La Cigale, comédie en trois actes
r|J0 RÉFLEXIONS
tienne toute droite une des plus grandes toiles peintes par son amant, et prenant son élan, elle saute à travers ce chef-d'œuvre, en le crevant du haut en bas. Par ce capricieux symbole, les auteurs ont voulu exprimer que nos œuvres, lorsque nous nous sommes amusés à les composer et lorsqu'elles ont distrait un instant la femme aimée ou les oisifs, ont justement la valeur d'un papier de soie collé sur un cercle d'osier, et qu'il est inutile de les faire imprimer sur un parchemin indestructible, de les enfermer dans trois boites d'argent, de cuivre et de fer, et de les enterrer, comme le fameux exemplaire de la Henriade, sous une statue de bronze, pour les faire sûrement parvenir aux races futures.
\ la suite. — Octave Feuillet a mis son génie au service de la morale : mais quelle étrange moral.'!
Méprise. — On n'a pas le droit de confondre pendant quatre ados i;n ténor avec un poète.
Du \ leço.ns. — Excepté ce riche négociant dont parlait le Constitutionnel et qui, au sortir de la première représentation tYAnlony, alla sans retard légitimer douze bâtards qu'il avait, je ne sache pas que la comédie ail jamais corrigé personne. Au contraire, combien d hommes la poésie lyrique a rendus meil- I' m - en leur montrant la nature souriante H sereine !
\itre enseignement. — La Vénus de Milo estclle honnête ou malhonnête ? Il est ceiiain qu'elle n'a donné à personne l'occasion de gagner le prix Montyon ; mais contemplez-la souvent, et sa vue ne vous donnera pas de mauvais conseils.
Voeu. — Le jour où le vice devra disparaître tout à fait, et je souhaite que ce soit le plus tôt possible, il faudra décider tous les gens vertueux à dépenser leurs revenus et à ne pas les entasser dans dc^ tiroirs, sans quoi la Science, l'Art, l'Industrie mourraient bientôt d'inanition.
Satisfaction. — Le génie, chez ce pauvre être hornéqui s'appelle l'homme, suppose toujours quelque imperfection physique à laquelle il doit magnifiquement remédier, et les êtres qui ont reçu dans leur plénitude les dons. de la force, de la voix, de la beauté ne songent qu'à s'écouter et à s'admirer avec une apathie qui est le contraire de l'art.
Premiers rôles. — La Révolution sans Mirabeau, c est comme une ménagerie où il n'y aurait pas de lion.
Calendrier. — Qu'ils sont beaux, ces noms des mois dans le calendrier de Romme, de Vendémiaire ■i Fructidor! En les prononçant on croit n < >j i de jeunes dieux ;mx longues tuniques flottantes, laissant voler leurs chevelures, ceux-ci aveuglés par la neige
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et le givre, ceux-là tenant des branches vertes ou couronnés de blonds épis, ou tendant aux rayons du soleil leurs transparentes mains pleines de roses.
Revue. — Il serait original d'insérer une fois dans une revue un tableau des Livres, qui apporterait un élément très nouveau et qui fournirait un prétexte ingénieux à des illustrations vivantes, c'està-dire à des costumes de femmes différant de l'éternel (quoique charmant) poncif.
Désaccord. — Un opéra en habit noir ! C'est une innovation sans doute, mais ce n'est pas un progrès. Quand la musique nous emporte sur ses ailes dans un monde idéal, n'est-ïl pas bon que la soie, l'or, la pourpre, les pierreries, tous les enchantements de la couleur s'accordent aux splendeurs de noire rèvc et nous donnent la fête des yeux en même temps que la fête de l'âme ?
