L*ART ET LE PECPLË
n'est pas, je crois, calomnier le public des cafés chantants que d'affirmer qu'il aime les chansons court vêtues, et les chopes de bière puisqu'il va, exprès et sans que rien l'y force, dans les boutiques où se débite spécialement ce genre de denrées ; de même, le public choisi qui va au Théâtre-Français n'ignore pas qu'on lui donnera en échange de son argent des préceptes d'égoïsme bourgeois formulés dans une prose incolore et vague, ou dans des vers sans prosodie et sans rime. Tout est pour le mieux et tout cela va bien, puisque le public et le théâtre savent ce qu'ils font, et puisqu'il n'y a tromperie ni sur le poids et le titre de l'argent versé dans la caisse ni sur la qualité de la marchandise vendue !
Mais, après cela, était-il utile de dire que Racine, et Corneille, et Molière, et Hugo, n'étaient plus chez eux dans une maison d'où on avait chassé les hautes aspirations, les beaux vers, l'idée même de l'héroïsme et du devoir ? Non, cela allait de soi ; cela était de toute nécessité et de toute évidence. Mais quand on affirme que les chefs-d'œuvre sont impossibles par- . tout et pour tous et ne peuvent plaire à personne, on va trop loin, on dépasse le but, et la foule qui se presse chaque dimanche au théâtre de la Gaîté a, d'une puissance souveraine, cassé et réformé ce jugement inique. Elle sent battre ses mille cœurs en écoutant le demi-dieu Rodrigue raconter des exploits pareils à ceux dont elle se sent capable elle-même ; les Horace faisant couler aux pieds de la Patrie les plus précieuses gouttes de leur sang, Polyeucte don-
nant sa vie pour la gloire d'une suprême et idéale conception de la Conscience humaine, Alceste, amant furieux de la vérité insultée et pleurant, sont à la hauteur de son rêve, et elle frissonne d'épouvante quand Tartuffe démasqué profère son afi'reux cri de victoire, qui retentit comme un glas de funérailles : (( La maison m'appartient ! »
Le général Daumas le dit fort bien en son beau . livre sur le désert : il est naturel d'aimer la poésie ; il n'est pas un Arabe qui ne comprenne jusqu'en leurs plus charmantes délicatesses les odes sublimes d'Abd-el-Kader, qui est un grand poète, comme il était le plus vaillant capitaine et le meilleur cavalier de ses tribus. Chacun naît avec l'intelligence et avec le sens absolu de la poésie ; pour perdre ces dons précieux, pour désapprendre ce qu'on savait par cela seul qu'on existe, il faut faire beaucoup d'efforts, dépenser beaucoup d'argent, voir jouer beaucoup de pièces charpentées, entendre beaucoup d'alexandrins de Ponsard. Le peuple n'a pas pu se donner un tel luxe princier ; ses moyens ne lui ont pas permis de désapprendre à si grand frais sa langue natale, et c'est pourquoi il comprend Corneille et Racine !
Il comprend aussi Mozart, et Beethoven, et Mendelssohn, et tous ceux dont le génie en pleurs éveille les âmes de la Lyre ! Voilà surtout ce qu'on ne voulait pas croire, ce qu'on niait avec une persistance vraiment digne d'éloges. Pour jouer les œuvres de ces maîtres illustres, on avait choisi la toute petite
l'art et le peuple 39
salle du Conservatoire, dans laquelle on ne laissait entrer que quelques initiés ayant subi dans une cave je ne sais quelles épreuves, et on affirmait que si un profane s'introduisait dans le sanctuaire, tout serait perdu. Les Instituts, les Conservatoires, tous les marchands et régulateurs de choses divines ont cette manie d'aimer à circonscrire et à gouverner les mi racles, ils construisent à leur image un petit temple, bien joli, bien étroit, cadenassé, verrouillé et orné de grilles de fer pour enfermer le dieu, et ils lui disent : (( Tu seras dieu là-dedans, et pas ailleurs ! » — Mais le dieu s'envole ou ne sait comment et par où, et va rayonner autre part, dans l'air libre, dans la lumière, dans la foule surtout qui devine, aspire et s'assimile toutes les choses divines.
