‹ CritiquesChapitre 50 sur 99 · ROBERT MAC AIRE · texte numérisé non relu

ROBERT MAC AIRE

en fait de comédie, n'aura à s'enorgueillir que de ces trois noms : Robert Macaire, Bilboquet et PrudhommeP Eut-il le consentement des auteurs pour opérer dans son rôle la transformation qu'il méditait?

Quoi qu'il en soit, la fantaisie de Frederick réus sil alors au delà de ce qu'il avait pu lui-même espé rer ; sans doute le Merçadet de Balzac et le Robert Macaire de Daumier s'impatientaient dans les limbes, demandaient à naître et réclamaient leur type ; il fallait qu'il fût créé ; de sorte que la fatalité même et les dieux s'en mêlèrent. Une fois décidé à tourner son rôle au grotesque, Frederick fouilla dans les vieilles défroques du magasin pour se composer un costume ; mais il ne trouva rien qui répondit à sa pensée, et le jour de la répétition générale arriva sans qu'il eut pu résoudre le problème. A la rigueur, le chapeau et l'habit pouvaient passer ; mais la culotte ne valait rien. Frederick aurait voulu une culotte étrange, folle, à la fois misérable et fastueuse, et une chaussure comme peut l'imaginer un galérien échappé du bagne, faisant le dandy avec des baillons ramassés au coin de la borne. Pressé par la faim, car au milieu de ces tracas il oubliait de déjeuner, il traversa le boulevard et alla acheter un morceau de galette à la boutique célèbre du père « Coupe-Toujours ». Un acheteur qui l'avait précédé mangeait, lui aussi, un morceau de galette. Sur sa chevelure, coiffée en coup de vent, il portait un chapeau Lrri< défoncé. Un œil caché par un ban

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deau noir, cravaté à la Barras avec un cache-nez vermillon, étalant avec orgueil son gilet blanc inouï, sur lequel se balançait un lorgnon, moitié strass, moitié chrysocale, emmanché d'un double S, laissant déborder de son habit vert à boutons de métal un amas de déchirures qui avait été un foulard, ganté avec le fantôme d'un seul gant blanc, et brandissant une canne-massue du Directoire, ce personnage épique portait un ancien pantalon de cavalerie à charivari de cuir et des souliers de femme à cothurnes! Par quel avatar le pantalon de cavalerie, qui évidemment était né flottant et large, avait-il pu devenir pantalon collant? Frederick ne le demanda pas, il ne demanda rien, il était bien trop heureux pour réclamer quelque chose, car il tenait son idéal, il marchait dans son rêve étoile, il avait devant lui son modèle vivant: Robert Macaire !

Le reste appartient à l'histoire. Quant à Bertrand, sans lequel Robert Macaire n'existerait pas plus qu'Oreste sans Pylade, trois acteurs ont contribué à sa création plastique : Serres, qui lui donna sa large ironie ; Rébard (le père enrhumé des Saltimbanques), à qui on doit les bottes de Bertrand, un chefd'œuvre ! et enfin Perrin, qui, à partir de la reprise de [848, a tout résumé avec autant d'invention que de sentiment critique, et qui possède le personnage complel avec la tradition de ses prédécesseurs et celle dé Daumier, qu'il a complétées en véritable artiste.

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8 mai 1871

Il n'existe que deux grands rôles de duègne ' ; mais pourquoi n'existe-t-il que ces deux— là. — bien entendu, au point de vue absolu de l'art? Toùl simplement parce que rien n'est plus difficile pour

