‹ CritiquesChapitre 89 sur 99 · MOI NET-SI LIA · texte numérisé non relu

MOI NET-SI LIA

8 juillet 1872

M. Mounet-Sully est un très beau jeune homme à l'opulente et noire chevelure (i), aux grands yeux pensifs et clairs, aux lèvres rouges, aux dents très blanches, à la barbe soyeuse et dorée ; revêtu des dons mystérieux de l'élégance virile, il semble qu'il ait été créé exprès pour représenter les héros que poursuit la Fatalité, les Hamlet, les Oreste, et aussi pour sentir frissonner sur son front la mouvante crinière d'Achille. Il ne sait pas encore, ou ne sait qu'imparfaitement le métier qui s'apprend, mais il a tout le reste, ce que rien ne donne, ce que les élus reçoivent en naissant : l'intelligence et l'invention poétique, le don de parler la langue des vers comme une langue qui est la sienne propre, la voix terrible et caressante, le regard qui dompte, l'accent qui émeut ou terrifie, et enfin ce pouvoir d'exciter et de captiver l'attention qui, au théâtre comme dans la vie, désigne l'homme destiné à jouer les premiers rôles.

Très lettré, et initié, on le voit, à toutes les créalions de la poésie, il a étudié le personnage d'Oreste aussi bien dans Euripide et dans Eschyle que dans Racine ; aussi a-t-il merveilleusement compris et exprimé l'accablement surhumain et l'incurable mé-

1. Kcrità propos des débuts de M. Mounet-Sully à la Comédie- Française dan< Andromaque.

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lancolie de celle victime, de cet ouvrier des dieux qui, pris dans le filet d'une destinée horrible, a obéi à Loxias en vengeant le meurtre de son père, et, qui resterait la proie des Euménides, habitantes des mauvaises ténèbreê, si Athéna, justice et clarté, ne venait témoigner en sa faveur devant le tribunal souverain !

Véritablement possédé par le génie et par le rvthme du poète, M Mounet-Sully a pu réaliser tout de suite le prodige de faire croire à la réalité du personnage, ce à quoi bien des grands acteurs n'arrivent jamais, et pour la foule qui l'écoutait, il a été Oreste ! Poignant et tragique dans le sens le plus élevé du mot à la dernière scène, il a bien su montrer pendant tout le drame les affres de cette âme ensevelie dans une nuit que traversent et déchirent de fugitifs éclairs d'espérance et des orages de désolation et de fureur. Après avoir bien indiqué et tracé les grandes lignes sculpturales du rôle, si parlois il les a effacées par une diffusion de détails et de nuances trop indiquées, c'est que le jeune tragédien qui, dans Racine, sent et comprend tout, voudrait aussi tout traduire !

L'expérience lui apprendra l'art de dessiner (\c^ masses dans cette inextricable foret de poésie et de faire des sacrifices indispensables; mais il est beau de pécher par trop d'intelligence et de compréhension. Dès à présent, nous avons dans M. Mounel Sull\ la \isible et certaine espérance d'un acteur tragique; c'est-à-dire qu'Oreste, \chille, Rodrigue, Néron, Polyeucte nous seront rendus.

ÈTRL 1Œ.VL 887

20 juillet 1 S - -

Laferrière, qui vient de mourir, fui le dernier comédien appartenant à cette époque de i83o, où tout le monde désira avoir du génie, et où presque tous les artistes, créateurs ou virtuoses, eurent quelque chose qui ressemblait au génie. Tout inslinet et tout métier — comme c'est le devoir de l'acteur — il n'était guère savant, el il raisonnait mal quand il raisonnait ; mais quelle distinction, quelle flamme, quel emportement quasi divin ! et comme il donnait bien l'idée d'un martyr poussé en avant et déchiré parle fouet de l'implacable dieu Amour ! Poursuivi par l'aveugle Fatalité, qui, en dépit de tout, est la seule religion tragique, il avait au-dessus de lui d'invisibles Euménides envolées, qui le tiraient par sa belle cbevelure, et qui le tourmentaient avec une égale férocité, soit qu'il eut égorgé son père ou cassé un bouton de son gant. Tel est essentiellement le comédien, meurtri par les dieux et tordu par les ouragans sans bien savoir ce dont il s'agit.

