LE CLOWN ET LE POÈTE
3i mars 1879
Le passant. — - Une amie. M"' A.gaï, avait demandé au jeune écrivain François Coppée un poème, une scène pour une représentation donnée à son bénéfice. Dans ces occasions, l'artiste est le seul maître et le seul juge des ouvrages qui doivent composer le spectacle. Grâce à cette tradition, le Passant put être répété et mis en scène, sans avoir été soumis à un directeur qui, autrement, l'eût certainement démantibulé, rendu scéniqae, mis sur le lit de Procuste et changé en un vaudeville qui aurait porté son nom ! Par ce concours de circonstances qui se produisit parce qu'il devait se produire, François Coppée fut mis à la place qu'il méritait ; sans quoi il eût continué à tourner la meule du moulin ; en d'autres termes, il serait encore expéditionnaire au ministère de la guerre. Mais hâtons-nous de dire qu'il y a toujours un Passant au début des existences prédestinées.
1 2 mai 1879
Le clown et le poète. — Le clown ! le poète ! pour qui voit superficiellement, rien qui se ressemble moins; pour qui sait voir, se dégager des apparences, c'est une seule et même personne.
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l u être qui est moins cl plus que l'homme, niais qui lient de l'animal et du dieu, ayant gardé la divination, l'intuition, la grâce agile de la bête et la naïveté divine de l'enfant, et ne pouvant comme un homme civilisé songera ses intérêts matériels ; un être affiné, qui entend au lointain la marche légère d'un ennemi et presque, ainsi qu'un personnage des routes de fée, l'herbe qui pousse, mais qui, dans un salon, n'entend pas un lieu commun, parce que ce lieu commun ne représente rien à son esprit avide de vérité ; un être qui, toujours affamé d'infini, s'est, par sa simple volition, affranchi de l'ignoble pesanteur; qui a reconquis la danse rythmée du Faune, le bond du jeune fauve dans la prairie, le vol fulgurant de l'oiseau, et qui, lorsqu'il sent la nostalgie de l'azur, frappe la terre d'un pied bondissant ets'élance en plein ciel, libre, joyeux, ivre d'espace et joignant la frénésie de l'espace à la sagesse des plus profonds calculs ; un tel être emporté par l'extase, baisé par le rayon des étoiles et toujours vainqueur de la matière, est-il le clown ou le poète !}
Ah ! les mêmes caractères, les mêmes mois, les mêmes définitions s'appliquent à l'un et à l'autre, car il y a un rythmeur dans tout acrobate, et il y a dans tout habile arrangeur de mots un acrobate, sachant accomplir des merveilles de pondération et d'équilibre. S'élancer avec agilité et avec certitude a travers l'espace, au-dessus du vide, d'un point à un autre, telle est la suprême science du clown, et j'imagine que c'esl aussi la seule science du poète.
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Gymnaste. — L'homme qui se souvient de ses premières patries ne peut se résigner à être stupidement cloué au sol ; il veut, il réclame, il conquerra les \astes cieux, les éthers. l'azur insondable, et bientôt •vins doute les navires aériens prédits par le poète emporteront le genre humain à travers l'infini où gravitent les étoiles. Mais cpielques êtres pins impatients que les autres ne peuvent se résigner à attendre ce moment béni, et, coûte que coûte, il faut qu'ils s'élancent, qu'ils planent, qu'ils déchirent la nue étonnée ; M11" Zlco est de ceux-là.
M"" Zaeo, si elle le voulait, pourrait être Puck ou \riel. cou rir sur les fleurs, nager dans l'étendue, vivre avec les génies et les fées sur l'haleine des parfums <it dans le vol des brises. Elle aime mieux être gymnaste au Cirque, et elle prouve aussi son profond bon sens, car la foret enchantée avec Titania vautelle l'enivrement du succès dans la lumière et les applaudissements passionnés du public parisien ?
Pantomime. — On le sait, quand on esl devenu
vieux, entrer par la fenêtre ou tomber par la cheminée, recevoir des passants sur la tète, emplir son verre pour qu'un autre le vide, se livrer à un barbier
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qui vous coupe le nez, subir la pluie, l'orage, la guerre ; suivre, fendre, déchirer, affronter une foule, être foule soi-même, ne pas savoir où on va, et hurler de n'y pas aller, écouter un musicien effréné qui, tiraillé, battu, brisé, mis en pièces, continue à jouer son air sans s'apercevoir de rien ; rouler, dégringoler, se montrer, se cacher, s'endormir et être réveillé en sursaut, verser en voiture, sauter en chemin de fer, vider et emplir des malles, faire des sauts périlleux pour retomber sur une chaise, et finalement n'avoir pas le temps de s'y asseoir, être frappé de plaies inattendues, orné de bosses inexplicables, pris entre les portes, empilé, écrasé, pillé, battu, embrassé, baisé, écartelé. secoué comme un pantin dont une main ironique agite les invisibles fils, voilà précisément la vie comme elle est.
