SARAH BERNHARDT .3 7 I
que celui de la femme. Elle a appris de Provost la diction pure, élégante et infiniment juste, mais la nature lui a fait un don bien autrement rare et curieux que celui-là. Elle a reçu la qualité d'être toujours, et quoi qu'elle veuille faire, absolument et inconsciemment lyrique. Sa voix, semblable ellemême à celle d'une lyre, a en elle, naturellement, le rvtbmeet la musique du vers. « Tout ce que je ten tais d'écrire devenait des vers », a dit Ovide, et Mlle Sarab Bernhardt pourrait dire en termes semblables : « Tout ce que je tentais de dire devenait des vers ! » Par suite de celte organisation bizarre, il lui arrive précisément le contraire de ce qui arrive à ton les les autres comédiennes et à tous les comédiens.
Eux, comme l'expliquait si bien Talma, la véritable poésie les gêne toujours en les enfermant dans un cercle inexorable de mots, et jamais ils ne sont si bons et si grands comédiens que lorsqu'ils ont affaire à une sorte de scénario qu'ils peuvent modeler à leur guise, à une pièce où les situations sont belles et bien amenées, mais dont le style n'a aucune importance. C'est ainsi, par exemple (pour être clair comme l'aritbmétique), c'est ainsi, dis-jc, que tous les comédiens possibles, ceux de la Comédie Française comme ceux de la Tour-d'Auvergne, joueront le Dur Job avec plus de perfection que les Caprices <l<~ Marianne. \u contraire, M11, Sarab Bernhardt reçoit de la poésie toute son inspiration ettoutesa force, el plus la poésie qu'elle interprète
s'élève et touche au lyrisme, plus elle grandit et plus elle est elle-même.
Elle n'a jamais été plus admirable que dans les rôles de Zanetto du Passant et de la Reine de Ray Blas, qui sont de la poésie pure. Elle jouera Electre. Iphigénie. Eriphile, Bérénice, Psyché, Pauline, Chimène, et, si vous voulez, don a Sol et Marion Delorme ; elle serait une actrice pour Eschyle, pour Shakespeare, pour Racine, pour Corneille, pour Hugo, pour Molière aussi, car elle a merveilleusement joué à l'Odéon Àrmande des Femmes savantes, à laquelle, rompant avec une fausse tradition, elle a victorieusement rendu sa noblesse idéale ; mais je ne suis pas du tout certain qu'elle sera une actrice pour Fulgence et feu Wuafflart, et pour MM. Empis et Mazères. Elle est comme ces Rothschild qui ont des billets de banque, des sequins, des ducats et des louis à remuer à la pelle, mais qui seraient encore fort embarrassés si on les mettait en demeure de faire à l'instant même un payement un peu considérable en gros sous. On a toujours la ressource d'aller chez le changeur, et, contre son or, d'y obtenir de bon argenl ; el aussi, comme je le disais, M11' Sara h Bernhardt s'est-elle fort bien tirée, et tout à fait à son honneur, du rôle de Mademoiselle de Belle- Isle. Mais il ne Tant pas s'y tromper, l'engagement de \1" S.uah Bernhardt à la Comédie-Française est un fait grave el violemment révolutionnaire. C'est la poésie qui entre dans la maison de l'art dramatique, et pour tout dite, en un mot, c'est le loup dans la bergerie*
8ARAH BEBNHA.RDT .S^
6 août 1877
Comme Rachcl. M11* Sarah Bemhardt, qui jouait pour la première fois le rôle d'Andromaque, est une personnalité curieuse, très chère au monde parisien, qui adore sa belle diction, ses nobles poses de statue imaginées par un statuaire, et la grâce onduleuso et enveloppante qu'elle a prêtée à certains rôles, comme, par exemple, celui de l'étrangère Dumas, qui, joué en province par d'autres artistes, a dû sembler une énigme indéchiffrable ! Si belle, comme l'a peinte Clairin, sur les tapis de Smyrne, parmi les étoffes et les ors, et entourée de ses grands léuiers, elle est merveilleusement belle aussi sous les sombres voiles de la Troyenne, car elle sait porter tous les costumes ! et originale dans le sens divin et suprême du mot, elle a trouvé des accents d'une justesse idéale etdélicieuse en parlant la douce langue racinienne, qui semble sa langue natale.
