MALHEUR AUX VAINCUS
En dépit de tout, l'intérêt puissant, l'émotion sincère, l'ardeur, la conviction, l'énergie honnête de ce grand drame ont pris les âmes des spectateurs, et il a fallu souffrir avec Forestier et pleurer avec Christiane, et applaudir et s'enthousiasmer pour ces nobles sentiments si bien exprimés. Il y avait bien quelques petits crevés, n'ayant pas d'autre cœur que celui de leur gilet à cœur, dont les yeux semblaient dire : « Qu'on nous ramène à t Œil crevé et à Chilpéric ! » Mais Frederick aussi les regardait de cet œil attendri et dominateur qui fait pleurer les pierres, et il semblait leur dire, comme le général Forestier au baron de Feuilles : « Attendez que je ne sois plus là ! » Quelle âme toujours, quelle intelligence, quelle inspiration, quelle hauteur de pensée chez ce grand acteur Frederick, si simple et si vrai, qui a dit naguère les vers de Riiy Blas comme ne les diront jamais nul acteur au monde, et nul poète ! Comme il a exprimé les angoisses, les renoncements, l'héroïsme de la passion paternelle ; Balzac aurait reconnu là les larmes brûlantes du père Goriot ! M^'^Lauriane, belle, jeune, naïve, passionnée, a trouvé dans le rôle de Chris tiane une création qui comptera dans sa carrière artistique : si jeune, elle a su traduire avec un art consommé, avec toutes les habiletés unies à l'inspiration la plus ardente etprimcsautière, la fausse résignation, la gaieté jouée, Tàpre folie, la joie fébrile de cette victime d'amour adorée et désespérée comme Juliette. Malheur aux vaincus sera un grand, sérieux et durable succès, ou saas cela, quand le^ étrangers
nous demanderont la France de Hugo, de Lamartine et de George Sand, il faudrait leur répondre en leur montrant la France de la Belle Hélbne et (ï Orphée aux Enfers : « Prenez mon ouïs ! »
iH mars 1870
Il fallait qu'on eût inventé le Réalisme, c'est àdire la reproduction des scènes de la vie sans élévation et sans idéal, ponr qu'il pût venir à l'idée de quelqu'un de contester au poète dramatique le droit qu'il a d'emprunter des sujets de pièce à tel ou tel conteur ^ Qui a jamais songé à reprocher à Shakespeare d'avoir pris à Bandello la nouvelle dont il a fait Roméo et Juliette, à Giovanni Fiorentino le conte de Gianetlo dont il a fait le Marchand de Venise, et à Giraldi Cinthio le More de Venise dont il a fait son Othello ? L'important, c'est qu'il les ait faits de façon qu'ils ne soient plus à faire, en d'autres termes qu'il ait imposé à ces fictions une forme absolue et définitive ; car le mot notyjctg (Poésie), qui signifie action de faire, vient du verbe Ilotstv, faire ; et, pour qu'une chose ne soit plus à faire, il faut qu'elle soit faite, — faite de façon à n'y plus revenir. Dans ce cas il y a poésie, c'est-à-dire création. Une fois la tragédie de Shakespeare écrite,
I . Écrit à propos de Fernande^ comédie en quatre actes de Victorien Sardou»
5o FEUILLETONS
il est évident que la nouvelle de Bandelk) n'existe plus, et que personne, à moins d'être fou, n'essayera plus de traiter le sujet des amours de Roméo et de Juliette. Eh bien ! si M. Sardou, en écrivant Fernande^ a du même coup supprimé l'épisode de - Jacques le Fataliste où Diderot raconte l'histoire de Madame de la Pommeraye et du marquis des Arcis, et rendu impossible toutes les œuvres qu'on pourrait être tenté de bâtir après lui sur cette donnée étrange et violente, il est clair qu'il est dans son droit, comme Shakespeare était dans le sien. Notre confrère, M. Edmond Tarbé, disait l'autre jour, en terminant un article sur Fernande : « Et Diderot, et Ancelot ? Vous n'en parlez pas ? — Non, pas plus que je ne parle de Phèdre ni d'Esope lorsque je lis une fable de La Fontaine. » Pour employer le langage mathématique si cher à l'auteur du Neveu de Ra^ meau, si en effet M. Sardou est à Diderot ce que La Fontaine est à Phèdre, il est clair que l'auteur de Fernande est un homme de génie, et que Fernande est un chef-d'œuvre 1
Mais pas d'ironie î M. Sardou, ce travailleur infatigable, cet écrivain d'un talent accompli et prodigieux, a droit du moins à toutes nos sympathies et à tous nos respects. Non (son auteur le sait bien), Fernande n'est pas et ne pouvait pas être un chefd'œuvre, mais pourquoi ? — H y ^ deux manières de composer des pièces de théâtre. L'une, celle qu'ont employée les maîtres : Corneille, Shakespeare, Molière^ Racine, Victor Ilugo, Alfred do
APRÈS DIDEROT 5l
Musset, consiste à aborder de front, si rebutantes ou si violentes qu'elles soient, les situations fournies par le sujet et par les caractères qu'ils mettent en œuvre, et à les rendre non seulement acceptables, mais susceptibles d*exciler l'admiration, grâce à la poésie, à l'éloquence, en un mot à la beauté du discours. Celle-là, qui demande au public, comme toutes les formes du Beau, une certaine attention et une certaine initiation, produit les œuvres qui souvent n'ont pas de succès ou sont sifflées lorsqu'elles paraissent pour la première fois, mais qui durent et sont plus tard universellement admirées. Mais elle ne saurait plus être de mise à une époque ayant pour idéal unique l'argent et le bonheur matériel, et où, d'ailleurs, les théâtres, représentant des capitaux considérables, /l'on/ pas le droit de ne pas gagner d'argent.
