‹ CritiquesChapitre 27 sur 99 · L ANCIEN THÉÂTRE DES VARIÉTÉS ^S · texte numérisé non relu

L ANCIEN THÉÂTRE DES VARIÉTÉS ^S

fant et son embonpoint grotesque, elle avait gardé ce quelque chose d'indélébile qui reste après le charme, chez les femmes qui ont été belles, heureuses, charmantes et ardemment adorées. En effet, elle avait été, au temps de sa jeunesse, l'hôtesse, la compagne, la meilleure amie des chansonniers qui travaillaient pour les Variétés, et comme ils ne voulaient pas accepter son dîner tous les jours, elle avait fondé pour eux, au prix de cinq francs, une table d'hôte, où elle leur donnait des ortolans et des truffes, et des fraises par jattes en plein hiver !

J'ai gardé pour la fin le nom du bon Odry, qui mourut maire de son village et couronné d'une chevelure de neige. L'incommensurable faculté qu'il eut de faire naître le rire, avec sa diction à la fois si vraie et parfaitement idéale, et avec ce nez étrange, relevé, retroussé, on voudcait pouvoir dire « échevelé » qui s'élançait vers le ciel, comme celui du père Aubry aspirait à la tombe, ne fut pas sa qualité la plus étonnante ; car, seul entre tous les comédiens qui ont jamais existé, Odry eut le privilège de parler directement au public, comme un chœur antique, et de lui dire ce qu'il voulait. Si le théâtre avait besoin d'un intermède, Odry venait, accompagné d'un comparse portant un carré de toile sur lequel était peint grossièrement n'importe quel rébus imbécile, et dans un discours fou, pompeux, désordonné, fulgurant, facétieux, extasié, lyrique et coupé surtout d'incidences, auprès desquelles celles de pindare ne sont rien, il improvisait l'explication

(lu rébus. Alors la salle haletait, mugissait, se tordait de rire, trépignait de joie et croulait sous les applaudissements. Mais comment jamais donner ridée de ce geste ou de ce tic surhumain, par lequel Odry semblait vouloir faire envoler son nez et le clouer au front des cieux !

A l'époque où florissaient ces grands bouffons, j'étais écolier à Paris, tandis que mes parents habitaient la province, et il m'arrîva d'être souvent conduit aux Variétés par un vieux professeur de grec, qui m'avait pris en amitié. Ce grand helléniste inconnu, nourri d'Aristophane, estimait qu'une bonne farce vaut mieux qu'une mauvaise comédie grave, et il adorait le théâtre des savetiers et des harangères. Cependant, chaque fois que nous y allions, il regardait avec ennui la ridicule lyre de plâtre, entourée de lauriers de plâtre, qui est insérée dans le fronton. « Il faudrait détruire cette lyre, me disait-il, car elle portera malheur au théâtre des Variétés, et la lyre outragée se vengera cruellement. » Et moi, enfant, je m'étonnais, lui demandant comment cela pourrait se faire, et quelle influence pourrait avoir la lyre sur des farceurs qui, par leur infinité même, . échappaient à son pouvoir .

Mais le vieil Argien me répondait que toute création des arts a son influence nécessaire et fatale, et qu'on ne touche pas en vain aux symboles aimés des dieux. Il mourut cependant ; moi, je grandis, je vieillis, tressant, au hasard, des rimes inutiles. Je vis passer sur le théâtre des Variétés Jenny Colon,

l'ancien théâtre des variétés 75

la plus charmante femme qui fut jamais, une grAcé à la voix de rossignol, Frederick inspiré, Bouffe, Déjazet, ténue et spirituelle comme la reine Mab, et je ne comprenais toujours pas quand et comment viendrait la vengeance de la lyre. Je Tai compris, vieux poète au front chauve, lorsque au milieu de comédiens frappés d'une tristesse mortelle, j*âi entendu une jeune femme au rire effronté usurper le nom sacré d'Hélène!

Mais ne reparlons plus jamais de la Belle Hélène » et de tout Tabominable carnaval de l'opérette ! Coïïime dit dans les salons M. Dupont- Vernon : (( Madame se meurt, Madame est morte ! » et les Cent Vierges mènent son char funèbre tintinnabulant de grelots et de sonnettes !

a décembre 1873

A quelle époque a été composée la farce de Maître Pathelin, et quel en est l'auteur? M. Charles Magnin affirme que la farce a dû être composée et * jouée vers i384 ; au contraire, M. Génin pense que la scène se passe sous le règne du roi Jean, vers i356, mais que la représentation a dû avoir lieu seulement un siècle plus tard, vers i46o.