La Comédie-Française ignore pourquoi M"" Sarah Bemhardt l'a quittée, el MIle Sarah Bernhardl ne sait pas pourquoi elle a quitté la Comédie-Française. Cela tient à ce que personne n'a demandé la solution de ce problème à la méthode scientifique.
3y4 REINES Dl IllÉATRi;
La nouvelle dona Sol représente, qu'elle le veuille ou non, l'élément lyrique, et cet élément, n'étant pas assimilable à ceux qui composent la Comédie - Française, a du être forcément éliminé.
l4 juin 1875
M'lc Croizette a la sveltesse, la jeunesse, l'étrangeté, la grâce sauvage du personnage de Camille 1 . Qu'elle est vraiment touchante et poétique, lorsque d'un beau geste désolé elle se penche pour retrouver sa bague jetée dans la fontaine ! Quand elle sera un peu moins jeune elle-même, elle saura mieux laisser à Camille 1 toute son ignorance et toute son innocence. Quiconque a étudié l'art si compliqué et si dilïiciie du théâtre sait que l'ingénuité est ce qu'il y a de plus long à apprendre, car ce n'est qu'à force de science et d'étude que nous retrouvons le sens divin de la naïveté. Mlle Croizette est, doit être et sera une Camille ; elle a de longues années devant elle pour approfondir ce rôle merveilleux et pour apprendre à y redevenir enfant. Si elle en prend trop au sérieux la froideur, l'ironie et la colère hautaine, en un mot tout ce qu'il y a de factice et d'appris chez l'adorable (iancée de Perdican, elle montre au moins une die lion nette et hardie, un vrai tempéiiiiKiii dramatique, une séduction bizarre et intense,
i. I)in- On m- badine pas avec Van\our,
ROSINE SïOLTZ
et le je ne sais quoi, sans lequel il n'y a rien de vivant, ni dans l'art ni dans la comédie.
i3 août 1877
La Reine de Chypre, que l'Opéra vient de reprendre avec un éclat prestigieux, fut représentée pour la première fois en i84i,au temps de la royauté incontestée de Rosine Stoltz. Cantatrice inégale, mais parfois inspirée, et plus tragédienne que cantatrice, Rosine Stoltz, cette actrice romantique, exerça sur son temps une influence énorme, parce qu'elle avait la violence, la furie de passion, les éclats imprévus, la prunelle pleine de soudains éclairs, et qu'en un mot elle était parfaitement conforme à la conception qu'on eut alors du beau en haine de la régularité classique. Si Ton veut comprendre le fanatisme qu'elle inspirait, il faut se rappeler aussi que Mme Stoltz était extraordinairement mince ; or, à Paris, où en dépit des vers courants poétiques, l'adoration des chairs à la Rubens est une religion, quand une femme mince est arrivée à prendre les âmes elle les tient bien ; car elle a déjà vaincu une difficulté auprès de laquelle les autres ne comptent plus. Celle-ci voyait sou directeur à ses pieds ; elle avait réduit en esclavage les compositeurs les plus illustres, et, ce qui donnera une idée plus haute encore de sa puissance, elle épouvantait M. Scribe !
',\-() RETNES DE THEATRE
Etre seule et jouer toute seule, tel était son idéal ; toutefois elle comprit l'impossibilité de faire taire complètement des chanteurs comme Dupiez et Baroiihet ; mais quant à l'élément féminin, elle le supprima d'une manière si radicale que, dans les opéras où jouait Mme Stoltz, à part elle-même, on ne rencontrait pas plus de femmes que dans un couvent d'hommes bien tenu.
7 Juin l869
Il arrive quelquefois, par un concours bizarre et inattendu de circonstances, que tel comédien, ordinaire d'ailleurs, servi, soit par une étrange appropriation de ses qualités physiques, soit par un ordre spécial d'observations et d'études que telle ou telle situation exceptionnelle lui a permis de faire, arrive à réaliser un type comique avec une perfection absolue, que ni les Talma, ni les Dorval, ni les Rachel , ni les Frederick n'auraient pu égaler avec toutes les ressources du talent et du génie. Cest ainsi que, lors des représentations de Marâtre, au Théâtre-Historique, Balzac était resté stupéfait d'admiration en voyant comme, dans le rôle du procureur du roi, l acteur Gaspari ressemblait bien, en effet, à un procureur du roi. Balzac, assez naïf en fait de théâtre et prompt à s'enthousiasmer, ignorait que la nature et les hasards de la vie avaient façonné M. Gaspari exprès pour qu'il représentât ce procureur du roi. et que toute sa vie il devait avoir l'air d'un procureur du roi, même quand il ne jouerait aucun rôle de procureur du roi.