L'autre manière de composer des pièces de théâtre, la seule qui soit en usage aujourd'hui, est celle qui supprimant la poésie et Téloquence comme susceptibles d* éloigner f argent et d^ attirer les sijflets, rend acceptables les situations difficiles ou dangereuses en les atténuant, en les escamotant, en les tournant à force d'ingéniosité, de ruse et d'adresse, et surtout en faisant qu'un chat ne soit plus un chat, — au moment où sa qualité de chat va fâcher le public. Dans cette poétique nouvelle, le don Gormas du Cid n'aurait pas été tué par Rodrigue et guérirait au moment où on le croirait mort; Elmire, à force d'honnêtes coquetteries, amènerait Tartuffe à rendre
Facte de donation de la maison, sans qu'il fut besoin pour cela de déranger Louis XIV ; et Ruy Blas aurait bien été un peu laquais, mais on découvrirait qu'au bout du compte il est né duc et grand d'Espagne et que la Reine ne s'est mésalliée que d'une façon très supportable. Cette façon de comprendre l'art d'Eschyle et d'Aristophane est celle qui a rendu M. Scribe illustre, maître de lui comme de l'univers, et cent mille fois plus riche que s'il eût élevé des lapins. C'est celle qui mène à la célébrité rapide, à la richesse, aux Académies, et à tout ce que les mortels nomment le bonheur : seulement elle ne produit pas de chef-d'œuvre. Dépend-il de M. Sardou ou de qui que ce soit au monde de s'adonner aujourd'hui à un art dramatique autre que celui-là ? Non, certes. Demander cela à M. Sardou, ce serait lui demander de ne pas vivre dans le temps présent, ou de subir les refus des directeurs de spectacle, les injures des amants du succès, les sifflets du vulgaire et de mourir pauvre et martyr. On peut être fort honnête homme et ne pas se résigner à une destinée pareille, lorsque le jour approche où nous dirons comme les Américains : u Combien vaut monsieur un tel ? » Tout ce qu'on peut dire, c'est que les auteurs dramatiques, n'ayant plus le droit de produire des chefsd'œuvre, ne doivent peut-être pas choisir, pour les adapter à la scène, des ouvrages que les nécessités économiques de l'époque présente leur défendent dç surpasser et même d égaler. Et voilà pourquoi (malgré l'exempie de l'académicien Ancelot) il ne
APHKS DIDEROT 53
fallait peut-être pas toucher à l'histoire de Madame de la Pommeraye et du marquis des Arcis 1
Celle-là, entre toutes, Diderot l'a marquée de son empreinte, de sa terrible griffe de lion, et on ne peut, même en trois mots, la raconter après lui. Il faut reprendre, ouyrir Jcicques le Fataliste et relire avidement ce récit enflammé où Tauteur prête Téloquence d'un dieu à une hôtesse de cabaret, et se soucie tellement peu d'être réaliste qu'il soufflette en passant le réalisme par cette boutade effrontée :
L'hôtesse partie, le maître dit à son valet : — Jacques, as-tu remarqué une chose ?
Jacques. — Quelle ?
Le MAITRE. — C'est que cette femme raconte beaucoup mieux qu'il ne convient à une fomme d'auberge. Jacques. — Il est vrai.