M. Magnin, n'admettant pas que Faction se passe sous le règne du roi Jean, objecte que dans la farce de Maître Pierre Palhelin, il est question d'écus couronnés, et que Técu couronné n'a commencé à être frappé que sous Charles VI. Génin répond à cela que lorsque Agnelet dit à Pathelin, en le priant de se charger de sa cause :

Je ne vous paieray point en solz, ^lais en bel or à la couronne,

il ne s'ensuit pas qu'Agnelet veuille parler de l'écu couronné , puisqu'àvant cet écu couronné de Charles VI, les deniers d'or de Charles IV et de Philippe VI, gravés dans du Cange, portaient également une couronne, Enfln il se refuse à admettre

MAlThE t>ATHELlN 77

que la représentation de Maître Pierre Pathelin ait pu avoir lieu en i384, par l'excellente raison qu'en i38/i, ainsi que l'établissent Sainte-Foix, des Essarts, les frères Parfait et le chevalier de Mouhy, il n'y avait pas de représentations dramatiques en France. Et lorsqu'il s'agit de désigner l'auteur, même incertitude. Le bibliophile Jacob tient pour Pierre Blanchet, et Génin pour Antoine de la Sale, auteur du Petit Jehan de Saintré ; on a nommé les deux poètes du Roman de la Rose, Guillaume de Lorris et Jehan de Meung, et aussi François Villon et Pierre Gringoire.

Mon humble opinion de rimeurest que, sur l'une et l'autre de ces questions, les savants n'ont pas trouvé la vérité, parce que la vérité qu'on aurait pu trouver n'existait pas : j'entends la vérité absolue. En un mot, je pense qu'absolument parlant, personne n'a été l'auteur de la farce de Maître Pierre Pathelin, et qu'il n'y a pas d'époque où elle ait été représentée pour la première fois. Il en est de la farce comme de l'épopée : on est sûr de se tromper lorsqu'on se figure l'une ou l'autre, Iliade et Chanson de Roland ou Farce de Pathelin y composée et écrite sur du papier avec une plume, par un littérateur assis devant son bureau. Ce n'est pas ainsi que naissent ces œuvres mystérieuses et surnaturelles de . la Muse, couronnée de lauriers ou couronnée de raisins, qui garde le secret de leur éclosîon et de leur naissance. Leur caractère principal, farce ou épopée, c'est qu'elles ont un auteur col-

78 FEL1LLET0>S

lectif : le Peuple, qui ici célèbre ses grandeurs et là se venge de ses maîtres ; mais qu'elles naissent et grandissent semées par le vent du ciel, comme les chênes des forêts et comme les églantiers sauvages. La farce, ou comédie satirique, car c'est tout un, revanche et vengeance du pauvre et de l'opprimé , du gueux sans coiffe et sans semelle, du bohémieti qui n'a ni sou ni maille, contre tous ceux qu'enrichit son labeur et qui vivent de sa moelle, contre tous ses maîtres et contre tous ses tyrans, contre le seigneur, contre le prêtre, contre le marchand, contre le médecin, contre l'avocat, naît pour la première fois à la moisson ou à la vendange, ou devant l'établi de l'ouvrier, sous la forme d'une vive et sanglante épigramme ; et de là 1 epigramme ailée, au labeur, aux champs, à la cuisine où brillent les chaudrons d'airain, à la veillée où brûlent les clienevottes, voltigeant sur les lèvres des hommes et sur les bouches des bonnes commères gauloises, s'étend, se développe, devient dialogue, puis scène, puis farce, en faisant toujours la boule de neige. Beaumarchais expliquerait comment dans une tirade qui serait le pendant de son grand air de la Calomnie ! Enfin, devenue comédie, elle monte sur le tréteau avec le bateleur, avec le G il le errant, avec les bouffons de grand chemin, qui par tradition se la transmettent les uns aux autres ; et là encore, de chariot en chariot, elle fait la boule de neige, s'augmentant, s'embcUissant, s'armant à nouveau et sans relâche de tout Ce que lui ajoutent l'imagination

MAITRE PAT H ELI ?î 79

des comédiens errants et celle des spectateurs mille fois renouvelés, sur les routes, dans les granges et dans les cours d'hôtellerie aux balcons de bois. Cependant, quand une farce est devenue si riche en belles inventions, en lazzi, en bons mots et en amusants jeux de scène qu'on craint que la tradition ne s'en perde ou n'en laisse échapper quelque chose dé. ses mains mal fermées, alors un poète, un bon faiseur de rythmes sorti du peuple et sachant le secret de ces rimes nettes, sonores, savamment équivoquées et accouplées' qui tiennent la pensée captive dans un lien d'airain, sert de secrétaire à l'imagination populaire et fixe ce qu'elle a trouvé pour exprimer ses haines, ses rancunes et son immortelle joie.

Ainsi est née certainement la Farce de Palhelin, véritable modèle du genre, car dans une farce si bien conçue et combinée, il y a plus d'unité que dans la plus belle des tragédies où parfois se glisse un personnage qui, à force de pureté et d'innocence, échappe à la fureur des dieux ; tandis que dans notre farce, tous les personnages, incarnations variées et diverses de la perversité humaine, font du monde moral la contre-partie exacte et rigoureuse du monde physique, où, des plus grands aux plus petits, tous les animaux, s'entre-dévorent et ne vivent que de meurtre, de tuerie et de carnage.