Imitation. — ThéophileGautier disait : « Unacleur qui parviendrait à imiter parfaitement le langage et
gestes d'un savetier ne m'amuserait pas plus qu'un savetier. »
Sackii k es m mains. — À y bien regarder, on ver mit que les professeurs de chant ont sacrifié plud'innocentes victimes qu'Alexandre et César
REFLEXIONS \ÔO
Entreprises. — J\os théâtres, y compris les théâtres nationaux, sont aujourd'hui de grandes entreprises; ils ne peuvent ni se brouiller avec aucun pouvoir ni risquer de ne pas faire d'argent ; aussi ne pourraient-ils jouer d'origine ni Athalie ni le Misanthrope.
Exigence. — L'égoïsme des spectateurs qui veulent, après avoir été émus, allerse coucher consolés et tranquilles, l'intérêt des directeurs de théâtre et le souci de la recelte — d'où est née l'expression « une tragédie qui finit bien » — exigent que le dénouement soit matériellement heureux.
Puissances jalouses. — Il y a en France des Puissances et des Energies auxquelles il ne faut pas loucher, et qui brisent ceux qui s'attaquent à elles: tels sont au premier chef la tragédie et l 'opéra-comique. L'opéra-comique est redoutable ; on ne l'offense |>a>> en vain, et si vous \ous moquez de lui, il vous dé vore.
Le Théâtre omnibus. — Les chemins de fer, assurc-t-on. ont changé et retourné comme un gant les conditions du théâtre et celles de la vie moderne. Autrefois il y avait les gens qui sont de Paris et ceux qui n'en sont pas, et quand tous les Parisiens avaient suffisamment vu et revu une pièce, tout était dit. Aujourd'hui tout le monde est de Paris à son tour. par fournée, et il faut que les habitantsdu Groenland
CBITIQ1 ES
y passent comme les autres. Or tout ce monde-là veut d'abord se mettre au courant et voir tout ce que nous avions vu depuis trente ans ; tout y passe, el même et surtout les Pilules du Diable. Rien à dire à cela, sinon que c'était écrit.
Affaire de chance. — Au théâtre comme dans la vie, tout est affaire de chance. Pourquoi l'éternel succès du vaudeville Pompadour ? Pourquoi la chute perpétuelle de la comédie Louis XIV ? Pourquoi les Pyrénées ont-elles été continuellement fatales aux dramaturges, quand les Alpes furent, sont et seront l'oasis souriante du succès? Dieu et Terentianus Maurus le savent.
Tabou. — Aujourd'hui ce n'est plus le premier président, c'est le dictateur, le roi, le tyran, le dieu, le maître universel, l'Argent qui ne veut pas qu'on le joue.
Alternative. — Quel malheur qu'il faille plaire à tout le monde ou, comme Stendhal, écrire pour trente personnes, dont l'approbation ne permettra jamais à un auteur dramatique de faire graver au front de sod château de Ma ri y le famoux vers de M. Scribe:
l.c théâtre a payé cet asile champêtre !
LES MAITRESSES DE MOLIÈRE
'j novembre l85o
Farce. — La voici de retour la bohémienne des tréteaux, la Farce aux rires éclatants !, la fille légitime de la Chanson ! Celle-là, croyez-le bien, fui la première et l'adorée parmi les maîtresses de Mo Hère î Le front couronné de raisins et de pampres, la joue tachée de lie, souriante, déchevelée, la robe troussée sur le genou et son cothurne laissant libres les doigts de ses pieds hardis, elle marchait avec lui, côte à côte, par les grands chemins, comme la chasseresse Diane aux côtés du sauvage Ilippolylc, lais sant voir ses dents de perles, et les gouttelettes de \in ruisselaient le long de ses lèvres lumineuses. \\ec lui elle a parcouru le Dauphiné, le fertile Languedoc, et ces longues saulées près desquelles le Rhône et la Saône unissent leurs flots bleus et verts, et la Bourgogne aux vignes baignées d'or. Appuyée sur l'épaule du poète, elle a foulé, les grelots à la main, toute cette France du vin el de la chanson. s'a r ré tant avec lui au cabaret et buvant après lui au même verre, tandis qu'à quelques pas derrière eux le chariot de Thespis partait a\ec l'héritage de Piaule cl de Tércnce. les aïeux inconnus de la d\
i. Écrit à propos de la reprise du Médecin malgré lui, au I liôàl re- Français.
