E\ FACTION
cendre se revêtir tout à tour de riches voiles d'améthyste, de pourpre, de rose, de safran et d'hyacinthe, grâce à un superbe coucher de soleil parfaitement classique et terminé par un globe de feu, tel qu'auraient pu le souhaiter (et le décrire !) Bernardin de Saint-Pierre ou Chateaubriand lui-même.
Mais à la nuit noire, pendant ma faction de minuit à une heure, c'étaient bien encore d'autres féeries et de plus riches splendeurs ! Les feux électriques de la marine, sans cesse déplacés, éteints, rallumés, inondaient de lumière ou replongeaient dans la nuit telle ou telle partie de la campagne, parfois devant moi jusqu'au bout de l'horizon, habillant le paysage de marbres et de métaux fantastiques, et tout à coup me montrant au loin, rangés en longues lignes et l'arme au bras, des mobiles dont les vêtements de toile bleue et d'écarlate prenaient sous le large rayon des aspects de pierres précieuses, tandis que leurs jeunes visages resplendissaient comme dans une apothéose. Ainsi, me disais-je, ainsi faisait naguère la Poésie : elle éclairait de sa puissante flamme et revêlait d'un manteau de pierreries ce qui, sans elle, fût resté caché; mais, elle aussi, elle renaîtra quand la République aura secoué de son manteau et de sa chevelure toutes Allemagnes, car l'univers ne saurait se passer de la poésie de la France.
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21 novembre 1870
Analogie. — Il n'y a rien d'excessif à dire que la tragédie d'Esther, jouée devant nous, à l'heure présente, nous semble tout actuelle et répond à la fois à nos mâles espérances et à nos légitimes douleurs ; car si éloigné et fugitif que soit le rapport entre la grande France aux prises avec le Nord barbare et le petit peuple juif opprimé par un préfet d'Asie, il y a une expression de sublime fierté qui s'échappe, toujours la même, des lèvres de tout peuple injustement martyrisé. D'ailleurs c'est le privilège des grands poètes que leurs chants, rajeunis par les circonstances mêmes, redeviennent sans cesse l'expression des sentiments qui persistent à travers l'humanité, éternellement condamnée aux mêmes supplices et aux mêmes efforts héroïques. Les plaintes des jeunes Israélites dans Esther, ces harmonieuses strophes clans lesquelles on entend Je soupir des harpes mourantes, le murmure éploré des saules de la rive et le mélodieux sanglot des fleuves, ne sont pas seulement le gémissement d'Israël accablé ; mais elles plaignent aussi toutes les nations veuves, qui, à travers tous les . ont subi, fût-ce pendant une heure, les violences d'un soldat ivre de sang.
Certes, en ces <><les pensives et désolées, il n "\ a rien (jiii s'applique particulièrement à nous, à nous, nation immortelle el invincible! si peu semblable au
REUNION. OIQ
peuple captif que les rois d'Orient écrasaient de leur lourd sceptre d'or ; et cependant, elles n'ont pas non plus une seule syllabe qui ne fasse vibrer en nous le retentissement des angoisses que nous éprouvons à propos des êtres aimés ; car ce ne sont pas les paroles même de Racine qui ravivent notre émotion et rouvrent dans nos yeux la source des pleurs, c'est leur mouvement lyrique, leur harmonie, c'est la musique idéale qu'elles contiennent et que n'égala jamais nul musicien, dont les frémissements enveloppent et détendent nos cœurs dans leurs ondes sonores.
2O novembre 1870
Concert. — Dans la représentation organisée par le 227e bataillon1, de simples gardes nationaux, des amateurs, des inconnus ont pu, à côté des grands artistes célèbres, nous charmer et nous émouvoir ; mais c'est beaucoup, c'est surtout à cause de l'élan patriotique si ardent, si unanime, qui en ce moment emporte du même côté toutes nos âmes et crée entre nous ce qui nous manquait pour être réunis, un lien, « une religion », un ensemble d'idées qui nous sont communes î Un tout jeune homme, « sans barbe et sans moustache encore », et comme tous les assis tanls, acteurs et spectateurs, revêtu de l'uniforme de
t. Représentation du *?."» novembre 1870 à la Porte-Saint- Martin,
VX) LE THEATRE ET LA GUERRE
garde national, a dit avec un feu, avec un enthousiasme, avec une intensité d'indignation et de vie qu'on trouve bien rarement chez les comédiens de profession, une satire de M. Edouard Prévet ; cl un autre amateur a déclamé, avec une énergie et un sentiment profonds, Pour les Pauvres, de Victor Hugo. D'ailleurs, il y a gardes nationaux et gardes nationaux comme il y a fagots et fagots ; ainsi l'un des simples gardes venus là en foule pour coopérer à l'œuvre patrio tique, étaittoutsimplementlepremier ténor du Théâtre dr Bruxelles, M. Dubost, qui, à la première nouvelle du siège, a abandonné son engagement et les quatrevingt mille francs qu'il devait lui rapporter pour venir monter la garde et, au besoin, faire Je coup de fusil sur nos remparts. M. Dubost a fait fanatisme en chantant la romance favorite de Roger, Oiseaux légers; grâce au roi Apollon, sans doute, les factions de nuit n'ont pas encore altéré son admirable voix !
3o novembre 1870
Gratuité. — Victor Hugo avait désiré que la troisième audition des Châtiments eut. lieu dans la salle <\<> \( )péra, qu'elle fuUMilièrementgratuiteetoircrle au peuple. Ce dernier point n'a pas reçu son exécution, dans If >sens où l'entendait le poète, car sur lesquelques milliers de spectateurs que contient la salle, un seul; un vieillard à longue barbe blanche, étail vêtu d'une