‹ CritiquesChapitre 84 sur 99 · LA SONTAG · texte numérisé non relu

LA SONTAG

sur tous les territoires sans marcher sur un sol qui ne soit pas à elle. La voix de Mlle Sontag est toujours une des plus merveilleuses qui soient au monde ' son triomphe a été aussi grand qu'elle pouvait le prétendre, mais non pas exempt d'une certaine teinte de mélancolie. Comme un amant vers qui revient, après l'avoir bientôt abandonné, une maîtresse aimée jusqu'à la folie, le public semblait craindre que pour cette ingrate adorée son enthousiasme même n'eût l'air d'un reproche. Il aurait voulu l'applaudir comme si ces vingt années étaient un rêve, et comme s'il ne s'était rien passé depuis cette veille d'il y a vingt ans où il l'a tant applaudie. Mais combien ces choses-là sont difficiles ! Délicatement, on sent bien que là aussi il y a une autre affection, et puis ce nom nouveau qu'il a fallu apprendre et qu'on ne veut pas prononcer, à chaque instant on l'a sur les lèvres ! Cette chaîne des amours brisées, on en serre dans ses mains les deux morceaux rapprochés avec plus de force que jamais pour tacher d'oublier qu'on ne peut rattacher ensemble ses anneaux dont l'or pur ne s'amollit et ne se forge qu'aux flammes de l'ardente jeunesse. Mais les anciennes amours ne revivent que dans les amours nouvelles; nous avons aimé M"e Sontag dans toutes celles qui l'ont suivie ; à celle-là nous trouvions sa voix, à cette autre son sourire ! Tristes pensées <|u'on n'a pas pu oublier, même sons la pluie de fleurs <|ui jonchait la scène !

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Pour la première fois nous avons entendu une chanteuse réellement dramatique dans les conditions de son art. Dramatique, l'Ai boni l'est en effet, non pas par les cris, les saccades, les efforts désolés, non pas par ces contorsions et ces poses terribles qui ser- \ent à dissimuler le manque de voix et de génie, mais précisément c'est dans cette voix pleine, pure, sonore, mélodieuse, pleine de passion et de sympathie que vit et s'agite tout l'intérêt, toute l'émotion, toute la douleur du drame. De cette voix, qui passe sans effort du contralto au soprano, et qui peut donner à l'émotion intérieure toute l'échelle des sons humains on a tout dit, et on n'a pas dit encore assez combien d'effroi, combien de charme elle communique à la musique des maîtres, rendue matérielle et vivante par cette interprétation qui estune seconde vie. Voix si essentielle à l'artiste qu'en face de ce résultat surhumain on ne saurait séparer la cantatrice de la comédienne, et que toute la puissance de I instrument devient pour ainsi dire visible dans le jeu du personnage. S'il m'est permis d'employer ici un mol trivial, c'est de bien-être qu'on se sent inondé en écoulant ou plutôt en voyant couler comme un fleuve majestueux et libre cette voix que ne contraint aucun effort. MUe Alboni chante naturellement, sobremenl avec une justesse idéale; elle

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peut faire ce quelle fait, prodige plus miraculeux et plus incroyable que tous les autres...

L'opéra chanté et non plus déclamé, l'effet dramatique obtenu par des moyens musicaux, ne vous y trompez pas, c'est là toute une révolution, révolution qui renouvellera et agrandira l'art lyrique dès à présent ouvert sur de nouveaux horizons. Ainsi, naguère, renonçant au drame vulgaire des poses théâtrales, le plus grand des peintres français. Eugène Delacroix, trouvait le moyen d'être dramatique avec delà couleur.

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Nourrit et M",e Stoltz étaient des acteurs dramatiques; Dupiez et MlleAlboni sont des acteurs essentiellement lyriques. Al leur premier pas sur la scène, ils nous ont rendu le rythme, le mètre et le mouvement. MIle Alboni surtout cherche dans le chant, dans le vol de la strophe musicale, toute l'émotion dont elle veut accabler nos âmes; elle foule dédaigneusement aux pieds tout ce qui louche au mélodrame du cirque.

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Le Théâtre-Italien se moque bien de la Traviata et de tous les autres ouvrages dramatiques et l\-

riques ! Gel heureux théâtre ne bâtit plus sa fortune sur la réussite de tel ou tel opéra ! sa fortune est une voix de rossignol, un jeune sourire, un regard étonné et charmant, une chanson aux notes d'or, et elle s'appelle Adelina Patti ! Mlle Patti chante YElisire d'amore, et cette vieillerie devient nouveauté : par elle la chimère de l'égalité se trouve enfin réalisée, car pour les habitués des Bouffes, Donizetti et Mozart se valent, pourvu qu'Adelina Patti se fasse entendre.

En tout temps d'ailleurs, le public français a écouté la musique avec les oreilles de la foi, et ce n'est pas lui qui eût inventé la lyre si le dieu Mercure n'eût auparavant pris cette peine. Au concert Pasdeloup on admire et on applaudit si bien de confiance la musique classique et les symphonies primitives, que si l'orchestre jugeait à propos de jouer .l.s polkas de Musard, elles seraient mises sans examen sur le compte de Beethoven.

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La chère fugitive Adelina Patti est enfin revenue pour marcher, triomphante, au milieu des grands tas de roses qu'a jetés à ses pieds son peuple idolâtre On l'acclamait, on l'applaudissait; on admirait arec ivresse, avec fureur sa voix qui semblait être devenue plus expressive encore et plus belle

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