Et bien lui en a pris, à cette femme d'auberge., de raconter beaucoup mieux qu'il ne convenait à son état, sans quoi nous ne l'écouterions plus aujourd'hui ! Indignement trahie par son amant à qui elle a tout donné, — elle d'abord, puis sa réputation sans tache et sa maison, et jusqu'à son argent (eh ! oui !), Madame de la Pommeraye, en se peignant ellemême infidèle, arrache la vérité au marquis des Arcis, provoque ses confidences, et, après qu'il a vingt fois retourné le poignard dans l'horrible plaie, médite une vengeance à la lago, ou plutôt une vraie vengeance de femme. Ah ! certes, rien ici n'est esquivé ou atténué :
Madame de la Pommeray avait autrefois connu une femme
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de province qu'uD procès avait appelée à Paris aveo sa fille jeune, belle et bien élevée. Elle avait appris que cette femme, ruinée par la perte de son procès, en avait été réduite à tenir tripot. On s'assemblait chez elle, on jouait, on soupait, et communément un ou deux des convives restaient, passaient leur nuit avec madame ou mademoiselle, à leur choix. Elle mit un de ses gens en quête de ces créatures. On les déterra, on les invita à faire visite à Madame de la Pommeraye, qu'elles se rappelaient à peine . Ces femmes, qui avaient pris le nom de Madame ot de Mademoiselle d'Aîsnon, ne se firent pas attendre...
Il faut voir comme Madame de la Pommeraye ourdit son plan machiavélique de façon que nulle circonstance humaine ne puisse le traverser.
Débarbouiller cette petite d'Aisnon, lui faire reprendre son nom de famille qui est honorable, la dépayser, ainsi que sa mère, dans un quartier où elle est inconnue, la déguiser en dévote si bien que le diable y perdrait son latin, et lui donner une règle de conduite écrite, dont chaque article est un trait de génie; mettre dans son jeu le ciel, l'enfer, le monde et jusqu'aux prêtres ; enfin rendre le marquis des Arcis amoureux de la petite d'Aisnon, ou plutôt de Mademoiselle Duquénoi, la cacher, la montrer, traverser en apparence et exaspérer par mille moyens l'amour du marquis, l'amener à offrir la moitié de sa fortune, qu'on refuse ; puis, dompté, vaincu, assommé de bons renseignements sur les deux femmes, exaspéré par l'absence, fou de désir, le traîner jusqu'à l'autel où il épouse une fille des rues, voilà ce que fait lentement, patiemment, sans se lasser jamais, sans épargner son temps ni sa peine.
la marquise blessée au cœur, qui renaît et respire seulement le jour où elle peut enfin laisser voir à son amant son visage de Furie ivre de rage et d'horreur :
Marquis, lui dit-elle, apprenez à méconnaître. Si les autres s'estimaient assez pour éprouver mon ressentiment, vos semblables seraient moins communs. Vous aviez acquis une honnête femme, que vous n'avez pas su conserver; cette femme ccstmoi; elle s'est vengée en vous en faisant épouser une digne de vous. Sortez de chez moi, et allez-vous-en rue Traversière, à l'hôtel de Hambourg, où Ton vous apprendra le sale métier que votre femme et votre belle-mère ont exercé pendant dix ans sous le nom de d*Aisnon.
Ainsi, Madame de la Pommeraye a accompli son cruel dessein, dont les conséquences sont inévitables. Il est impossible, n'est-ce pas, que le marquis, si amèrement désabusé, n'accable pas de son mépris et ne chasse pas loin de lui, à tout jamais, la malheureuse qui Ta si longuement et si indignement trompé et qui a traîné l'honneur de son nom en pleine fange. Et à cette pensée. Madame de la Pommeraye triomphe, car elle a tout prévu, et il faut que les choses se passent ainsi! — Eh bieni c'est ici que l'art éclate, et que le poète à son tour se venge et devient le maître. Madame de la Pommeraye a tout prévu, excepté ceci, c'est que la grâce, le rayon divin, l'amour peut tomber sur la pauvre créature coupable et avilie, et la purifier, et la rendre si adorable et si touchante que le marquis lui pardonnera en pleurant et lui dira :
Levez-vous, je vous en prie, ma femme, levez-vous et embrassez-moi ; ma'dame la marquise, levez-vous, vous n'êtes pas à votre place ; madame des Arcis, levez-vous...