le poète que de créer et d'imaginer un tel rôle. On Ta essayé mille fois, et mille fois on a échoué, car on n'a réussi qu'à créer des fantoches, des marionnettes, des personnages uniquement bouffons et d'une vérité trop plate pour n'être pas chimérique. En veut-on savoir la raison ? Victor Hugo, sans y songer, la donne dans une de ses préfaces, en disant qu'au théâtre, comme dans la rie. la vieillesse doit cire toujours grande. C'est un axiome qu'il n'esl nul besoin d'expliquer et de rendre clair à quiconque possède l'intelligence ou l'instinct de la poésie ; car si vous ne montrez pas la vieillesse grande, vous la montrerez nécessairement ignoble, avec ses infirmités et ses faiblesses ; et l'art a virtuellement horreur de l'ignoble. Mais de nouveau, voyez quel câble -à faire passer par le trou d'une aiguille! Il faut de toute nécessité qu'une duègne soit comique el fasse rire : or, comment, à la fois, la montrer ridicule et la montrer grande? Kit d'autres termes, que la comtesse de Pimbesçhe el Madame IVrnelIc

1. La comtes* de Pimbesçhe dans les Plaideurs de Racine et Madame Peruolle dans le Tartuffe de Molièi

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soient amusantes et bizarres, cela tombe sous le sens ; mais où chercherons-nous leur côté grandiose?

Nous le cherchons et nous le trouverons clans l'excès même, dans l'exagération farouche de leur passion, qui en fait des personnages types, atteignant à la hauteur épique et incarnant pour jamais dans une seule figure tout un ordre de sentiments et d'idées. C'est pour cela qu'elles sont lisibles en effet ; mais que, lorsque nous réfléchissons, elles nous apparaissent en même temps effrayantes et terribles !

On a dit justement de l'Achille d'Homère qu'il esl non pas seulement un héros vaillant, mais la vaillance même, et l'on peut faire de nos duègnes un jugement analogue.

Haute et puissante dame lo-laudc Cudasne, Comtesse de Pimbeschc, Orbeschc, et caîtera,

n'est pas seulement une plaideuse affolée de procès et de chicane, flairant comme baume l'odeur du tribunal et du papier timbré, et décidée à vendre Sa chemise plutôt que de ne pas plaider ; clic est la Chicane même, ce démon horrible et grotesque, aux doigts crochus, que nous voyons encore, dans certaines provinces, briser, désunir les familles, armer le ffèfe contre le frère, créer l'ingratitude, la haine, la frénésie, souiller la neige des chevelures blanches i i avilir jusqu'à la majesté de la vieillesse. Qui n'a connu dans les petites n i I K s. si bien peintes au vrai

par Balzac, l'horreur des tragédies bourgeoises qui

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se déroulent devant les juges, et dans lesquelles on accuse et on calomnie son propre sang, pour s'arracher des assiettes de porcelaine ou des douzaines de serviettes à fleurs ? Monsieur, dit en soupirant de regret la comtesse de Pimbesche,

Monsieur, tous mes procès allaient être finis ; Il ne m'en restait plus que quatre ou cinq petits ; L'un contre mon mari, l'autre contre mon père Et contre mes enfants.

Quelle évocation de deuil, de pleurs, de mensonges, d'infamies de .toute sorte dans ce couplet pourtant si comique, et comme en l'écoutant on voit s'entr'ouvrir d'effrayants horizons !

Mais, direz-vous, la comtesse de Pimbesche est une folle et rien de plus. Pas si folle ; elle ne lésera pas à l'heure où elle arrachera le pain de ses enfants de leurs mains crispées et où elle leur extorquera des testaments impies. Pas si folle, car elle ne se trompera ni d'un exploit, ni d'une signification, ni d'une saisie, et elle accomplira son travail de harpie avec une terrible précision. Si elle est folle, c'est comme la Guerre et la Peste...

Quant à Madame Pernelle, éternelle et fatale comme une sibylle de Michel-Ange, et inexorablement tournée vers le passé comme une titane des premiers âges i née parmi les dieux nouveaux, telle sans doute Molière la rencontra pour la première fois sur la place Royale ou dans quelque bonne rue du Marais, avec sa cornette fatidique, ses cheveux en boucles. sa robe en vieux damas noir fort comme du bois et sa

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aimpe blanehe, immobile comme le Destin ; telle il la rencontrerait encore, censurant les plus innocents plaisirs et adorant n'importe quelle dernière Incarnation de Tartuffe, car il naît des Tartuffes de Ion tes les religions, y compris la religion de l'athéisme !

