‹ CritiquesChapitre 51 sur 99 · TABARIN · texte numérisé non relu

TABARIN

Castaigne et Arlequin sur le théâtre, faire des sauts merveilleux et danser des mieux... »

Tout cela n'est rien ; mais, ce qui est tout à fait grave et désolant, c'est d'avoir fait du plaisant, de l'aimable, du gai Tabarin, un Didier de Marion de Lorme, un déclamateur de i83o, byronien et fatal, ayant du vague à rame, maudissant la fatalité, et déclamant à perte de vue, à l'exclusion de tous ses partenaires, de grands diables d'alexandrins, qui tiendraient d'ici jusqu'à Poutoise ! Tabarin-Manfred ! Tabarin-Antony ! Tabarin-René, Obermann, Y\ erther ! Autant nous montrer des tigres broutant l'herbe, des poules mangeant les renards et des poissons jouant à cligne-musette dans la forêt verte! Et au premier acte, Tabarin, lui ! apparaît sérieux, solennel, romantique, pareil à un jeune Rubens représenté par l'oléographie ?

Est-il besoin de dire que le Tabarin ivrogne, méchant, battant sa femme, et la Francisquine de la farce du Mauvais Mesnage, qui s'écrie : « Mercy Dieu, cornard, double jennin, est-il temps de fermer la porte quand les chevaux sont eschappez ? » sont de purs et simples personnages de farce, qu'il ne fa 11 ail pas confondre avec le vrai Tabarin delà vraie Isabelle ? Tabarin était trop savant et trop sage pour ne pas bien faire son devoir de mari; aussi m dut il jamais rire trompé, el s'il L'avait été par mal heur, ce n'est pas lui qui eut instruit et occupé de cela le public ! Non, ce bon mari et cette bonur femme se faisaienl des infidélités, mais seulement

a I 8 PEKSO.N.NAGES

devanl la rampe, et rentrés chez eux ils se partageaient fraternellement les baisers et la recette !

Pour juger à quel point le frère de Mondor dut ressembler peu à ce discoureur emphatique et désolé qu'on nous montre, il faut se rappeler qu'à vendre des drogues, il gagna une fortune assez grosse pour acheter une châtellenie et devenir gentilhomme (ce qui fit que, par jalousie d'être égalés par un ancien pitre, les seigneurs, ses voisins de campagne, le tuèrent), tandis qu'un prêcheur de cet acabit n'aurait pas fait prendre aux passants une seule petite fiole.

« Savoir vendre, pouvoir vendre, et vendre ! Le public ne se doute pas du tout ce que Paris doit de grandeurs à ces trois faces du même problème. » Viîisi parle Balzac dans cet admirable Gaudissqrt, où il prouve qu'à Paris, pour vendre un châle, il faut dépenser les ressources, les malices d'un Mazarin ou d'un Talleyrand, et des ruses dignes de Molière.

11 faut la plus merveilleuse souplesse d'imagination pour vendre même les objets de première né-

sité* : les vêtements, le pain, mais de quel génie ne doit pas être doué celui qui prétend contraindre le passant à acheter des choses chimériques, qui n'existent pas et dont il n'a pas besoin, des fioles, ries essences, des baumes, des opiats, des élixirs, en d'au l irs termes des flacons de verre qui ne conliennent que l'espérance !

Vussi quel comédien devail être Tabarin, et quel enjôleur à enjôler toutes les Francisquinesdu monde.

ÏA15ARI> 219

tant il est plus difficile de faire entrouvrir l'escarcelle d'un philistin que les lèvres d'une bien-aimée !

Je me rappelle avoir encore vu. petit enfant, des grimaciers qui, de génération en génération, avaient reçu la tradition du fameux chapeau, et qui, comme Tabarin, rien qu'en contorsionnant leur visage et en se coiffant de ce feutre plié, retourné, tordu, modelé, ti rebouchonné, cabossé, renfoncé, exaspéré, transfiguré en mille façons agiles et curieuses, montraient le soudard, l'écolier, l'avare, le magistrat, le juge, le philosophe, le héros, le brigand, le raffiné, le fanfaron, le berger, le boucher, le peintre, le chiffonnier, le grand seigneur, et, en un mot, toutes les bêtes sauvages et apprivoisées de la ménagerie humaine. Mais si le saltimbanque devait être méconnu et calomnié quelque part, c'est bien à la Comédie-Française !

Le malentendu pourrait dater de l'époque où l'illustre Cormier — celui-là même avec qui le malheureux poète Sibus avait fait marché pour se laisser arracher deux dents moyennant dix sols, et protester tpi'il n'avait senti aucun mal — faillit être préféré à Molière pour donner la comédie à M. le prince • le Conti ; mais il a des causes bien autrement éternelles et sérieuses ! En effet, comment se comprendraient-ils, cesdeux êtres si différents, le grand comé dien et le saltimbanque, placés aux deux pôles d< la vie sociale ?

Le grand comédien est habitué à tailler en pleine richesse et en plein bonheur ; s'il lui faut du satin.

du damas, de l'or, delà pourpre, il prend du vrai salin, du vrai damas, du vrai or, de la vraie pourpre ; s'il lui faut des situations émouvantes et lia giques. Corneille et Racine lui appartiennent, et, si c'est la gaîlé cl le rire qu'il veut, il a Molière !

Le saltimbanque au contraire fait tout avec rien, la pourpre avec un haillon, l'or avec un galon fané ; il prend un morceau de bois, une vessie de cochon, une corde, et c'est son violon ; ses lunettes, il les l'ait avec un fil de fer tordu ; sa batte avec un morceau de latte ramassé à terre, et de viles farces, brochées par le premier rustre venu, il tire le sanglot, l'intérêt, l'émotion, les pleurs, le divin rire !

Tandis que le grand comédien fait son alchimie a^ec de l'or, il la fait, lui, avec des feuilles sèches, avec rien du tout, payant la Muse en monnaie de dieu et en monnaie de singe, et gardant en son esprit le mystérieux instinct de divination qui n'abandonne jamais ceux dont les yeux s'emplissent tous les soirs du fourmillement et du ruissellement des

étoiles.

l4 juillet 1879

\u\ Kolies Marigny, j'ai revu l'excellent mime Paul Legrand dans une fantaisie de sa composition intitulée : les Fourberies d'Arlequin. Tout d'abord. après avoir lu l'affiche, je n'osais pas entrer ; je craignais 'pi*- Paul ne fui devenu vieux, parce qu'il était

Page 1