‹ CritiquesChapitre 96 sur 99 · CREDO · texte numérisé non relu

CREDO

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Décor. — Nous vivons — et qui ne le sent en soi-même ?. — dans un temps pareil à ces scènes de drame où l'on comprend que le décor du fond va s'enfoncer et s'écrouler pour laisser voir la véritable scène. Derrière ce rideau est le véritable intérêt, le véritable drame, le dénouement attendu l. Les acteurs qui sont en scène le savent ; ils savent que le public est curieux, non pas d'eux et de ce qu'ils diront, mais de ce qui se cache derrière leur toile misérable.

Credo. — Dans un monde où l'art, livré au jugement de la foule et subordonné à des conditions économiques, dépérit et meurt ; où l'argent monnayé est devenu le seul idéal du plus grand nombre, et où Panurge avoue effrontément la peur qu'il a naturellement'des coups et l'amour qu'il porte à sa propre peau, tout poète sent qu'il est un exilé. Soit qu'ayant bu le vin des forts il proclame hardiment l'a vèn ornent futur et le triomphal retour de la beauté, de la justice, de la vertu et de l'héroïsme, et qu'en évoquant

1, De la préface au livre de Commerson : les Pensées il' un Emballeur. Théodore de Banville avait pressenti l'importance sociale de ces calembredaines d'un style assez nouveau avant Henri Rochefort.

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ces dieux dans la clarté, il fasse frissonner jusque dans leurs os les passants courbés sous la griffe des vils appétits ; soit que, d'une voix plus tendre et féminine, il chante les amers supplices de l'âme humaine qui, prise et emprisonnée dans la fange, ne peut ouvrir ses ailes avides de ciel, c'est toujours la même cause qu'il défend, le même Credo qu'il prononce, la même vérité qu'il fait briller dans la nuit noire comme un flamboyant éclair i .

Devant l'effrayante postérité, les seuls témoins qui affirmeront que, pendant ces dernières années encore, notre conscience, en dépit de la vogue des financiers à main armée, de l'opérette et des filles à tignasse, eut le sens et l'appétit d'un idéal divin, ce seront, — après les morts sacrés couchés dans les campagnes parisiennes, — ce seront, dis-je, les seuls poètes. C'est même à propos de cela qu'on a essayé de les faire passer pour des imbéciles ; mais c'était une idée trop simple.

L'ironie toute faite, qui se débite au mètre comme la moleskine, peut objecter que leur marchandise ne se vend guère et reste parfois dans la boutique. A cela je pourrais répondre par des chiffres dont on serait surpris et montrer, pièces en main, des éditions entières de volumes de poèmes vendus sans une annonce, sans rien qui ressemble à une publicité quelconque, tandis que la Boulangerie viennoise,

i. Delà préface aux Sonnets misaiithropiqaes d'Emile Predl (Alphonse Lemerre).

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pour vendre son pain et la Belle Jardinière pour écouler ses blouses et ses cottes, qui sont des objets de première nécessité, sont forcées d'engloutir dans le gouffre de l'annonce des capitaux énormes. Mais j'aime mieux faire le jeu des Philistins, et dire avec eux que les poèmes (même si, par hasard, ils se vendent) ne sont pas faits en vue d'être vendus, et même sont faits comme s'ils ne devaient pas être vendus : car là est précisément leur force !

En effet, n'obéissant pas aux chalands, aux acheteurs qu'on flatte jusqu'à les calomnier, et eu vue desquels tous les ouvriers de l'art et de la littérature, opprimés par les négociants qui leur servent d'intermédiaires, abaissent chaque jour le niveau de leurs œuvres, le poète qui cherche uniquement à contenter son amour du beau et à se satisfaire luimême, n'a aucune raison pour ne pas créer de belles odes, s'il le peut. Son maître est la Muse, qui ne lui a rien promis, et qui ne lui donnera rien — que d'immenses joies. Sans cesse, au contraire, le libraire qui vend des romans, le directeur de théâtre ou de journal qui, je le répète, calomnient le public, disent à leurs ouvriers :

« Pardon, mon ami. si vous voulez que je puisse continuer à placer votre marchandise, soyez un peu plus réaliste, un peu plus vulgaire, un peu plus épris du lieu commun que vous ne l'êtes encore ; il faut cela pour plaire au public. Vous avez trop de génie, supprimez-en, et, de grâce, si vous voulez être original et spirituel, soyez-le, mais comme tout le monde. »

Le malheureux esclave obéit pour gagner sa vie et, le désespoir au cœur, met une sourdine à son violon. Il en résulte que les romans, les pièces de théâtre et les articles de journaux sont écrits, en réalité, non par ceux qui les signent, mais par la portion la moins noble de la foule, par celle qui est le plus affamée de gaieté malsaine et d'émotions vulgaires. Mais le poète, dont les œuvres ne se vendent pas ou sont censées ne pas se vendre, ne relève de personne. Sans que rien le gêne, il affirme son amour du rythme et de l'ordre universel d'où naît la beauté physique et morale, et il proclame que le devoir de l'homme est d'être toujours prêt à mourir obscurément pour ses dieux. Quand tous baissent leur front vers l'or, vers la chair, vers la boue, lui, il lève le sien vers le ciel, comme il a été ordonné. Il a même le droit d'être sublime, s'il en a la force, n'ayant ici-bas rien à gagner ou à perdre. Il ne risque pas de vendre son droit pour un simple plat de lentilles, car personne ne lui offrira le plat de lentilles.

Bien entendu, je ne parle pas des prétendus poètes qui soupirent des berquinades sentimentales et mal rimées avec la complicité de feu Montyon ; ceux-là aussi ont été emportés par le diable sur une haute montagne, et non seulement il leur a promis tous les royaumes de la terre, mais il les leur a donnés.

Donner toujours et ne recevoir jamais, quoi de plus beau ?... La noblesse dans tous les âges a toujours été la race qui, en échange de rien du tout, donne son sang, qu'elle se recrute comme jadis

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