‹ CritiquesChapitre 54 sur 99 · OPÉRA · texte numérisé non relu

OPÉRA

rante sous l'heure, déguisées en Théroigne de Méricourt, avec des pistolets de gendarmes et des sabres de garde nationale. Baronnes débaronnisées, autrefois bonnes d'enfants ou balayeuses des rues, elles se croient forcées de bouder la République pour prouver leurs quartiers, que personne toutefois ne leur conteste, car, bien entendu, la noblesse de ces daines ne gêne ni M*"° la duchesse d'Harcourt ni la princesse Christina Trivulcia.

Or, toute cette aristocratie à vingt-cinq sous s'est persuadée depuis quelque temps qu'il était d'excellent goût de ne pas se montrera l'Opéra avant la seconde invasion des alliés et la restauration prochaine. Ces dames craignent d'exposer leurs « diamants de famille ») en leur faisant faire le trajet de l'Opéra ; ces messieurs tiennent k ne pas s'y montrer sans la croix du Lys, qu'ils espèrent bien trouver un de ces matins chez leurs papas, si, comme en i8i4, le gouvernement futur prend le soin d'adresser ce bibelot à tous les concierges.

Cependant le véritable grand monde va à l'Opéra comme par le passé, et n'a pas cru devoir faire voiler les tentures de ses loges, sous prétexte que le gouvernement provisoire a aboli les titres de noblesse. De même que le diplôme de membre de la Société des gens de lettres est pour M. Hugo ou M. de Lamartine un meuble fort inutile, ni M. de Guiche, ni M. de Noailles, ni M. d'Abrantcs, n'ont besoin de porter des parchemins dans leur poche pour qu'on sache qui ils sont.

9 août 1869

La seule manière d'entendre de vrais vers à l'Opéra, c'est de se figurer qu'on les entend. M. Garnier a calomnié son monument en excitant le statuaire à y mettre une figure de la poésie lyrique 5 cette Déesse, avec laquelle je suis personnellement lié, a cela de particulier que, dès qu'elle entend une seule note de sax-tuba, elle prend aux cheveux Pégase, saute sur son dos, et se sauve avec lui à travers monts et plaines, jusqu'au fond des invraisemblables déserts où le piano lui-même est inconnu ! — Notre musique théâtrale ne peut rien faire des vers, et les vers lui sont inconnus ; cela, M'"" Carvalho le sait bien ; aussi, pour broder ses délicieuses vocalises d*or, n'a-t-elle pas besoin d'autres paroles que celles dont se sert le rossignol et qui n'appartiennent à aucune langue humaine.

. . . Les Anglais seuls me paraissent comprendre comme il faut le xiv® siècle de M. de Jouy*. J'ai vu à Londres une Mathilde de Guillaume Tell s'égarant à la chasse et chantant : « Il est donc sorti de mon âme » avec un javelot, comme eussent pu faire Thalestris ou Penthésilée ; et encore, pour tout dire, ce javelot, entièrement doré, était une flèche de

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