« L'œuvre saillante du xv'' siècle, dit M. Michelet dans son introduction à la Renaissance, la forte et vive formule qui le révèle tout entier, le presse de

8o F*ËUlLLËTONS

part en part, c'est la Farce de Pathelifiy publiée tout récemment par le très habile éditeur qui déjà nous avait donné le Chant de Roland, Le critique, d'une main sûre, a touché le premier et le dernier monument du moyen âge ; celui-ci, non moins important, non moins expressif, fait pour un âge de fripons — « Pathelin » en est le « Roland » — la Marseillaise du vol. L'avocat dupe le marchand, le renvoie payé de grimaces, de la farce sacrilège d'une agonie bien jouée. Mais lui-même, le fin et l'habile, il est dupé par le simple des simples, le bon, l'ignorant Agnelet, pauvre berger qui le paye d'une monnaie analogue, parlant comme ses moutons, bêlant dès qu'il s'agit d'argent, et ne sachant dire que bée ! Noble enseignement mutuel de la bourgeoisie au peuple. Celui-ci n'est pas si grossier que sur ces modèles honorables de l'avocat, du marchand, il ne puisse devenir escroc. »

Certes, toute analyse de Maître Pathelin serait froide auprès de celle-là que le grand historien a si magistralement ébauchée en quelques lignes ; et toutefois on pourrait chicaner M. Michelet sur Tépithète de « bon » qu'il donne à Agnelet. Agnelet volant son maître le voleur, n'est pas plus méchant, et n'est pas non plus meilleur qu'un pou occupé à manger un lion. Les personnages de la Farce sont des individus appartenant à l'espèce variée de l'animal homme et appliquant à la vie sociale leurs instincts féroces : leur morale consiste à manger les autres le

MAITRE PATHELÏN

plus qu'ils peuvent, et à reculer le plus longtemps qu'ils peuvent le moment où ils doivent eux-mêmes être mangés.

Que ce soit Antoine de la Sale ou Pierre Blanchet, la Farce de Paihelin avait trouvé, au xv® siècle, pour secrétaire, un merveilleux rimeur et rythmeur.

2^ juillet 1870

L'un des bas-reliefs géants que Rude a sculptes pour Tare de triomphe de l'Etoile représente deminus ou vêtus d'un costume antique purement idéal de tout jeunes gens et des vieillards s'élançant d'une âme enivrée vers la frontière, à l'heure suprême où la patrie a besoin de ses derniers enfants ^ Dans l'air, au-dessus d'eux, cuirassée, le front couvert d'un casque horrible, laissant le vent tordre sa robe irritée, agitant ses vastes ailes sombres, élevant ses bras et son glaive, exhalant de sa bouche grande ouverte, comme la gueule d'un canon, un hymne, un chant, un cri formidable dont le bruit de tonnerre va ébranler le monde, une guerrière, une furie, une déesse envolée dans un mouvement fulgurant, les guide à la fois et les suit vers la mêlée grondante où ils réaliseront d«s sacrifices jusqu'alors inconnus et des exploits plus surhumains que ceux des fabuleuses Iliades.

Cette page, dont les lettres sont des colosses, écrite par un Michel-Ange nouveau pour les siècles à venir, se nomme le Chant du Départ, et, en effet, elle anime dans une action épique les vieillards et

I . Ecrit à propos do la Marseillaise qui vonait d'être autorisée et qu'on chantait sur tous les théâtres.

les jeunes hommes qu*a fait parler le chant de Joseph Chénier ; mais, évidemment, le statuaire, par une hardie synthèse, a mêlé dans son œuvre les deux hymnes qui, à jamais, seront le double cri de la France trahie ou menacée, et la divine guerrière envolée, qui plane sur le groupe fraternel des héros, est bien la rude, la sainte, l'invincible Marseillaise. C'est elle, et elle ne sera jamais mieux exprimée que par cette figure d'une beauté toute moderne, mais qu'anime la farouche vertu de Sparte et qui porte sur son front le casque de la déesse guerrière en qui les Grecs voyaient la Sagesse du grand ordonnateur et l'éclat de la foudre qui rassérène les hauteurs du ciel .

Le sculpteur l'a faite déesse et il a eu raison ; en effet, dans la naissance de la plus belle Ode qui jamais entraînera derrière elle des foules dévorées d'amour, transfigurées par l'héroïque joie du sacrifice, rien n'est ordinaire, logique, vrai au pied de la lettre ; au contraire, toutes les circonstances de ce mystérieux enfantement sont marquées du signe de l'extraordinaire et du surnaturel. D'un front humain doit jaillir, comme l'Athénè terrifiante aux yeux clairs, une Ode qui mettra la joie au cœur de quatorze armées s'en allant pieds nus et sans pain vers les luttes sacrées, et qui gardera à travers les générations renaissantes le privilège inouï de ressusciter toujours les mômes prodiges et les mômes transports qu'a fait naître son premier battement d'ailes la première fois qu'elle s'est élancée, âme d'un