Vprès Menjaud, Frederick et Deburau père, il fut le seul acteur qui sut en scène toucher à une femme dans les scènes d'amour, et ou lui prenant le bout des doigts, avoir l'air de l'embrasser toul entière depuis la pointe dés pieds jusqu'à la racine l<- cheveux. Né en plein triomphe de l'école de

David, à l'époque où dans les arts plastiques, le m passa pour être la condition indispensable du beau, Laferrière, en jouant des rôles modernes et par conséquent habillés, trouvait le moyen de donner l'idée du nu ; car le maillot gris clair dont il culottait Àntony lui-même ne peut à aucun titre passer pour un vêtement. Ce fut là son honneur et sa gloire, il voulut impérieusement être beau et toujours jeune ; aussi fut-il beau et restera-t-il toujours jeune, comme l'avenir le saura par une admirable lithographie de Gavarni, qui le représente svelle, charmant, désespéré, et montrant une beauté enfantine et féminine sous les flots de son épaisse chevelure.

Le désir d'être beau ! tel fut aussi le salutaire idéal de Bressant qui, ayant reçu de la nature des pieds et des mains vulgaires, trouva le moyen de les rendre élégants, rien que par la volonté de plaire, et qui, avec une chevelure devenue relativement indigente, se composa une coiffure célèbre que les jeunes gens imitent encore ; tant il est vrai qu'un travail obstiné triomphe de tout.

8 septembre 1 87g

Les llanlon Lees, en jouant la comédie, vous donnenl cette impression délicieuse d'une chose d'art parfaitemenl réussie dans le plein, impression qu'on nese rappelle p;i> avoir éprouvée plus de quatre ou

les ]ia.m.<>\-u;l;s o8«)

cinq lois quand on est arrive à la lin de sa vie : De burau, Dorval. Frédérick-Lemaître, Rachel, l'Àlboni,

ceux qui nous l'ont donnée au théâtre se comptent vite ! Certes ce sont de grands inventeurs, mais c'est surtout par l'absolue justesse de l'exécution qu'ils nous remplissent de joie. Lne des scènes les plus excellentes du Voyage en Suisse ' est celle où. ayant volé sa gourde d'eau-de-vie à un gentilhomme qui la réclame et qui les inspecte avec un soin jaloux, les deux valets pierrots se jettent l'un à l'autre cette gourde sous l'œil même de son propriétaire avec tant d'agilité et de précision qu'il est physiquement impossible qu'il voie leur mouvement.

Ces gestes, qui si harmonieusement et si nettement se répondent, vous communiquent le même bien-être voluptueux que vous donnent les rappels de couleur de Delacroix; un bleu qui, d'un bouta l'autre du tableau, se reproduit, quand l'âme en a soif !

Et qu'ils sont jolis, ces Hanlon Lees, les pierrots surtout ! Leurs têtes blanches sont douces, ingénieusement spirituelles, débordées d'amour, car aucun artiste ne saurait me faire plaisir si je ne sens pas qu'il m'aime! Ils ressemblent à de jeunes Faunes, sculptés par un moderne Coysevox, moitié animaux, moitié dieux, taillés dans le marbre, qui viennent de boire la vie : il leur en est resté à la bouche deux gouttes sanglantes et roses, et ce sont ces gouttes là (jni forment leurs lèvres.

i. VaudevilIn-iKinlomiiiie de Blum et Tochc.

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... Ces Ilanlon Lees ont à exprimer deux ordres d'idées diamétralement opposées.

Remarguez, en effet, comme la sereine douceur et la céleste innocence de leurs visages contrastent avec la violence de leurs sauts, de leurs torsions, de leurs luîtes et de leurs gambades ! Cela tient à ce que leurs visages racontent l'appétit de la vie idéale, tandis que leur féroce gymnastique, n'ayant d'autre but que l'agitation elle-même, représente exactement la \ie terrestre avec ses casse-tête, ses remue-ménage, ses brouillamini et ses tragédies absurdes. A tout bien prendre, si quelqu'un méritait le nom de réaliste, ce seraient les Ilanlon Lees tout seuls, car seuls ils ont reproduit la vie avec cette intensité dévorante et dépourvue de sens, sans laquelle elle ne se ressemble pas à elle-même.