438 LES MAITRESSES DE MOLIERE
nastie comique ! Muse amoureuse et facile qui lui dictait dans un baiser ses premiers vers, la lèvre sur ses lèvres et ses bras à son cou, c'est elle qu'il a toujours le plus aimée et c'est avec elle qu'il oubliait plus tard les agonies du génie et de la gloire. Les autres furent pour lui de sévères amantes, entrevues la lyre à la main, le front calme, et pleines d'enseignements jusque dans leur chaste gaîté ; mais celle-là fut l'image vivante de la jeunesse et de ses amours, embellie par la joie de son cœur ! Elle aussi savait corriger et enseigner, mais en chantant, en riant, en faisant briller au feu des chandelles ses paillons et ses paillettes et les colliers de verroterie de Venise, et en enchantant les airs par le carillon de ses clochettes sonores ! L'Etourdi, les Précieuses, le Médecin malt/ré lui, M. de Pourceau g nac, les Fourberies de Scapin, ainsi se nomment ses œuvres immortelles, et c'est dans ses bras que l'auteur du Tartuffe et du Misanthrope venait se délasser de l'envie et de la haine. Elle était cette bonne maîtresse qui a toujours à la main un verre plein de vin et sur les lèvres un bon gros baiser ; elle s'appelait la Parce, fille de la Chanson, et à l'heure qu'il est, la Comédie est encore jalouse !
La Comédie disait comme la femme de Sully : « Je suis la dame delà maison et je n'en veux pas être la courtisane », enviant pourtant un peu dans le fond du cœur à cette courtisane sa gorge au vent, rose sous les guirlandes, et ses fouillis de cheveux charmants emmêlés de tortillons, de boucles
FARG1 'l.;.)
el de tresses ! Aujourd'hui encore, des pédants qui se pâment avant que les chandelles soient allumées el plus que ne l'eut souhaité Molière au moindre : « Bonjour, monsieur » du Misa/t/hrope, feignent de mépriser le Fagotier et de croire que Molière le méprisait, comme si le plus pur de son génie ne vivait pas dans ces chefs-d'œuvre. Pour moi, je l'avoue, rien ne me semble plus grand ni plus complet dans l'œuvre entière du plus grand poète comique de tous les temps. Je ne sais si Bélise et Philaminte ont existé, j'en doute fort, je ne les sens pas humaines comme Ghrysale et Glilandre ; et quoi qu'il en soit, j'aurais toujours le cœur déchiré de voir L'abbé Cotin, ce poète, cet honnête homme, poursuivi par la haine de Boileau jusque dans la comédie de Molière et cloué à un pilori infâme devant les yeux des générations sans nombre qui parleront la langue française! Malgré Balzac et sa Fœdora, je ne sais s'il a existé jamais un monstre comme Célimène ; mais Cathos, mais Madelon, mais M. Josse, qui est orfèvre, mais Sganarelle et Martine ! Jacqueline et Lucas et Géronle existent assurément, et, rien qu'en les voyant paraître, on s'écrie tout de suite : Voilà des gens que je connais ! Aussi est-ce pour tous une grande fête quand la Gomédie-Françaisè se décide à nous rendre un de ces chefs-d'œuvre qu'elle laisse injustement dans l'oubli, une de ces perles qu'elle pourrait attacher à son Iront et qu'elle laisse dans sa cave.
Dans ce premier acte du Médecin malgré Un. dans ce type de l'homme du peuple Sganarelle, ilyatoul
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Béranger, tout Gharlet, tout Daumier peut être, un côté immense de l'art moderne. Cet ivrogne gouailleur qui bat sa femme, mais qui va pour la nourrir faire un travail d'athlète, qui a tous les défauts, mais qui aime le vin, et qui le chante, cette Martine qui veut être battue, et ce paysan et cette nourrice, faitesles-moi monter sur un tréteau populaire, et vous verrez comme le peuple leurbattra des mains, comme il les connaît et les sait par cœur!