peuple et triomphante déjà dans la lumière. Or, qui sera choisi pour être le prédestiné par qui naîtra le chant impérissable? Un grand homme, un génie à la voix d*or, enchanteur des foules, marqué au front du signe divin comme furent jadis les Tyrtée et les Pindare, comme seront plus tard les Hugo, les Musset et les Lamartine ? Non, en avril 1792, après la journée même où la guerre a été déclarée, dans une nuit d'insomnie, un capitaine en garnison à Strasbourg, Tobscur Claude-Joseph Rouget de Lisle, compose le Chant de tarmée du Hhin, qui, parvenu à Marseille par un journal rédigé sous les auspices de Diétrich, deviendra au 10 août, à Tattaque des Tuileries, VHymne des Marseillais^ et qui, on ne sait où ni par qui, sera baptisé de son véritable nom : la Marseillaise, Ne semble-t-il pas que, dès ce jour-là le poète du Chant de tarmée du Rhin devait devenir T idole de la France entière ? Mais un tel destin eût troublé trop violemment Tordre qui veut que tout vrai poète soit longtemps et souvent méconnu : aussi les choses se passèrentelles tout autrement.

En parlant du chant qu'il venait d'écrire, Rouget de Lisle dit lui-même :

(( Lorsqu'il fit son explosion, quelques mois après, j'étais errant en Alsace sous le poids d'une destitution encourue à Huningue pour avoir refusé d'adhérer à la catastrophe du 10 août, et poursuivi par la proscription immédiate qui, l'année suivante, dès le commencement de la Terreur, me jeta dans les prî-

sons de Robespierre, d'où je ne sortis qu'après le 9 thermidor. »

L'auteur de la Marseillaise incarcéré pour cause d'incivisme ! N'y a-t-il pas là une de ces contradictions de la réalité qui arrivent au comique le plus douloureux, et qui prouvent surabondamment que les inventions des mauvais écrivains ne jouissent pas seules du privilège d'être absurdes ?

Que le capitaine démissionnaire Rouget de Lisle, à qui le Directoire refusait Thonneur de reprendre du service, en ail été réduit à devenir agent commercial et accrédité auprès du gouvernement français par l'ambassade de la république bâta ve, puis gérant d'une entreprise pour la fourniture de l'armée, puis ensuite, ce qui est bien pis, traducteur, musicien et poète obscur ; qu'il ait du enfin, après i83o, aux sollicitations réitérées de Déranger les deux pensions de mille francs chacune qui lui accordèrent si tardivement M. de Montalivet et M. d'A.rgout, c'est ce qui importe peu ; ce qui semble inouï et ce qui est vrai pourtant, c'est qu'avant sa nuit d'avril 1792, il n'avait jamais été Rouget de Lisle, et qu'il ne fut jamais plus Rouget de Lisle après cette nuit-là. Pareil à Anchise, qui, sur l'Ida, avait tenu dans ses bras sans la connaître la terrible Cypris, sans doute, lorsqu'il s'éveilla, il vit comme lui sa compagne, la déesse Inspiration, devenue géante, toucher de son front le haut de la demeure 011 il l'avait reçue, et fut épouvanté. A lui aussi, elle aurait pu dire comme au héros: « Si tu dis la vérité, si tu te vantes

comme un insensé de t'être uni d'amour à Cythérée à la belle couronne, Zeus irrité te frappera de la blanche foudre. » Rouget de Lisle n*eut pas le bonheur d'être frappé de la foudre, et si on ne retrouve rien de lui dans les Cinquante chants français composés sur des paroles de différents auteurs, comment le chercher surtout dans l'auteur de Jacqiiot ou l'école des mères, opéra-comique, de la fable intitulée les Oies, de Henri IV, romance chevaleresque, de Bayard en Bresse, d'Almauzor et Selim, d* Adélaïde de Falsingue et de Macbeth en vers libres ? Après lui avoir versé le rouge nectar dans la coupe d'Hercule, les dieux lui jouèrent ce mauvais tour de ne pas l'emporter dans les cieux, de le rendre à la vie vulgaire de la bourgeoisie, et de faire de lui ce qu'il y a de moins grandiose au monde, un homme de lettres qui ne s'élève pas au-dessus de l'ordinaire.

Le Rouget de Lisle inspiré, échevelé, à la lèvre souriante d'espérance, aux yeux clairs et pleins de flamme, que le statuaire David nous montre dans son médaillon admirable, n'a existé que pendant une nuit, que pendant quelques heures ; mais le reflet éblouissant de ces quelques heures suffira pour éclairer son noble visage d'une lumière intense et divine tant que le nom de France signifiera quel-

que chose pour une oreille humaine. Même aux jours triomphants de la République, les contemporains de Rouget de Lisle, admirateurs enthousiastes de la

Marseillaise, ne connaissaient pas, ne voulaient pas connaître ses autres chants patriotiques.

