MÉRY I
propre vie. Aussi, par un rare privilège, la foule reporte -t-elle sur ces personnages tout l'amour qu'elle a pour le poète de Monte-Cristo, et si Georges ou Amaury passaient sur le boulevard, tout le monde se mettrait aux fenêtres pour les voir passer, comme on s'y mettait pour voir passer Alexandre Dumas, et pour crier vivat sur son passage le jour de l'enterrement de M"® Mars.
8 octobre iS^Q
G... a élevé le sigisbéisme à des proportions épi- (jues '. La plus pudique de toutes les folles amoureuses n'est pas plus embarrassée en sa présence qu'elle ne l'est avec sa fille de chambre ou sa baigneuse. En cinq minutes, elle en fera devant lui cent fois plus qu'il n'en faudrait à Constantinople pour être cousue toute vive dans un sac, avec des crapauds et des serpents. Devant G... qui fume tranquillement son cigare, elle emprisonnera ses jambes nerveuses et fines dans ces bas de fil anglais qui semblent une nuée tissée et qui passeraient par une bague d'enfant. Devant lui, elle promènera le démêloir dans ses cheveux frémissants, et elle y entrera voluptueusement les blanches dents du peigne fin. Devant lui, elle fera revivre sous la brosse mignonne et forte à la
I. Ecrit à propos de IdiFarnesina, comédie en vers de Joseph Méry, représentée à l'Odéon.
, fois ses trente-deux dents déjà plus nettes et irréprochables que la corolle des lis, et elle découvrira tout entières ses gencives rougissantes et rosées. Elle cambrera devant lui ses beaux reins pour lacer son corset où sa poitrine respire à l'aise, ce corset bien coupé dans une toile qui vaut trente fois son pesant d'or, et que pressent à peine de souples et frêles baleines. Elle abandonnera aux regards de cet indifférent les plus idéales surprises de ses beautés. Elle lui laissera respirer cette saveur odorante qui émane, délicieuse, des bras, du sein et de la chevelure d'une femme saine de corps et d'âme. Elle lui livrera tout, la bottine, large, et pourtant si miraculeusement petite, qui s'ouvre avec une avidité passionnée pour engloutir un pied que rien n'a flétri ; les jarretières, qu'elle attache comme si c'étaient les bandelettes de TAmour dompté et désarmé ; les regards inquiets, les poses imprévues, les frissonnements d'épaules, tout jusqu'à ce divin mystère de l'éponge qui en se retirant épuisée pleure sur les fermes et pures blancheurs du corps transfiguré ! Incarnation sublime dont l'antiquité fit la jeune Aphrodite née du sang répandu et de Tonde écumante !
Qu'importe tout cela ? G... est l'ami intime, l'homme sans conséquence. Si même il lui faut au besoin l'aumône d'un petit brin d'amour, on la lui fera, sans retourner les yeux et sans cesser de sourire, et surtout, ce sera une chose oubliée la minute d'après, comme s'il y avait quinze jours passés.
Eh bien, — que M. Méry me pardonne ! — il m«
MÉRIMÉE Io5
semble que, chez la Muse, il joue précisément le même rôle que G... chez les courtisanes. La Muse l'aime assurément, comme un familier qui sait bien des secrets et qui a eu bien des complaisances ; mais, s'il vous plaît, à quel moment lui a-t elle pris la tête dans ses deux mains pour lui baiser les dents et les lèvres avec ses lèvres palpitantes d'amour ? Il y a quelque chose de plus triste pour un galant homme que de ne pas être aimé par une femme ou par une Muse, et ce quelque chose, c'est qu'elle vous aime à l'occasion, comme cela se trouve, par désœuvrement, un jour qu'il pleut, et sans être plus émue que si elle s'amusait avec sa camériste ou avec sa poupée. Cependant, ne donnons pas à ces frivolités dramatiques plus d'importance que ne leur en accorde M. Méry lui-même. A proposdeces comédies légères, il pense, j'en suis sûr, comme le Marseillais d'une historiette connue. Certes, elles ne sauraient être approuvées par la plus rigide morale poétique, mais entre amis, à la campagne, cela ne tire pas à conséquence, surtout le dimanche !
i8 mars i85o
Comme presque tous les grands écrivains de notre temps, M. Mérimée a été surtout admiré non pas pour les immenses qualités qu'il possède réellement, mais pour les qualités de convention qu'on lui prête.
... Le Carrosse du Saint-Sacremenl ressemble à toutes les comédies de M. Mérimée ; il n'y a qu'une scène, une scène admirable, vraie comme la vérité elle-même et peinte avec du sang. Avant lui, les peintres seuls avaient été ausssi cruels.
8 avril i85o
M. de Lamartine se trompe souvent, même en poésie, et cela à la grande satisfaction des sots et des impuissants qui ne se trompent jamais^. Souvent il tombe, mais d'un sommet sublime, et en Titan foudroyé. Si ses pas s'embarrassent et trébuchent contre un obstacle, c'est qu'il tenait ses regards levés vers les cieux et noyés dans l'azur. Ses fautes, ses erreurs, ses faiblesses même, ont un caractère élevé et grandiose qu'il faut admirer malgré tout; et, même quand son poème est vide, on y sent passer un souffle immense. Lyre d'or, qui même tourmentée par des doigts malhabiles, laisse échapper d'harmonieux sanglots, l'âme de ce poète s'accuse toujours divine, même en dépit de l'esprit qui la dirige. Les fils de Pindare sont pareils à des dompteurs de cavales fougueuses et échevelées ; en les voyant s'accrocher aux chevelures de ces monstres magnifiques, le bourgeois qui mène sans effort son âne à moitié