‹ CritiquesChapitre 53 sur 99 · TRAGEDIE · texte numérisé non relu

TRAGEDIE

œuvres d'un art dont la parole est L'unique moyen d'expression ? — Eschyle ne l'a pas connue ; mais sans le frivole tumulte du mouvement dramatique et des péripéties, ses drames sont plus vivants que nuls ne le furent et ne le seront jamais, car telle est sa puissance poétique, créant la vision même de l'action décrite, qu il vous fait assister en effet et réellement aux événements que mettent en scène ses récits, miraculeusement évocateurs des choses. L'auditeur, oubliant que c'est un récit qu'il a entendu, jurera qu'il a vu de ses yeux les sept chefs et que de ses yeux aussi il a vu Clytemnestre égorger Agamemnon, et ceci est la véritable magie, car jamais du bois et de la toile peinte et des gens qui vont et viennent ne donneront l'illusion de rien, et c'est à la Lyre seule qu'il a été donné de communiquer la vie aux choses inanimées.

La Lyre ! elle fut la gloire et la force d'Eschyle ; car, poète lyrique avant tout, comme il sied au créateur des tragédies, dont l'horreur ne saurait être supportée si le chant n'y fait passer l'âme des dieux et le grand souffle de la Nature, il n a pas, comme Sophocle, réduit le chœur à un rôle moral, ni encore moins, comme Euripide, à n'être qu'un intermède. Chez lui, le chœur est un personnage vivant, pat lois le personnage principal du drame et c'est surtout par sa bouche que le poète, employanl les mois immenses, les tours extraordinaires, les formes hardies où se sent encore la fougue du dithyrambe* proclame les grandes vérités et défend l'inéluctable

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Devoir. Eschyle ne s'attendrit pas ; inflexible parfois comme le Destin, il sait que le poète est un justicier, et qu'il n'a le droit d'être indulgent ni pour la lâcheté ni pour Je crime.

10 septembre i84g

Pour me renseigner sur l'Opéra, j'ai lu beaucoup de critiques spéciaux et d'économistes profonds. Les utilitaires ultra se demandent à quoi sert un genre <jiii ne peut pas se suffire à lui-même. Je n'entrerai pas dans ces discussions beaucoup trop sérieuses pour un faiseur d'élégies. Mais voici tout ce que je sais. Ce jour-là même, dans une avant-scène, j'ai vu, — et comment peindre cela en prose de feuilleton ? — j'ai vu une tête qui, toute ma vie, restera gravée parmi les plus beaux souvenirs de mon cœur, une de ces têtes comme les peintres du moyen âge en peignaienl dans leurs missels, blonde, d'une pâleur colorée et vivante, les prunelles du plus vif et du plus clair azur, le nez tout à fait droit avec des narines d'une nuance rosée idéale, la bouche d'une délicatesse infinie. Les cheveux, tout à fait du ton 'I une donne mate, légèrement crêpés, étaienl frisés en boucles dont l'ensemble, ramené sur l'oreille, se tenait raide el formait la plus belle ligne de diadème. Je déteste l'antithèse, mais ici ce n'est pas moi, c'est \>' hasard qui s'esl chargé de la faire. \ côté de la jeune fille que je viens de dire, il y avail une femme

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grande, svelte, magnifique comme une déesse de Corinthe, avec les cheveux tortillés et tressés à la manière de Clodion et dont la robe, entièrement décolletée, laissait voir dans leur entier desseins de marbre de Paros, blancs, roses, veinés de bleu, levés vers le ciel comme pour le remercier avec orgueil d'une beauté si parfaite.

Je vous jure que dans ces deux portraits, il n'y a pas pour un liard d'imagination, et les artistes le verront bien. Eh bien ! voici mon opinion sur l'Opéra : c'est que Louis XIV, Quinault, Racine, Molière, Lulli, Rossini, Mozart travaillant à la grandeur de l'Opéra, Watteau, le plus grand peintre de tous les temps, peignant pour lui des décors de sa main immortelle, tout cet or, cette peinture, ces musiques, les trois ou quatre cent mille francs qu'on dépense là par an, tout cela ce n'est pas trop de sacrifices laits pour avoir une salle de comédie dans laquelle on voil de pareils spectacles, qui seraient capables de faire éclore un Anacréon ou un Phidias.

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A Paris, ce qui nuit le plus au grand monde, c'est assurément le faux grand inonde. Toutes les sottises, toutes les insolences attribuées à la noblesse par la populace, sont habituellement commises par des fils de portiers, d'autant plus jaloux de leurs titres qu'ils s'en sont affublés volontairement. On peutêtn

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bien sûr que lorsqu'il s'élabore quelque grande absurdité à propos de laquelle tous les badauds rient : « La noblesse dit ceci, la noblesse fait cela », ce n'est ni M. de Roban, ni M. de Luynes, ni M. de la Trémoïlle, qui a eu le mauvais goût d'occuper de lui inutilement. La noblesse en question se compose régulièrement d'une douzaine de chevaliers très connus à la table d'hôte de Paquita et à celle de Mme Saint-Ange, mais dont le nom prononcé tout haut dans le grand désert du Sahara n'eût |',.s même fait retourner M. d'Hozier, si d'aventure il se fût promené par là tout seul.

Ces jeunes gens « polka ». pour employer leur horrible phraséologie, se coiffent depuis deux jours « à la saint Henri », avec une raie sur le milieu de la tôle, parlent studbook, attachent leur cravate avec une fleur de lis en émeraude, et vont souper chez Bertrand avec des figurantes de l'Ambigu, en compagnie desquelles ils regrettent amèrement leurs rois légitimes. Ces jeunes lions, assez bien « ruolzés », comme dit Sainville, mais toujours méconnus par le procureur de la République, oublient à plaisir que ^>us le règne tant regretté de Louis XV ils eussent infailliblement vendu de la cannelle ou ciré des bottes.

Non seulement ce monde-là a ses marquis et ses vidâmes, mais il a aussi ses grandes dames, les mêmes archiduchesses entretenues à la semaine et à l.i soirée, qui portèrent jadis avec tant d'emphase le deuil du duc d'Orléans, et qui, au it\ février, traii les rues sanglantes sur des chevaux à qua-

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