3i mai 1869
Ironie. — Ou ne peut s'empêcher de sourire en entendant Geoffroy se demander pourquoi après être entté dans la route de la bonne comédie, Molière écrivant Sganàrelle rétrograde vers le burlesque ; \ isard et Aimé Martin se figurer que Molière a voulu corriger les petits bourgeois trop enclins à battre leurs femmes et leur faire honte de la jalousie dans le ménage : « Chansons que tout cela ! »
De même que, treize ans pi us lard, il devait dans le Malade imaginaire, rire si intrépidement de la maladie qui déjà le tenait et allait remporter, de même il riait alors de la Jalousie, de la Chimère qui lui mordait le cœur. Il en riait, comme dira plus tard Beaumarchais, de peur d'être obligé d'en pleurer, «;ir i< - \ rais poètes fonl ainsi, vous le savez; s'ils consentent à laisser échapper le cri de leur âme, ils ne le laissent entendre qu'au milieu des rires bouffons ou
i:;oml 'l \ i
des sanglots tragiques ; ils écrivent Othello ou Sga
narelle, mais sachant qu'en art, le Beau seul esl moral, de toute passion ils nous cachent avec soin les lâches défaillances, les pleurs efféminés, les roueries pudiques et enfin toute cette cuisine de larmes et de parfumerie, tous ces onguents de vertu libertine dont se maquille, en faisant des yeux blancs cl en prenant des airs de tourterelle, notre comédie de lavabo et de boudoir.
1 4 août 187 1
Qui sait où commence et où finit l'ironie de Molière, et si elle n'atteint pas aussi bien de ses invisibles flèches d'or la férocité de lo vierge ingénue que les romanesques aspirations de la jeune fille dédaignée, et si la morgue du courtisan, la sottise épaisse de Chrysale et la plate raison d'Aristc ne lui inspirent pas au fond autant d'horreur que la bas sesse de Trissotin et l'amusante infatuation de Vadius ? Qui sait, en dépit des railleries dont il voile sa pensée secrète, quelle est peut être sa fraternelle sympathie pour Philaminte, forcée de fuir dans la contemplation des astres l'incurable ineptie di1 son compagnon de chaîne, cl pour Bélise persis tant par une douce et réjouissante folie à appeler l'Amour qui s'est enfui loin de ses veux pâlis el de son Iront qu'envahissent les rides ?
Qui sait même si la ballade à son goût est une
Il' LES MAITRESSES DE MOLIERE
chose fade ? Elle l'est si peu qu'il pleure eu son âme le temps où ces robustes poèmes primitifs étaient en honneur, et que Martine heurtant de ses rudes proverbes le langage précieux de ses maîtresses, c'est la vengeance du grand linguiste regrettant amèrement de voir disparaître sous des arabesques et des broderies nouvelles la vieille langue solide et lière de Rabelais et de Villon, faite avec les patois français et ayant conservé la chaude saveur de notre terroir. Et s'il regrette ailleurs la vieille chanson amoureuse : Si le Roi m'avait donné Paris sa grandville, il voudrait, il voudrait bien aussi, lui le Gaulois et le Parisien, qu'on en fût encore à dire dans le style ferme, net et précis de François Villon :
La royne Blanche comme ung lys Qui chantoit à voix de sereine ; Berthe au grand pied, Biétris, Allvs, Harembourges, qui tint le Mayne, Et .lehanne, la bonne Lorraine, Qu'Anglais brûlèrent à Rouen :
Ou sont- il/., vierge souveraine ?
