‹ CritiquesChapitre 25 sur 99 · LA RÉVOLTE · texte numérisé non relu

LA RÉVOLTE

de tous qui, inévitablement, tombe de la bouche de cet assassin. M. Tarbé, dans son article d'hier, proteste sur ce point et affirme que « le type n'existe pas ». Certes, notre excellent confrère est personnellement assez spirituel et vit au milieu de gens assez spirituel^ pour avoir le droit de croire que la bêtise est absente de ce bas monde, de même que certaines âmes angéliques se refusent à croire au mal et aux méchants. Cependant les imbéciles existent ; il y en a, et c'est un fait avéré.

Malheur à la femme mal mariée, enchaînée à ce rocher ridicule où elle est dévorée par une oie ! Le banquier Félix a fait de sa femme Elisabeth son commis, son garçon de caisse, son teneur de livres, son associée ; à minuit, sous la lampe, il se délecte à examiner avec elle les quittances, les traites, les factures, les assignations à envoyer à des misérables et le bilan des opérations réalisées ; le tout assaisonné de ces lieux communs hauts comme l'Himalaya qu* Henri Monnier excelle à reproduire : aussi la ttouve-t-il parfaitement heureuse ! Il l'aime même à sa fa.çon, si bien qu'il se propose de la conduire « à la campagne » et au spectacle... avec des billets de faveur i Eh bien ! non : la servante a assez servi, le commis est blasé sur ses manches vertes ; après avoir, de sa pensée et de ses mains, gagné un million à son maître, la victime est lasse ; elle veut respirer, fuir cette horrible vie, elle en a assez ! — Mais enfin, que veiix-tu ? dit l'imbécile inconscient comme l'agneau et comme les colombes, et la femme lui répond avec

un cri affreux, comprimé quatre ans : « Je veux vivre ! » Elle s'enfuit en effet, elle s'évade de ce bagne, et alors Félix, ivre d'étonnement en n'ayant plus à martyriser son souffre-douleur habituel, étouffe, gémit, tombe enfin, suffoqué et brisé, dans un engourdissement léthargique. La nuit se passe, les heures sonnent, et quand il s'éveille de son long évanouissement, il retrouve, il revoit assise à sa place habituelle sa femme Elisabeth, feuilletant les registres et tenant sa plume de comptable. En effet, et, comme dit Musset, « c'est la moralité de cette comédie », Elisabeth est revenue, glacée et la tête basse, sans être allée nulle part. Pourquoi ? C'est que, femme sensée, elle a réfléchi et vu face à face la vérité hideuse ; elle a vu, comme c'est la réalité, que pour la femme mariée qui veut rester honnête et qui est honnête, il n'y a d'asile nulle part ; qu'il faut qu'elle revienne à son bagne, reprenne sa tâche et recommence à contempler son imbécile, et qu'en dehors du devoir et de la règle elle ne pourrait poser ses pieds que sur des planches pourries. Du moins, elle s'est révoltée, elle a poussé son cri par la voix d'un poète ; aussi le banquier Félix a-t-il raison de prononcer cet admirable mot qui est tout l'éloge de la pièce : « Tant qu'il y aura de la poésie au monde, les honnêtes GENS ne seront pas tranquilles ! »

5 août 1872

... Eq admirant la nouvelle jeunesse de cette salle d'une élégance si intime et si parisienne, je ne pouvais m'empêcher de songer à sa première, à son ancienne jeunesse S aux prodigieux éclats de rire qui pendant tant d années ébranlèrent ses plafonds légers, et atout ce tas de bouffons illustres, aujourd'hui morts et presque oubliés, qui firent sa gloire et sa légitime renommée. Là, que de souvenirs se pressent en foule I L'heureux théâtre des Variétés avait un genre à lui, c'est-à-dire ce que tous nos théâtres d'à présent cherchent en vain, en ce temps où le vaudeville est devenu une comédie et la comédie un sermon, et où, pendant toute l'année, les nobles hôtes du faubourg Saint-Germain se sont fait réciter par M. Vernon, à leurs soirées, pour s'amuser, la célèbre oraison funèbre de Madame Henriette d'Angleterre ! Il excellait, ce petit théâtre des Variétés, à représenter le monde des ouvriers, les amours et les passions des savetiers et les querelles épiques des dames de la Halle.

l\ avait eu ïiercelin, inimitable dans la représenta-

I, Ecrit à propos delà réouverture du théâtre des Variétés,

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tiou des types populaires» et Dorvigny, cet infatigable Homère thi vaudeville qui en' a tout un monde, car l'innombrable légion dos Jocrisse et des Cadet Roussel est sortie de son sein. Ces Jocrisse, ces (iadel Roussel, ces Jeannot, ces Jérôme Pointu, repiYsentaient tout un immense côté de Thomme, c'est-à-dire : la bêtise humaine, et il n'a manqué à leur père qu'un peu de poésie pour avoir laissé une œuvre immortelle. Dans toutes les pièces sur Jocrisse, le maître de Jocrisse, M. Duval, était représenté par un acteur nommé Duval, sur lequel Dorvigny avait exactement copié son type comique. Cet heureux comédien Duval n'avait absolument rien à faire sur la terre que de représenter le Duval copié sur lui, Duval, et il y parvenait sans aucune espèce d'effort. Vêtu du même habit avec lequel il devait représenter Duval, personnage comique, et qui était son habit à lui, Duval, bourgeois de Paris, il faisait tranquillement sa partie au café des Variétés, et quelques minutes avant qu'il dût paraître en scène, un garçon de théâtre venait lui dire : « A vous, Monsieur Duval ! » Alors il prenait son chapeau et sa canne, il allait réciter son rôle de Duval, qui n'était que l'image exacte de sa propre vie, et, son rôle achevé, il venait au café reprendre sa partie où il l'avait laissée.

Quant à Jocrisse, c'était Brunet, le grand Brunet, qui était né Jocrisse au moins ^autant que Duval était né Duval, et qui, jusque dans un âge de patriarche, avait gardé la naïveté et l'ignorance des enfants. Bien des années après qu'il eut quitté le

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