme pour nous, Richelieu ce n'est pas Barbe-Bleue, mais Moïse, Moïse que l'Ecriture appelle le plus doux des hommes, juste au moment où il vient de faire passer div mille hommes au fil de l'épée. M. Peillon a compris le Louvre, et, ce qui n'est pas un éloge médiocre, il a compris aussi la Place-Royale et Je Valde-Grâce... Le poète a étudié parallèlement le cardinal de Relz et Mmc de Motteville, voire même Tallemant des Réaux. Quel malheur que tant d'intelligentes études exploitées par un écrivain maître de sa forme soient gâtées en plus d'un endroit par une sentimentalité maladroite! M. Peillon cède, sans s'en douter, à celte veine fâcheuse de l'optimisme qui est eu train de corrompre la nature des artistes les plus excellents. Il est des instants dans son drame où l'on se croirait fourvoyé au milieu des édens berrichons de Madame Sand.

19 juillet 18G9

Michelet a dit : « Si l'on veut ignorer solidement el à fond Richelieu, il faul lire ses Mémoires. 0 Nous pourrions ajouter : H voir jouer les drames dans lesquels on le fait figurer. Entre tons les héros de

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1 histoire, le grand cardinal a eu cette fortune particulière de n'être jamais ressuscité par les poètes que sous la figure d'une marionnette improbable et puérile. On nous montre le Richelieu des anecdotes absurdes et controuvées, le ridicule danseur de sarabande ; mais dans les tragédies et dans les drames, le grand politique, l'homme de génie n'estnulle part. En 1802. je crois, un écrivain inconnu après et avant sa tentative. M. Peillon, fut frappé de l'injustice avec laquelle on avait toujours assimilé à une simple bète féroce un des plus puissants créateurs de la monarchie française, et pour remettre les choses dans un juste équilibre, il fit jouer à l'Odéon un drame écrit en vers pauvres mais honnêtes, clans lequel Richelieu était représenté comme un innocent agneau, n'ayant pas sur la conscience une goutte de sang versé, comme un berger d'Aï cadie prêt à emboucher la flûte de Titvre dans un paysage du Poussin. Et ego in Arcadiâ !

Le paradoxe était violent, etpourtant, au point de vue de la vérité historique, le Richelieu de M. Peillon valait tous ses devanciers. Dans le Cinq-Mars d'Alfred de Vigny, le cardinal-duc est un Tibère altéré de sang : il devient chez Alexandre Dumas un fourbe mêlé de Mazarin et de cardinal Dubois ; Victor Hugo lui-même, dans son immortelle Marion Déforme, n'a pas respecté la vérité idéale en esquis sant ce personnage magnifique et terrible, car le Richelieu qu'il laisse dans la coulisse n'esl qu'un sublime Croquemitaine sanglanl dont le visage el la

! t)S PERSONNAGES

langue semblent être taillés, comme son habit, dans le drap écarlate :

(Test un large faucheur qui verse à Ilots le sang, Et puis il couvre tout de sa soutane rouge, Et tout est dit.

11 faut croire que Richelieu est à jamais puni par la Muse non pour s'être attribué les prérogatives royales, mais (ce qui est bien autrement grave !) pour avoir voulu usurper le titre de poète, et pour avoir méconnu le poète dont Napoléon Ier a dit qu'il aurait fait de lui un ministre. Mais il est facile de parler ainsi après l'événement ; tous les rois montrent une égale aptitude à ne pas reconnaître le génie chez leurs contemporains, et de père en fds, les héritiers du savetier qui raccommoda les souliers de Corneille raccommoderont les souliers des descendants de Corneille ! Richelieu, homme de génie luimême, était tenu de montrer plus de perspicacité qu'un simple roi, et c'est pourquoi, vêtu de flanelle écarlate et de fausse dentelle, il erre sur nos théâtres ;'i l'état de fantoche !

Ier mars i863

L'exagération, c'est le grand mot avec lequel on a

yé, depuis trente ans, de tourmenter les portes

modernes, comme autrefois on a tourmenté Cor-

neille. Que devient ce reproche enfantin quand on

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