3i mai i85o

Rythme. — De même que les peuples primitifs et à peine échappés à la barbarie nous surpasseront toujours dans l'art d'assortir entre elles et d'associer harmonieusement les couleurs entremêlées d'argent et d'or de leurs riches étoffes, de même, à l'aurore de la poésie, le sentiment du rythme existe dans toute sa force. À mesure que les arts secondaires et composés se perfectionnent, le sentiment de la couleur et du rythme va en décroissant.

i 5 juillet i85o

Défi. — 0 réformateurs, je vous attends à ceci. Vous pouvez bouleverser jusqu'au tuf les couches de la terre, sécher le lit des fleuves et détourner les grands océans ; vous pouvez transfigurer l'humanité et les hivers, et sur les débris des royautés et des républiques écroulées, bâtir une création semblable à vous-mêmes. ^ ous pouvez tirer avons le voile bleu du ciel, comme fait d'un cerisier Montmorency un jeune gars aux bras robustes, et en guise do cerises,

,M)'l VPERÇUS

cueillir à même l'azur des grappes de frissonnantes étoiles. L'homme régénéré aimera et labourera par séries blanches et roses, géométriquement rangées comme des couvées de cygnes, et chassera devant lui des troupes de vierges amoureuses couronnées de (leurs et de numéros d'ordre. Chaque citoyen devenu en même temps son pape et son empereur, tout à la fois simple ouvrier et dieu individuel, la pourpre au dos, le front orné de la triple tiare d'argent et d'or, et les pieds chaussés de souliers de chasse à double semelle, d'une main portant la truelle et la pioche, et de l'autre le globe de Charlemagne, marchera dans la majesté de son orgueil, traitant de gré à gré avec les archanges, devenus ses commis, chargésd'un mandat impératif, et raccommodant luimême ses chausses ! Dompté enfin, l'univers obéira à vos caprices, et vous forcerez les bananiers à fleurir dans les glaces irisées du pôle; l'âme humaine, dégagée comme l'électricité par un agent irrésistible, sera enfermée dans des flacons de cristal et se vendra au litre chez les pharmaciens ; le parfum du sucre el des citrons murs embaumera les mers savoureuses, devenues un objet de première consommation, et la terre, chauffée à volonté par un soleil intelligent, ne sera plus qu'une immense « posada » où le premier venu pourra se fairé'servir un printemps fleuri, comme aujourd'hui une chope de bîè*re !

Toutes ces merveilles, vous les accomplirez en moins de temps que je ae les raconte, et dous les chanterons 'ii vers de quarante-cinq syllabes sur une lyre

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de platine à trois cents cordes. Transformer la mer et les cieux, c'est là, je l'avoue, un jeu d'enfant ; seulement, écoutez bienledéfi que je vous porte ! Transformez certains bourgeois et défendez-leur d'aimer l'acajou plaqué, la porcelaine peinte à vingt-cinq sons, les cravates bleu de ciel, les maisons de cam pagne bâties eu castel gothique, lesjets d'eau avec un Napoléon au milieu, les verres à surprise, les tours de cartes, les images à la manière noire, les fleurs artificielles sous cylindre, surtout les pendants comme Souvenirs et Regrets, Frivolité et Remords, et tons les pendants possibles ! Exactement, et au point de vue scientifique ; on appelle pendants deux objels absolument différents l'un de l'autre, mais crus semblables entre eux, et qu'un bourgeois harmonique et sériaire place en face l'un de l'autre pour le plaisir des yeux. Pour ledit bourgeois un objet d'art qui n'a pas son pendant est comme non avenu. Ces hommes féroces ont forcé M. Clésinger d'exécuter un pendant à sa nymphe pâmée, et M. Pollet d'en donner un à son étoile. Faites leur présent d'un Decamps, leur premier soin sera d'aller acheter une toile pareille à celle sur laquelle le tableau a été peint et de commander à M. Servais deux cadres semblable-. Ce devoir accompli, ils feront couvrir la toile neuve par le premier barbouilleur venu, peu leur importe ! Seulement s'il y a dans le tableau de Decamps un moulin à vent, ils feront mettre dans le pendant un moulin à eau, si un canard, une troupe d'oies. S'il leur faut une "paire de mouchettes, ils se procurer» >nl

pour faire pendant sur la cheminée une sonnelle à timbre.