Je lis au Moniteur, dans le compte rendu de la séance du i8 juillet 1796 :

« Jean Debry. — Je demande que le nom de l'auteur de Vhymnc des Marseillais, Rouget de Lille (sic) y soit honorablement inscrit au proccs-verbal d'aujourd'hui. Cet excellent patriote fut incarcéré six mois sous la tyrannie de Robespierre, tandis que le chant dont il avait composé les paroles et la musique conduisait nos frères à la victoire.

« Charles-Delacroix. — Rouget de Lille {sic) a fait une autre ode à la liberté, qui ne dément pas la première , je demande qu'elle soit chantée dans la prochaine fête publique.

« Cette proposition est renvoyée au comité d'instruction, et celle de Jean Debry est adoptée. »

Les comités d'instruction du décadi 3o messidor de l'an III ressemblaient sans doute aux commissions d'aujourd'hui ; ils servaient surtout à s'occuper des choses qui ne doivent pas être faites. Et la postérité a hérité de leur indifférence pour toutes les œuvres de l'auteur de la Marseillaise qui ne sont pas la Marseillaise, Qui se souvient aujourd'hui que le fameux refrain :

Mourons pour la patrie !

C'est le sort le plus beau, le plus digne d

'envie !

est le refrain de Roland à Roncevaux, chant dont Rouget de Lisle a composé les paroles et la musique? Je ne serais même pas éloigné de croire qu'Alexandre Dumas se figure sérieusement qu'il l'a inventé, ce qui, d'ailleurs, ne prouverait pas

beaucoup en faveur de son génie poétique, dans un temps où l'étude du xvi" siècle et l'œuvre des grands lyriques modernes nous ont appris que la versification française n'existe pas sans la rime. Ce n'est que symboliquement et par manière d'ironie que Musset se représente dans Mardoche comme faisant rimer « idée » avec « fâchée »: il n'eut pas accouplé ces deux mots incolores et sourds dans son Rhin allemand^ dont la rime éclate comme la foudre et mugit comme le cri du clairon !

J'ai dit que dans la genèse de la Marseillaise , tout est surnaturel : ce qu'il y a en elle de vraiment mystérieux, c'est qu'elle est une ame, un être, existant (ceci n'est pas un paradoxe) indépendamment de sa forme matérielle et visible, indépendamment, pour ainsi dire, de ses paroles et même de sa musique. En supposant qu'on put détruire, effacer des livres, supprimer dans nos mémoires, se.s notes, ses accords, ses combinaisons de mots, il resterait toujours un être qui a été créé, qui ne peut pas mourir, qui enflamme nos esprits et nos âmes, qui nous entraîne ivres de joie aux batailles généreuses et qui est la Marseillaise !

Quant à la Marseillaise réelle, envisagée dans son sens propre et matériel, où est-elle et comment la saisir P On se rappelle la polémique engagée pour soutenir que la musique de notre hymne existait longtemps avant que Rouget de Lisle n'y appliquât ses paroles, et il fut facile de voir que le savant critique par qui cette opinion avait été défendue se

rétracta et céda de guerre las, en grande partie pour ne pas irriter de pieuses susceptibilités.

La légende veut qu'une des strophes de la Marseillaise, la prosopopée des enfants :

Nous entrerons dans la carrière Quand nos aînés n'y seront plus ; Nous y trouverons leur poussière Et les restes de leurs vertus,

ait été écrite par Marie -Joseph Chénier et non par Rouget de Lisle ^ Rien de moins prouvé que la première de ces deux allégations ; mais d'ailleurs qu'importe? Rouget de Lisle ne sétait diminué en rien aux yeux de la postérité quand même il serait démontré qu'il n'a fait qu'approprier une musique existant déjà, et que sa dernière strophe appartient à Joseph Chénier. Il ne serait nullement diminué encore, et l'éclat de sa gloire ne serait pas obscurci, lors même que les strophes de la Marseillaise contiendraient beaucoup de vers incompréhensibles et cacophoniques, tels que ceux-ci :

Grand Dieu I par des mains enchaînées Nos fronts sous le joug se ploieraient I

C'est ainsi que toutes les objections de la science et de la critique moderne contre les faits dont se compose l'existence réelle d'Homère ou du Christ

I. Suivant une autre leçon, le couplet des jeunes gens aurait été ajoute par l'abbé Pessonneaux, professeur au lycée de Vienne. (N. de l'éd.)

go FEUILLETONS

ne sauraient rien être à leur existence immatérielle et divine. De même, divinisés par l'Histoire, parles prodiges qu'elle a enfantes, par Fattenle des miracles qu'elle fera encore et par la taille géante qu'elle a dans notre pensée, la Marseillaise vil d'une existence extra-humaine, et quand on compare Rouget de Lisle à Tyrtée on ne le met pas assez haut. Comme, lors de sa mission, Jeanne d'Arc a personnifié tout un peuple, il y a eu et il y aura encore des moments où le battement du cœur de Rouget de Lisle a été et sera le battement du cœur de toute la grande Humanité I

