PIERROT
jeune lorsque je l'étais moi-même; mais il n'en est rien, grâce aux fées des sources vives et des frais bosquets où tout à coup jaillit de terre un déjeuner tout servi sur un guéridon pour les amants poursuivis parle vieux Cassandre.
Non ! le Temps n'a pas osé toucher de son aile ce Pierrot aimable et pensif ; il lui a laissé son fin regard, son visage mobile, sa bouche naïve et rusée et sa grâce de jeune faon qui court dans les bois.
Lorsqu'on voit sous leur farine les clowns anglais se disloquer, tomber comme des paquets, s'envoler comme des oiseaux, passer à travers les murs avec la rapidité d'une flèche, on se dit : « N'est-ce pas là le dernier mot de l'art ? » Mais qu'on se retrouve en face du mime français, en qui tout est intelligence et pensée, qui, par un sourire, par un clin d'oeil, par la légère contraction d'un muscle de la face éveille des tas d'idées et mille sous-entendus, on comprend que celui-là est le vrai comédien.
Quelle compréhension vive et rapide, quelle finesse dans les nuances, quelle grâce dans les gestes et dans l'attitude ! Et comme le lype de notre ancien Pierrot, inventé par Deburau, est bien essentiellement français ; car il effleure tout sans peser, sans rester, sans sortir de la juste mesure, et toujours sa raillerie s'arrête au moment où elle deviendrait méchanceté.
Ce philosophe se mêle aux aventures, mais ne veut rien pour lui-même, et c'est ce qui lait sa force. Lorsqu'il tiou \ • Colombine el Vrlequin endormis
dans le clair paysage, ii s'amuse bien à prendre un instant la place du nègre aux mille couleurs et à savôurer sur les bras de 1 infante quelques baisers volés, qui le réjouissent comme un doux viu ; mais il remet bien vite la demoiselle dans les bras de son amant, songeant que ce sont là des aventures bien embrouillées et que le jeu n'en vaut pas la chandelle.
25 février i85o
Ali ! le public, il faut se donner à lui !
Voyez plutôt son idole, cette enchanteresse bohème, Fannv Cerrito *, comme elle le dévore des yeux et du sourire ! Comme elle se prodigue, comme elle tend les bras à la foule entière, comme elle lui donne à deviner son beau corps ! Il n'y a pas un rayon à qui elle ait laissé baiser ses dents blanches, sans qu'elle le renvoie à la foule adorée ; elle n'a pas une pensée qu'elle ne laisse à l'instant envoler dans la salle. On dirait qu'elle aussi veut s'élancer et qu'un génie ennemi la retient sur les planches du théâtre, dans le cercle enchanté de Ja danse qui l'affole. Quelque histoire saugrenue qu'entortille et détortille le livret du ballet nouveau (Stella), les yeux, le geste, la démarche, la folle danse
i. On lit dans les Petits Mémoires de l'Opéra, de Charles de lîoigne (1807 , à propos de Fanny Cerrito :
« Inférieure à Carlotta (Grisi) mais supérieure à Rosati, petite et dodue, la poitrine très sortir et très blanche, les bras parfaits, les jeux mobiles et provocants, le sourire adorable, les jambes fortes, le pied petit mais ('pais, les cheveux: blonds mais rebelles, Cerrito est la première danseuse du monde, après un écho très applaudi, pour saluer le public, le remercier de la bouche, du regard, mettre la main «ur son cœur. )>
de Faim)' Cerrito disent toujours la même chose, cette chose qui nous ravira éternellement et sans cesse : « Quel dommage que le caprice du poète me force à aimer ce beau et hardi jeune homme, Urbain ou Gennaro, qui est là à mes côtés et qui m'enlève si bien dans ses bras d'acier ! Sans cela nous irions vous et moi, nous tenant par la main et saluant les premiers soleils du printemps, causer librement et bondir sur l'herbe des collines verdoyantes comme je danse en vous souriant dans la toile peinte de ces campagnes impossibles ! »
Notez qu'à ce rôle toujours nouveau et charmant Saint-Léon donne admirablement la réplique, sans jamais manquer d'imagination ni de présence d'esprit.
