I. Ecrit au lendemain de la mort de Lamartine
LAMARTINE I OQ
sormais en dehors des temps, en dehors de l'histoire, car il fut non pas l'homme d'un pays et d'un temps, mais Tune de ces voix nécessaires et divines sans lesquelles l'humanité troublée eût hésité et perdu sa route. Et, comme le pauvre troupeau qui s'agite sur cette terre, la Nature aussi, dont il entendait si bien la plainte inapaisée, se rappellera à jamais le poète des Harmonies, tant la voix de ce héros d'amour fut intimement et profondément mêlée à ce que balbutie la terre en travail, à ce que soupire le désert des noirs feuillages, à ce que murmurent les océans et les fleurs, à ce que chantent mystérieusement les chœurs silencieux des étoiles.
En cette vivante chaîne de révélateurs, de chanteurs inspirés qui, depuis le commencement des âges, affirment la pensée divine et la revêtent de formes toujours renouvelées et toujours immortelles, il faut qu'on le sache bien et il faut le redire sans cesse, le rôle de chaque poète est nécessaire, fatal, tracé d'avance. Après le premier Empire, notre poésie française était tombée si bas, elle avait sombré dans une telle ineptie, elle s'était vautrée dans une telle platitude qu'il fallait, pour la ressusciter, un complet, un éclatant mirale. Elle devait renaître à nouveau, non d'un versificateur, d'un artiste, car de quel art se serait-il servi ? — tous étaient usés, abolis ou complètement oubliés, — mais d'un chanteur à la façon d'Orphée, directement inspiré par Dieu et par la Nature, capable d'éveiller l'âme humaine en lui parlant sa langue natale, aussi bien que d'attendrir les
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rochers et les tigres. Les grands rythmes du xvi® siècle, les immenses travaux des Ronsard, des du Bellay étaient plus oubliés chez nous que la langue sacrée de rinde ; quant à l'outil, déjà mauvais et insuffisant dès l'origine, avec lequel, à force de génie, les poètes du xv!!** siècle avaient pu façonner leurs œuvres impérissables, on sait ce qu'en avaient si vite fait les Andrieux et les Luce de Lancival ! Il fallait donc que tout fût créé de rien ; il fallait qu'un chant nouveau jaillît, par une grâce surnaturelle, comme l'eau vive et rafraîchissante avait jailli du rocher ! Plus tard, ce miracle une fois accompli, et quand les âmes violemment déchirées par ce cri d'amour seraient ouvertes de nouveau à la poésie, la Muse saurait bien, à son heure, susciter le forgeron, le statuaire, le grand ouvrier, à la fois Cellini et Michel- Ange, qui dans sa forge rougissante jetterait pêle-mêle, après les avoir tordus de sa main de géant, les métaux, les joyaux, tous les vieux symboles, rythmes, formes, glaives, diadèmes, tous les jouets de l'humanité, et, de l'airain en fusion, au milieu de la fumée et des flammes, pétrirait comme un dieu cette arme d'une nouvelle race de Titans, la prodigieuse Lyre moderne ! Mais, en attendant cette heure, quel être inconnu allait tirer* de soi un monde? Qui serait-il, cet envoyé prédestiné, marqué au front, qui, venu de la patrie céleste et y retournant, ne saurait rien, ne voudrait rien savoir d'un art abâtardi, et, dans son ignorance divine, n'aurait rien que l'instinct, rien que le don surnaturel, rien que l'inspiration primitive des Or-