L ANCIEN THEATRE DES VARIÉTÉS 7I
théâtre, je le vis, dans une représentation au bénéfice d*un comédien pauvre, jouer le Désespoir de Jocrisse. Il avait bien plus de quatre-vingts ans, et cependant ce n'était pas un vieillard, c'était un vieux enfant à Tœil ingénu, aux joues rondes, potelées, roses, striées et coupées de mille rides, comme une pomme trop mûre. Avec quelle foi, avec quelle religion, avec quelle certitude il cassait les saladiers par-dessus les soupières et les douzaines d'assiettes en terre de pipe, faisait fermer la grille du jardin pour empêcher le moineau de se sauver, et laissait enlever M"® Duval, et, pour se punir de ses crimes, buvait à tire-larigot le bon vin du Médoc sur lequel Duval, son maître, avait par prudence placé un écriteau portant le mot ; Poison !
Sur ces planches illustres avait passé le grand Potier, Potier, le plus parfait comédien que nos pères aient connu, un talent fait d'esprit, de naïveté, de justesse, d'étrangeté et de sensibilité, et qui faisait rire et pleurer avec des riens, car ô douce enfance des temps fabuleux ! Potier, pour faire courir tout Paris, se contentait souvent d'un rôle de trente lignes.
Il ne m'a pas été donné de voir cet acteur admirable, mais j'ai pu encore voir mille et mille fois la grande troupe de Mathias C Invalide y de la Canaille y des Saltimbanques et de vingt autres farces assaisonnées au bon gros sel gaulois, comme ces chefsd'œuvre qui se nomment les Trois Epiciers et le Thé de Madame Giboii,
Il y avait, parmi cette troupe vraiment héroïque, Cazot, doué d'une bonhomie surnaturelle, et Vernet, sur lequel on écrirait tout un livre. Il parlait si juste (allez chercher cela aujourd'hui) qu'aux répétitions il émouvait ou faisait rire ses camarades, pour qui l'illusion était complète, en dépit de l'habit de ville, de la salle noire et du quinquet fumeux. Pour l'art de se grimer, il le poussait jusqu'à la plus délirante invraisemblance, car beau comme un Antinoiis, il se composait parfois des têtes hideuses, en effaçant sa bouche et ses yeux réels, et en se peignant à travers le visage des yeux et des lèvres chimériques. Un soir de première représentation, lorsqu'il descendit au foyer grimé en vieux portier, avec une bouche en coup de sabre, qui coupait la joue, et dont la moitié était peinte, tandis que l'autre moitié appartenait à sa bouche réelle, il ne fut reconnu par personne des vieux comédiens qui jouaient à ses côtés depuis trente ans. Par un de ces phénomènes étranges, qui déconcertent la science, Vernet qui, devenu vieux, avait perdu toute volonté, toute force et toute intelligence, retrouvait tout cela en touchant les planches du théâtre, et il pouvait encore jouer, et très bien jouer, la comédie, quand il n'était plus capable de vivre !
On ne saurait oublier les deux duègnes du théâtre des Variétés, M'"® Vautrin, excentrique jusqu'au délire, et surtout la gaie, amusante et réjouissante Flore. Telle qu'elle était, avec son sourire boa en-