— Mesdames et Messieurs, s*êcrie-t-il (comme disent les livrets de pantomime), n'allez pas dire à Stella que le poète qui la force à aimer Gennaro, c'est Gennaro lui-même. Si ce n'est moi, qui a fait descendre sur terre cette blanche étoile pour que vous puissiez l'admirer à loisir P Et surtout, avant de me trahir, considérez que ce n'est pas un métier facile de suivre ainsi sur les flots et sur les brins d'herbe une étoile (jui sautille, que pour franchir avec elle les collines, il faut d'abord avoir, comme vous voyez, les jambes d'Antinous, et les bras du jeune Hercule pour emporter sur mon épaule toutes les belles lillos, qui voudraient me barrer le passage.
Le public, raisonnable au fond, voit que Saint- I h saute assez haut et assez ferme pour reprendre
FEERIE 22'
son étoile jusque dans l'azur du ciel s'il lui prenait fantaisie d'y remonter, et il se résigne à admirer de loin l'étoile vivante, le ciel de Naples, et la mer pleine de murmures. Voilà comment je comprenais la pantomime de Stella. Le livret la raconte autrement; je ne crois pas qu'il ait raison.
16 septembre 1800
0 paillettes, argent faux, paillon rouge et vert, chevelures d'argent et d'or, carton poétique animé en impossibles paysages, joies de notre enfance, est-ce donc que votre règne est fini .;>
Mais non ! Tant qu'une belle fille au fier genou pourra relever sa tunique à la façon des filles tvriennes et emprisonner ses pieds dans les brodequins de toile d'argent, tant que sous un bandeau d'escarboucles ses cheveux relevés et frisés à l'antique pourront rayonner à l'entour comme la crinière d'une étoile, nous voudrons l'habiller en fée, et, lumineuse, lui faire descendre le pâle cristal des escaliers magiques !
l3 janvier iS-.'î
Eschyle, c'est la Tragédie elle-même. Né à Eleusis, fils de l'Attique, digne frère des héros Gynégire et Vminias, combattant de Marathon, de Salamine et
o >s GENRES
de Platée, le poète fut initié aux mystères de Déméter dans lesquels les initiés faisaient le serment de défendre jusqu'à la dernière goutte de leur sang le sol sacré de la patrie. On sait quelle fière et naïve épii a plie il composa pour son propre tombeau :
« Ce monument couvre Eschyle, fils d'Euphorion Né à Athènes, il mourut dans les plaines fécondes de Gela. Le bois tant renommé de Marathon et le Mède à la longue chevelure diront s'il fut brave ; ils l'ont bien vu ! »
De ses œuvres, pas un mot; car, comment l'amour-propre littéraire aurait-il pu tourmenter l'âme de ce juste ? C'est avec la même ardeur héroïque, pure de tout calcul humain, qu'il combatlait pour son pays et qu'il écrivait ses poèmes tragiques, perpétuelle apothéose du devoir accompli et de l'inéluctable justice. Les tragédies d'Eschyle qui furent à Athènes l'objet d'un culte religieux, et qui, remises au concours, triomphèrent de nouveau après la mort du poète, comme elles avaient triomphé de son vivant, ne ressemblent à rien de ce qui a été l'ait plus tard; il n'y a rien de défectueux dans art accompli; il n'y a rien de faux dans cet or pur. Clic/, lui, on ne trouve rien de cette prétendue habileté dramatique, négation inféconde et stérile, qui, chez nous, a supprimé la poésie, et que nous rencontrons déjà chez Sophocle, et à un degré plus lnt( na encore chez Euripide.
Cette chimère de i'« action » que son nom même ndamne, — car commenl pourrait-on agir dans les