SAPHO
plaie vive, pourquoi ressusciter Sapho et la Grèce antique, au lieu de tirer de ces amours monstrueuses un drame du xix*' siècle, d'un réalisme terrible, servant de menace à toute une génération épouvantée ? A cela je répondrai qu'aujourd'hui ces baisers de marbre ont perdu même le prestige die la lutte et de la révolte. Dans l'antiquité, les grandes impies croyaient à cette Vénus visible et victorieuse qui devait les frapper dans les bras Tune de l'autre, et elles avaient la gloire de lutter contre une déesse. La déesse daignait prendre pour se venger une forme humaine. Comme Pasiphaé amoureuse du taureau, comme Phèdre brûlée par l'inceste, Sapho succombait sous un bras réellement levé contre elle. Aujourd'hui, la Lesbienne elle-même ne croit plus à la colère de Vénus : elle meurt victime sous le couteau de la déesse immortelle, sans même reconnaître la main qui la punit. Elle va au rocher de Leucate, comme le mouton à l'abattoir, résignée et stupide, non plus révoltée. Elle ne croit plus braver le dieu Amour plus fort que les lions et les dieux domptés par lui ; elle a oublié même le nom d'amour, et meurt sans avoir vécu.
Dans ces âges heureux où les divinités descendaient encore des collines enchantées pour sauver l'âme du monde, — un jour que le batelier Phaon allait mettre sa barque à la mer, une jeune inconnue yenait lui demander le passage, et, en sautant sur la rive verdoyante, elle donnait en paie-
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menl au batelier la bcaulé radieuse. Au milieu du parfum d'ambroisie exhale sur ses pas, elle lui disait : « Nulle ne pourra le voir sans t'aimer ! » C'est ce jeune homme, doué comme Paris, que rencontrera Sapho, et elle mourra autant du désespoir de ne pouvoir lui donner de l'amour que du désespoir de ne pouvoir en recevoir de lui. Seule sur la terre, elle a perdu le secret d'éteindre les flammes qui nous brûlent ; elle gravira en rugissant le rocher, au bas duquel sanglote la mer qui guérit tous les maux. Et elle s'y jettera en effet, non pas pour y mourir, mais pour y guérir, car toujours de semblables illusions aveuglent ceux qui sont voués à la vengeance des dieux.
Sous une forme moins poétique, avec toute l'horreur palpitante de la vie réelle, ce moment de l'expiation arrive toujours, et elles ne meurent pas, ces folles dédaigneuses, sans avoir essuyé les mépris d'un homme. Mais aujourd'hui, Phaon sera cet écuyer du cirque qui passe si adroitement à travers un rond de pipes ou ce funambule de la pantomime qui se bat si bien à l'épée et à la dague. Et quel romancier, après Balzac mort, osera essayer de nous intéresser à des créatures dédaignées par ces misérables histrions ? Laissons donc, si nous voulons avoir le courage d'aller jusqu'au bout, laissons Sapho muse lyrique, et à Phaon laissons la beauté du jeune Bacchus; ce n'est pas trop de la pourpre, des dorures et des blondes tresses pour nous donner la force de descendre dans ces monstrueux abîmes !
Il faut qu'on le sache bien, seulement, la Sapho
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de M. Philoxène Boyer comme celle de Pradier, comme celle de Clésinger, est une œuvre profondément actuelle, et toute l'impuissance de la Lélia moderne, déshéritée des baisers, s'y plaint en strophes déchirantes. Le poète n'a pas voulu faire un placage d'érudition antique ; il a poussé un cri de douleur en voyant voltiger au-dessus de nos villes le feu du ciel qui cherche la proie à dévorer, et, quoi qu'on en ait dit, ce cri a retenti dans toutes les poitrines. Est-ce une pièce ? On a demandé aussi si Lélia est un roman ; pour moi, je ne sache pas de drame plus eflFrayanl que ce drame enfermé dans un cœur que dévorent la passion et l'impuissance, et c'est de celui-là qu'on peut dire avec raison : « horrible, horrible, très horrible ! »
On n'analyse pas des vers lyriques ; aussi ne pourrai-je donner qu'une bien imparfaite idée de ces odes tour à tour grandioses, délicieuses et tristes dans lesquelles M. Philoxène Boyer raconte l'agonie et la passion de Sapho. Dans un bois de myrtes et de lauriers, embaumé par mille roses, caressé par les brises plaintives de la mer, les jeunes Lesbiennes, lanthé, Myrtis, Erynna, entourent le vieil Anacréon, dont la main tremblante élève encore aux cieux la coupe d'or où bouillonne le sang de la vigne. Celui-là c'est le mortel pieux qui a toujours adoré les dieux et la nature ; rien ne trouble sa vieillesse sereine couronnée de cheveux sans tache comme la neige des monts inaccessibles. Mais autour
de lui, que de douleurs, que de remords, que de passions s'agitent ! Voici Phaoh, non pas tel que j'aurais voulu le voir, calme et impassible comme un instrument de la vengeance céleste, mais Phaon dont le poète a fait un homme moderne, courbé sous le doute amer dont fut rongée la génération à laquelle la nôtre succède. Phaon a promené sur toutes les mers son incurable ennui, partout cherchant, comme Steniodans l'amour des courtisanes, le remède à son mal, et toujours s'enfuyant plus honteux et plus désespéré.