Il y a — qui ne le comprend i^ — autant de manières d'interpréter la Marseillaise qu'il y a de manières de sentir, de se passionner et de s'exalter avec la foule. M"* Rachel a chanté pour la première fois l'Hymne de la France le 6 mars 1847, après le quatrième acte à*IIorace. Evitant toute mise en scène, ayant refusé autour d'elle la présence d'une foule factice qui, nécessairement restreinte, diminue et rétrécit d'autant l'idée de foule innombrable qui s'éveille en nous dès que retentissent les premiers accords de la Marseillaise, bien seule pour que la France entière fût avec elle, blanche, svelte, inspirée, non pas costumée en romaine, mais couverte de cenoble vêtement idéal que les anciens donnèrent à leurs déesses et à leurs statues, M'^^ Rachel ne voulut rien matérialiser ; elle fut l'oDE elle-même de Rouget de Lisle, telle qu'elle

s'est élancée du front du poète et telle qu'elle s'élance de nos âmes. Ce n'était pas une femme qui disait un chant, c'était le chant devenu femme, déesse et muse, et, comme s'il eût éclaté sur une lyre, frémissant sur les invisibles cordes sonores que nous avons en nous. A l'invocation, par un grand élan religieux, Rachel s'agenouillait, en saisissant un drapeau dont on avait eu soin de supprimer presque toute la partie de la hampe que ne couvre pas l'étoffe (détail de mise en scène indispensable, que toutes les chanteuses de la Marseillaise ont le tort de négliger), et de la sorte, elle pouvait , en l'appuyant par terre, s'envelopper tout entière dans ses immenses plis de neige, de pourpre et d'azur ; sa tête seule, jeune et charmante comme une grande fleur terrible, jaillissait • de l'étoffe sacrée, et c'est comme dans les splendeurs d'une transfiguration de martyre ou d'apothéose qu'elle chantait la grande strophe : Amour sacré de la pairie ! A ce moment-là, il n'y avait plus de tragédienne, d'actrice ; il nous semblait à tous, malgré le profond silence avec lequel on écoutait Rachel, que la strophe géante était sortie, non pas de sa poitrine seulement, mais de toutes nos poitrines.

M"® Rachel faisait du drapeau le seul usage possible ; toutes les autres actrices en sont embarrassées parce qu'elles se servent d'un drapeau auquel on a laissé sa longue hampe nue, ce qui lui donne un aspect ridicule et le rend à la fois trop lourd et impossible à manœuvrer sur un théâtre ; de la

92 FEUlLLETO:Vs

sorte on ne peut le tenir, Taglter et s'en envelopper sans avoir l'air de jouer la scène du drapeau dans le mimodrame du Siège de Saragosse ! Devenu ainsi un gênant accessoire, parce qu'on n'a pas suivi l'ingénieuse et raisonnable tradition de jVr'® Rachel, le drapeau a beaucoup gêné et embarrassé M'"® Sass aussi bien que Thérésa.

A propos de ce même drapeau, je ne parle pas de M*"® Bordas, qui dans tous ses chants sur la Pologne, en abuse, s'en enveloppe du premier couplet au dernier, et démeure dedans comme dans une robe de chambre. Cependant ne vous arrêtez ni à son mauvais goût, ni à son costume de saltimbanque ; elle a des cris trouvés, des violences vraiment lyriques et parfois dans son œil tranquille, étonné et terrible passe vaguement quelque chose qui ressemble à un éclair de génie.

C'est devant le décor d'une place de village, où près de l'église sont groupés des hommes du peuple, des soldats, des enfants, des femmes, que Thérésa paraît en femme du peuple de 1792, avec une jupe brune, le fichu, le bonnet à rubans et à cocarde tricolore. Placée à un point de vue tout différent de celui de M^^'' Rachel, mais aussi vrai, elle est l'épouse, la mère, la citoyenne qui donne à la patrie le sang de son époux et le sang de son fils, c'est-à-dire tout son propre sang jusqu'à la dernière goutte, et enflamme la foule qui l'écoute par l'ardeur de son généreux sacrifice. Il y a dans Thérésa, — qui pourrait en douter aujourd'hui ? — une

LA MARSEILLAISE gS

vraie, une émouvante actrice. Le premier soir, elle était émue à en mourir, tant mieux 1 il n'y a que les imbéciles qui n'ont pas peur au moment de jouer ces grandes parties. — M™® Marie Sass, la grande cantatrice, était émue aussi, et n'en a pas moins dit la Marseillaise en grande cantatrice. Elle personnifie, elle, non pas TOde frémissante, non pas la femme du peuple qui vient donner son cœur et sa chair, mais la Patrie elle-même, sereine et joyeuse même à l'heure du combat, parce qu'elle est sûre de sa force et parce qu'elle se sait immortelle. — Quant à M""® Kaiser, du café de l'Horloge, elle dit tous les couplets sans rien nuancer et ne donne à la Marseillaise que sa belle voix. Eh bien ! c'est quelque chose ; on y entend gronder le canon et la foudre I — Je n'ai pu entendre M"® Agar ; mais ne sais-je pas qu'on a dû voir briller sur son front ému le double rayon de la beauté et de la poésie ?

