MALHEUR AUX VAINCUS
siens y les Faux Bonshommes, Midi à quatorze heures, le Feu au couvent, Cendrillon, les Filles de marbre^ les Jocrisses de [amour, cent œuvres originales, puissantes, où éclate l'amour du beau, du vrai et du juste, et la haine contre le mal ; mais il a eu le tort de ne pas préconiser assez le culte de la pièce de cent sous et de ne montrer dans aucune opérette Pindare dansant le cancan ou Zoroastre chantant des tyroliennes en habit de marchand d'eau de Cologne ! Voilà ce qu'on pourrait répondre d'abord. Cependant si Malheur aux vaincus a été exilé à mille lieues de rOdéon et du Vaudeville, c'est pour une raison autre que celle-là.
La vérité, c'est que le sujet de ce grand drame est trop élevé et trop idéal pour nos tendances .actuelles. Un général de Napoléon qui reste fidèle à Napoléon vaincu, puis qui, voyant sa fdle mourir d'amour pour le fils d'un renégat politique, sacrifie à la vie de cette enfant une haine qui lui est plus chère encore que son honneur de soldat ; ces douleurs, ces immolations, ces agonies, la jeune fille qui meurt et se prétend heureuse pour sauver la tranquillité de son père ; le père qui, après avoir mis son cœur sous les pieds de sa Christiane, immole Christiane elle-même en rendant à son légitime propriétaire une fortune qui seule pouvait la sauver, tous ces sentiments héroïques et cornéliens n'ont-ils pas l'air de tomber de la lune ? S'il est vrai qu'il ne faut jamais parler de corde dans la maison d'un pendu, c'est pour la même raison qu'il ne faut parler d'ingrati-
tude nulle part, et qu'il faut bien regarder où Ton est avant de parler d'indélicatesse et de caisse volée. Sait-on qui Ton attaque, lorsqu'on fait dire au fantastique Perserelle : « Plus tard, caissier dans une maison de commerce, on trouve dans mes comptes un déficit de ii.ooo francs à peine !... et... parce que je ne puis justifier de l'emploi de cette somme, on me remercie ! » Tout le monde connaît, tout le monde a lu ce prologue épique de Malheur aux vaincus, où, du jardin de la villa dans laquelle le baron de Feuilles, créature de Napoléon, donne un bal en l'honneur des Bourbons, on sent, on devine, on voit presque à travers les discours des acteurs le départ du grand exilé quittant la Malniaison, sur laquelle ils ont les yeux fixés. Que dis-je ? ce départ, ce coup de théâtre, ce vaste écroulement, ou l'a vu tout entier dans le geste, dans le baiser que Frederick, le Frederick des grands jours, adresse de loin au géant tombé, en laissant ruisseler sur sa joue une larme de rage, une larme d'amour.