0 abs tracteurs de quintessence, sculpteurs d'idéal, algébristes extasiés, empereurs et papes, créateurs qui marieriez les cieux et les mondes en criant aux étoiles : 0 hymen, ô hyménée ! transfigurez-moi ces gens-là, faites-leur aimer les meubles authentiques de Boule, les faïences de Nevers, les émaux, les verres de Bohême, les sièges confortables, la peinture des coloristes, le vin naturel, le rostbeef et la saine poésie, je me déclare à l'instant plus fouriériste que Fouiier, et je consens volontiers à écrire sur mon chapum : c'est moi qui suis Guillot, berger de ce phalanstère !

28 octobre i85o

Conte. — Où trouver une fiction plus enchanteresse que ce conte de Riquet à la Houppe, toute l'histoire de l'amour en quatre pages ! Il y avait une fois un prince très laid à qui une fée avait accordé de donner de l'esprit à la femme qui l'aimerait et une princesse très sotte qui avait le don d'embellir l'homme dont elle serait aimée. Ecoutez Riquet donner de l'esprit à la princesse, et dites-moi si l'on u'en donnerait pas à moins :

— « Il n\ a lien. Madame, qui marque davantage qu'on a do l'esprit que de croire ne pas en avoir; el il est <!<■ la nature de ce bien là que plus on en a. plus "M rn.ii en manquer.

MORALE OQ

— « Je ne sais pas cela, dit la princesse ; mais je sais que je suis fort bète, et c'est de là que vient le chagrin qui me tue. »

Et en effet, c'est de là que vient le chagrin qui les tue, et c'est pour cela, ces bals, ces mascarades, ces débauches, ces dépenses, ces folies furieuses, cet or et cette jeunesse jetés à pleines mains. Mesdames, relisez cette histoire, méditez cette grande leçon ! Il fallait seulement savoir choisir votre amant et vous votre maîtresse ! Vous, vous seriez spirituelle, et ce jeune homme, front pâli, ridé, abattu par l'ennui et la débauche, ce jeune homme serait devenu beau î Je le répète, il y a dans ce poème toute l'angoisse de la vie parisienne, toute l'angoisse de la vie moderne. Balzac aussi le criait : « Voulez-vous être beaux et spirituelles, prenez garde à vos amours ! »

i5 janvier 18Ô1

Morale. — Les paysans ont coutume de dire comiquement qu'ils préfèrent une femme dont ils ont déjà mi à l'épreuve les qualités maternelles, et parmi ces rudes travaux qui n'admettent ni la robe blanche, ni les bandeaux bouffants, ni les souliers de prunelle. le mérite de la virginité est généralement estimé beaucoup moins que deux bras robustes. Quant à chasser, à mépriser ou à repousser une fille parce qu'elle a eu un amant, cela ne s'est jamais vu ni aux champs ni parmi le peuple, où. chacun vivant du travail de

3g8 aperçus

ses mains, la femme est forcément à peu près assimilée à l'homme. Le mot de déshonneur appliqué à un amour en dehors du mariage ne serait pas compris dans un seul village de France.

Jartvief ï85â

Livres. — Si le critique veut aller jusqu'à la moelle des choses, il reconnaîtra, qu'à proprement parler, il n'y a que deux sortes de bons livres : d'une part ceux où le génie du poète a pris un texte quelconque pour le féconder, l'agrandir et lui donner la vie éternelle ; ici une tradition dont il fera l'Iliade ; là une chronique qui sous son souffle puissant deviendra Roméo et Juliette ; de l'autre ceux où, se dévouant complètement à un grand intérêt de science ou d'art, l'écrivain a tenu à honneur de donner ses matériaux comme il les avait reçus de l'expérience et de l'étude, sans hésiter un instant à sacrifier la gloire personnelle qu'eut pu lui promettre la mise en œuvre des éléments qu'il a rencontrés. Tous les travaux d'art, de science, d'histoire, de littérature, appartienent à l'une ou à l'autre de ces inspirations ; et il faut bien l'avouer, la dernière n'est pas celle qui demande le moins de volonté et de génie.