Mais où sont les neiges d'antan 1
Ësl i! besoin de dire que ce n'est pas Molière qui parle dans les passages où la poésie et l'étude des sciences son! présentées comme incompatibles avec l'accomplissement des devoirs d'une femme vertueuse el avec les qualités d'une bonne ménagère ? Pour parler, pour penser ainsi, Molière était trop bon historien, el il savait que si jamais femmes
.na NESSE i \ô
se firent admirer par leur austère vertu et par la propreté domestique, ce furent les femmes, les sœurs et les filles des grands imprimeurs du seizième siècle, si habiles latinistes et hellénistes, qui patiemment, à coté de leurs pères, de leurs frères et de leurs maris, velues de leur rigide robe noire avec une fraise empesée, rédigeaient les index et les lexiques et corrigeaient les épreuves de Théocrite, de Pindare et d'Homère. Molière savait trop bien que le monde, les bals, les fadaises, les pompons et les rubans détournent de l'honnêteté plus de femmes que n'en corrompent de telles occupations. Et plût à Dieu que Mlle Molière eût été de cet acabit ; le poète ne se fût pas tant désespéré et n'eût pas versé tant de larmes amères et silencieuses !
;><> octobre 1871
Jelxesse. — Continuons à admirer et à adorer l'ineffable Jeunesse, qui fut véritablement la muse du grand'Molière à l'époque où il composait celte première de ses grandes comédies. [Étourdit que l<^ Théâtre-Français vient, de nous rendre, aussi nouvelle et séduisante qu'elle le fut jamais.
Au moment où naît ce luxuriant et splendide caprice, Molière est encore un coureur de grands chemins et un chercheur d'aventures. C'est une folle Thaï i a couronnée de raisins et hâlée par ses voyages sur le chariot comique dont la \<>i\ lui
| | '| I ES M VI ! kl SSKS ! i; MOLlEllli
dicte ces scènes de bravoure et de folie amoureuse. Il \it dans ces villes ensoleillées du Midi, où les amants courtisent leur maîtresse sur la place publique, au milieu du bruissement des fraîches fontaines. Il y a rencontré ces Napolitains, ces Maltais brûlés de soleil que le bagne ne déshonorait pas alors, et qui, après avoir contemplé l'azur de la Méditerranée à titre d'amants, de corsaires, de marchands, d'esclaves clans Tunis et de rameurs sur les galères du roi, en étaient arrivés à si bien connaître les hommes, que, la vie tout entière, ils n'estimaient plus rien que la pensée et le rêve. Dans ces villes murmurantes et tranquilles, embaumées par le parfum des orangers en fleurs, dans ces ports infestés de corsaires que baigne l'harmonieuse mer bleue, Molière ravi, amoureux, ébloui, retrouve, comme dans son souvenir, tout le personnel de la comédie antique, marchands fripons, esclaves enlevées après mille aventures romanesques, pères bafoués, jeunes gens plus frivoles que leurs dentelles et que leurs rubans d'or, mais jeunes jusqu'à la démence, — et eu\ surtout, ces grands vaicts dont il devait fixera jamais le type immortel cl dont il mit par avance toute la flamme, toute l'imagination, tout le génie dans le personnage éblouissant et démesuré de Mascarille ! Quel géant, ce valet éloquent, agile, inépuisable en inventions, généreux comme un roi d'Asie, vif < •■■■iiiiiif un singe cl fier comme un dieu, qui par la ndeui de ses conceptions échappe, lui si humain pourtant, si Loules les conditions de la vie humaine !
Il ne demeure nulle part, n'exerce aucune fonction,
méprise l'or, ne possède rien H risquerail d'aller tout nu par la ville, si le poète ne l'eut splendidement vêtu de celte soucpjenille de salin couleur de neige cl couleur de pourpre, que rien ne peut lui enlever, car elle a élé lissée par les (vos et par les génies dans les magasins de l'inépuisable caprice ! Oui, Ions les bruils de la terre, tous les trésors. Mascarillc les méprise, et il dédaigne tout, excepté celte occupation des demi dieux qui consiste à modeler la \ ie des êtres et à influencer le sort aveugle des créatures.