33 août 1870

Si riches en hommes de génie, que cette richesse même nous rend ingrats envers eux, nous avions oublié la Marseillaise de Berlioz, au moment où devant la Patrie menacée le chant âpre et furieux de Rouget de Lislé s'échappa de toutes les poitrines. C'est un Anglais, M. Strange, venu à Paris pour nous montrer la troupe de l'Alhambra de Londres,

qui nous a rendu ce chef-d'œuvre d'harmonie et d'orchestration. Quelle puissance dans l'emploi des instruments, qui tous deviennent une des voix de l'Ode, et en font saillir le dessin mélodique avec une telle énergie qu'en l'écoutant il semblait que nous entendions le chant sacré pour la première fois !

On n'en a pas encore fini avec le sot préjugé qui représentait Berlioz comme un musicien bruyant, de même que le suave harmoniste Delacroix a été si longtemps accusé d'employer des tons violents et que le divin Shakespeare a été appelé : « un sauvage ivre ». On admire au contraire combien la Marseillaise de Berlioz est peu bruyante et comme elle triomphe dans la sérénité et dans l'apaisement de la joie héroïque : on dirait que c'est la voix d'or de la Patrie elle-même qui célèbre le mépris de la mort et rineffable volupté du sacrifice avec le calme héroïsme des dieux.

Dans le récit d'un épisode de la révolution de i83o, où lui-même il chanta la Marseillaise en compagnie d'hommes du peuple, à la fenêtre d'une mercière, Berlioz dit dans ses curieux Mémoires : « Je m^étais rappelé que je venais d'arranger le chant de Rouget de Lisle à grand orchestre et à double chœur, et qu'au lieu de ces mots ténors, basses, j'avais écrit à la tablature de la partition: ^(.Tout ce qui a une voix, un cœur et du sang dans les veines. » Rouget de Lisle, pour remercier le grand compositeur qui lui avait dédié son travail, lui écrivit une lettre des plus cordiales par laquelle il l'invitait à venir dîner

LA MARSEILLAISE q5 ^.

à son ermitage de Choisy. Il voulait même offrir à Berlioz un livret qu'il avait écrit sur VOlhello, de Shakespeare, et certes ce n'aurait pas été une médiocre attraction de voir sur l'affiche de l'Opéra ces mots magiques : paroles de Rouget de Liste, musique de Berlioz ! Mais le rendez- vous pris dut être ajourné, Berlioz partant le lendemain pour l'Italie ; les deux grands hommes ne se rencontrèrent pas et moururent sans s'être jamais vus. C'est l'éternelle histoire de la vie qui se traîne sur un si petit espace et qui s'achève pourtant sans que nous ayons pu rencontrer les plus chers êtres dont les âmes sont unies aux nôtres par des liens fraternels.

Un jeune homme, M. Rives, qui disait les « soli » de la Marseillaise, a mieux interprété, à coup sûr. la grande chanson que nous ne l'avions entendu interpréter depuis longtemps. Comme le veut Berlioz, il a une voix, un cœur et du sang dans les veines. C'est avec une mâle douleur des injures souffertes, et aussi avec un furieux appétit des revanches à prendre, avec un invincible élan de flamme qu'il a donné leur vol aux strophes impatientes et fiévreuses dont les ailes frémissent, chargées de nos vœux, de nos désespoirs et de nos colères. J'ai surtout admiré le sentiment viril, douloureux et résolu à la fois qu'il a donné au vers célèbre : « Liberté, liberté chérie ! » que les actrices ont le tort de prononcer amoureusement, avec l'expression d'une tendresse mignarde qui ne saurait convenir à un tel mâle et sérieux amour. Mince, pâle, maigre, d'une laideur vivante

et spirituelle, véritable enfant de Paris an\ yeux de feu, a«[ile et vif dans son uniforme de garde mobile qui flotte sur sa poitrine, il semblait, lui, avoir dans ses prunelles la vision de tous ces héros obscurs tombés dans nos dernières batailles...

a5 juin iS^Q

Esprit mobile et enthousiaste, facilement accessible à toutes les séductions qui ont l'apparence du bon et du beau, toujours en quête delà vérité et toujours retenu à son insu dans les guirlandes fleuries de quelque paradoxe, sans force réelle pour résister aux entraînements de la popularité, M. Eugène Suc a obéi sans s'en douter à toutes les influences littéraires qui l'environnaient ; il a été le martyr de ces modes poétiques imposées par quelques hommes de génie aux écrivains de second ordre. Ainsi le caprice de Brummel ou de lady Blessington a tyrannisé dans leur parure les orgueilleux de tout un siècle.