— Quel grand comédien ! s'écriait Balzac.
— Oui, lui répondait Jules Janin, un bien grand
38o ACTEURS
comédien à coup sûr, s'il pouvait jouer avec cette perfection le rôle d'Achille ou le rôle d'Alceste, ou le rôle de Tartuffe, ou le rôle de Figaro, ou n'importe quel rôle qui ne fût pas ce rôle de procureur du roi !
27 décembre 1869
Gomme une bonne nourrice, la fée de la vieillesse égaie de mille visions enfantines et charmantes l'harmonieuse songerie de son enfant gâté, M. Auber, et elle le promène à moitié endormi dans le parc riant de Boucher *.
Il fallait entendre M. Capoul dire avec une joie affectueuse et touchante : « La musique est de M. Auber ! » Le célèbre ténorino a d'ailleurs joué et chanté amoureusement, avec infiniment de goût, d'ardeur, de tact et de bonne grâce son rôle de Marcel.
Comme le poète a dit d'un personnage illustre :
Bras, tête et cœur, tout était peuple en lui,
on peul dire de M. Capoul : petite taille gentille ol svelte, joli visage amoureux, cheveux frisés comme au bord du Lignon, fine moustache, geste '•perdu, voix frémissante, tout en lui est ténor d opéra comique ; dans son métier, il est l'idéal.
1. Ecrit .1 propos (!<• la représentation de Un Rêve d'Amour ■1 I I )| •': -' iomique.
capoi i. 38
a i octobre 187?
Vous rappelez-vous le temps où Théophile Gautier disait, dans son illustre Comédie de la Mort :
On donnait à Favart Mosé. Tamburini,
he basso contante, le ténor Rnbini,
Devaient jouer tous deux; dans la pièce ; et la salle p
Quand on l'eût élargie et faite colossale.
Grande comme Saint- Charle ou comme laScala,
N'aurait pu contenir son public ce soir-là ?
Alors que ces grands virtuoses aux voix splendides étaient dans l'éclat de leur gloire, ils ne jouaient certes pas la comédie, et à côté d'eux personne ne la jouait. Ils venaient. Tamburini avec son \isage marqué de petite vérole. Rubioi avec ses cheveux en toupet et ses favoris en coups de sabre ; ils avaient endossé le premier costume venu de troubadour abricot ou de chevalier de pendule ; ils se plan laient tout droits devant le public, ils chantaient, et c'était sublime, car leurs voix et leur chant suffisaient à exprimer tous les poèmes et toutes les tragédies! Mais puisque la race de ces cygnes mélodieux est éteinte décidément, il était inévitable que l'Ecole française et l'ail lyrique, tel que nous le comprenons s'emparassent du Théâtre-Italien. Tôt ou lard, la chose devail arriver, elle esl arrivée, et le ténor Gapoul a foulé d'un pied victorieux ces nobles planche<. étonnées une quelqu'un o^Ai marcher sur elles.
car, de mémoire d'homme, nul acteur n'avait jamais songé à traverser la scène du Théâtre-Italien !
Délivré de la niaise légende parisienne qui s'amuse à faire de lui le héros d'un conte de fées, M. Capoul reste tout uniment un comédien consciencieux et adroit et un très habile chanteur, qui tire de sa personne, de son intelligence, de sa voix et de sa science musicale tout le parti qu'il est possible d'en tirer.
i \ octobre 1870
A quoi lient la vie intense et invincible du théâtre antique et la morne froideur du nôtre ? A ceci que ebez nous, un silence de mort, immense comme un désert, sépare la foule du drame qui s'accomplit sous ses veux, mais pour ainsi dire à mille lieues d'elle, tandis que chez les Grecs le peuple, parlant par la voix du chœur lyrique, pouvait exprimer ses angoisses, ses aspirations, ses colères, sa pilié, sa puissante raillerie. 11 ne restait pas immobile comme un tenue et muet, tandis qu'on égorgeait [phigénie ou qu'on bafouait Cléon ; mais, incarné dans le chœur, il consultait, louait ou blâmait les acteurs de la Tragédie humaine, et rendait en lin de compte sa grande justice de peuple.
Le manque de «elle collaboration, de celle intervention du peuple, voilà le vice, la mortelle froideur de notre théâtre, el tous les grands poètes modernes