... Croyez que Mascarille, revenu de partout et d'ailleurs, connaît assez la vie pour savoir que Célie vaut tout juste autant qu'une autre eschue grecque, et la preuve, c'est que, lorsqu'on veut le marier luimême à la fin de la comédie, il ne s'inquiète pas du tout de savoir quelle est la femme qu'il épousera : cl cependant que de peines il prend, que d'artifices il cm ploie, que de ruses il imagine, que de chefsd'œuvre il produit, que de montagnes il soulève pour donner Célie à Lélio ! Car s'il sait bien que Célie es I une femme comme les autres, il sait aussi que Lélio la voit plus brillante que les astres et plus belle (pic toutes les déesses ensemble, el que ce rêve, on n'en payerait pas la valeur avec tous les diamants de Golconde et toutes les perles de la mer !
iet mars i865
Hélas ! l'homme est insatiable. Je voudrais que la comédie actuelle, sérieuse, en habit noir, arrivât dans sa conception, non pas à la réalité de la vie, mais à la réalité de Balzac *. Mettre d'un côté tous les maris avec un bon point ; de l'autre tous les célibataires avec un mauvais point, donner aux célibataires une âme noire et aux maris une âme blanche, c'est un procédé de vase étrusque dont s'arrange bien peu la complication de la vie moderne. Entre Jean-Baptiste Rouget et le baron Hulot, quel est l'ange ? C'est ce que Balzac ne décide pas si vite ! Gens mariés, célibataires, deux races, deux nations, deux espèces d'hommes, j'en conviens, dans cette lointaine Amérique mal connue qui s'appelle la province. Mais à Paris, faites-moi le plaisir de dire où sont les célibataires, où les maris ? Qui est-ce qui est plus marié que les célibataires ? Qui est-ce qui est plus célibataire que les gens mariés ? Le tout se réduit à une question de chiffres, que l'auteur de la « Comédie Humaine » eut peut-être formulée par cet axiome :
A Paris, tout homme qui possède au moins vingtcinq mille francs de rente ou de retenu, c est-à-dire
i. Ecrit à propos des Vieux Garçons de \ ictorien Sardou. ci; itkjî'ks 21)
'|5o LA LEÇCTV DE BALZAC
la somme indispensable pour se nourrir d'autre chose que de charcuterie, est de droit célibataire.
Puis, disons tout, montrer à des Parisiens, c'està-dire à des poètes en action, des célibataires comme MIIe Montaland et MIIe Pierson, est-ce un moyen de les convertir au mariage ? Mais je crois que Victorien Sardou n'a voulu prouver qu'une seule chose, c'est qu'avec beaucoup d'esprit on peut s'enrichir au théâtre. 11 l'a prouvé, et le caissier se frotte les mains à s'allumer la peau !
22 novembre 18G9
Chez Balzac, excepté le saint ou le héros vivant pour un idéal de beauté ou de vertu sublime, tout homme est un animal féroce, poursuivant la satisfaction de ses appétits avec une logique aussi implacable que celle du tigre ou que celle du sauvage, mais cachant son invincible instinct sous les masques plus ou moins hypocrites et bizarres que lui fournit une civilisation compliquée *. Oui, comme ceux de Lafontaine, ses personnages ne sont que des passions implacables et masquées, éternelles en • Iles mêmes, actuelles et modernes par le costume çrui les déguise.
Comme Kschyle, comme Aristophane, comme
1. Km il ;i propos de la Fièvre du Jourt comédie en quatre acte d'Eugène Nus et A.. Belot.
Shakespeare, comme Molière, comme tous les maîtres, il a pris pour ses héros l'Avidité, la Luxure, la Haine, l'Amour de l'or, l'Ambition, et il prête à ces démons toujours jeunes les oripeaux, les modes et le langage de l'époque où il a vécu ; tout en les montrant terribles comme ils sont, il a su les rendre comiques et amusants : mais à l'aide de quel outil ? A l'aide du seul outil qui puisse dramatiser la Vérité, et qui se nomme, sous ses aspects divers : Foi, Naïveté, Génie.
