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VIII PRÉFACE

croient au roman. Sa volonté évidente d'en faire une œuvre d art autant qu'un instantané apparaît dès le début, à la veille des journées de juin 1849, quand il compose avec émotion ses premières pages en y mêlant la préoccupation dune heure grave aux distractions de Tafliche et le deuil de la cité à celui des muses. Plus tard il formulera lui-même sa théorie par la bouche de Jules Janin :

Jeune feuilletoniste, figure- toi avant tout ceci : rimportant pour toi, ce n'est pas la comédie qu'on a jouée, ni le ballet qui se déroule comme une frise éperdue, ni le mélodrame qu on a hurlé : c'est ton œuvre personnelle. C'est surtout et uniquement ton propre feuilleton, qui doit être composé comme un poème, vivant comme une page d'histoire... Surtout sois moderne, car tout ce qui vit est moderne, Homère plus que Pigault- Lebrun et Aristophane phis que M. Scribe.

Au sens ironique et religieux de Banville, rien n'est de plus grande actualité que l'éternel. Il aime à faire le tour des mots.

A trente ans il se prévoyait et devait donner à penser à lui-même quand, dans ses « Etudes dramatiques » publiées au Paris, il s'appliquait à tracer la silhouette de « ce grand critique dont les œuvres seraient, disait-il, l'histoire la plus complète du théâtre moderne, si cette histoire ne

vivait bien autrement saisissante, animée et merveilleuse dans les conversations où le prestigieux écrivain se dépense mille fois en une heure, entassant les faits, les aperçus, les portraits gravés à la Gavarni avec un seul coup de crayon, soulignés par un seul trait de plume et — comme fait le statuaire, avec un coup de pouce donné à. propos — éclaire avec un mot lumineux toute son esquisse ».

Au même Paris et à la même époque, Gavarni publiait le plus délicieux portrait de Banville en Tinscrivant dans ses Masques et Visages^. Soixante ans ont passé ; la figure n'a pas vieilli : toujours charmante et fine, spirituelle et inspirée, elle est celle d'un artiste intuitif plus encore que d'un penseur épuisé et nous laisse croire que l'idée peut mourir, la beauté jamais.

Tous les dons du poète ne sauraient être monnayés au jour le jour. Il en fut, il en reste qui ne passent pas dans le commerce quotidien.

Si le feuilletoniste génial n'avait pas eu tant de grâce parisienne, il aurait été encore plus inactuel. Quel anachronisme c'était déjà au siècle dernier d'étaler un tel luxe verbal au rez-

1. Nous donnons une reproduction de de portrait en tête de noire choix de critiques. La lithographie originale fait partie des a nouveaux albums de Gavarni » chez Calmann- Lévy, éditeurs.

de-chaussée du Pouvoir (journal de l'ordre) et d*y célébrer Tatticisme de Robespierre !

Un esprit si dégagé, si peu pesant, alourdiraitil maintenant le bagage d'un aviateur ? Nous avons renoncé à ces façons de parler qui savaient agréablement papilloter à la Diderot sur les sujets les plus profonds. Les grands mots légers si chers à Banville n'ouvrent plus leurs ailes. D'autres répliques convenaient et nous avons su les trouver : un théâtre brutal nous éduque aujourd'hui. Mais n'exagérons pas notre scepticisme dans un temps où nous avons tout pris au sérieux, même l'adultère. Comme le romantisme précédent, et peut-être davantage, notre modernisme a eu ses audaces réelles, ses exclamations et ses naïvetés. Cependant nous désapprenions les formes indirectes de l'amour et du blâme, la noble galanterie et la douce ironie : nous allions au fait ; et la vie a tout excusé en continuant son cours normal.

Oui, nous vivons, nous respirons à notre tour, et cela nous parait une chose très nouvelle. Nous sommes redevenus jeunes dans l'ivresse des choses tournantes. Au surplus, nous avons demandé tous les spectacles de la terre au cinématographe, et il nous lésa donnés. Il se trouve seulement que, dans ces conditions, la critique d'art a quitté le parterre depuis longtemps.

Elle se promène, elle rêve, elle combat peutêtre, mais dans la confusion. Trop souvent elle passa aux annonces comme on passe à l'ennemi. Son vagabondage n'est d ailleurs pas sans attrait. Il lui sera beaucoup pardonné parce qu'elle aima beaucoup de choses et en révéla quelques-unes. Force d'inquiétude, la critique est un Faust. On la vit dans la poussière des routes et les fumées du plein air, s'attardant en compagnie devant les paysages protégés, ou solitaire en face des sites incompris. Elle vojagea comme autrefois, mais plus vile; de retour à Paris, elle se montra quelque temps aux concerts du dimanche ; on la crut occupée à des vernissages quand elle s'empressait à des matinées plus discrètes. L'archéologie la sollicitait: Suse se révélait dans la fraîcheur des céramiques ; elle ne fit que tourner la tête et se risqua dans le monde pour affirmer des chapeaux ou ajuster des aigrettes. La critique data ses chroniques de Byzance ou d'Ecbatane, de Téhéran ou de Grenade, de Bruxelles ou de Londres ; elle conférencia en Amérique, à l'Académie et dans les faubourgs sur la gymnastique idéale et la culture physique. Elle fut partout et nulle part ; on croyait la tenir mais elle avait passé. A ceux qui se flattaient d'obtenir ses aveux, elle opposa enfin l'indiscrétion professionnelle.

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