Es république. — Dans une République digne de ce nom. il Faut que tout citoyen ait mie Ame de prince.
Et d'ailleurs. — Sachez aussi que Geoffroy, appelé Rosafol par le dernier caprice de Labiche, persiste à vouloir se faire recoudre ses boutons de manchettes par Alphonsine. Ah ! qu'il est difficile de réformer la société !
Incidence. — Au théâtre comme ailleurs, il ne se passe rien pour qui ne sait rien voir; il se pa^-< tout pour celui dont les veux sont de vifs et puisants miroirs.
Danger public. — Par la mort affreuse de Coupeau et par celle de Gervaise tombée après lui dans le gouffre de l'alcoolisme, Emile Zola a montré la Fatalité moderne dans son insatiable cruauté et dans toute son horreur; aussi son livre, son cri : Ouvrier, ne va pas à l'Assommoir ! nous a-t-il fait frissonner tous presque dans nos moelles, parce qu'il y a là pour la portion de l'humanité qui travaille de ses mains une question de vie ou de mort.
Les dii.ix. — Vnjourd'hui que la science des
V,s RÉFLEXIONS
religions est née et que nous les voyons toutes comme . des conceptions diverses de la même divinité éternellement vivante dans la conscience humaine, ces mots, « les faux dieux », nous semblent aussi vides de sens que si on nous disait que la langue grecque est « une fausse langue ». Les Romains admettaient dans leurs temples tous les dieux des peuples étrangers, c'est-à-dire permettaient même à leurs ennemis vaincus d'adorer Dieu à leur façon. Aussi devaientils voir un fou ou un criminel dans un Polyeucte qui venait, lui, troubler leurs sacrifices et briser les images de leurs dieux ; et nous qui voyons dans les religions de l'humanité une succession de phénomènes nécessaires et légitimes, nous sommes placés en face d'un tel acte exactement au même point que les Romains.
Femmes. - — La femme est comme la rose une création de l'homme qui, avec son âme divine, corrigeant la nature, a fait Imogène et Juliette, la Vénus de Milo et la Polymnie, c'est-à-dire la femme telle qu'elle déviait être. Les dames qui écrivent (d'ailleurs avec beaucoup de grâce et de talent) nous montrent inexorablement la femme telle qu'elle est. La belle avaria
l)\\s la volière. — Un compositeur de mes amis, chez <|ni j'étais allé passer quelques jours en villéiii . i,,(. lit lever un beau matin, en même temps que I \ m orc rougissante, pour me montrer sa collée-
tioii de faisans unique et célèbre dans le inonde entier. Comme nous arrivions à la volière, nous vîmes une faisane au plumage d'or, qui, délicatement, avait fait au crâne de son mari une ouverture parfaitement régulière et qui lui mangeait la cervelle comme un œuf à la coque. Le mâle, comme toujours, se laissait faire, sans enthousiasme, il est vrai. — C'est là. en résumé, toute la comédie humaine.
Pei 1 on ïueu les femmes ? — .) e pense qu'au lliéà- Ire comme ailleurs il ne faut pas tuer les femmes. Ou du moins, si l'on veut se payer cette fantaisie, il Faut être noir, se nommer Othello, être généralissime de la République de Venise, avoir remporté de grandes victoires sur les Turcs, être égarés par les ruses hypocrites d'un honnête Jago, cl surtout, dès qu'on a étranglé sa femme, se poignarder tout de suite après, sans attendre cinq minutes. Tuer sa femme quand on n'a pas l'excuse de réciter les beaux vers de Shakespeare, c'est tout à l'ail trop tomber de l'homme dans la marionnette, el comprendre la morale à la façon de Polichinelle.
Geste. — Au dénouement d'une jolie comédie fantaisiste de MM. Meilhac et Ilalévy1. la jeune saltimbanque nommée la Cigale épouse Marignan. peintre laministe. Une fois les paroles échangées dans un long baiser délicieux, elle prie qu'on lui