I. Écrit à propos du Joueur de jlûte d'Emile Augier
33 février 1869
Le peuple est un héros. Comment s'étonnerait-il des exploits du Ciel et de la force plus qu'humaine d'Horace, lui qui a clé en effet Hercule et Roland, et qui depuis tant de milliers d'années vit, combat et imagine les épopées qu'il livre aux poètes déjà armées et vivantes, et que les poètes lui rendent revêtues d'une forme invincible et immortelle ? Aussi, lorsqu'il écoute les génies, il est comme un exilé qui tout à coup entend parler autour de lui sa langue natale ; comment ne comprendrait- il pas ceux, qui lui parlent sacrifice et bravoure, lui qui est toute bravoure et tout sacrifice ?
Au Théâtre-Français, j'en conviens, c'est tout autre chose. Il y a là un public choisi à qui les sociétaires peuvent demander tous les soirs 6.000 francs, et qui les leur donnera. Il donnera même, et sans trop se faire prier, 6.200, 6./|00, 6.700 francs, mais ne lui demandez rien de plus. Ne lui demandez ni un noble élan, ni une grande pensée, ni une ardente sympathie pour le beau, ni rien de ce qui est rêve, amour, religion exaltée, adoration du génie. Lui réciter le Cid ou Polyeucte, c'est lui parler turc. Et
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la raison en est bien simple : c'est qu'il éprouve des sentiments diamétralement opposés à ceux de ces héros. Guenille si l'on veut^ sa guenille lui est chère, oh ! combien, combien chère, assurément plus chère que tout !
J'entends déjà qu'on me taxe de folie : comment, de bonne foi, peut-on vouloir faire le procès de tout un public ? Mais je vais expliquer ma pensée et j'espère la rendre claire. Le Théâtre-Français actuel n'est plus la maison de Molière ; il est surtout et avant tout celle de M. Scribe, vrai fondateur, vrai législateur du peuple heureux et riche qui vient là se pâmer d'aise aux banalités exprimées dans une langue banale. Certes, de même que la morale de Platon existait avant Platon, il y avait avant M. Scribe un grand nombre de gens qui préféraient l'argent, le repos et le bien-être à l'amour et au sacrifice; mais ils durent à M. Scribe de pouvoir se compter, d'apprendre à formuler leur foi commune et d'entendre proclamer à l'état de dogme l'adoration de la pièce de cent sous, et ce qui en découle ! Laissez venir à moi les égoïstes ! s'était écrié le grand ouvrier dramatique, et les égoïstes sont venus à lui.
C'est alors que fut passé devant maître Denormandie un acte qu'il est trop discret pour montrer jamais, et dont les conventions furent des deux parts fidèlement exécutées. Le public s'engageait à apporter fidèlement son argent ; moyennant quoi le théâtre promettait de l'encourager dans son égoïsme et de lui prêcher la vanité des sentiments sublimes, l'excel-
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lence des métaux monnayés et le respect infini que tout citoyen prudent a le devoir de professer pour sa propre peau. Surtout, et c'était là l'important, les successeurs, héritiers et- ayants cause de M. Scribe garantissaient, par un dédit considérable et dûment stipulé, leur dévotion aux vers plats et à la prose inconsistante, admettant, comme ponctuation unique, les points de suspension ; car, ainsi qu'il suffit d'une étincelle pour mettre le feu à une traînée de poudre, il suffit aussi d'un beau vers et d'un mot héroïque pour éveiller les nobles sentiments endormis au fond de la conscience ; or, il était convenu qu'on les laisserait dormir et qu'on leur achèterait même des oreillers spéciaux. Le marché était fait ; il n'y avait plus qu'à s'y conformer, et on s'y conforma. Quiconque désirait entendre louer la prudence chevaleresque et la richesse... à tout ptix, dut aller au Théâtre-Français, et le Théâtre-Français, bien édifié sur les devoirs qu'il avait contractés envers son public, lui prodigua les vers de Ponsard, la prose — ô ciel ! — de MM. Laya et Legouvé, dans la patrie même de Ronsard, de Racine et de Victor Hugo ! Et après avoir mis longtemps le public au régime de cette littérature inepte et écœurante, le théâtre fit un jour la belle découverte que voici : il s'aperçut que chez lui on n'aimait plus Racine et Corneille !
Mais si on les eût aimés, où aurait-on trouvé la force d'entendre ces sottises, ces platitudes, ces lieux communs eflFrénés, cette poésie de mirlitons '? Ce