Or, ne pouvant faire comme Balzac, c'est-à-dire rendre acceptables à force d'esprit, de charme, d'éloquence, de vie intense et débordée, les personnages monstrueux et féroces, Shylocks, Don Juans et Tartuffes, que leur fournit l'Humanité, nos auteurs dramatiques ont adouci, atténué, sentimentalité les passions de ces marionnettes terribles. Au lieu de leur donner la beauté idéale que sait créer la Poésie, au moyen d'un langage précis et splendide, et qui nous permet de voir sans dégoût l'usurier Harpagon et le galérien Scapin, ils ont trouvé plus facile de leur prêter des sentiments de barcarolle et des passions de romance. Us prennent bien pour cadre, pour sujet l'événement scandaleux d'hier dont nous avons lu le récit dans la Gazelle des Tribunaux ; leurs personnages sont des hommes vivants et dont tout le monde murmure les noms ; mais vous chercheriez en vain dans ces personnages la passion : ils ne contiennent plus que des cataplasmes do sou et dos élégies à l'eau de guimauve ! Eo rompant a\ec
l'Idéal, nous avons rompu avec la Vérité, car en art ce sont deux termes corrélatifs : Réalistes et Bégueules, voilà ce que nous sommes.
On n'écrit plus au théâtre; on cherche, on trouve, on amalgame, on joue... la situation ; auteurs, acteurs, directeurs de théâtre surtout, sans compter les machinistes et les décorateurs, tout le monde a conspiré pour ce beau résultat, si bien que nos comédiens allant, venant, s'exclamant, embrouillant et débrouillant leurs intrigues parfaitement innocentes, ne sont en somme que des muets affairés.
Quand MIle Fargueil, cette grande comédienne, jouant Patrie ou la Fièvre du Jour, a pendant quatre actes tremblé, frémi, haleté, supplié, versé de vraies larmes, poussé de vrais cris et exhalé des sanglots déchirants, quand elle a de ses mains frémissantes labouré son front et ses cheveux, quand elle a subi les angoisses de la douleur humaine et dépensé vingt fois plus de génie qu'il n'en fallut à Dorval pour ses plus belles créations, on se demande ce qu'elle a dit. — Rien du tout ! — Elle n'a rien dit du tout, par la raison excellente que l'auteur n'avait rien écrit du tout, et qu'elle peut bien donner son sang, ses nerfs, sa vie, mais non pas la prose française fjue vous avez oublié ou dédaigné d'écrire ! Vous la tuez et inutilement, et vous n'en faites rien.
La comédie actuelle, composée avec le mépris de la littérature <'t de la poésie, use, tue et dévore les
derniers grands comédiens et elle ne produira pas un seul comédien, car le néant ne peut rien enfanter. Les trois ou quatre grands acteurs qui nous restent sont des vieillards, et ils se consument à vouloir faire vivre les intrigants pleins de probité, lesvoleurs honnêtes et les femmes adultères, mais innocent*-, qu'imagine pour eux un art stérile.
Est-ce le procès de MM. Nus et Belot que je fais là ? Non sans doute. Ce sont deux auteurs de grand talent et de bonne volonté qui subissent comme tout le monde un état de choses existant. Si désormais un auteur se permettait d'écrire quelque chose, le directeur du théâtre lui ferait couper ce quelque chose, comme inutile, et les acteurs, habitués à ne compter que sur eux-mêmes, n'essaieraient même pas d'interpréter ces morceaux de prose ou de vers.