Madame Pcrnelle est bien drôle lorsqu'elle compare la maison de sa bru à la cour du roi Pétaud où Ton babille tout du long de l'aune, et lorsqu'elle soufflette Flipote inconsciente et muette ; elle nous la il mourir de rire quand elle traite de médisances les choses qu'Orgon a vues, de ses propres yeux Mies ; mais à la bien écouter, n'y.a-t-il pas de quoi trembler autant qu'il y a de quoi rire ?

Bonne vieille en enfance, soit ! Mais c'est grâce à elle et à son aveuglement que l'hypocrite a mis son grappin sur toute une honnête famille ; c'est grâce à elle qu'il fait chasser le fils de la maison, et que, si on le laissait faire, il déshonorerait Elmirc, tandis qu'on lui sacrifierait l'innocente Marianne ! Si la comtesse de Pimbesche est la Chicane, Madame Pernelle représente une figure plus inhumaine et plus féroce encore, e1 elle se nomme de son vrai nom : le Pré

Le Préjugé, idole implacable et sans yeux, aux pieds de laquelle on immole depuis si longtemps tout ce qui est jeune, pur, enthousiaste, tout ce qui porte sur des yeux pensifs l'éblouissant reflel de Pavenii Écartez un peu le pan de sa robe noire, et

ls verrez derrièn 'Mêles martyrs, lesauto-da féd'où

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les prières montent vers Dieu avec les flammes, les races sacrifiées, les femmes mortes de honte, les portes et les inventeurs étranglés par la faim dans les mansardes glacées ! Assurément elle est comique aussi : elle est le Préjugé, et elle est aussi ce que nous nommons en langage moderne la Réaction. C'est elle qui pendant si longtemps appela Shakespeare un sauvage ivre, ou plus tard représenta le peintre Delacroix comme un homme féroce et affirma que Victor Hugo avait écrit dans Hernani : Vieil \> de pique ! // F aime ! Elle est comique en effet, mais Dieu garde mes ennemis même, dans le mal triomphants, de tomber jamais sous sa patte ! Et que d'honnêtes gens sont allés respirer l'air de Gayenne plein de fièvre et plein de flammes dévorantes, uniquement parce qu'ils avaient eu l'honneur d'être remarqués par cette vieille dame !

N'en doutez pas, ce sont des figures farouches et colossales, que celles de la comtesse de Pimbesche et de Madame Pernelle, et ce n'est pas étonnant que nul poète n'ait été assez fort pour donner une troisième sœur à ces Parques, et qu'une comédienne doive les étudier pendant trente années au moins a\ant de savoir reproduire leur grimace épique et terrifiante !

7 octobre 18^2

En réalité, quoi qu'il croie ou veuille faire, le l>"<''te. comme le peintre, ne représente jamais que

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le temps où il vit lui-même. Or Corneille faisait représenter le Cid en i636, à ce beau moment du dix-septième siècle où tout n'était que galanterie unie à l'héroïsme, où l'amant de la fière Mme de Sablé, Montmorency, venait de porter sa tête sur l'échafaud, où le point d'honneur qui faisait verser tant de sang entretenait l'esprit guerrier et où la lutte des plus énergiques passions n'excluait pas ce raffinement d'esprit que nous avions emprunté à l'Italie.