C'est pour avoir eu le sens de cette vérité qu'un nmsicien artiste et créateur, Pasdeloup, fit pour la musique la révolution radicale qui se fait à présent pour les chefs-d'œuvre de la poésie classique. Entendant affirmer autour de lui que Beethoven et Mozart ne sauraient plus du tout parler la langue du ciel hors de cette petite salle en carton du Conservatoire que M. Auber range chaque soir dans sa poche, Pasdeloup, sans quitter son large et bon sourire, ouvrit une salle immense, une halle, un cirque, où les premiers venus, les passants, la foule sans nom, le peuple entier ont le droit de s'abreuver sans cesse à ces ondes sacrées de l'harmonie. Et quand on les vit en liberté, ces vastes Hcuvcs purs et limpides, rafraîchissant et désaltérant tant de milliers d'âmes,
4o f EliMElONS
on se demanda alors comment on avait pu vouloii* pendant tant d*années les enfermer dans une commode dont M. Auber porte la clef suspendue à sa chaîne de montre, au milieu d'un bouquet de breloques, représentant des chariots d*enfant et des poissons rouges ! Et de même, d'ici à très peu de temps, quand le peuple aura achevé de reprendre son bien, quand tous nos théâtres du boulevard joueront Don Juan, le Cid, Britannicus, les Fourberies de Scapin, on racontera alors avec stupéfaction comment ces colosses triomphants et superbes avaient été si longtemps mis en pénitence dans le cabinet de Verteuil !
IQ juillet 1869
La tribu dos Ongles roses I c'est la race de ces femmes aux belles chevelures qui, depuis que le monde existe, fait briller sur lui la joie et la lumière des sourires : c'est Hélène enlevée à dix ans par le héros Thésée, tueur de lions ; c'est Rhodope au visage de rose, avec sa petite pantoufle ; c'est la grande race des Amazones, Myrine, Penthésilée, Antiope, Thalestris, Hippolyte ; c'est la fille d'Hérodiade portant dans son plat d'or la tête de Jean-Baptiste ; c'est Omphale, c'est Aspasie de Milet, Simœtha de Mégare ; c'est Phryné à Eleusis, entrant nue dans la mer devant tout le peuple ; c'est Timandra ; c'est Laïs d'Hiccara, assassinée en Thessalie, comme Orphée, . par des femmes jalouses ; c'est Hipparchie, amoureuse, comme la duchesse Josiane, d'un monstre, qui, par-dessus le marché, était philosophe ; c'est Leaîna, amante d'Harmodios, Naïs louée par Alcidamas ; Théoria, Herpyllis, Lagisqne, Léontion, Néméa, aimées de Sophocle, d'Aristote, d'Isocrate, d'Epicure, de Métrodose, d'Alcibiade ; c'est Pythionice qui dort dans un tombeau colossal ; c'est le peuple des Plangon, des Bacchis, des Glycère, des
Callixena, des Thaïs, des Peïtho, des Lamia, des Amenthe, des Aristionice ; c'est la reine Nicosis vidant aux pieds du roi Salomon un vase de saphir empli de pierreries; c'est l'adorée dont le poète a dit :
(ilco[u\lrc cgaluit les .lu nous t'ItTiielles ; Une chaîne sortait de ses vagues prunelles ; O tremblant cœur humain, si jamais tu vibras, (Test dans l'étreinte altièrc et douce de ses bras ; Son nom seul enivrait ; Slrophus n'osait l'écrire ; La terre s'éclairait de sim divin sourire, A force de lumière et d'amour, effrayant ; Son corps semblait mêlé d'azur ; en la voyant, Vénus, le soir, rentrait jalouse sous la nue, (^léopàtre embaumait l'Egypte ; toute nue, Elle brûlait les yeux ainsi que le soleil ; Les roses enviaient Vonyle de son orteil !
(La tribu des Ongles roses !) C'est (voilà du moins ce que je rêvais en lisant et en relisant le beau litre écrit sur l'affiche des Folies-Marigny) Impéria, laissant voir au petit prêtre (c d'admirables mignardises d'amour : comme beaulx cheveulx espars sur ung dos ayant poly d'ivoire, et monstrant des plans délicieux, blancs et luysans, à travers mille boucles frizotantcs » ; c'est Lucrèce Borgia à ses noces, assise près de son père et regardant danser les cinquante courtisanes nues ; c'est Agnès Sorel montrant, à jamais dévoilé, un de ses seins, pur et blanc comme le lis; c'est Diane de Poitiers appuyée sur son grand cerf à la ramure d'or ; c'est Montespan dans les Olympes de Versailles; c'est Parabère, c'est Pha-