Pendant qu'il parlait ainsi, elle était restée le visage caché dans ses mains et la tête appuyée sur les genoux du marquis ; mais au mot de « ma femme )», au mot de «. Madame des Arcis », elle se leva brusquement et se précipita sur le marquis; elle le tenait embrassé, à moitié suffoquée par la douleur et par la joie ; puis elle se séparait de lui, se jetait à terre et lui baisait les pieds.
— Ah ! lui disait le marquis, je vous ai pardonné, je vous l'ai dit et je vois que vous n'en croyez rien.
— Il faut, lui répondait-elle, que cela soit et que je ne le croie jamais.
Le marquis ajoutait :
— En vérité je crois que je ne me repens de rien, et que celte Pommeraye, au lieu de se venger, m'aura rendu un grand service.
Et voilà la morale de cette belle histoire I Non seulement nous ne sommes pas des juges et nous devons pardonner les injures qui nous sont faites, mais nous ne pouvons pas autre chose que les pardonner. Non seulement nous ne devons pas nous venger, mais nous ne le pouvons p?is, car savonsnous si ce que nous croyons être notre vengeance ne sera pas pour notre ennemi le meilleur et le plus grand des bienfaits ? Il prouve aussi, ce conte si bien conté, que l'habileté humaine n'est rien, même quand elle est mise au service de la plus violente de toutes les passions, que toutes nos combinaisons les plus savantes aboutissent à un néant et ne valent pas un mouvement spontané de notre cœur, ce qui est sans doute )a condamnation en rèpfle de Tart
dramatique tel que Ta inventé M. Scribe ; mais il prouve encore que nul de nous n'a le droit de juger ni de condamner personne, et c'est en quoi il est propre à consoler les maîtres actuels du théâtre des critiques plus ou moins justes que nous leur adressons dans nos feuilletons. Mais comme il faut que les auteurs continuent — quel que soit leur secret désir — à faire des pièces dont le succès se traduise par une grosse somme d'argent, et que les critiques continuent à plaider la cause du beau et du vrai sans pouvoir changer rien de ce qui existe, n'est-il pas inévitable de dire comment l'auteur tant de fois applaudi des Pattes de mouche a changé Mademoiselle Duquénoi en Fernande, et accommodé le sauvage Diderot à la mode du Gymnase ? On comprend de reste qu'en passant du dix-huitième siècle au dix-neuvième, une histoire aussi profondément locale que celle de Madame de la Pommeraye a dû perdre beaucoup de sa vérité, et aussi qu'il ne dépendait pas de l'auteur d'être plus éloquent, plus sincère et plus poète qu'il ne l'a été. On ne peut pas dire précisément qu'au théâtre de M. Montigny tous les chats sont gris ; mais il y a quelque chose de cela, et il faut toujours, en fin de compte, contenter au haut des cieux, sa demeure dernière, le colonel, M. Scribe ! Le tripot du premier acte, réel au temps de la jeunesse de Gavarni et d'Henry Monnier, mais en retard de trente ans sur l'époque présente, est peuplé de personnages que Paul de Kock a naguère adorés : Brascassin, le sculpteur qui ne sculpte pas ;
Maresquier, le provincial vertueux à Carpentras, vicieux à Paris ; le commandeur Ramire de TArkansas, qui devrait relire le rôle de Matamore ; puis l'ancien notaire, le commis-voleur, la Santa-Cruz (son nom dit tout), la Gibraltar qui promène les étrangers, Mademoiselle Fleur-de-Pêcher qui demeure dans un calembour, et d'autres femmes qu'on nomme par la couleur de leur robe. Comme dit Madame de Léry dans le Caprice : « Si vous les aviez vues, c'est à en pleurer ; il y en avait une perse et une puce : on ne fera jamais rien de pareil. » Tout cela, banal comme la vie et vrai jusqu'à la platitude. « S'il faut être vrai (dit Denis Diderot, toujours en son Jacques le Fa/afo/g), s'il faut être vrai, c'est comme Molière, Regnard, Richardson, Sedaine ; la vérité a ses côtés piquants, qu'on saisit quand on a du génie. »
Cependant voici que les personnages du drame se pressent dans cette table d'hôte. Le Philinthe, le Tiberge de la pièce, Pommerol, autrefois joueur, aujourd'hui sage avocat marié à une femme jalouse, y revient par intérêt pour Fernande, fdle de la Sénéchal, fleur égarée dans ce bourbier. Pommerol rencontre là sa cousine Clo tilde de la Roseraie : qu'y vient-elle faire ? C'est que, jalouse du marquis des Arcis, son amant, que des lettres anonymes accusent de flâner du côté du théâtre Montmartre, Clotilde se promenait en voiture sur le boulevard extérieur, lorsqu'une jeune fille s'est jetée sous les pieds de ses chevaux. Cette jeune fille qu'on a sauvée, mais qui est désespérée et qui veut mourir, c'est
Fernande, la protégée de Pommerol. Celui-ci part le lendemain pour la Corse, mais Clotilde sauvera en son lieu et place la Sénéchal qui tient sa table d'hôte avecdes regrets amers, et Fernande qui étouffe sous la domination d'un certain Roqueville. Ce misérable, qui se prétend bien avec la police et à qui Fernande a cédé pour sauver sa mère emprisonnée, se révolte contre les sauveurs ; au moment où on annonce une descente de la police et où les commandeurs s'enfuient en emportant l'argent, il veut imposer à la jeune fille un rendez-vous, et sur son refus, lui meurtrit le bras. Ce serait pour Pommerol l'occasion de placer une belle tirade ; il la remplace par un vigoureux coup de poing ; car ils vivent, tous ces gens-là, ils vivent fiévreusement, si occupés d'enchevêtrer leur action qu'ils ont tous l'air d'auteurs dramatiques agençant des scénarios.