C'était alors le beau temps de l'hôtel de Rambouillet, où fut accomplie, dans une mesure parfaite, l'alliance du grand et du familier, où le héros n'eût pas réussi à plaire sans l'esprit, la libéralité et les belles manières, et où naquirent et se perfectionnèrent les mœurs poétiques et chevaleresques dont Molière feignit plus tard de méconnaître la délicate grandeur. C'est là, dans le salon de velours bleu rehaussé d'or et d'argent, qu'il faut chercher le Rodrigue et la Chimène de Corneille, créateur de héros dans lesquels Conclé se reconnaît. C'est là et pas du tout dans l'histoire ni dans le Poème du Cid, ni dans les Boma/içes du Cid, dont le sauvage héros parle bien autrement que le nôtre! Voulant éprouwi son courage, don Diègue Laynez serre cruellemenl la main de son fils; mais, « les yeux enflammés, tel qu'un tigre furieux d'Hircanie, plein de H d'audace, Rodrigue dit ces paroles :

Lâchez-moi, mon père, dans celte mauvaise heure; lâchez moi dans cette heure mauvaise; car si VOUS m étiez mon père, il n\ aurait pas entre nous une

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satisfaction en paroles. Loin de là, avec cette même main, je vous déchirerais les entrailles en faisant pénétrer le doigt en guise de poignard on de dague. »

C'est ce Rodrigue-là aux yeux blancs, à l'épaisse chevelure en broussaille pareille à la noire nuit, et aux blanches dents déjeune loup dans un visage de More que nous a donné M. Mounet-Sully. D'ailleurs tous les comédiens du Cid ont échoué tantôt dans la sauvagerie (trop de Mohicans, disait-on jadis à propos de Rouvière !), tantôt dans la mesquinerie sentimentale, ces deux défauts que ne connut pas le grand dix-septième siècle de Poussin, de Descartes et de Voiture. Et cependant, individuellement, qu'ils ont montré de bonne volonté, d'intelligence et de talent ! Mounet-Sully a eu d'admirables moments de fougue, de bravoure, de mélancolie, d'amour exalté ; Mlle Rousseil a dit avec le plus rare bonheur certaines parties de son rôle, celles surtout où débute la douleur de Chimène.

Bref, tout a été au mieux, si ce n'est qu'il manquait à l'ensemble l'Ame cornélienne et le souille cornélien, et pourtant nous n'avons jamais eu plus grand besoin et plus soif d'héroïsme : poètes, comédiens et public, tout le monde, on le sentait bien, aspire aux nobles émotions, les réclame et les veut. Ne nous décourageons donc pas ; mais avec l'opérette, l'adultère sentimental et la comédie en vers bourgeois, peut-être nous sommes-nous trop bien appliqués à nous mettre dans l'état de disgrâce !

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ai juin 1874

Dans son Tabarin, joué celle semaine à la Comédie-Française* M. Paul Ferrier a abordé de nouveau la situation si bien traitée tant de fois, et notamment dans le Coll'uiet d'Edouard Ourliac, qui montre un acteur 'bouffon forcé de faire rire le public, tandis que son cœur blessé saigne et se déchire. Et quand Francisquine, ramenée de force sur le tréteau après s'être sauvée avec un amant, va être hilée parla foule, Tabarin s'écrie: « Vous ne voyez donc pas que c'est la pièce qui continue et que je suis un farceur bien malin, puisque j'ai su vous tirer de Maies larmes! » Le malheur est que, malgré le talent du poète et malgré le talent du comédien, la parade de Tabarin n'a pas fait rire, et sa douleur n'a pas fait pleurer.

Que M. Ferrier ignorât ce qu'on est tenu de savoir sur Tabarin} il n'\ avait que demi-mal? il semble n'avoir pas connu l'existence des actes trouvés par \1. .lui. <pie mentionne Edouard Fournier dans son excellente notice [le Théâtre français au \\l <i <m VI /A siècle) et n'avoir pas su que Tabarin clMondor étaient Frère&i El dans sa bourgeoise Isabelle, infidèle platement) qui reconnaîtrait l'étincelante ballerine dont il esl dit dans le Clairvoyant : « La Vittoria esl cette Romaine à qui j'ai Veu, assistée de

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