Il parait que les auteurs de Frou-Froa avaient écrit une tirade pour le moment où Gilberte, se jetant aux pieds de son mari, le supplie de ne pas aller se faire tuer par Yalréas. Que cette tirade existe ou non, il est certain que Mlle Desclée la remplace par des cris inarticulés, et personne ne songe à s'en plaindre, pas même les auteurs, tant le pli est bien pris !
Je demandais un jour à MIle Thuillier comment elle avait pu s'y prendre pour émouvoir et révolutionner la salle en jouant une de ces scènes où il n'y a rien d'écrit :
— « C'est bien simple, me répondit-elle ; je
sanglote... et je cache ma tête dans le gilet de Laferrière 1 »
Et voilà pourquoi votre fille est muette !
i3 décembre 18G9
Le théâtre actuel a tout à fait perdu sa route, il s'enfonce de plus en plus dans le néant ; il va périr s'il ne cherche le salut où il est, dans l'étude de Balzac et de la Comédie humaine.
Balzac seul a montré comment on peut appliquer à la vie contemporaine les procédés éternels de la poésie et créer des types modernes, généraux et absolus en ne tenant pas compte des petites circonstances par trop frivoles et transitoires. Nos auteurs dramatiques font tout le contraire ; ils conservent de vieux masques de comédie qui n'ont rien d'actuel, et ils les empêtrent dans l'argot, clans les mille petits cancans parisiens, dans les modes qui n'ont pas une durée de cinq minutes.
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Les grecs et la musique. — Notre religion, toute d'amour et d'aspiration vers l'infini, a séparé violemment l'homme de la matière en ne lui laissant d'autre refuge que l'être absolu et l'éternité. De ce renoncement extatique, si beau et si grand dans son but suprême, est né un malentendu qui tuerait nos arts si nous ne savions être panthéistes à propos, et dans tout ce qui ne ternit pas la divinité de notre origine.
Chez nous, l'artiste, uniquement occupé de connaître et de peindre son âme, dédaigne la Matière, c'est-à-dire la nature universelle dont il abandonne l'étude aux savants athées ; l'un et l'autre se méconnaissent et se privent chacun d'un élément indispensable à la connaissance du beau, qui est l'Harmonie. Car, que sert de chercher au hasard les moyens de peindre et d'émouvoir, sans une science qui nous serve à régler ces moyens d'une manière certaine, et, en même temps, quelle science stérile que celle des lois naturelles envisagées en dehors de leurs rapports avec l'àme humaine !
Chez les Grecs, plus heureux que nous, l'art et
i. De la préface au livre de Louis Lucas : Une rt'-colution dans la musique.
la science ne faisaient qu'un. L'homme ne s'était pas senti assez divin ou assez orgueilleux pour s'abstraire de la nature immortelle et pour croire son existence indépendante de celle de l'univers créé. C'était luimême qu'il entendait frémir dans la voix des eaux et des feuillages, et la lumière des astres disséminés dans la voûte céleste ne lui paraissait pas différente de celle qui ranimait et qui l'éclairait lui-même. Tout ce qui frappait ses sens lui paraissait vivre de sa propre vie. et, pour lui, l'univers entier était plein d'hymnes et de sanglots humains. Aussi, en étudiant les lois qui régissent l'univers, il étudiait celles de sa propre existence, et, uni d'amour avec tout ce qui est, ne songeait pas à s'enfermer dans sa superbe et sauvage solitude.
Les poètes et les musiciens étaient en même temps de curieux astronomes qui cherchaient à dessiner le rythme de leurs odes à l'image de celui qui sert à la danse des mondes, et ils n'auraient pas osé gouverner les sons et les syllabes par d'autres règles que les planètes suspendues dans l'éther. En même temps que l'homme voyait en lui l'image de l'univers, l'univers entier lui semblait animé par les passions humaines, et, aux yeux de ces magnifiques spectateurs pour qui tout était dieu, les arts paraissaient être les âmes des sciences, toujours éclairées par ce feu intérieur.