Un jour, sur l'autel de Vénus, une femme divine lui apparaît danslà lumière de la beautéet du génie ; c'est Sapho dont l'ode émerveille la foule agenouillée, Sapho forçant la lyre à raconter les angoisses de son âme en strophes harmonieuses, Sapho ceinte de laurier, vêtue de la pourpre, idole populaire qu'environnent tous les triomphes. Déjà Phaon espère ; dans ce cœur d'où coule la poésie comme un fleuve, il trouvera à désaltérer son cœur consumé ; il rafraîchira sa lèvre à cette lèvre que viennent baiser les abeilles I Mais, ô douleur ! comme lui, Sapho est une déshéritée ; comme lui, elle a perdu le secret d aimer et de consoler. En vain, il veut s'obstiner ; la Muse porte sur son front le si«gne fatal dont sont marquées ces pauvres femmes pour lesquelles on ne peut éprouver que l'amour mêlé de haine ! Au contraire, voici la brune Erynna, dont les seize ans ont l'éclat d'un printemps ; celle-là aime -Phaon aussi, mais d'un amour aimable et facile comme cette nature
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fleurie qui l'entouré. Elle veut s'égarer avec lui sous les myrtes, en buvant à la même coupe et en célébrant les dieux qui ont fait la vie si belle.
Que tu le veuilles ou non, ô jeune homme, il faut bien arriver à convenir que cette poésie des seize ans est la seule source fraîche et pure où l'on puise la joie I Ni le sombre regard en flamme de celle-ci, ni Tâpre désespoir de celle-là et ses cheveux dénoués ne valent un amour naïf et une beauté naissante dont les fleurs et les fruits étalent sous la lèvre ravie leurs duvets délicats. Et puis, il faut que ce soit la punition delà Lesbienne, cachée, plus pâle qu'un marbre, derrière le marbre glacé de l'autel, d'entendre un à un les propos d'amour adressés par son amant à ces jeunes lèvres d'Erynna, qui savent donner et recevoir les baisers ! 0 Sapho, c'était là ton mont des Olives !
Pourtant quand cette victime illustre a bu jusqu'à la lie le dernier calice, quand elle a épuisé jusqu'à la lie le juste dédain de Phaon et les justes dédains d'Erynna, quand la mort est déjà dans son sang, alors l'âme du poète se réveille en elle. Debout, sur le rocher fatal, elle trouve des imprécations sublimes contre les dieux qui l'ont réduite à tant de misère, contre Erynnaqui n'a pas une larme, contre Phaon à qui elle laisse pour punition l'amour insensé qu'on a pour un cadavre. Mais déjà la foudre gronde dans le ciel sillonné déclairs,, la voix de la mer en délire appelle Sapho extasiée. Grand ange au flanc duquel saigne une blessure immortelle, elle
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ouvre enfin ses ailes ; le flot se referme sur ce corps divin qui fut pareil à un autel environnéde flammes, et, comme le bruit de la lyre d'Orphée, les derniers soupirs de la lyre sur laquelle chanta Sapho emplissent encore d'une vague harmonie cette mer qui sanglote, et qui pleure dans la nuit d'orage flamboyante et noire et où tombent des sombres cieuxdes étoiles ensanglantées.
a 3 décembre i85o
Dans l'heureuse Athènes le poète osait ôtre dans ses vers Thonime qu'il était dans la vie privée ; et chez nous, excepté parmi celle jeunesse égorgée décidément l'autre jour par un certain Cordellier, dans le mois de décembre, quel poète, et je parle des moins moraux, se résignerait à vivre suivant la morale de ses romans et de ses confiédies ?
Ah ! du moins, si l'hypocrisie tant redoulée par Molière a envahi notre société agonisante * ; si nous en sommes réduits là de parler d'une façon et de vivre de l'autre, si bien que notre art n'est plus qu'un fanlôme inanimé dans lequel notre vie ne s'incarne pas, du moins, dévots négatifs qui avons conservé de notre religion le mépris de la matière sans le respect de l'âme, n'imposons pas aux Grecs noslâches défaillances de chrétiens sans croyance et sans dévouement. Eux croyaient I Le culte de la beauté et de l'amoux était à la fois leur religion et leur vie, el ils n'égorgeaient pas leur dieu en serrant dans leurs bras une vierge amoureuse ! Ils ne connaissaient pas