Dans le second acte, encore plus nourri, la jalousie inutile de Madame Pommerol, celle de Clotilde de la Roseraie, ses faux aveux provoquant les siucères aveux du marquis des Arcis — qui, censé revenir de Blois, revient en effet du théâtre Montmartre — la vengeance ourdie, la visite de la Sénéchal et de sa fille qui ont vendu leur tripot et que Clotilde loge dans un ancien pavillon oublié par M. Scribe, tout cela tient l'un dans l'autre : dans la noix il y a une noisette, dans la noisette un noyau de cerise, dans le noyau de cerise un grain de blé, dans le grain de blé un grain de millet, et dans le grain de millet une princesse plus belle que le jour :
FELILLETOS
la princesse, c'est Fernande. C'est d'elle en effet que le marquis^élait amoureux, comme l'exigent les lois du théâtre bienfait. Aussitôt pris, aussitôt pendu. Dans le conte de Diderot, il faut de longs mois à Madame de la Pommeraye pour arriver à faire dînçr ensemble Monsieur des Arcis et Mademoiselle Duquénoi ; ici elle n'y met que cinq minutes. Le poète peut remplacer le temps qu'il n'a pas, à force de flamme et de vie, comme le peintre nous fait voir l'atmosphère sur sa toile plate, mais pour cela, comme il faut des paroles ailées et frémissantes ! Ils dînent ensemble à la fin du second acte et ils se marient au troisième, car pendant l'entr'acle Madame de la Roseraie a entassé les plans de pièce, comme un génie des Mille et une Nuits que M. d'Ennery aurait enfermé dans une bouteille ! Elle s'est chargée de transmettre au marquis la confession de Fernande et elle ne l'a pas transmise, elle a intercepté les lettres écrites à Pommerol, elle intercepterait le diable. Une dernière lettre est écrite au marquis par Fernande, qui ne le croit pas suffisamment édifié, et qui a bien raison ; elle a cru, elle a voulu tout dire, et le marquis ne sait rien : aussi devient-elle, dans ce drame atténué, une innocente victime. Madame de la Roseraie prend dans les mains du marquis des Arcis lui-même la lettre qu'il n'a pas lue avec la même facilité que si elle jouait les Pattes de mouche. Quant à Pommerol, qui est revenu le matin même du mariage, Clotilde le trompe sur l'heure, l'amuse, lui cache la fiancée, la mairie, l'ogliso, et le relient, occupé à raconter dos
APBÈS DIDEROT 6l
vengeances de femme corse. Quand il a bien raconté comment Ginevra a tué Tommaso à coups de fusil, Clotilde s'écrie : « Eh bien ! moi, je fais mieux que cela ! » Et elle lui dit tout et elle lui montre la lettre de Fernande qu'elle va faire lire au marquis, car voilà qu'on revient de l'église.