1 5 janvier [863

Théâtre libre. — Si un arl dramatique vivant p it encore se produire, il faudrait pouf cela retourner

CHAT EN POCHE 3qQ

la question : donner un théâtre à un auteur dramatique-, avec l'entière liberté d'y faire jouer ses pièces, c'est-à-dire le mettre, toute proportion gardée, dans les conditions où se trouvèrent Shakspeare. Molière et Garrick. Je sais que cela est contraire à tous nos arrangements commerciaux, à tous nos traités et à tous les principes sur lesquels s'appuie la société <l<s auteurs dramatiques ; pourtant je suis convaincu que la vérité est là.

Supposez qu'un auteur comme M. Angier, comme M. Dumas fils, comme M. Paul Féval. comme M. Théodore Barrière, fût le maître absolu d'un théâtre, il est probable qu'il saurait composer des drames dans lesquels on ne retrouverait pas forcément les mêmes ballets, les mêmes processions, les mêmes éléphants, les mêmes pieds de mouton et les mêmes inepties. .

ic1' nuira l8(j 'i

Chat ex poche. — On raconte qu'un auteur eu renom était en marché avec M. Cogniard pour lui vendre une pièce... cachetée !

— Monsieur, disait l'écrivain, sans lâcher sa pièce. soigneusement enveloppée de papier blanc, je voudrais d'abord une prime.

— Mon Dieu, fit M. Cogniard. ce p'est |>a^ l'usage ici, mais enfin il nie faut un de vos ch< fsd'œuvre : qu'à cela ne tienne ! Et déjà il avançait la main pour saisir k bienheureux manuscrit :

JOO APERÇUS

- Pardon, objecta l'auteur en serrant contre son sein le trésor si vivement disputé, quand j'aurai touché Ja prime et quand nous aurons signé le traité je n'aurai rien à vous refuser ; mais jusque-là, vous ne verrez pas le titre de ma pièce.

— Eh bien, dit M. Cogniard découragé et prenant violemment son parti, décidément j'y renonce, c'est trop cher. Car enfin, une fois que j'aurais obéi à tous vos caprices, vous m'empêcheriez peutêtre de voir la première représentation.

Au premier abord, il semble que M. Cogniard n'avait pas tort et que sa susceptibilité s'éveillait avec justice ; cependant il est certain qu'au fond l'auteur avait raison tout à fait. La seule manière raisonnable d'acheter et de vendre une pièce, c'est de la vendre et de l'acheter enveloppée de papier blanc ; car, si on l'a seulement vue, sr on a pu y jeter les yeux, si on a eu permission d'y jeter les yeux, ne doit-on pas se tromper du tout au tout sur sa valeur et sur ses chances de succès ?

i01' novembre i864

Li - pommes in voisin. — Quel titre vaste comme L'humanité elle-même ! Les pommes du voisin ! autan! dire : récit de l'histoire universelle! Quelles pommes mange l on, sinon les pommes du voisin?

i la façon dont chacun mange les pommes de son Mtisin. on s'étonne qu'il \ ail encore quelque part

LOTERIE 4oi

un Voisin dont on puisse manger les pommes ! Dévaliser ce pauvre voisin, c'est suivre le train du monde comme il va.

Riche d'argent, d'esprit et de bonheur, M. Victorien Sardou est un fabricant de cidre en gros qui a mieux aimé meubler son terrain de cuves et de pressoirs que d'y laisser des pommiers. Et comme, après tout, il faut des pommes pour faire du cidre, M. Sardou a tâché de ne pas éveiller ses voisins, et il leur a acheté toutes leurs pommes pendant qu'ils dormaient.

ier janvier i865

Loterie. — Le théâtre ! une vraie bouteille à l'encre dans laquelle les plus savants ne voient goutte, une botte de foin où Je hasard seul peut vous faire trouver cette fine aiguille qu'on appelle le succès !

Pourquoi le Roland de M. Mermet, œuvre d'ailleurs très belle et très honorable, mais enfin inférieure aux Huguenots et au Prophète, fait-il des recettes que n'ont jamais atteintes les opéras de Meyerbeer? Le sujet, nous dit-on, est national; niais est-ce bien une raison pour les amateurs blasés qui se réveillent aux premières mesures du ballet en essuyant les verres de leurs lorgnettes ?

