OPÉRA 23 I
grande, svelte, magailique comme une déesse de Corinthe, avec les cheveux tortillés et tressés à la manière de Clodion et dont la robe, entièrement décolletée, laissait voir dans leur entier desseins de marbre deParos, blancs, roses, veinés de bleu, levés vers le ciel comme pour le remercier avec orgueil d'une beauté si parfaite.
Je vous jure que dans ces deux portraits, il n'y a pas pour un liard d'imagination, et les artistes le verront bien. Eh bien ! voici mon opinion sur l'Opéra : c'est que Louis XIV,' Quinault, Racine, Molière, Lulli, Rossini, Mozart travaillant à la grandeur de l'Opéra, Watteau, le plus grand peintre de tous les temps, peignant pour lui des décors de sa main immortelle, tout cet or, cette peinture, ces musiques, les trois ou quatre cent mille francs qu'on dépense là par an, tout cela ce n'est pas trop de sacrifices faits pour avoir une salle de comédie dans laquelle on voit de pareils spectacles, qui seraient capables de faire éclore un Anacréon ou un Phidias.
24 septembre 18^9
A Paris, ce qui nuit le plus au grand monde, c'est assurément le faux grand monde. Toutes les sottises, toutes les insolences attribuées à la noblesse par la populace, sont habituellement commises par des fils de portiers, d'autant plus jaloux de leurs titres qu'ils s'en sont affublés volontairement. On peut être
bien sûr que lorsqu'il s'élabore quelque graude absurdité à propos de laquelle tous les badauds s'écrient : « La noblesse dit ceci, la noblesse fait cela », ce n'est ni M. de Rohan, ni M. de Luynes, ni M. de la Trémoïlle, qui a eu le mauvais goût d'occuper de lui inutilement. La noblesse en question se compose régulièrement d'une douzaine de chevaliers très connus à la table d'hôte de Paquita et à celle de M"® Saint-Ange, mais dont le nom prononcé tout haut dans le grand désert du Sahara n'eût pas même fait retourner M. d'Hozier, si d'aventure il se fût promené par là tout seul.
Ces jeunes gens « polka », pour employer leur horrible phraséologie, se coiffent depuis deux jours « à la saint Henri », avec une raie sur le milieu de la tête, parlent siudbook, attachent leur cravate avec une fleur de lis en émeraude, et vont souper chez Bertrand avec des figurantes de l'Ambigu, en compagnie desquelles ils regrettent amèrement leurs rois . légitimes. Ces jeunes lions, assez bien « ruolzés », comme dit Sainville, mais toujours méconnus par le procureur de la République, oublient à plaisir que sous le règne tant regretté de Louis XV ils eussent infailliblement vendu de la cannelle ou ciré des bottes.
Non seulement ce monde-là a ses marquis et ses vidâmes, mais il a aussi ses grandes dames, les mêmes archiduchesses entretenues à la semaine et à la soirée, qui portèrent jadis avec tant d'emphase le deuil du duc d'Orléans, et qui, au 34 février, travei-saient les rues sanglantes sur des chevaux à qua-