3o juillet 1849

Alexandre Dumas, si souvent critiqué, et presque toujours très justement, possède au milieu de tous ses défauts la plus grande qualité du poète et du comédien: il est sympathique, et j'entends par là qu'il ne saurait être en face d'une foule sans qu'un lien quelconque s'établisse entre la foule et lui. Et croyez-le bien, c'est là un don tout à fait distinct du talent et du génie, et que la nature donne aux hommes privilégiés qu'elle destine à être heureux.

lOO FIGURES

Tel comédien entre en scène, et avant qu'il ait dit un mot ou fait un signe, la foule est déjà suspendue à ses lèvres, tandis que tel autre aura eu besoin que toute sa passion déborde de son âme comme d'une urne renversée, avant qu'une communication existe entre lui et ceux qui Técoutent.

Ainsi, voyez Frederick Lemaître. Il arrive, vieux, laid, disgracieux, ridiculement vêtu, il entre en scène gauchement et lourdement. Malgré cela, par un pressentiment inexplicable, le public sent en lui Thomme qui va tout à l'heure lui arracher des larmes et le tenir haletant sous son émotion amère. De la foule subjuguée s'échappe un sourd murmure ; elle ondoie comme un champ d'épis sous la brise ; Frederick reçoit le contre-coup de cette émotion que luimême a éveillée, les voiles se déchirent, la langue se délie, un souffle passe dans sa chevelure, et c'est alors qu'il devient sublime. Tel est ce don de la sympathie dont nous avons vu si souvent les effets et qui nous étonne toujours comme un des plus merveilleux phénomènes de la vie.

Mais ce don heureux que la nature donne si souvent aux comédiens en mère prodigue et amoureuse, elle en est avare envers les poètes. Pour être sympathique, il faut, si je puis m'exprimer ainsi, posséder une âme et un esprit où tout soit hiimairiy car ainsi seulement on touche par tous les côtés à l'âme des autres hommes. Mais la plupart du temps, au contraire, les demi-dieux choisis pour exercer ce grand art de la poésie qui est le premier de tous, les poètes.

ALEXANDRE DUMAS lOI

ces rois, ces héros et ces martyrs, ont en eux Télément divin si développé aux dépens de l'élément humain qu'ils n*ont presque pas de points de contact avec la foule. Aussi les uns meurent désespérés comme Chatterton, les autres inconnus comme Ballanche. Alexandre Dumas, Tesprit le plus ingénieux, le plus fécond, le plus adroit de ce temps, doit peut-être sa fortune à ce qu'avec un immense génie d'observation, une imagination inventive et une prodigieuse dextérité pour s'approprier les idées courantes, il est incapable de tout lyrisme et répète avec la meilleure foi du monde les lieux communs poétiques que la conversation et les livres ont laissé tomber dans son souvenir. Je ne veux pas comparer Alexandre Dumas à M. Scribe ; il n*a mérité ni cette indignité ni cet excès d'honneur, et peut-être pourtant se touchent-ils par plus d'un point. Pour ne parler que de M. Scribe, voilà encore un grand inventeur, un homme habile, rusé, sympathique, dont les petites comédies ont charmé l'univers pendant trente ans, et qui, en fait de lyrisme, est assurément inférieur à M. Clairville. Je mets en fait qu'avec cette seule idée de mirliton : Mon Dieu ! si cest un songe, faites que je ne m'éveille pas ! M. Scribe a gagné plus de lo.ooo francs. Cette phrase, M. Scribe l'a écrite au moins trois cents fois (j'en appelle à lui-même), tant dans ses opéras que dans ses comédies. Eh bien I un poète qui aurait eu la pudeur d'éviter les lieux communs dans le lyrisme se serait cru forcé, pour gagner son argent, de trouver trois cents idées, dont les

deux tiers peut-être eussent blessé le public, comme fait toujours une idée neuve et originale la première fois qu'elle est exprimée, et peut-être serait-il mort à la peine.

Non pas que je fasse fi de ces heureux esprits qui ont le don de réfléchir seulement à ce qui les entoure, et le facile génie d'Alexandre Dumas n'a assurément pas de plus grand admirateur que moi. Je l'aime surtout parce que, comme invention, il ne relève que de lui-même, et que le monde fantastique où vivent ses héros est bien à lui comme Paris était au roi jadis 1 Dans cet heureux monde, tout le monde a vingt ans, tout le monde est jeune, entreprenant et amoureux ; on s'aime, on se prend, on se quitte, on se bat, on se tue et on est les meilleurs amis du monde. J'aime cette fantaisie aventureuse qui passe à travers l'histoire sans s'y meurtrir, et qui force tous les graves personnages des temps passés à sourire et à mentir comme elle !

Les romans historiques d'Alexandre Dumas, ce n'est ni de l'histoire, ni de la réalité, ni de la poésie, mais c'est quelque chose de charmant où, à défaut du reste, la personnalité de Fauteur est si complète, si vivante et si semblable à elle-même, qu'elle s'impose et se fait aimer avec autant de violence que, dans un autre genre, celle de M. Michelct pétrissant lui aussi l'histoire à son image.

Non seulement l'esprit, mais le sang même de l'auteur coule réellement dans les veines de ses personnages, ils sont faits de sa chair et vivent de sa

Page 1