Pourquoi Viole tta excite-t-elle au Théâtre-Lyrique une furie d'admiration que la Travlala n'obtint jamais au Théâtre-Italien? Pourquoi ?... Mais il y aurait ainsi des pourquoi jusqu'à la fin du monde î

Résignons nous plutôt à dire qu'en fait de théâtre le plus habile et le plus niais des hommes en savent tout juste autant l'un que l'autre, et qu'il faut franchement y jeter son argent sur la rouge ou la noire, sans s'inquiéter de combinaisons que le hasard déjoue à tout moment.

22 mars 18G9

Effort. — Ce mot vulgaire « nous ne sommes pas ici pour nous amuser » est le mot qu'on pourrait répéter toutes les ibis qu'on assiste à la représentation d'un chef-d'œuvre : tout chef-d'œuvre en effet vous fatigue et vous écrase d'abord ; il exige que vous fassiez un terrible effort pour vous mettre, simple mortel, à l'unisson du génie ; Shakespeare, Corneille, Racine, Molière, Musset, Hugo vous imposent les souffrances de cette initiation que suivront d'immenses voluptés; mais, ces voluptés, il faut les gagner et les mériter. L'opium et le haschisch nous donnent seuls, sans rien exiger de nous auparavant, des joies qui -raient entièrement gratuites, s'il ne fallait ensuite les payer par des trislesses mortelles : aussi tout artiste qui prétend nous donner des jouissances dont la conquête n'exigera de nous aucun travail et aucune souffrance, ressemble-t-il en cela à un marchand d'opium.

MISSION i<>.>

5 avril 1 86g

Mission. — L'art est toujours, par sa nature même, révolutionnaire : aussi l'histoire de Part dramatique en France est-elle l'histoire d'une révolution. Avocat plaidant pour la nature contre la société, le porte n'a pas d'autre mission que d'exalter la passion, l'héroïsme et l'elTort de l'àme humaine luttant au nom d'un idéal de beauté ou de devoir contre les nécessités sociales. La grandeur, la nature divine de l'individu qui a le droit et le devoir de se souvenir de son origine céleste et par conséquent d'être héroïque; tandis que la société, n'obéissant qu'à des intérêts, est nécessairement implacable et mesquine, loi est le sens réel de tous les chefs-d'œuvre de notre théâtre. Comment nous étonnerions-nous de les voir bafoués aujourd'hui par des gens qui décernenl le laurier des poètes à de parfaits industriels dont on eût fait d'excellents spéculateurs et des boursiers entièrement exempts de préjugés?

Et toujours les initiateurs de l'humanité ; les voyants, liis poètes furent si nettement persuadés qu'il faut avant tout relever, exalter l'individu et lui donner la conscience de sa luire ; ils savaient >i bien que dans ce sentiment, au nom duquel les rhésées el les Hercules triomphaient des tyrans et des montres, réside l'avenir même de la Liberté el la cou damnation définitive de toutes \c^ tyrannies; ils en

4o4 M'EHÇl S

avaient la conviction si profonde, que, dès l'origine de la comédie, ils n'hésitent pas à l'affirmer, à le glorifier, à l'exagérer même jusqu'au paradoxe nécessaire et magnifique dont Molière fera le fond même de son théâtre ; car sous les divers noms qu'il lui donne, qui ne sent que Scapin est son personnage préféré et le fils chéri de ses entrailles ?

Oui, d'un côté For, la vieillesse, la ruse des Argans et des Gérontes, de l'autre le seul enthousiasme de Scapin, de Triboulet, de Figaro, car c'est tout un, et toujours la société sera tenue en échec par ces parias qui combattent pour la jeunesse, pour la liberté, pour l'amour.

i!\ mai 1869

Esprit. — Tous les gens qui n'habitent pas Pouilly-aux-Oies ont la prétention d'être des Parisiens; mais en réalité combien peu méritent cette appellation !

Passer l'hiver en soirées, en visites, en dîners en ville; puis, sitôt que le soleil montre le bout de son nez , partir, comme si le diable vous emportait, pour aller troubler les paysans dans les villages*, pour aller crever d'ennui dans les villes d'eaux Ou pour lire les guidés Joanne à la portière d'un wagon, voilà en général ce qu'on nomme : habiter Paris. Mais connaître, aimer cl habiter Paris en toute saison, avoir .-ippris l'ail d'y rriàVigër, d'y boire el d'y

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