Ah ! cette fois, l'avocat Pommerol va avoir besoin de toute sa verve, de toute son éloquence : prières, menaces, apostrophes indignées, il emploiera tout ce que lui fournit son art, qui dompte et persuade les hommes ? — Non. Il s'en tire comme au premier acte, par un coup de poing. Il pousse Clotilde dans sa chambre, l'enferme à double tour et dit adieu aux mariés, qui ne font que paraître avant de monter en chemin de fer ; mais Pommerol n'est pas un avocat, c'est un émule de Milon de Crotone ou du terrible Savoyard. Avocat, il le sera au dénouement pourtant, au seul moment où sa présence et ses plaidoyers sont inutiles et impossibles, au moment où le marquis des Arcis regarde sa femme pleurant à ses pieds et où il n'y aurait qu'à laisser parler Mademoiselle Duquénoi et Diderot :
Ah ! si je pouvais m'arracher le nom et le litre qu*on m'a fait lisurper, et mourir après, à Tinstant vous seriez satisfait 1 Je me suis laissé conduire par faiblesse, par une séduction, par autorité, par menaces, à une action infâme ; mais ne croyez pas, Monsieur, que jd sois méchante; je ne le suis pas, puisque je n*ai pas balancé à paraître devant vous quand vous m'avez appelée, et que j'ose à présent lever les yeux sur vous et vous parler. Ah I si vous pouviez lire au fond de mon cœur et voir combien les mœurs d mes pareilles me sont étrangères I La
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corruption s*est posée sur moi ; mais elle ne s'y est point attachée.
Voilà ce que devrait dire, ce que dit (et sans Pommerol) Mademoiselle Duquénoi ; mais au lieu de parler ainsi, avec l'acceixt du vrai repentir, qui ferait pleurer les pierres, elle fait comme la Dolorès, de Patrie ; elle se roule aux pieds de son maître, en poussant des sanglots inarticulés et exécute ce que feu Gabriel appelait dans son Jocko une schxe à la volonté f/e /'ac/ear. Décidément, notre fille est muette, mais elle est demeurée bien habile ; elle a bâti à coups de poing, à coups de surprise, et aussi à force d'ingéniosité, d'invention et d'esprit, un scénario dont le succès durera pendant deux cents représentations, et peut-être toujours.
7 mai 1870
Elle a éclaté comme un orage furieux, cette terrible et sincère et violente pièce de M. Villiers de risIe-Adam : la Révolte * . C'est au milieu d'une implacable et patiente analyse à la Balzac, illuminée par des éclairs du génie de Balzac, une grande imprécation tragique aux invincibles élans, qui, à la fois, vous subjugue l'esprit et vous prend aux entrailles.
M. Villiers de risle-Adam, poète et prosateur, n'est pas un artiste ordinaire ; il a, non pas du talent, mais cette abondance d'invention, cette hauteur de conception, celte puissance de créer, parfois égarée, hésitante, mais parfois aussi complète et sublime, qui, en tout pays, constitue une portion de génie. Qu'un poète comme lui ait pu écrire la Révolte, et qu'une grande actrice comme M"° Fargueil ait magistralement exprimé l'éloquence d'un tel drame ; que les spectateurs à qui on montrait dans lui miroir enflammé leur effrayante image, aient applaudi puisqu'ils n'ont pas sifflé, il n'y a rien là d'étonnant ;
I. Ecrit à propos de la Hévollc^ drame cii un acte de Viliiers de l'Isle-Adam.
ce qui est vraiment prodigieux, c'est que la pièce ait été reçue, acceptée, jouée ailleurs que dans ce « Royaume des Femmes » si plaisamment mis en scène jadis parles frères Cogniard.
La querelle du mariage ne date pas d'hier : le dissentiment entre les deux époux est même, à vrai dire, le sujet de toutes les pièces modernes, et dans toutes les pièces modernes sans exception, le mari est un être quasi-divin, un banquier ou un ingénieur des ponts et chaussées cachant ses ailes sous son paletot, un ange à favoris droits méconnu par une femme romanesque. Cela tient à ce que ce sont les hommes et non les femmes qui écrivent les pièces, dirigent les théâtres, rédigent les journaux, composent les comités de censure... et la claque !
La Fontaine avait fort bien caractérisé un cas analogue dans la fable intitulée
LE LION ABATTU PAR l'hOMME.
On exposait une peinture
Où Tartisan avait tracé
Un lion d'inamcnse stature
Par un seul homme terrasse.
Les regardants en tiraient gloire.
Un lion en passant rabattit leur caquet.
Je vois bien, dit-il, qu'en effet
On vous donne ici la victoire :
Mais l'ouvrier vous a déçus ;
Il avait liberté de feindre.
Avec plus de raison nous aurions le dessus,
Si mes confrères savaient peindre.
Deux ou trois fois par siècle, il arrive que le lion, ou, pour parler sans figure, — que la femme sait